22.7.22

Couru dix kilomètres ce matin, et c’était vraiment bien. Pas la performance, qui n’a pas d’intérêt en soi, et pas même pour moi, à vrai dire, mais ma présence là où je me trouvais. Tournant autour du jardin, je me suis dit à un moment que c’était le plus bel endroit du monde, ce qui était sans doute exagéré, il est probable en effet qu’il n’y ait pas un seul plus bel endroit du monde mais bien plusieurs plus beaux endroits du monde, dont je ne dresserai pas la liste ici même, bien que j’aie réellement ressenti la chose ainsi, parce que je me sentais bien, parce que j’étais là où je voulais être, je me suis demandé comment j’avais pu vouloir aller vivre ailleurs qu’ici, et puis, continuant de tourner, cette pensée, le mouvement giratoire l’a chassée, il n’y avait plus que ma seule et parfaite existence, c’est-à-dire : tout ce qui importait — ce qu’on appelle « le monde » (et si on ne le fait, on le devrait). Est-ce fallacieux ? Je ne le crois pas. Je connais une partie de l’ensemble des objections que l’on pourrait formuler à l’encontre de ma prétendue perfection du monde et du moi, monde et moi qui font en réalité un et le même, que le capitalisme et le communisme détruisent la planète et que nous allons tous mourir brûlés vifs au terme d’atroces souffrances, que si l’on n’a pas constamment présent à l’esprit l’imminence de cette destinée, on est un salaud, mais ce ne sont pas des objections, ce sont des prêches de pacotille ; tout est bon pour que tu culpabilises, on appelle ça, l’éco-anxiété, ça fait moderne, mais les ressorts sont vieux comme la société, vieux comme l’humanité. Moi qui cours, je ne fais aucun mal. C’est vrai, mais si les objections de mes contemporains sont faibles, l’objection de Musil, elle, ne l’est pas : si tu ne fais aucun mal, fais-tu pour autant quelque bien ? La morale peut-elle se satisfaire d’être purement négative (ne pas faire le mal), ne doit-elle pas avant tout être positive (fais le bien) ? Musil avait juste, qui faisait commencer le mysticisme avec cette  exigence de bienfaisance. Fais-je le bien ? Aucune idée. Après avoir couru, je me suis assis sur un de ces fauteuils verts que la République met à la disposition des usagers du jardin. J’ai eu l’impression que la couleur avait changé, mais que je me sois trompé ou non, je me suis assis et j’ai levé la tête. À travers le feuillage des arbres, je voyais le ciel gris perle percer, et cela, cela aussi, c’était parfait. Peut-être, après tout, que ce qui compte, ce n’est pas le bienfait, mais le parfait : quelque chose qui serait moins de l’ordre de la perfection (en tant qu’état stable, immuable, contemplatif, méditatif) que de la parfaisance, comme boucler la boucle, ne fût-ce que pour faire un tour du jardin.

21.7.22

Depuis la cuisine, je vois les fenêtres de notre ancien appartement. Ce qui provoque un sentiment d’étrangeté, comme si le moi que je suis devenu regardait l’ancien moi que je fus. Si je voyais à présent le moi que je fus alors, je ne sais pas ce que j’en penserais, peut-être trouverais-je que c’est un sale type qui passe son temps à se plaindre, à souffrir en attendant d’être publié et, une fois publié, à vouloir quitter Paris, jamais content, l’archétype du parfait connard, quoi. Je regarde ces deux fenêtres et je me représente l’appartement tel qu’il était et tel qu’il n’est plus — après notre départ, en effet, il a été refait entièrement — et si mon regard traverse la cour intérieure, ce que je vois, c’est l’épaisseur du temps qui sépare qui je suis de qui je fus, et cet espace réduit d’une cour d’immeuble enferme en elle l’écart infini du temps qui s’écoule. Je me souviens de ce qu’il s’y est passé dans cet appartement, mais ce ne ne sont pas les événements que je contemple, plutôt l’atmosphère. Mon double et moi, nous errons dans la dualité de cet espace-temps, entre ici et juste en face, aujourd’hui et il y a toutes ces années. Je repense à la naissance de Daphné, les circonstances qui l’ont précédée : cette immense crise d’angoisse après la seconde échographie, les premiers mois si difficiles et puis, le miracle qu’elle est, le miracle qu’elle fait chaque jour qu’elle vit. Dans l’après-midi, après avoir passé la matinée à ranger ce qui se pouvait ranger, une partie de nos affaires étant restées à Marseille en attendant un autre camion, je m’endors en écoutant la radio. Le roulis de la circulation me bercerait-il aussi ? Mer mécanique. Ensuite, je me douche à l’eau froide en glapissant. Meilleur moyen de préserver les ressources naturelles. Et puis, je sors marcher dans le cimetière, comme j’ai tant aimé le faire naguère. Quelque chose d’érotique dans l’air — comme toujours. Je crois que je suis heureux d’être ici. Je crois que j’ai l’impression d’être à ma place et qu’il y avait longtemps que je n’avais pas eu ce cette impression. L’avais-je seulement déjà eue ? Peut-être pas, non.

