12.7.22

Presque pas dormi de la nuit. Causes probables : la chaleur de la chambre, mais quand je gagnerai le salon où il me semble faire un peu plus frais, je ne dormirai pas non plus, les idées fixes qui tournent en boucle, mais comment tout cela va-t-il tenir dans les cartons ? ça ne tiendra jamais, plus tard, il s’avèrera que oui, ça tient. Aussi, à cinq heures trente du matin, je suis en train de lasser mes chaussures dans la cage d’escalier pour aller courir. Il fait encore nuit. Impression étrange, en passant, quand, d’un coup, l’éclairage public s’éteint et qu’une sorte de lumière vraie apparaît, une lumière qui, de fait, n’existe pas. Mais comment quelque chose qui n’existe pas peut-il bien être vrai et apparaître ? En chemin, je croise un coureur, comme moi, même s’il me semble que lui, il a fini son parcours, sa voix claire me l’indique quand il me dit bonjour sur un ton enjoué et que moi, en revanche, je lui réponds de la voix rauque de quelqu’un qui vient de se réveiller alors qu’il n’a pas dormi de la nuit. Tout semble banal et pourtant, tout est étrange. Sous un abribus, deux jeunes à vélo exultent d’un plaisir suspect en regardant l’écran d’un téléphone. Que je veuille y croire ou non, j’ai là une image de l’humanité. Faut-il vraiment que j’en fasse partie ? Mais tu n’as pas le choix. Qui a dit cela ? Sans conviction, je grignote quelques chips tout en faisant semblant de chercher une réponse à la question. Les premières pages du dernier chapitre des Émigrants, que j’ai lues hier avant de m’endormir, m’ont fait une forte impression ; elles possèdent une qualité singulière, qui fait sentir que nous sommes entrés dans le territoire infini de la fiction tout en faisant planer une sorte de doute à son sujet. C’est-à-dire : quelque chose pourrait s’ancrer dans le réel, mais flotte au-dessus, l’effleure, le charme, l’envoûte, dirais-je. Quelques pages avant qu’il en soit question, quand Sebald décrit l’atmosphère qui régnait à Manchester à la fin du XIXe siècle, ville à la pointe de la modernité technique, je me dis que c’est cela sans doute qui, au début du XXe, attira le jeune Ludwig Wittgenstein qui voulait alors devenir ingénieur avant de se tourner vers la philosophie. Est-ce à ce genre d’anticipations faites par le récit qu’on sent qu’on a affaire à une œuvre de fiction, une œuvre qui est si fidèle à la réalité (c’est une façon de parler) qu’elle prend des libertés avec elle, pour la rendre plus libre, justement, plus vraie ? Peut-être cette hypothèse est-elle trop, j’allais dire : « légère », mais non : « facile », peut-être cette hypothèse est-elle trop facile. Oublions-la. Hier, en évoquant mes années de factotum chez Grasset, je me suis aperçu que quelque chose avait changé dans mon rapport à mon passé : je ne suis plus en colère contre moi-même, plus en colère contre le monde, je peux parler de tout cela comme de faits, de sortes de données de mon auto-histoire, c’est pour cette raison que l’écrivant, ce membre de phrase : « mais il y aurait des livres entiers à écrire à ce sujet » m’a étonné parce que, auparavant, je pensais qu’écrire, c’était justement prendre mes distances avec ce passé, peut-être pas tant l’oublier — c’est inoubliable —, mais le conjurer. Le conte qui donne son titre au Feu est la flamme du feu fonctionne comme cela, comme une conjuration, la phrase elle-même, que le narrateur répète : « Le feu est la flamme du feu » est une formule magique qui s’accompagne d’un rituel incendiaire, et je ne regrette pas de l’avoir écrit, non, ce n’est pas ce que je veux dire (pas de palinodie : même si c’est mauvais, je ne regrette rien de ce que j’ai pu écrire, tout concourt à l’élaboration de l’œuvre), mais je ne l’écrirai plus aujourd’hui précisément parce que mon rapport à moi-même, mon rapport à mon moi passé, celui qui pensait qu’il ne pouvait pas avoir d’enfant en travaillant comme factotum chez Grasset, qu’il ne pouvait pas offrir cette image de lui-même à son enfant à venir, mon rapport à moi-même a changé parce que moi-même, j’ai changé, je suis devenu pour partie le moi que je voulais devenir et ce moi, qui accueille avec compréhension (en essayant de le comprendre plutôt que de le juger) le moi que je fus, ce moi que je suis cherche désormais à en devenir un autre.

