Repensant avant de le relire au court texte que j’ai écrit hier après avoir lu le journal du Guillaume Vissac et qui fait Ce matin, je suis tombé sur une vidéo TikTok, ou un truc du genre, je ne m’y connais pas trop en vidéos format portrait téléphone courtes, une vidéo où Pascal Praud s’extasiait en présence de l’auteur sur le fait que certaines personnes choisissaient de se faire enterrer au son de « ah qu’est-ce qu’on est serré au fond de cette boîte chantent les sardines chantent les sardines ah qu’est-ce qu’on est serré entre l’huile et les aromates » de Patrick Sébastien, ce à quoi Patrick Sébastien répondait tout sourire en disant que c’était « l’humour suprême », je pense qu’il voulait dire « ultime » et pas « suprême », « suprême », c’est l’amour, John Coltrane nous l’a appris, mais passons, et j’y ai repensé à l’instant en lisant le journal de Guillaume Vissac où il raconte qu’il aimerait qu’on passe une chanson de Bowie à son enterrement. Moi, même si ce n’est pas de moi qu’il s’agit, je crois que je ne peux pas m’empêcher de parler de moi, moi, je ne sais pas ce que je voudrais qu’on écoute à mon enterrement, mais en revanche, je sais où je veux être enterré, peut-être For Bunita Marcus de Morton Feldman ou Palais de Mari, mais ce n’est pas ce que je me suis dit, je me suis dit que, décidément, nous ne vivions pas dans le même monde. On essaie de se faire accroire que tout le monde vit dans le même monde, mais ce n’est pas vrai. Après la phrase sur son enterrement, dans le journal de Guillaume Vissac, il y a un long développement sur Simeon ten Holt et, même si je n’ai pas regardé la courte vidéo de Pascal Praud et Patrick Sébastien jusqu’au bout, je sais que leur entretien n’aura donné lieu à aucun long développement, à aucun développement du tout et que, mais sans mépris du tout, et tant pis si cela passe pour méprisant, non mais je le dis sans mépris du tout, on nous fait vivre en situation de sous-développement, on nous oblige à vivre en sous-développés, l’interdiction même des développements, la simplification de tous les problèmes, la destruction de la pensée à coups de simplifications, d’arguments d’autorité, comme cet article du monde sur la viande qui commence par une citation de Claude Lévi-Strauss, évidemment, où il dit qu’un jour on considérera la fait de manger de la chair animale avec un dégoût identique à celui avec lequel on considère le fait de manger de la chair humaine, comme si cela avait le moindre rapport, comme si dans les sociétés qui pratiquent le sacrifice humain, le sacrifice n’était pas un honneur pour le sacrifié, comme si, pour ces sociétés, le sacrifice n’était pas la plus haute civilisation et pas du tout une forme de barbarie, l’exact contraire de la barbarie, comment Claude Lévi-Strauss ne serait-il pas nécessairement dans le camp du bien ? il ne peut pas en être autrement, donc qui le cite est dans le camp du bien, et qui est dans le camp du bien a raison, et qui a le culot de dire le contraire est dans le camp du mal et a tort, fin pour toujours de la discussion alors qu’elle n’a même pas commencé, ladite discussion, tout cela, c’est le sous-développement, l’obligation de réduction à néant de notre sensibilité, là où, précisément, qui s’efforce à quelque chose est contraint aux longs développements. Moi, je n’aime pas trop Bowie, mais ce n’est pas la question, car je peux suivre le développement de Guillaume Vissac et je peux me sentir concerné par la chose, je me sens inclus de fait, oui c’est cela inclus quand même, la chose, elle, ne m’inclurait pas parce que je n’aime pas trop Bowie. Si c’est pour rencontrer l’identité partout, ne parler qu’à des gens comme moi qui pensent comme moi, qui sentent comme moi, qui vivent comme moi, ça ne m’intéresse pas, tout le monde réclame de la diversité, mais en fait tout le monde déteste la différence, les gens veulent de l’identité, la leur, et la même pour tous, mais moi, j’aime la différence, plus elle est grande plus c’est fascinant, parfois il ne suffit d’un rien, d’une question de goût comme ça, qu’on dirait inoffensive, mais qui t’emporte dans un univers mental, un univers tout court, qui n’a rien à voir avec le tien, et alors tu voyages, sans bouger le cul de ta chaise, de ton banc, en l’occurrence, tu voyages, bilan carbone = 0, bilan spirituel = 100000000000000000000000000000000, etc., et là, c’est fort, quelque chose se passe, c’est fort quand quelque chose se passe, même presque rien, c’est fort, non ? et qui porte