20.7.22

La profondeur à laquelle nombre de formulations — des plus banales comme « du coup » aux plus intellectualisantes comme « De quoi x est-il le nom ? » ou « La possibilité d’un ou une x » — pénètrent nos manières de penser et parler pour les occuper durablement montre bien que ce n’est pas nous qui pensons et parlons, mais une force plus grande qui pense et parle en nous, à travers nous, une force qu’on pourrait appeler « la société » et à l’origine de laquelle , pour ne pas désespérer de notre  absolu manque d’originalité, nous nous imaginons en un procédé illusionniste. Contre à la fois cette impersonnalité de la pensée et du langage et cette illusion que nous élaborons pour nous convaincre que nous ne sommes pas des êtres agis, mais sommes des êtres agissants, des agents, il nous faut consentir à un effort colossal afin de (1) comprendre que nous ne sommes pas à l’origine de cette force, mais elle à la nôtre, (2) comprendre que nous ne sommes pas libres mais réellement déterminés par la société tant que nous n’avons pas pris conscience de ce déterminisme, (3) tenter de nous en défaire et (4) parvenir enfin à dire quelque chose qui nous soit propre. Cet effort colossal à un nom : écrire. Écrire donc, ce n’est pas raconter une histoire, la sienne ou celle d’un autre, coucher ses pensées par écrit, faire un livre, un roman, un essai, ou je ne sais trop quoi qu’on entend habituellement par cet étrange mot, « livre », mais traverser la pensée et le langage (et, par conséquent, soi) pour essayer d’y comprendre quelque chose, essayer de comprendre ce par quoi nous sommes déterminés à penser et parler (ce qui, en nous, pense et parle à notre place) et parvenir à formuler tout cela. Mieux, voilà ce à quoi il faut parvenir : faire une phrase, faire une phrase oui qui soit la nôtre — pour de bon. Le mépris en lequel le sens commun tient désormais l’authenticité et, surtout, l’originalité sont l’expression d’une emprise maximale de la société sur l’individu. Le mouvement post-moderniste qui a caricaturé l’ironie, dont le but philosophique est de mettre l’individu à nu en décapant la pensée et le langage (l’antiphrase retourne la pensée conte elle-même, le langage contre lui-même et le tout contre soi), pour en faire une sorte de moquerie généralisée, a ouvert la voie à l’immense procès de normalisation que nous connaissons aujourd’hui (tout le monde réclame d’être considéré comme normal — normal c’est-à-dire conforme), lequel est proprement totalitaire (tout le monde n’est pas normal, c’est faux, et c’est heureux, tout le monde doit être conforme à la norme). Être original, plus que l’authenticité qui peut avoir en effet une dimension réactionnaire qu’il ne faut pas ignorer, être original est dangereux parce que l’individu original refuse d’être conforme, refuse d’être reconnu comme tel, refuse donc la normalité de la norme, non par rébellion, mais parce qu’il s’est donné à lui-même des normes qu’il a conçues. Il invente quelque chose. Mais tout cela, l’individu, il le fait quand il a fini de déménager. En attendant, à cause des cartons portés, il a mal au dos. Quel con, l’individu.