11.7.22

Remplir des cartons de livres, j’en avais déjà fait l’expérience quand je travaillais chez Grasset, ne rapproche pas de l’essence de la littérature. Ce qui peut sembler paradoxal, tout s’évaluant à l’aune des tirages et des chiffres de vente, passé un certain nombre de volumes, on devrait logiquement commencer à l’effleurer, non ? Non. Quelqu’un mentirait-il ? Je jure que je dis la vérité, dis-je, levant la main droite. De bon matin, pas lavé, à peine Nelly partie accompagner Daphné chez son grand-père, je me mets à la tâche, je pue, certes, mais je suis efficace, la preuve : quelques heures plus tard, plus d’une cinquantaine de cartons forment un parallélépipède rectangle quasi parfait dans le salon. Imposante bibliothèque illisible. Si la bibliothèque est un marqueur social (c’est le genre de phrases qui doivent se faire sentir intelligents les post-bourdieusiens), comment se fait-il que je sois si pauvre ? À mesure que les cartons s’empilent, le mystère s’épaissit, je me sens comme une sorte d’anti-Benjamin : je me baisse, je prends un carton, je le plie, je le scotche, je le retourne, appuie sur les rabats pour faciliter l’accès à l’antre, je vais chercher des livres dans la bibliothèque, je les range dans le carton, je recommence jusqu’à ce qu’il soit rempli à ras bord, je rabats les rabats, je scotche le carton pour le fermer, je le dépose sur la pile, pas plus de cinq cartons par pile, s’il y en a déjà cinq, faire une autre pile, je recommence, et jamais ne trouve rien à dire de profond sur l’essence de la littérature. Vers trois heures de l’après-midi, je me souviens que je m’étais dit, samedi ou dimanche, peut-être les deux, que, vers deux heures aujourd’hui, quand j’aurai fini de tout emballer, je téléphonerai à P. que je n’ai pas vu depuis longtemps, mais c’est trop tard, il faut continuer, aller chercher Daphné, demain, j’aurai le temps, me dis-je, et pense soudain qu’il reste encore tous les beaux livres, sorte de pavés lourdissimes et hors gabarit dont Bourdieu seul connaît la finalité, à emballer. Ouvrier de moi-même, cela étant dit, je me préfère maintenant à jadis, quand j’étais exploité, sous-employé déclassé enfermé au rez-de-chaussée sous la verrière dans le magasin des éditions Grasset. Un jour, un type, qui se prétendait l’être, m’avait dit : Mais vous ne pouvez pas comprendre, vous n’êtes pas écrivain. Grâce à lui, en revanche, j’avais compris d’où pouvait bien venir cette pulsion presque irrésistible de tuer son prochain. Presque, je poursuivais en effet un autre but dont il ignorait tout. Y pensant à présent, à lui, à Grasset, aux cartons de livres, à toute cette période de ma vie, exilé au cœur de Saint-Germain-des-Prés, je me demande : comment se fait-il que je n’ai pas été dégoûté d’écrire ? Et réponds : c’est un test auquel tous les prétendants écrivains devraient se soumettre. Le voici, en quelques mots, mais il y aurait des livres entiers à écrire à ce sujet : si, six ans durant, tu peux supporter l’humiliation d’emballer / déballer des palettes entières de livres qui ne sont pas les tiens, parce que tu ne les possèdes pas plus que tu ne les as écrits, livres dont l’unique destin est le pilon, si tu peux endurer quotidiennement cette souffrance que cause l’humiliation symbolique, physique, de n’être rien, alors écris, sinon, fais autre chose de ta vie, il y a déjà tellement de livres que personne ne lit, s’il te plaît, fais autre chose de ta vie. Peut-être, qui sait ? peut-être que je passerai à la postérité pour cela, qu’on appellera : « le test d’Orsoni. »