la marque de la plus parfaite improvisation, cela ne fait aucun doute à la lecture, marque que je ne veux pas atténuer, cependant, bien au contraire, marque que je veux montrer comme telle, parce qu’elle m’intéresse en tant que telle, je me suis fait cette réflexion que le monde, mais peut-être ferais-je mieux de dire « l’univers », que l’univers était tissé de coïncidences, qui n’en sont peut-être pas d’ailleurs, qui sont probablement des relations entre certains points et d’autres de l’univers, points qui semblent très éloignés les uns des autres mais qui, si on les regarde de la bonne façon, si on leur prête la bonne attention, si on les aborde avec le bon état d’esprit, s’avèrent plus proches qu’on ne l’aurait supposé si on n’avait pas remarquer la connexion entre eux, la liaison entre eux, c’est-à-dire : en étant attentif. « Relation », « connexion », « liaison », tous ces mots ne veulent pas dire « sympathie », « affinité », « sorofraternité », ni je ne sais pas trop quoi, cela n’a rien à voir, il peut y avoir relation et contradiction, connexion et conflit, liaison et opposition, mais les choses sont reliées entre elles, raison pour laquelle nous ne vivons pas dans un grand chaos dépourvu de signification, mais dans un κόσμος qu’il nous appartient de déchiffrer comme on déchiffrerait une langue inconnue. Quand nous nous représentons l’univers, nous nous le représentons ou bien comme un tout ordonné a priori (la raison de cet ordre étant de nature théologique ou scientifique) ou comme un ensemble de fragments disparates sans cohérence aucune. Or, il y a de fortes chances pour que ces deux conceptions soient aussi fausses l’une que l’autre, et que nous ayons toujours de nouveau à déchiffrer ce κόσμος dans lequel nous sommes jetés à la naissance sans en comprendre la raison, et peut-être n’y a-t-il pas de raison à cela, mais qu’il n’y ait pas de raison, cela n’implique pas qu’il n’y ait pas de sens : il n’y a probablement pas de raison ultime, mais cela n’implique pas qu’il n’y a pas de sens, pas une infinité de significations qu’il nous appartient de comprendre pour vivre dans ce κόσμος où nous sommes nés, où nous vivons. Enfin, en tout cas, c’est ce que je me suis dit après relu le court texte que j’avais écrit après avoir lu le journal d’hier de Guillaume Vissac. Et je ne sais pas si j’ai raison ou tort, cela ne m’intéresse pas vraiment d’avoir raison ou tort, ce n’est pas une question d’avoir raison ou tort, c’est une question d’observation, d’attention à ce qu’il se passe dans l’univers, tu ne peux pas être attentif à tout ce qu’il se passe dans l’univers, si tu entreprenais de le faire, tu t’apercevrais que c’est au-dessus de tes forces, l’univers est beaucoup trop grand pour que tu sois attentif à tout ce qu’il s’y passe, mais tu peux être attentif à ce qui, de ce qu’il se passe dans l’univers, se passe devant toi, et l’enregistrer et le traiter, et essayer de le comprendre pour comprendre ta vie, la vie des autres, la vie en général. Lisant les pages du journal de Guillaume Vissac, pages que je lis tous les jours, sauf exception, je me trouve fréquemment confronté à l’altérité — du mode de vie, des goûts, etc. — mais cette altérité ne me repousse pas, au contraire, elle m’attire, probablement parce qu’elle est exposée avec grand style et intelligence, je ne dis pas que cela ne joue pas un grand rôle dans mon appréciation de la chose, mais enfin, ce n’est pas toute la chose, je suis attiré par cette altérité, comme le positif et le négatif des pôles de l’aimant, quelque chose comme ça, je ne sais pas si c’est une bonne comparaison, en tout cas, quelque chose se passe qui m’ouvre au dehors, à l’extériorité, à l’étrangeté, à d’autres vies que la mienne, des vies que je ne vivrais jamais, des vies que je ne peux pas vivre parce qu’elles ne sont pas la mienne, des vies qui ne me rabaissent pas, ne me culpabilisent pas, ne m’humilient pas, mais me permettent de comprendre des choses que, sans elles, je n’aurais pas comprises. C’est à cela, peut-être, s’il faut à tout prix trouver une utilité aux choses, c’est peut-être à cela que sert le style — l’écriture, si tu préfères, l’art de l’écriture, si tu préfères — à nous donner envie de nous ouvrir au dehors, à l’extériorité, à l’étrangeté, la puissance de l’art d’écrire étant bien plus grande que toutes les injonctions morales dont on nous accable sans relâche. Le style, l’art de l’écriture, ne gouverne ni ne domine, l’art d’écrire examine, révèle et ouvre.