19.7.22

Mal dormi cette nuit : la chaleur, l’appréhension liée au départ, les combats de chats, les moustiques, le parfum entêtant du plastique brûlé, tout un ensemble de facteurs qui causent que. Assis dans le train, je pense à toutes les hypothèses que j’ai formulées hier au soir durant mon espèce d’insomnie (j’ai dormi, mais pas assez, nu même, ce qui ne me plaît guère, peut-être parce que je ne me plais guère, à un moment de la nuit, dans le plus simple appareil, j’ai essayé de trouver le sommeil sans parvenir à lui) au sujet du récit de James, « Le motif dans le tapis » même si, à vrai dire, je ne parviens pas à m’en souvenir. Je me disais : « Calme-toi. Pense à quelque chose d’agréable. Pense au récit de James. », et je sais qu’au bout de la chaîne des arguments que je tentais de suivre, j’arrivais à une conclusion qui ne me satisfait pas pleinement, d’après laquelle le « petit truc » de Vereker finit par tuer tous ceux qui le découvrent ou l’apprennent. En sorte qu’au lieu de « mort de l’auteur », que James serait plus ou moins censé avoir prophétisé dans cette nouvelle, ce serait plutôt de la mort du lecteur qu’il faudrait parler. On trouvera au XXe siècle un motif semblable chez Vila-Matas, dont il parle amplement dans Paris ne finit jamais, le premier livre qu’il écrivit lors de son séjour dans la mansarde de Marguerite Duras, La lecture assassine, mais je ne l’ai pas lu, et je ne crois pas qu’il y ait lieu de parler d’une influence réelle. Toutes ces histoires de mort, cela dit, me paraissent moins nécessaires que contingentes, elles n’ont pas la force d’un destin historique, c’est en tout cas ce que pourrait montrer le récit de James : le plus lourd fardeau, ce sont les vivants qui le portent. D’où le plaisir pervers (sa « vengeance ») que ressent le narrateur quand, à la toute fin du récit, il comprend qu’il vient de transmettre sa maladie (non pas le secret, mais l’incompréhension — il est incapable de percer à jour « la petite idée » de Vereker) à Drayton Deane, le second mari de Gwendolen Erme, à qui son premier mari, Corvick, le seul vraiment malin dans l’histoire, et qui en est légitimement à l’origine puisque c’est lui qui confie au narrateur le soin de rédiger un compte-rendu du livre de Vereker, avait révélé le fin mot, l’ayant découvert par lui-même. « Personne ne voit jamais rien », avait ri Vereker lors de sa première rencontre avec le narrateur. Cette histoire n’est-elle pas en fait le récit de la quête de l’intelligence à laquelle personne ne parvient jamais ? Hasardons ceci : comme le nom de la revue dans laquelle écrit le narrateur et le chercheur-trouveur Corvick, la bien-nommée Middle, le secret est au beau milieu de la chose, il n’est pas caché, il est partout, sauf que personne ne le voit. Vereker est ambigu à son sujet : d’une part, il semble désirer qu’on le découvre, raison pour laquelle, las de s’apercevoir que personne n’y parvient, il en révèle l’existence au narrateur et, d’autre part, il paraît soucieux de le préserver, ce qu’il fait savoir au narrateur en lui demandant de faire preuve de discrétion au sujet de sa révélation. Ce qui est somme toute bien compréhensible : nous désirons une chose et, lorsque nous sommes sur le point d’entrer en sa possession, nous ne la voulons plus, voire souhaitons qu’elle ne se produise pas, ne l’avoir jamais désirée. Est-ce pour cette raison, aussi, que j’ai si mal dormi, cette nuit ?