10.7.22

Est-ce qu’il faut continuer ? Est-ce que c’est important ? Important pour moi, oui, mais en soi ? Où est-ce en soi ? À l’intérieur du non-moi ? Qui est-ce ? Aucune idée, je ne l’ai jamais vu de ma vie. Alors que faire ? Poser la question, pas l’émettre, non la poser dans l’écriture, c’est une façon de donner une réponse. Depuis que je me suis levé, les yeux mi-clos, je me demande si je vais avoir la force d’écrire aujourd’hui, la force physique et morale, si je vais trouver ce qu’il faut de patience, de détermination, de constance, de discipline et, oui, ne nous mentons pas à nous-mêmes, camarade, d’inconscience pour ce faire. Je survole sans grande conviction des pages que j’ai écrites aux alentours de l’an dernier. Qu’est-ce que cela m’inspire ? Je ne sais pas, — que je n’écris pas pour me relire ? Et puis, c’est étonnant, dès que je me mets à écrire, je me redresse, c’est le corps, je me sens alerte, quelque chose s’allume en moi qui épouse la dynamique de l’écriture. Peut-être que, l’instant après avoir écrit, je m’endormirai, ce qui ne serait pas un mal, la chaleur est abrutissante et les cymbales des cigales m’assomment, mais en attendant, je suis tendu. En silence, je prends un ensemble de décisions, mais sans me moquer de moi, parce que ces décisions, je les ai toutes prises déjà, sans jamais m’y tenir, faut-il donc que tout se répète ? ce n’est pas ce que je dis, mais le fait de ne pas me moquer de moi au moment où je prends ces décisions, c’est une façon de me faire confiance, de croire encore en moi. Et oui, sans doute, c’est parfaitement ridicule. Tant pis. Sous le chant des cigales (du matin au soir, tout se trouve sous le chant des cigales, enfoui, ce qui signifie en revanche que la température ne descend pas sous un certain niveau), j’entends une sirène. Elle semble tourner sur elle-même, et je ne parviens pas à déterminer d’où elle vient, qui elle est, s’il s’agit d’une ambulance qui tourne à l’aveugle dans le quartier, si c’est un jeu auquel un enfant joue, un enfant qu’on voudrait rendre demeuré assurément, ou si c’est un adulte qui s’amuse avec quelque chose, oui, mais quoi ? impossible de le savoir. Je m’apprête à faire une remarque désobligeante, mais ne la fais pas. Repense à la place à ce que je me suis dit hier à moi-même — ne te plains pas —, et me demande : que signifie au juste ce « travail sur soi-même » dont parle Wittgenstein ? Je ne dis pas que c’est ce que Wittgenstein pensait en employant cette expression pour définir la philosophie, mais il me semble qu’un tel travail a trait à la violence, plus précisément à la violence tournée contre soi-même, comme dans l’expression qui dit « se faire violence » : « se faire violence », ce n’est pas « se forcer », ce n’est pas s’obliger à faire quelque chose qu’on n’a pas le désir de faire, ce n’est même pas être violent avec soi-même, c’est lié à l’idée d’aller contre soi, contre son naturel, pour aller plus loin que soi, plus loin que là où ce naturel nous porte naturellement. Il y a donc l’idée d’une contre-nature au sens non pas d’une anti-nature, mais de l’invention d’une nature meilleure que la nature : mon naturel me pousse à, et moi, je le repousse, je vais ailleurs, là où je ne suis pas allé, là où je ne suis pas nécessairement enclin à aller. En chemin, pour ainsi, je me défais de mes illusions, de mes fausses représentations, de mes idées toutes faites, de mes préjugés les plus solidement ancrés, et fabrique une nouvelle version du monde.