7.10.22
Tout le monde parle en boucle de la même chose. (Ce phénomène est-il propre à notre époque ? à notre espèce ?) Tant qu’il est de plus en plus difficile — pour ne pas dire : impossible — d’avoir une pensée à soi. Souvent, quant à moi, je n’essaie même plus. À défaut de pouvoir être comme tout le monde, je me contente de ne rien dire. Pourtant, ce quelque chose à soi, n’est-ce pas ce que tout le monde semble réclamer à grands cris ? Être reconnu dans sa différence, n’est-ce pas cela à quoi tout le monde aspire ? Par quel paradoxe, dès lors, voulant quelque chose rien qu’à soi, tout le monde en vient-il à faire la même chose, à parler de la même chose en boucle ? Non pas de leur désir d’avoir quelque chose à soi, mais de l’exact contraire, se contentant de répéter quelque chose qui a déjà été dit, déjà été pensé, déjà été fait, qui est déjà arrivé à quelqu’un. Lisant des commentaires sur un commentaire sur un film sur Marilyn Monroe sur Instagram (à combien de degrés de la vérité nous trouvons-nous ici ? quatre, cinq ? au bout d’un moment, j’arrête de compter, mais je ne le devrais pas, on se trouve si loin d’elle qu’on ne comprend plus rien et peut-être est-il là, le problème, l’éloignement, la trop grande distance, les contours sont flous, on confond, on mélange tout), une femme dit qu’il lui est arrivé la même chose qu’à Marilyn et on sent, dans ces paroles qu’elle ne peut pas s’empêcher de dire, qu’elle se confond totalement avec la femme dont elle parle, non qu’elle l’admire en tant que femme, en tant qu’artiste, que sais-je ? non, ce n’est pas cela du tout : elle trouve en cette identification avec elle la preuve qu’elle n’est pas unique, que ce qu’il lui est arrivé, cela est déjà arrivé à quelqu’un d’autre, et alors elle ne se sent plus seule, pourtant Marilyn est morte, a-t-on envie de lui dire, depuis soixante ans, et donc tu es toute seule, terriblement seule, mais ce n’est pas cela qui importe, ce qui importe, c’est le sentiment de n’être pas un exemplaire unique, de pouvoir partager sa souffrance, la possibilité de l’empathie, de la connexion des sensibilités, l’idée d’appartenir à un groupe, le fait d’appartenir à l’humanité ne faisant plus d’effet à personne depuis longtemps, probablement depuis que nous avons découvert que nous n’étions pas si éloignés du singe que nous l’avions imaginé jusqu’alors, et il faut donc, pour ne pas se sentir trop seul, si désespérément seul, trouver d’autres relations, d’autres identités, les x s’identifiant aux x. La logique — c’est logique, ce n’est pas son affaire —, la logique ne s’intéresse pas au plaisir. Et pourtant, qui pourrait nier la jouissance intense que procure la tautologie ? Comme si, parvenu à ceci que x=x, on touchait à quelque vérité ultime, le roc sur lequel ma bêche se recourbe, et que, ne pouvant pas aller plus loin, toute la tension que nous avions emmagasinée se relâchait enfin, libérant un grand orgasme qui balaie tout sur son passage. Comment suis-je passé de la métaphore jardinière de Wittgenstein à celle de l’ouragan du plaisir ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je crois toutefois que les deux ne sont pas si dépourvues de lien qu’il pourrait y paraître après s’être contenté d’un coup d’œil rapide sur l’état de choses. Le fait d’être comme les autres, comme tous les autres comme moi (c’est une précision qu’il faut apporter quand même elle semblerait redondante), apaise, réconforte et conforte dans l’illusion que, par la vertu de cette identité, les problèmes sont réglés. Cet effet de dépersonnalisation — qui trouve à s’exprimer dans l’idée de système — soulage : ce qu’il m’est arrivé, ce n’est pas vraiment à moi que c’est arrivé, mais à quiconque est comme moi. Comme en métaphysique mais à l’envers, où il ne sert pas tant résoudre les problèmes qu’à s’en protéger, le système et sa dénonciation sont moins destinés à l’abattre (la vérité, c’est que le système n’existe pas, c’est une abstraction à laquelle nous prêtons un pouvoir causal qui ne dit pas grand-chose du système mais beaucoup de notre croyance en la magie des pouvoirs causaux) qu’à nous tirer de l’abattement où nous sommes tombés : que la réalité ne soit pas morale, ni morale ni immorale, voilà qui est trop pénible à supporter. À cette vérité, toutes les illusions sont préférables. Et tant pis si elles sont aussi mortelles que les maux contre lesquels elles sont censées ériger des remparts.