18.7.22

Dernier jour ici. Demain je pars. Mais je ne dis pas que je ne reviendrai pas. Je ne veux pas faire la même erreur que la fois précédente. Je voudrais essayer de ne pas faire d’erreurs du tout. Évidemment, ce serait parfait de ne pas faire la moindre erreur, jamais. Le serait-ce vraiment ? Peut-être pas, non. Ce qui m’a le plus intrigué dans cette histoire de fantôme d’Henry James, « Sir Edmund Orme », ce ne sont pas les allusions érotiques (le « I don’t want you » de Miss Marden ou le râle final de Mrs. Marden, etc.), amusantes certes, mais la présence finalement insignifiante du fantôme pour le narrateur. Tandis que Mrs. Marden ne parvient pas à supporter cette « présence parfaite », le narrateur semble tout à fait disposé à s’en accommoder et, toutes les apparences tendent à le confirmer, s’en accommode facilement. Jamais il ne prend peur, jamais il ne semble repoussé par lui. Au contraire, s’il lui semble un peu étrange — comment un fantôme ne serait pas un peu étrange ? —, un peu pâle — même remarque que précédente —, d’après lui, il a tout l’air d’un gentleman. Comme si, en réalité, le fantôme n’existait pas. Ou plutôt, comme s’il faisait semblant de croire à l’existence du fantôme, feignait de le voir, pour parvenir à ses fins. Les apparences, en effet, ne sont probablement pas si trompeuses qu’on le dit généralement. En revanche, on peut tromper les apparences, simuler les apparitions, feindre. C’est tout le problème (et la solution) : les fantômes n’existent que pour qui y croit. Pour qui n’y croit pas, les fantômes sont des hallucinations, des troubles mentaux. Seul donc qui croit aux fantômes peut voir des fantômes. En revanche, qui n’y croit pas peut tout à fait simuler la vision du fantôme et faire accroire à qui y croit qu’y croyant, il le voit. Pour un esprit rationnel, Sir Edmund Orme est l’expression de la culpabilité de Mrs. Marden. Pour un intrigant sournois et peu scrupuleux, Sir Edmund Orme est une occasion rêvée. Je ne sais pas pourquoi j’ai tendance à interpréter les histoires de James comme je le fais. Il me semble qu’il part du principe que tout est faux. Ce n’est pas que le narrateur ne soit pas fiable. En l’occurrence, ce serait plutôt le personnage de Mrs. Marden qui ne serait pas fiable. En revanche, le narrateur exploite le caractère non-fiable de Mrs. Marden pour parvenir à ses fins (épouser Miss Marden) : Mrs. Marden croit que seul qui aime sincèrement sa fille peut voir comme elle Sir Edumund Orme. Il suffit donc au narrateur, pour convaincre de la réalité de son amour la mère qui a un ascendant certain sur la fille qui ne veut pas de lui, de faire semblant de voir le fantôme. La scène au cours de laquelle, à Tranton, le narrateur espionne Miss Marden qui se trouve en compagnie d’autres hommes en affectant de chercher du regard Sir Edmund Orme dans la pièce où Mrs Marden lui dit qu’il se trouve n’est-elle pas une sorte éclatante de preuve ? La belle Charlotte ne s’y trompe pas, d’ailleurs, qui surprend le regard du narrateur et le lui fait détourner pour ne pas qu’elle croie qu’il l’espionne, dit-il, et l’agacer. Quand, parlant du mutisme du fantôme, le narrateur dit : « No silence had ever seemed to me so soundless », ne dit-il pas en réalité qu’il n’y entend rien ? Pour lui, en fait de « présence parfaite », il n’y a rien, qu’une absence insondable. Et n’est-ce pas impressionnant tout ce qu’un esprit doué d’imagination peut faire avec rien ? À part ces remarques qui ne valent probablement pas grand-chose, j’ai simplement envie que cette période de ma vie s’achève et qu’en commence une autre, qui ne sera peut-être pas meilleure, je n’en sais rien — comment savoir ? —, mais différente. Et je crois que c’est tout ce que je désire : autre chose. Combien j’ai pu m’ennuyer ici, comme ces années passées ont pu être vides ; — c’est effroyable. Sur un feuille blanche, avant de le recouvrir en partie de gribouillages, Daphné a écrit ce mot : « AUREVOIRE », comme pour ne pas dire adieu.