9.7.22

Est-ce que, si, me coupant en quelque sorte du flux de l’information, mouvement perpétuel, comme j’essaie une fois de plus de le faire depuis un peu plus d’une semaine, je réduis qui je lis à un petit nombre tenant dans la colonne d’une liste de favoris d’un navigateur internet, plus ou moins justement intitulée « Blogs », je réduis dans le même mouvement mon monde ou est-ce que, au contraire, je l’élargis — en profondeur ? Vaste question. Les limites de mon langage sont les limites de mon monde, écrivait Wittgenstein. Mais loin d’apporter une réponse à la question, cette phrase, comme si elle était en quelque sorte polluée par l’association d’idées qu’on va voir, me fait penser à cette remarque d’un grand écrivain français (c’est-à-dire : il a eu le prix Goncourt il y a quelques années) qui, dans un entretien à un magazine, critiquait l’idée de Wittgenstein selon laquelle, ce dont on ne peut parler, il faut le taire (la fin du Tractatus, quoi), au prétexte que, selon lui, c’est justement de cela dont il faut parler, et, argument d’autorité, il citait Derrida à l’appui de sa dénonciation, sauf que, bien évidemment, ni lui ni Derrida n’avaient compris ce que voulait dire Wittgenstein, qui disait précisément ce qu’ils lui reprochaient de nier, à savoir : dans le cadre de l’entreprise de fondation logique du langage (l’entreprise de Frege et Russell, pour le dire vite), celui-ci se trouve réduit à deux possibilités, tautologie ou contradiction, qui sont toutes les deux vides de sens, tant et si bien que, si on parle un langage logiquement parfait, on ne dit rien du tout, et donc, le plus intéressant, ce qui compte le plus dans nos vies, se situe au-delà de ce langage logiquement parfait, c’est la célèbre distinction wittgensteinienne entre dire (dans un langage logique) et montrer (dans un langage intéressant). 6.522. Il y a assurément de l’inexprimable, celui-ci se montre, c’est le mystique (je cite de mémoire). Ce qui était drôle, c’est que non seulement le grand écrivain ne comprenait pas ce qu’avait expliqué Wittgenstein (probablement que, tout comme Derrida, il ne l’a jamais lu), mais les éditeurs dudit entretien eux non plus ne comprenaient pas ce que racontait le grand écrivain quand il s’attaquait à « la célèbre sentence de Wittgenstein » (ce sont ses mots, peut-être qu’anglicisme par « sentence » il entend « phrase » sinon on ne sait décidément pas de quoi il parle) puisqu’ils citaient une autre phrase, celle dont j’ai parlé au début : les limites de mon langage sont les limites de mon monde. Ce qui était moins drôle, en revanche, c’était que je me trouvais là face à un tableau assez fidèle de ce qu’est la vie intellectuelle, d’aucuns diraient spirituelle, mais n’exagérons rien, la vie intellectuelle d’un peuple qui, paraît-il, fut jadis grand, mais je n’y crois pas, en tout cas, s’il l’a été, il y a bien longtemps qu’il ne l’est plus : tout le monde parle sans savoir de quoi, mais le dit avec gravité, profondeur et conviction, c’est à ce prix-là seulement qu’on peut se payer le luxe de raconter n’importe quoi tout en ayant l’air intelligent. Maintenant que j’ai dit cela, cependant, suis-je plus avancé ? Je ne le crois pas. C’est précisément là où je voulais en venir : si je me confronte à l’état réel du peuple auquel, paraît-il, j’appartiens, mais je n’y crois pas, et que je m’attache à redresser des torts que j’estime constater dans cette population-là, suis-je beaucoup plus avancé que si je ne le fais pas ? Eh bien, non, je ne le crois pas. Au contraire, je crois que je me trouve surtout régressé. Après tout, à supposer que j’aie raison, si je démasque l’imposture de Z, au grand écrivain, la patrie reconnaissante, est-ce que cela change quoi que ce soit ? Non. Z est lu, moi pas. Quand il a une idée, il publie une tribune dans le Monde tandis que moi, quand j’en ai une, je lui tourne autour jusqu’à la réduire à néant, et alors, une fois détruite, je me dis que je peux essayer de commencer quelque chose. Moi, je n’ai pas ce qu’on appelle des convictions, et lui, oui, bien évidemment, sinon il ne serait pas un grand écrivain, et ainsi de suite, ainsi de suite. Tu vois, ça ne me mène nulle part, ça ne veut rien dire, et ça n’a probablement aucun intérêt. Tout paraît imbécile, c’est vrai, mais que tu le dises ou non, est-ce que cela change quoi que ce soit ? Eh bien, je ne le crois pas. Donc, ce que tu fais ne sert à rien ? C’est sans doute vrai. N’est-ce pas désespérant ? Absolument. Y a-t-il une chance pour que les choses changeant, elles finissent pas se dérouler autrement ? Je ne le crois pas. Z et moi, pendant un certain temps, nous avions la même éditrice. Z a eu le prix Goncourt et moi, eh bien moi, mon éditrice a refusé mon manuscrit et m’a envoyé un mail raté pour me le signifier. J’en ai déjà parlé. Je n’en conçois plus nulle rancœur. Je me borne à exposer les faits. Voilà tout ce que je gagne à faire ce que je fais : rien. J’ai perdu. Et, en effet, oui, il y a quelque chose de profondément désespérant dans cette espèce d’affaire, espèce d’histoire, mais non, je ne suis pas désespéré. Tous les jours, je m’assois à ma table d’écriture, et tous les jours, assis à ma table d’écriture, j’écris. Aujourd’hui, Nelly et moi, nous fêtons notre anniversaire de mariage. Et tu sais quoi ? je suis heureux. Je crois qu’elle aussi, mais je me trompe peut-être, si c’est le cas, elle fait bien semblant. Je crois que j’ai déjà dit cela l’an dernier, mais ce n’est pas forcément problématique de se répéter, alors je me répète : je ne voudrais vivre avec personne d’autre. Est-ce que tout cela, j’entends : écrire et aimer, constitue une vie réussie ? Je sais que oui. Mais alors de quoi te plains-tu ? Tu as raison : chaque jour, avec détermination, je me mets à la tâche et m’attache à me plaindre un peu moins. Wittgenstein ne disait-il pas que la philosophie est avant tout un travail sur soi-même ? Au travail, donc.