6.10.22
Trouver le bon état d’esprit, la bonne façon de voir les choses. Ne rien attendre, ni la permission ni la forme parfaite, faire. Comme si c’était moi qui pouvais aller à la forme, au sujet, comme on dit, je cherche une idée, que je ne trouve pas, alors que c’est la forme qui vient à soi, ou même pas, ne s’impose pas, non, ce n’est pas cela, mais s’avère. Qu’est-ce que le vrai ? me demanderas-tu, eh bien, je ne sais pas, peut-être qu’on le reconnaît quand il est là, sans qu’il ne jouisse pour autant d’une propriété particulière, mais simplement parce qu’il est — comme il est. Est-ce à dire que tout est faux ? Oui, c’est une idée que j’ai déjà eue. Oh, je ne sais pas ce qu’elle vaut, ce n’est pas ce que je veux dire, je n’y crois pas dur comme fer, c’est quelque chose qui flotte là, tout autour de moi, parfois je me tourne du côté où cette idée se trouve et je la reconnais : tout est faux que je ne reconnais pas comme vrai. Non que le vrai soit ce que je reconnais comme tel, ne fais pas l’erreur de le croire, mais le vrai se reconnaît, il se démarque pour qui le cherche. Encore faut-il le chercher. Oui, encore faut-il le chercher, c’est ce que je voulais dire. Crois-tu alors que personne ne le cherche ? Personne, je n’irai pas jusque là, mais c’est un fait que l’on préfère la gloire et le pouvoir au savoir. C’est navrant, mais c’est vrai. Que les femmes et les hommes avec qui nous partageons notre présence sur terre soient ainsi est passablement décourageant, mais qu’y faire ? Qu’y faire, sinon œuvrer ? Œuvrer, c’est-à-dire : chercher la bonne façon de voir les choses, le bon état d’esprit. Le bon état d’esprit éclaire. Et, quand même la lumière mettrait des années à nous parvenir, n’avons-nous pas tout le temps qu’il nous est donné de vivre devant nous ? J’ai souvent souffert à cause de mon impatience : je voulais que le livre soit écrit avant de l’avoir fini, je voulais qu’il produise son effet avant qu’il ait le temps d’agir, j’étais déçu, je cherchais quelque chose qui ne pouvait pas se produire. Je ne fais pas l’apologie de la patience. Je ne fais l’apologie de rien du tout. Je me contente de décrire. Je n’attends rien. La forme ne s’impose pas. Elle n’existe pas, pas plus que le style, — c’est quelque chose qui s’invente. Chaque jour, pour se dépasser soi-même, ne serait-ce que pour aller un peu plus loin, trouver la bonne façon de voir les choses, le bon état d’esprit.
5.10.22
Relisant les épreuves de mon prochain livre tout en écoutant Palais de Mari et For Bunita Marcus de Morton Feldman, pièces qui sont comme sa bande-son idéale, je me suis assoupi à plusieurs reprises aux alentours de la page 150. Je ne sais pas pourquoi j’avais gardé en mémoire que l’ouvrage ne faisait que 150 pages alors qu’il en fait environ 20 de plus, et mon corps, incité par cette croyance erronée, se voyant arriver près de la fin, a dû se relâcher. C’est ainsi que j’explique ces disparitions momentanées. À quoi ai-je rêvé durant ces sommeils soupirs ? Je l’ignore. Des images me sont-elles venues ? Ai-je découvert quelque chose ? Je ne le saurais probablement jamais. Il y a deux semaines de cela, quand R. m’a envoyé le texte, j’ai tout lu à haute voix. Aujourd’hui, j’ai tout lu en silence. Et sans doute est-ce lui, ce silence, qui m’a poussé vers le sommeil. J’ai envie de dire que je ne sais plus quoi penser de ce long poème, s’il est bon s’il est mauvais, mais je trouve cette remarque banale, non qu’elle ne soit pas vraie, mais j’ai toujours la même impression, de ne plus savoir ce que vaut ce que je fais. Tout ce que je puis dire, c’est que je l’ai fait, que cela existe et c’est cela, en tout cas je le suppose, qui importe. Qu’est-ce, en effet, que cette question de la valeur quand on voit la valeur que l’époque accorde aux choses ? Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Relisant ces épreuves, j’ai été projeté dans un autre temps, en présence d’un autre moi dont je parcourais les pensées, suivais les pas, mais que, depuis la rédaction, j’avais cessé d’être. Je ne sais pas si c’est une idée que j’ai déjà formulée — si c’est le cas, tant pis, ou tant mieux, peut-être est-ce la preuve que j’y tiens, si ce n’est pas le cas, je crois qu’elle mérite que je m’en souvienne —, mais je crois que j’écris pour cesser d’être qui je suis, pour devenir un autre, inconnu, un x à venir. J’écris pour me défaire de qui je suis et inventer quelqu’un que je ne suis pas. Ce n’est pas uniquement pour cela que j’écris — j’écris pour comprendre le monde, pour préparer la prochaine révolution, forger des outils, clarifier les idées en vue de ne pas la rater —, mais il me semble que c’est une dimension importante de mon écriture en tant qu’activité (en tant que forme aussi) et liée à cette idée de « révolution », si simpliste que puisse sembler cette expression (elle l’est, mais elle a le mérite d’une certaine clarté). Cette phrase, dans Austerlitz, qui m’obsède depuis hier : « Trente-six degrés, dit Alphonso, est le point qui, dans la nature, s’est toujours avéré le plus favorable, une sorte de seuil magique, et il lui était arrivé de songer, pour reprendre les termes de ses propos, dit Austerlitz, il lui était arrivé de songer que tout le malheur des hommes venait de ce que, à un moment donné, ils s’étaient écartés de cette norme, s’étaient échauffés et vivaient en permanence dans un léger état fiévreux. » Aussi, ai-je dit à Nelly tout à l’heure, lire dans le métro m’avait manqué. Cette phrase, je l’ai lue sur la ligne 10 qui va de la station Boulogne-Porte de Saint-Cloud à la station Austerlitz. J’aime lire dans le métro.