17.7.22

Pour sentir l’existence, ce matin, je suis sorti marcher, sous ce ciel d’un bleu parfait, inaltéré, qui m’indifféra superbement. Levant soudain la tête vers lui comme je ne l’avais pas fait depuis le réveil, je m’en moquai, et peut-être fut-ce pour cette raison que je le pris en photographie, pour en garder le souvenir, et la preuve de mon indifférence superbe. Il faisait chaud, mais cela ne me gênait pas pour marcher, d’autant que, me dis-je à présent, il ne faisait pas si chaud que cela, au contraire, et de toute façon je ressentais un supplément de plaisir à me dire que je marchais dans la chaleur, comme si c’était une manière de me soumettre à quelque épreuve, ordalie climatologique, — si tu survis à la canicule, alors, si tu survis à la canicule, alors quoi ? alors rien, la quasi totalité de la population va survivre à la canicule, d’où son côté ridicule, climatosympathique ; on se fait héros à peu de frais, oui, mais héros de rien. Est-ce lui, le vrai visage de l’Occident ? Celui des majorités inutiles, comme dans la phrase : Quatre Français sur cinq… Chut. Tournant en rond dans le parc, pour la dernière fois de ma vie peut-être, sois-en conscient, j’ai eu une sorte d’illumination et puis, j’ai entendu cette vieille dame raconter ses vacances : « C’est une île, mais c’est l’Afrique quand même, ils aiment danser, ils dansent, ils dansent, comme je leur ai dit pour plaisanter c’est dans vos gênes, bouger, le rythme, danser, ah, qu’est-ce qu’on a pu danser ! » et, quelques pas plus loin, à peine, cette mère de famille crier à son enfant qui, triomphalement, s’était saisi d’une pierre et la brandissait avant de la projeter sans doute (l’enfance de l’humanité) : « Tu fais des bêtises ! », avant de l’attacher à l’aide d’une sorte de leash de surf à la poussette dans laquelle dormait un autre, l’enfant à la pierre, âgé de quatre ou cinq ans, pourtant, lui, ne semblait pas savoir parler qui ne faisait que pousser des petits cris aigus, perçants, en réponse au sermon que sa mère, dans une langue étrangère, lui fit ensuite. Mon illumination, après avoir entendu tout cela, après avoir vu courir tant de grotesques mâles aux torses nus ruisselant de fluide estival, je n’étais plus tout à fait certain que c’en fût une, ou une élucubration sans grand intérêt, voire une réponse de mon organisme aux multiples agressions dont il faisait l’objet — la chaleur, les mâles, les femelles, les cigales, le vent —, qui sécrétait des pensées pour contrer le monde, trouver quelque chose à répondre à l’univers : non, ce ne peut pas être que cela, l’existence, cela ne se peut pas. Et puis, en réponse à un membre de phrase et une parenthèse subséquente dans le courrier de G. où il me parle de mes ambitions pour la vie sociale, je me dis qu’il faut que j’aille vers qui fait attention à moi, si peu nombreux soient les gens qui font effectivement attention à moi, il faut que j’aille à leur rencontre, que je leur ouvre les bras (je dis cela sans une once d’ironie), car telle est l’unique voie du salut.

16.7.22

(1) Compter le nombre d’amis et de connaissances intéressantes dont on dispose ; (2) convertir la quantité par ce procédé obtenue en nombre d’exemplaires d’un livre écrit ou à écrire afin de constituer un tirage ; (3) confier l’impression de l’ouvrage une fois achevé à un imprimeur de luxe que l’on chargera de travailler avec du papier recyclé ; et enfin (4), une fois l’objet réalisé, offrir un exemplaire dédicacé d’icelui à chacune des personnes choisies comme destinataires ; — voilà en résumé la seule façon de publier un livre. C’est un fait, singulièrement déprimant à n’en pas douter, mais un fait, en effet, que les personnes qui ont des idées n’ont pas d’argent et que celles qui ont de l’argent n’ont pas d’idées, d’où le désert, à l’aridité triste malgré les sourires de marchands, qu’offre au regard de qui n’a pas encore les yeux brûlés par un tel désastre le paysage éditorial français. Ici, le lecteur potentiel me pardonnera de parler seulement de ce que j’ai sous les yeux : la France où, si affreuse soit-elle, je suis né et réside. Et le pire, je crois, le pire, c’est que je l’aime, la France, mais passons sur ce sujet. Alors oui, il y aurait bien autre façon de procéder, le numérique n’étant pas de ces choses qui s’offrent, autre façon de procéder qui consisterait à pratiquer le retrait, art consommé de la contraception littéraire mais, en ce qui me concerne, cette technique serait un peu trop proche du secret des dieux. Et, paradoxal cagien, je ne sais pas me taire. J’ai dressé un plan, tout à l’heure, sommaire de l’architecture du site de la revue que j’entends mettre sur pieds dans les mois qui viennent. Samizdat, Inc. Revue d’écritures singulières au pluriel, ça s’appelle. Mais je ne suis pas sûr de ce « singulières au pluriel », « revue d’écritures » comme sous-titre me semble amplement suffisant, à vrai dire. Hier, à R., avec qui nous échangeons quelques phrases rapides à ce sujet, je dis que je n’ai pas la moindre idée de la façon dont je vais procéder, que je vais improviser, et c’est sans doute la meilleure manière de faire, quitte à se planter, après tout, ce ne sera qu’une fois de plus. J’ai employé le mot « désespérant », un peu plus haut, ou non : « déprimant », mais je ne suis pas désespéré ni déprimé. Ce qui m’étonne. En toute logique, je devrais être désespéré,  je devrais être déprimé, mais non, je ne le suis pas. Je suis fatigué. Je bois trop. Oui. Mais je ne suis pas désespéré. Je ne suis pas déprimé. Peut-être est-ce le fait de trop boire qui m’empêche de l’être. Me coupe de mes sensations (à part la fatigue), de mes sentiments. C’est une possibilité. Et donc, il me semble qu’il est urgent d’arrêter de boire pour savoir si c’est vrai ou non. Et si ce n’est pas vrai, tenter de percer le secret de mon absence de désespoir. Le secret de ma folie.