8.7.22

Cinq, combien ? six, oui, je crois, sixième tentative de rédaction, guère de succès, je ferais mieux de dormir, non que je me sente inutile, mais quelque chose se prête au sommeil, berceuse de cigales frénétiques, pas moi, calme quasi comme la pierre, polie par l’absence, ma manière d’exil volontaire, si microscopique soit-il, qui révèle quelque chose : que je peux disparaître, le monde continue de tourner sans moi.  Mais ne le savais-tu pas ? me dis-je. Certes mais l’éprouvé-je réellement ? Et l’avoir éprouvé une fois, à supposer que ce soit le cas, ne suffit pas, il faut recommencer, il faut toujours tout recommencer. Exercice d’humilité ? Non, ce n’est pas ce que je peux dire, plutôt ceci : qu’on s’installe au centre d’un univers qui n’existe pas et il importe de détruire cette illusion. L’idée d’un moi installé au centre de son environnement doit être détruite, c’est à partir de cette erreur de jugement que s’élabore la fiction d’un moi que je suis vraiment et qui s’offre de manière transparente à ma perception. Toute la littérature, et ses lointains avatars que sont la psychanalyse, la psychologie, montre pourtant que c’est faux, que nous sommes opaques à nous-mêmes, que l’effort central de notre vie doit être l’éclaircissement de nos notions, de nos croyances, des chimères qui peuplent nos imaginations. Mais qui lit les livres ? On les consomme, ce n’est pas la même chose. Moi, je peux disparaître. N’est-ce pas l’idée la plus réjouissante qui soit ? Regarde : déjà, je ne suis plus là.