4.10.22
Je n’arrive pas à savoir si les feuilles roussies de l’arbre que je vois là, par la fenêtre, un peu sur ma droite, le sont par la sécheresse de l’été ou par l’automne qui commence ? Et sans doute ne faut-il pas sortir de cette indétermination pour former une notion complète du monde. Ou pas trop incomplète. Toute tentative de détermination serait une réduction, un étrécissement de la perspective qui s’offre à nous. À toujours vouloir choisir, nous anéantissons l’horizon, dont ne reste plus qu’une image plate, triste, banale, déjà vue. Quand je veux choisir, j’entends : quand je sens en moi la pulsion de choisir, parce qu’elle est inhérente à l’être humain en tant qu’espèce, je rédige un commentaire sur le site du journal, regarde ensuite s’il est publié ou non, et, s’il l’est, le relis pour admirer à quel point moi aussi je puis être étroit d’esprit, ennuyeux. Quand même ce serait une perte de temps (et j’ai conscience que c’est une perte de temps), c’est libératoire : je me débarrasse d’une partie de moi-même et me sens plus léger, plus libre, je parviens à détacher de moi la partie de moi-même qui me relie de façon trop étroite au monde social auquel j’appartiens de fait (de droit, c’est une autre question que je n’ai pas le courage de traiter aujourd’hui). Hier au soir, confronté au bruit qui venait de la rue et de l’appartement du voisin, de l’appartement du voisin surtout, infrabasses dégueulasses qui polluent l’espace, je n’ai pas perdu mon sang froid, je me suis dit quelque chose du genre : de toute façon, qu’est-ce que tu peux y faire ? Et c’est vrai que je ne puis rien y faire, que je n’ai pas le pouvoir d’amender l’humanité — nul ne l’a, tout le monde a échoué, la preuve : infrabasses et autotune sont les mamelles de la musique populaire —, alors autant s’en détacher, autant défaire pour soi les liens qui m’attachent malgré moi au reste de mon espèce, et tisser d’autres liens, ailleurs, différemment. Face au soleil d’automne qui vient taper contre mes fenêtres, pour continuer à écrire sans être aveuglé, j’ai tiré un rideau. Est-ce que le monde extérieur a disparu pour autant ? Malheureusement non. Voilà un argument en faveur de l’idéalisme qu’à ma connaissance on n’a jamais invoqué dans l’histoire de la philosophie : et si l’idéaliste ne croyait pas que le monde extérieur n’existe pas en dehors des idées que l’on en a, mais voulait simplement pouvoir l’éteindre de temps en temps, couper le son, l’image, qui ne désirerait pas être idéaliste ? ou plutôt, qui ne désirerait pas que l’idéalisme fût vrai ? Être en mesure de couper le son et l’image du monde, ne serait-ce pas cela, le seul et authentique pouvoir ? Et tout le reste, les fruits de notre frustration de ne jamais pouvoir en jouir. On regarde la télévision parce qu’on ne peut pas éteindre l’image du monde. On écoute de la mauvaise musique parce qu’on ne peut pas couper le son de la réalité. Ainsi, on se fabrique des goûts médiocres, une esthétique d’ersatz. Était-ce cela que je me disais, hier au soir, entre deux phrases d’Austerlitz de Sebald ? Et ces pages incroyables où, au premier terme d’un récit d’une lumineuse tristesse, Austerlitz découvre son nom. Était-ce cela ou tout à fait autre chose ?