15.7.22

Je peux faire des efforts imbéciles, mais des efforts intelligents, cela, je ne le puis pas. Il fait trop chaud. Dans l’air stagne cette odeur d’incendie qui nappe l’horizon d’une pellicule opaque. Invisibles dès lors la mer, les collines. Mais pas le moi. J’ai fermé les volets, mis en marche le ventilateur qui, réglé sur « forêt », souffle une sorte de brise plus ou moins forte, à l’imitation de la nature, tantôt puissante tantôt si faible, quasi nulle. J’imagine une vaste étendue de conifères, là-bas, loin, au septentrion, mais ne vois que le blanc du mur sombre en face de moi. Parfois, quand l’attention se fait flottante, le bruit du souffle semble se confondre avec celui des cigales qui, désespérées dès que la température avoisine les vingt-cinq degrés, cymbalisent pour attirer les femelles avec lesquelles s’accoupler et se perpétuer. Destin de toutes les espèces — à l’exception de la nôtre, sans doute. Mais enfin, est-ce la mienne ? Plus je la considère, — même malgré moi, elle est là, je n’y puis rien — plus je la considère, et moins je crois en cette appartenance. Je la vois qui vomit sa haine, entre en guerre contre l’autre, n’importe qui, le voisin, la cousine, le mâle, la femelle, au lieu de faire la guerre à ses propres névroses. En guise de thérapie, pour ma part, je me fonds dans l’absence du paysage, cette pénombre d’où émerge un rai de soleil reflété par une surface que je ne perçois pas. Dehors, quelque chose se joue sans doute, oui, qui ne m’échappe pas, mais à quoi je désire échapper.

14.7.22

Mais que vais-je bien pouvoir faire de moi-même ? Ce journal, et aujourd’hui je le perçois avec une acuité toute particulière, ce journal n’est qu’une manière de thérapie qui pallie mal, je le crains, l’angoisse que me cause la difficulté presque insurmontable de trouver un éditeur pour publier ce que j’écris, angoisse encore accrue, comme si ce n’était pas déjà assez, par l’indécidabilité de la question : est-ce parce que le monde est pourri ou parce que je suis nul ? naturellement indécidable puisqu’il se pourrait tout à fait que le monde soit pourri et que je sois nul. Alors j’écris ce journal. Fait-on pire raison ? Imagine, par exemple, que tu doives vendre ton produit à un client potentiel, t’y prendrais-tu de la sorte pour le convaincre que c’est ton produit et pas un autre qu’il faut acheter ? Non. Pourquoi le fais-je dès lors ? Parce qu’il ne faut pas mentir. Parce que, au-delà du caractère thérapeutique de ce journal, une exigence de véracité en est à l’origine. Dussé-je être la dernière personne sur terre à dire la vérité, je n’y renoncerais pas. Tu te doutes bien, en effet, que le vendeur ne dit pas toute la vérité à son client potentiel ; pour lui, l’essentiel, ce n’est pas la vérité, c’est la vente. Pour moi, c’est le contraire. Est-ce que cela signifie que les autres mentent ? C’est probablement imbécile, mais il m’arrive de me poser la question, oui. Tu te rends compte que, disant cela, tu flirtes avec la folie pure ? Alors empruntons un détour. Par la fenêtre entre le rivage et les îles, la mer, d’un bleu parfait, incarnation de la beauté, la Méditerranée, pour laquelle, tous les ans, des millions de personnes s’endettent, séjour d’une semaine ou quinze jours. Et pourtant, à cause de sa position stratégique entre deux continents, c’est un cimetière humain, et pourtant, à cause de sa quasi fermeture géographique, c’est la mer la plus polluée du monde. Qui pourrais-je croire, quand la beauté et la laideur, le bien et le mal se compénètrent à ce point ? Je ne puis croire que moi, moi qui ne crois en rien.