7.7.22

Une des premières tâches à laquelle les nouveaux venus voisins du quatrième s’attèlent consiste à installer la climatisation. Évidente preuve que le discours écologiste passe plutôt bien en population générale. C’est « l’effet Greta Thunberg », il paraît. Pourtant, moi, qui, rappelons-le à toutes fins utiles, vis pour douze jours encore à deux étages à peine au-dessus de leurs têtes, je n’ai jamais réellement eu à souffrir de la chaleur, oh, il m’est bien arrivé quelquefois d’avoir chaud, c’est vrai, d’autant plus que, parfois, en effet, il fait chaud sur les rives de la Méditerranée, notamment l’été, il fait chaud, et cela n’a rien d’extraordinaire, il fait chaud, mais c’est tout à fait supportable, à moins peut-être d’être très âgé et très malade (sauf qu’alors, ce n’est pas l’installation d’un climatiseur qui changera quoi que ce soit à ton prochain et inéluctable destin), ce que les nouveaux venus voisins ne semblent pas être, vieux et grabataires, en pleine santé, au contraire, le mâle n’est-il pas dans la fleur de l’âge qui défonce le mur avec le foret béton de sa grosse perceuse ? (bientôt, n’en doutons pas, il se reproduira), et plus jeunes que nous, les salauds. De toute façon, ne vous faites pas soucis : en cas de bouffée de chaleur, allumez la climatisation et, en cas de bouffée de culpabilité, faites du yoga (ou du shopping, ça dépend des cas). L’être humain a réponse à tout même si ces réponses ne constituent pas à proprement parler des solutions à ses problèmes, plutôt des diversions, manières de trouver le meilleur moyen de regarder ailleurs pour ne s’apercevoir de rien, achète un énorme suv et fonce faire tes courses au hard discount le plus proche avant de remplir le formulaire pour bénéficier de l’allocation pouvoir d’achat mise en place par l’État. Tout est d’une cohérence quasi magique et offre ainsi à l’observateur attentif un tableau fascinant de l’économie de la fin du monde. Non que le monde soit sur le point de périr, ce n’est pas ce que je dis, à titre tout à fait personnel, c’est-à-dire que je ne dispose pas de données scientifiques me permettant de l’affirmer, à titre tout à fait personnel, donc, je pense que nous en sommes loin, mais nous organisons sa destruction biologique, éthique, esthétique de façon très habile, beaucoup plus habile, par exemple, que la façon dont nous nous y sommes pris aux cours des siècles précédents, quand nous en étions encore à nous faire la guerre, ou que la façon dont certains s’y prennent encore, qui continuent de se faire la guerre, là, le saccage de la planète est à la fois moins efficace et beaucoup plus voyant. Moins efficace, parce qu’à moins de procéder à un lâcher mondial d’armes nucléaires, on ne saccage jamais qu’un périmètre relativement petit (fût-il la mère patrie), et moins voyant parce que, bon, pendant un certain temps, tout le monde risque d’en parler. Après, on oublie, mais dans l’intervalle, ça fait du bruit à la télé. Et, en un sens, c’est un prodige. Prodige qui, d’un certain point de vue, peut être tenu caractéristique de la rationalité, mais je pense que ce n’est pas le cas, c’est-à-dire que je pense que c’est irrationnel. La forme contemporaine de la domestication du monde (autrement nommée : « le capitalisme », mais je pense qu’il faudrait arrêter d’employer ce mot au profit d’expressions comme « la domestication du monde », expressions qui sont plus explicites, plus précises, plus parlantes, comme on dit) réussit à se faire passer pour rationnelle en ce sens qu’elle emploie des moyens techniques sophistiqués, mais elle est en réalité irrationnelle. Par exemple, elle fait dire à une machine qu’elle a une âme alors que c’est faux, les machines ne peuvent pas avoir une âme puisque l’âme n’existe pas. Tout est faux, mais les effets sont bien réels. Ce n’est pas un paradoxe, c’est la condition sans laquelle on ne peut pas saccager le monde en paix : si l’on regarde le monde tel qu’il est, on comprend qu’il est urgent de changer notre façon d’y vivre, de l’habiter, d’accord, mais alors que faire ? eh bien, c’est très simple : ne pas regarder le monde tel qu’il est. Voilà qui est rassurant. Mais, et maintenant je fais être tout à fait honnête, le plus désagréable dans ce tableau vivant, ce n’est pas cela, non, le plus désagréable (par deux fois, j’ai écrit ce mot « dégagréable », ce qui, phonétiquement du moins, est un lapsus pertinent), c’est le bruit de la perceuse. En effet, je crains que ce vacarme ne vienne perturber ma lecture des Émigrants de Sebald, que j’ai commencée hier, splendeur de papier à la beauté déchirante, mais les voisins s’en foutent de Sebald, ils ne savent même pas qui c’est. Et il est bien là, le drame : en plus de saccager le monde, l’être humain fait preuve d’un goût déplorable — il aurait pu attendre douze jours.