3.10.22
Deux mois et demi que je ne m’étais pas assis à ce bureau pour écrire. Entre temps, aux collines de Marseilleveyre ont succédé la tour Montparnasse et à la tranquillité moyenne des quartiers résidentiels, l’agitation du boulevard. Différentes hauteurs, différentes atmosphères pour une seule et même vie, c’est vrai. Malgré les différences, cela dit, l’essentiel est préservé : je dispose d’un poste d’observation et, fût-il borné par l’étroitesse d’une fenêtre, c’est sur le monde qu’il s’ouvre. Je viens de replacer le petit coffret à cigares en bois que j’étais allé acheter dans cette civette, place de Catalogne, et qui ne contient plus depuis longtemps de cigares, mais divers ustensiles d’écriture — carnets, crayons, taille-crayons, feutres, stylos plume, petite trousse, feuilles volantes — ainsi que d’autres objets comme ces cartes postales achetées à Tours et à Saché, qui figurent, pour celle achetée au Musée des Beaux-Arts, le portrait de Balzac en robe de moine par Louis Boulanger, et, pour les autres, des caricatures de Daumier, les masques de 1831, Vautrin, le Père Goriot, « une lecture entraînante » parue dans Le Charivari le 25 novembre 1836. Dans les tiroirs du bureau ainsi que dans ceux de la commode réinventée en annexe de stockage, j’ai entassé quantité de documents dont je ne sais à peu près plus rien, si ce n’est que je n’ai pas jugé bon de m’en débarrasser au moment de déménager, cet été, étonnantes archives qui ont peut-être vocation à l’être, des autarchives, je crois me souvenir que j’avais inventé ce néologisme, mais je ne sais plus à quelle occasion, je ne me souviens que du mot qui flotte ainsi dans une mémoire floue, et dont je n’ai rien cherché à savoir en les mettant là-dedans, je voulais qu’il n’y ait plus de cartons qui traînent dans la chambre à coucher où, après l’espace de séjour, ma table d’écriture a élu un nouveau domicile. Par suite, le lieu semble bien vide non qu’il le soit réellement mais parce qu’il était trop plein jusqu’à présent, trop plein et mal rangé, et semble désert non par réalité ni manque mais par soustraction ; il est un résultat, la solution d’un problème. Combien faudra-t-il attendre de temps avant de pouvoir enlever tous ces cartons entassés et avoir suffisamment de place où s’asseoir pour écrire ? Deux mois et demi.
2.10.22
Calme relatif ; — c’est inquiétant. On se demande : que va-t-il se passer ensuite ? Peut-être rien ? Et si c’était vrai ? S’il ne se passait plus rien ? Jamais ? Jamais. Enfin, je veux dire : d’autre que ces banalités que sont les cataclysmes, les guerres, les émeutes, les massacres, les conquêtes, les révolutions, et j’en oublie trop, le commun de notre lot sans grand intérêt et dont nos livres d’histoire sont remplis pourtant. Mais pour nous, enfin, pour moi, qu’est-ce que c’est que tout cela, sinon un peu d’écume ? Notre sentiment est si grand parfois, d’une immensité telle que tout semble submergé et qu’on ne comprend plus très bien comment seuls les actes de la plus grande barbarie peuvent surnager ? Ne nous y trompons, l’histoire n’est pas l’histoire de la civilisation, c’est l’histoire de la barbarie, l’histoire de la haine, l’histoire de la quête avide, avare, du pouvoir. La civilisation — l’amour — échappe totalement à l’histoire, elle n’en habite même pas les marges, toujours on s’efforce de la dépeupler. Qui gardera la mémoire de telle après-midi d’octobre, pluvieuse averse mais belle, où l’enfant fêta son anniversaire au jardin du Luxembourg avec d’autres enfants, qui gardera la mémoire de sa beauté à elle, de sa façon de parler de l’âge de raison après avoir poussé des hurlements contre le grillage des courts de tennis sous le regard des gens médusés, d’elle superbement ignorés ? Cela, cette sauvagerie sublime, l’origine de toute civilisation, l’histoire jamais n’en aura cure, jamais de ces millions d’histoires à elle semblables, ordinaires et uniques, magnifiques. Et que nous devrions raconter pour en faire notre universelle mémoire. Quelle grandeur qu’elle ? Nulle. Tout autre n’est que démesure grotesque, enflure, rage sanguinolente, hargne accaparatrice, désir sali par d’insalubres actions. « Qu’est-ce que tu écris en ce moment, Jérôme ? », me demande-t-on. Rien. Tout. Quelle différence est-ce que cela fait ? Il y a tellement plus en jeu que le livre. Il en va de la vie. Elle est tellement plus profonde que l’histoire, la vie. Bien au-delà de la douleur. Ce sont des labyrinthes infinis d’émerveillement.