13.7.22

Je m’apprêtais à composer la série de phrases que je venais de concevoir quand je les ai avortées. Toutes, d’un coup. Je me suis dit : À quoi ça sert de faire des phrases si elles ne font pas de différence, si elles ne changent rien, si elles ne transforment rien ? Et, c’est vrai, disons que c’est le « Test Orsoni II », c’est vrai, on devrait toujours s’assurer que les phrases qu’on écrit font une différence avant de les écrire ou, du moins, s’assurer que c’est le cas avant de leur donner le caractère définitif de ce qui a survécu à la suppression. Mes phrases parlaient de l’époque et, les concevant, je me suis dit qu’il n’y avait aucune chance qu’elles changent quoi que ce soit à l’époque dans laquelle je vis, époque qui, libérant les individus du joug du travail, devait voir l’avènement du poète nietzschéen créateur de valeurs et n’aura vu finalement que l’avènement du consommateur universel, égoïste et imbu de sa personne, qui ne fait même plus l’effort de sortir de chez lui pour consommer biens, services et personnes. Quelle chance des phrases tenant ce genre propos ont-elles de changer quoi que ce soit à la vie de mes contemporains ? Aucune. En fait, et j’ai déjà évoqué ceci mais je ne crains pas d’y revenir rapidement, en fait,  l’erreur de toute la gauche morale est de croire que le consommateur universel est malheureux et qu’on peut entreprendre de le sauver de ce malheur en lui vantant les mérites et les vertus d’une vie plus juste, plus saine, plus vraie, alors que c’est faux : le consommateur universel est heureux, il est con, mais il est heureux (ce qui, sauf exception, va généralement de pair). Donc, prises en tenaille, pour ainsi dire, entre la masse des consommateurs universels, qui sont très heureux tels qu’ils sont et n’ont absolument aucune envie de changer, mais de consommer toujours plus tout en se fatigant toujours moins, et la gauche morale, c’est-à-dire : mon public potentiel, ce qui n’est pas sans me poser de colossaux problèmes, je dois le reconnaître à contrecœur, gauche morale qui, farcie de doctrines sociologiques bancales, s’entête à ne rien comprendre à rien, mes phrases sont vaines, qui sonnent creux dans un désert sans oreilles. C’est pour cela que je les ai avortées, toutes, avant de les mettre au monde, et j’entends déjà une petite voix ricaner : « Tu devrais en faire autant avec toutes tes phrases, pauvre type ! », ce qui, en un sens, n’est pas totalement faux, mais pas totalement vrai non plus. Ce n’est pas totalement faux parce que, n’étant pas abruti, je me rends bien compte que ma production ne correspond pas, c’est le moins qu’on puisse dire, aux attentes du marché et que, de ce point de vue, en effet, elles échouent lamentablement au Test Orsoni II sauf que, d’un autre point de vue, d’un autre point de vue. D’un autre point de vue, quoi ? Je ne sais pas. J’essaie de me concentrer, mais je n’y parviens pas. Je passe mes journées à faire des cartons, démonter des meubles et, depuis des heures, ces connards de jardiniers font un boucan infernal avec leur outils de malheur, c’est vraiment le summum de la débilité humaine : polluer le monde en entretenant les espaces verts, c’est d’une bêtise absolue, de saccager des plantes et des arbres pour satisfaire le goût détestable de la petite-bourgeoisie de province, quelle idée, non mais quelle idée j’ai eue de vouloir venir vivre dans ce cloaque où s’anéantit l’esprit. Où en étais-je déjà ? Ah oui, d’un autre point de vue, ce que je fais ici, et ce que je fais ailleurs, aussi, ce que je fais a une réelle dimension morale qui n’a rien à voir avec la pratique narcissique et répugnante de l’écriture de soi à la Doubrovsky & Cie, je fabrique des outils avec quoi penser, agir et, quand même ces outils ne serviraient qu’à moi, ils fonctionnent : chaque jour, je pense le monde, je me pense avec eux, chaque jour, j’avance dans le monde avec eux, chaque jour que je vis, je vis avec eux. Et si je faisais reculer ne serait-ce qu’une infime portion d’infini l’étendue de ma bêtise, ce serait toujours un progrès notable.