6.7.22

Un pan de mur est tombé. Ce n’est pas vraiment un pan de mur, c’est une espèce de frise en carrelage très moche qui court le long du côté droit de la cuisine quand on fait face à la fenêtre sans qu’on ne puisse rien apercevoir à travers parce qu’un store bateau ni tout à fait opaque ni tout à fait transparent occulte la vue, mais il m’a semblé que c’était un symbole. Un symbole d’une chose bien dérisoire, d’un certain point de vue, j’en conviens, bien que là ne soit pas la question. Je crois que c’est à Naples que cette sorte de mythe méditerranéen que j’étais en train de composer s’est effondré. Si nous nous étions arrêtés à Bomarzo et avions rebroussé chemin après la promenade dans le jardin des monstres, croirais-je encore à ce mythe ? Je ne puis ni l’affirmer ni le nier. En ce sens donc, nous avons bien fait d’aller à Naples. À Naples, expérience dont les pages de ce journal écrites pendant mon séjour avant la pandémie témoignent, il m’est apparu que la Méditerranée était morte, que ce n’était plus qu’une illusion dont une peau est recouverte pour qu’on ne voie pas que cette peau, c’est la peau fripée d’une vieille dame, d’une vieille dame laide et menteuse. Plus que sur la route pour aller à Paestum, c’est en haut du Monte Cuma que j’avais eu cette sensation : que tout était faux. Au loin, regardant vers le bas, on pouvait voir des chevaux courir sur la plage, et puis tournant le regard à main gauche, les îles de Procida et Ischia en arrière-plan idyllique de cette belle matinée d’un interminable été. J’avais conscience que c’était pour cette raison que des millions des touristes se rendaient chaque année là où je me trouvais, mais pour moi, tout était vide, tout était creux, cette vie-là n’avait plus de sens — elle pourrait durer une minute de plus ou mille millénaires de plus, cela ne ferait pas de différence, il y aurait des changements, certes, du progrès, encore, comme on a pris l’habitude de le remarquer (et, en effet, il ne faut pas nier que les conditions de vie moyennes se sont améliorées), mais quelque chose avait eu lieu jadis qui ne reviendrait plus — c’est ça, la mort, la coupe dans le devenir : quelque chose a eu lieu qui ne reviendra jamais. Quand je réponds à R. qui, dans la marge de mon texte, me demande pourquoi je ne parle pas de la Méditerranée en tant que cimetière, dans les raisons que je lui donne, j’omets celle-là, qui est pourtant la plus importante, parce que je n’y pense pas. Mais quand ce pan de mur s’est effondré dans la cuisine, un détail insignifiant rappelant à la mémoire une impression évoquant elle-même une immense transformation historique, je m’en suis souvenu, ou plutôt : l’expérience était de nouveau là, comme neuve, et pourtant, antique. Je ne déplore rien de tout cela. Tout cela, je ne fais que le constater, exactement comme c’est. Le tort serait de ne pas le constater,  de ne pas faire comme c’est, de continuer de faire comme si, mais ce mensonge qui est devenu la raison universelle de l’histoire, je ne veux ni ne peux l’entretenir. Dans la cuisine, j’ai ramassé ce qui était tombé, mis de côté les carreaux qui n’étaient pas cassés au cas où l’administrateur de biens décide de les recoller, jeté les autres, aspiré la poussière, mais je n’ai rien ressenti qui s’apparenterait à un sentiment élégiaque alors que, je m’en souviens très bien, j’avais été très en colère à Naples, excédé par cette ville, excédé par l’atmosphère étouffante, ne me sentant pas bien du tout dans cette ville, au contraire chassé par cette ville qui me disait : Va-t’en ! ou moi qui me criait : Fous le camp d’ici [et « ici » signifiait : « la Méditerranée »], fous le camp d’ici, il en va de ta vie, et j’avais eu envie de partir, de partir sur-le-champ, tout comme plus tard, constatant l’inéluctable napolitanisation de Marseille, et la napolitanisation en cours de toute la Méditerranée (l’absence de cataclysme observable à l’œil nu ne signifie pas que rien n’a lieu), comment pourrais-je désirer rester ? C’est cela, l’impossible : rester.