1.10.22
Difficile d’aimer l’enfant en ce moment, comme si elle ne répondait pas à mes attentes. J’ai beau me dire qu’elle n’a pas à le faire, que c’est un être à part avec une personnalité indépendante, qui vit sa vie, pas la mienne par projection, beau me dire encore que ce n’est pas une chose, une réponse à mes désirs, je ressens une profonde insatisfaction. Peut-être est-ce moi qui en suis la cause, peut-être sont-ce justement mes désirs qui ne sont pas correctement orientés, peut-être est-ce ma vie en tant que telle, en tant que c’est ma vie, veux-je dire, pas la vie du père de l’enfant, qui ne fait pas l’objet des bons désirs ou ne répond pas à mes désirs. Mais qu’est-ce que cela signifie « pas la vie du père de l’enfant » ? Y a-t-il plusieurs mois en moi ? J’ai beau l’écrire tous les jours, je me sens prisonnier de ce journal. Parce que je n’écris rien d’autre. Je crois que je ne suis presque plus écrivain. Je pourrais arrêter, cela ne ferait rien. Ce qui me fascine, par exemple, dans les immenses projets inachevés de Walter Benjamin, sur les passages, sur Baudelaire, c’est son opiniâtreté. Là où moi, je suis paresseux, je ne fais rien. Ce journal m’asphyxie, mais je ne peux pas arrêter de l’écrire parce que, si j’arrête de l’écrire, n’écrivant rien d’autre, j’arrête d’écrire. Mais cela ne serait-il pas souhaitable ? Aller au bout de la crise plutôt que de vivoter de la sorte. Est-ce le temps, la fatigue, que je boive trop, qui fait que je n’ai goût à rien ? Mais je n’ai pas goût à rien, ce n’est pas vie. J’ai envie de vêtements, de souliers, de cette petite lampe jaune dessinée par Charlotte Perriand que j’ai vue jeudi dans le magasin, j’ai envie de choses. Il y a donc du désir, mais ce n’est pas cela, évidemment, pas cela qui importe. Car, malgré nos disputes trop fréquentes (est-ce la raison pour laquelle j’ai eu l’impression que le « bonjour » de la concierge, hier, n’était pas des plus aimables ? ne sois pas trop paranoïaque, veux-tu), je suis heureux avec Nelly. Et cet amour qui dure éclipse tout ce qu’il y a de détestable au monde : oui, quelque chose peut durer qui ne soit pas imbécile, ne salisse pas, échappe au commerce, à l’exploitation, à la domination, ne soit pas un mensonge. Un mensonge de plus, un mensonge de trop. Regardant la sélection que le journal opère dans le programme de la Nuit blanche à Paris, je ne vois que mensonges, fausses vérités, règne post-esthétique de la bêtise : sous des dehors ludiques, colorés, populaires, tout semble avilissant. Est-ce que de tels propos font de moi « un réactionnaire » (insulte suprême) ? À n’en pas douter. Mais alors, conscient que je suis de cette tare qui m’afflige, ne devrais-je pas me réformer, embrasser une culture écologique et inclusive ? Non. À l’affirmation bêtasse de l’époque qui jouit de se célébrer elle-même, je réponds par la négative.
30.9.22
« Pas la moindre idée » est une expression que j’emploie souvent. Hors cette mention (que je n’avais pas l’intention de mettre dans cet état, mais de l’écrire sans guillemets, ce qui aurait fait six), dans le fichier du journal où j’écris, je l’ai employée cinq fois depuis le 18 juin. Pourquoi autant ? Je n’en ai pas la moindre idée. Et c’est vrai qu’aujourd’hui, je n’ai pas la moindre idée. Est-ce à dire pour autant que j’ai la tête vide ? Je ne crois pas, non. Nous nous sommes promenés dans les rues de Paris avec Nelly comme nous avions l’habitude de le faire, avant. Depuis combien de temps ne l’avions-nous plus fait ? Par moments, trop de monde dans les rues, des touristes venus pour voir Paris ou les défilés de mode. Passablement ridicules. Mais le flâneur accueille tout, observe tout, qu’il le juge digne ou non de son souvenir. Passage Choiseul, Galerie Vivienne, la Bibliothèque nationale — comment ne pas penser à Walter Benjamin ? À qui je ne suis pas fidèle. Mais à quelle lecture suis-je fidèle en ce moment ? Comme je n’en ai pas la moindre idée, et que les deux phénomènes n’ont aucun rapport entre eux, je copie ici les premières lignes (3×17) d’un poème que j’ai eu l’idée d’écrire.
où garder le silence
l’émoi intact des choses ?
à considérer l’élan —
l’éclat —
l’ombre qui s’inscrit sur le mur pousse à la disparition
plante vivace dont on ne sait comment
elle parvient toujours à s’opposer à la mort
rien ne se remplace pourtant
le moi l’infini
où sont passés les êtres que nous chérissions ?
goût d’amertume
je pleure des larmes synthétiques
sur la vitre de mon écran
et me demande comment noir
mon visage s’y reflète
vide total
mais véridique
du bruit que fait l’univers
pour persévérer
que déduire ?
j’observe la perversion du même
partout où se voit quelque chose
ne peine-t-on pas toujours plus
à dire quoi ?
de toutes les questions formulées
et de leurs échos inaudibles
il y a des traces sur les murs
que chaque jour les services de la voirie du monde s’efforcent d’effacer
mais pour nous qui
n’avons rien à dissimuler
car pour nous rien n’est caché
c’est une insulte
que nous ne saurions tolérer
— illusion du gommage
une ligne faite en écrivant
trace de la réalité
ou de l’idée que l’on s’en fait
insomnies en forme de points d’interrogation
tout ce qui se passe passe par les pores de la nuit
quand n’y aura-t-il plus de différence
entre la chose et l’idée de chose
quand il n’y aura enfin plus de choses
mais l’existence la hauteur des couleurs ?
sans le son je tends l’oreille
sorte de main qui cherche
dans le noir un sens
qui nous aurait échappé jusque lors
météorites
quand le malin génie climatique
éteindra la civilisation
la tiendras-tu dans la mienne — ta main ?
du bruit que fait le monde
pour persister
ne rien conclure surtout
je me suis tourné
et à présent que je lui fais face
considérant ces corps si anonymes
qu’ils semblent n’en former qu’un
— immense —
je me demande si j’ai eu raison
mais qui a encore assez de force
assez de force et de courage
pour tourner les yeux vers soi
et se voir sans ciller ?
adeptes hypocrites de nos cultes vides
tout nous sera enlevé
pas une vérité à dire que nous ne sachions déjà
et pourtant nous ne comprenons rien
29.9.22
Je me suis mis à écrire comme un imbécile et je n’ai rien compris. Ce que je veux, je ne l’ai pas, alors je suis obligé de faire des choses que je ne veux pas faire, de chercher à faire des choses que je n’ai pas envie de faire parce qu’il faut bien faire quelque chose, exister, je crois que j’en ai déjà parlé hier, parce qu’il faut penser à l’avenir, ajouterai-je aujourd’hui, à ce qu’il pourrait se passer, voire à la retraite, oui, tiens, soyons fous, et toi alors, qu’est-ce que tu fais en ce moment, Jérôme ? Rien. Je t’emmerde. Hier, Nelly m’a dit quelque chose à propos du fait d’aller chercher Daphné à l’école à 16h30 tous les jours et je me suis dit : Mais moi, ça me plaît d’aller chercher Daphné à l’école, et j’ai commencé à me demander ce que je ressentirais si je passais moins de temps avec elle, si nous ne faisions pas les devoirs ensemble, le soir, ce que j’ai pris l’habitude de faire, et que j’aime tout particulièrement, je m’en aperçois. Comme je ne suis pas comme tout le monde, j’ai le sentiment que tout le monde me déteste. Peut-être que j’exagère, mais ce n’est pas la question, je ne parle pas d’une éventuelle réalité objective, je parle de mon sentiment. Le fait que j’aime passer du temps avec ma fille (j’ai conscience que cela ne durera pas éternellement, je ne suis pas un imbécile), est-ce que cela fait de moi quelqu’un de moins intéressant que les autres ? Dis-le mieux. Le fait que j’aime passer du temps avec ma fille, est-ce que cela fait de moi un écrivain moins intéressant que les autres ? La réponse est oui. En allant prendre le métro mardi soir, j’ai vu cette immense affiche qui faisait la promotion d’une écrivaine qui passe la nuit au musée et écrit qu’elle a passé la nuit au musée dans un livre qui se vend à la rentrée littéraire ensuite. J’ai l’impression que la photographie est la même depuis dix ans, mais non, c’est simplement qu’elle fait toujours la même tête, c’est sa tête d’autrice, pour qu’on la reconnaisse. Elle fait toujours la même tête, raconte toujours la même chose. C’est un métier. Ça ne s’improvise pas. Moi, quand j’écris, j’improvise presque toujours. La plupart du temps, je n’ai absolument aucune idée de ce que je vais écrire, un sentiment, une affirmation, un doute, une angoisse, une peine, un désir, tout un tas de choses, oui, mais rien à écrire. Et souvent, c’est ainsi, dans cette absence, dans le rien à écrire, que ce qu’il y a de plus vivant, de plus beau, de plus fort, de plus profond dans l’écriture se produit. Face au vide, au néant, mais littéralement, face au retrait de la chose, quelque chose se produit qui est de la nature de l’écriture. Mais pourquoi est-ce que je dis cela ? Je ne sais pas, mais je ne me vois pas, moi, écrire à la commande, comme ça, passe la nuit au musée et fais un livre, ça sort à la rentrée, grosse promo, affiches dans le métro. Ça tombe bien, tu me diras, on ne me le propose pas. D’où vient le rapport que je voyais il y a quelques instants avec ce que j’étais en train de dire ? L’affiche — que je n’ai pas vue dans la métro, mais dans la rue avant d’aller prendre le métro — l’affiche est une vanité. Tout le contraire du temps que je passe avec ma fille. Mais personne ne voit le memento mori dans l’affiche, tout le monde voit la célébrité, l’argent, les émissions de télé, personne ne voit la vanité dans l’affiche parce que tout le monde veut se convaincre que c’est cela, le monde social qui légitime cela, qui permet d’accéder à l’éternité. Oblivio mori, disent les instants que je passe avec ma fille, l’attente devant le portail, la question sur la journée passée, le goûter, les devoirs, non que la mort disparaisse, soit annulée, avec eux, avec elle, non qu’on accède par eux à la vie éternelle, par eux, par elle, ce n’est pas l’enjeu. « Que restera-t-il de nous quand nous serons morts ? », cette question-là, je la rature nonchalamment, me libérant par là même de toute vanité, de tout espoir de survivre, de demeurer.
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