5.7.22

Hier, quand j’ai conclu mon étrange récit sur une remarque d’ordre métaphysique, je crois que je l’ai fait pour donner de la profondeur à ce que je venais d’écrire, mais c’était une illusion : à supposer que j’aie besoin de profondeur, toute la profondeur du monde se trouvait déjà dans l’étrange récit que j’avais écrit et ce, quand même je penserais en effet que l’univers est une spirale infinie, ou un labyrinthe, ce qui est probablement la même chose, tout dépend de la façon dont on le considère. Oui, si on le considère de l’intérieur, l’univers prend la forme d’un labyrinthe sans issue tandis que, si on le considère de l’extérieur, l’univers prend la forme d’une spirale infinie. Est-ce que cela signifie que nous ne voyons de notre existence que sa finitude parce que nous ne pouvons pas en sortir et que, si nous pouvions en sortir, comme Dieu le peut, qui est extérieur à l’univers, pour adopter son point de vue, nous verrions que l’univers n’est pas un labyrinthe sans issue mais va bel et bien quelque part ? Je ne le crois pas. Le fait que nous ne puissions pas quitter le langage avec lequel nous composons notre description de l’univers pour voir comment il fonctionne indépendamment de nous n’est pas une limitation de notre nature : il n’y a pas un au-delà du langage parce que le langage n’existe pas, ce n’est pas une entité, c’est un ensemble composé d’un ensemble non limité phrases et de relations impliquées par ces phrases entre des individus qui parlent. En un sens, si nous parvenions effectivement à quitter l’univers pour le regarder d’un point de vue supérieur, le point de vue de Dieu, nous ne verrions rien du tout, nous ne trouverions pas dans cette vision ce que nous cherchons parce que nous ne serions pas dans cet univers au moment où ne le regarderions, mais à l’extérieur, et une fois retourné à l’intérieur, nous ne serions pas plus avancés : nous continuerions de faire des phrases tout en imaginant que, si nous pouvions voir l’univers d’une certaine façon, comme Dieu lui-même le voit, alors nous parviendrions à formuler la phrase ultime qui explique et résout tout. Ce qui est faux. Je ne crois pas que cette phrase que j’ai formulée hier : « L’univers est une spirale infinie » soit une de ces phrases ultimes, c’était remarque ironique qui signifiait aussi bien « Tout est là » car, c’est cela, l’univers, et rien d’autre, ce tissu de relations complexe qui s’étend et prolifère sans jamais parvenir à sa fin parce que cette fin n’existe pas. Je ne dis pas que R. n’a pas raison, parfois, de critiquer certains tournures trop intimes de mes écrits, parfois, en effet, ce n’est pas le moment, ce n’est pas le bon équilibre, je ne dis pas qu’il n’a raison, je dis que, pour moi, il n’y a pas de différence de nature entre les remarques concernant ma vie sentimentale passée ou présente et ce qu’on pourrait appeler avec pompe « les grandes idées », pas de différence de nature, c’est-à-dire : pas de différence de degré non plus, ce ne sont que des phrases et, de ce point de vue (qui est le seul point de vue à échapper à l’illusion, le seul point de vue non mythologique), un ensemble composé uniquement de phrases intimes est tout aussi incomplet qu’un ensemble composé uniquement de phrases exprimant de « grandes idées », comme si les considérations sur ma vie sentimentale étaient de « petites idées » qui attendaient qu’une « grande » vienne en révéler le sens vraiment profond. Je ne crois pas au sens vraiment profond, ce qui ne signifie pas tout à fait que je ne crois pas à la profondeur, même s’il ne faut pas être la dupe de la profondeur. Nous sommes trop enclins à trouver des coupables pour nous excuser de nos lacunes propres. Ainsi, accusons-nous le langage de n’être pas fidèle, les apparences d’être trompeuses, etc. C’est sur des réflexes de ce genre (des préjugés) que s’élaborent les mythologies qui nous aveuglent d’illusions : si le langage n’est pas fidèle, se dit-on, c’est qu’il y a quelque chose de plus vrai que lui qu’il ne nous permet pas d’atteindre, si les apparences sont trompeuses, se dit-on, c’est qu’il y a quelque chose de plus réel qu’elles nous cachent. Tout cela est faux, mais comme c’est invérifiable (il n’y a pas d’experimentum crucis), on se sent autorisé à l’admettre. Il faut écrire pour réduire nos illusions à néant, toutes nos illusions, même celles auxquelles nous nous accrochons parce qu’elles nous semblent inoffensives, parce qu’elles nous rassurent, parce qu’elles nous semblent bienveillantes, etc. Il faut écrire pour tout réduire à néant, tout refaire à neuf.

4.7.22

Je ne sais pas pourquoi je le fais mais quand je fais une recherche à mon sujet sur internet, c’est toujours en navigation privée. Ridicule, non ? Et pourtant : ⌘+Maj+N. Et puis : « “Jérôme Orsoni” ». D’autant plus ridicule que mon navigateur reconnaît cette recherche (j’au dû la faire une ou deux fois sans ouvrir de fenêtre privée), ce qui signifie donc qu’elle n’a absolument rien de privé, et en plus, privé pour qui ? c’est mon ordinateur personnel, personne ne s’en sert vraiment à part moi, à qui est-ce que je veux cacher cette recherche honteuse ? À moi-même ? Possible. Irrationnel, mais possible. Je viens de faire cette recherche et un “Jérôme Orsoni” que je n’ai pas reconnu tout de suite est apparu à l’écran. D’abord, je me suis dit : Tiens, elle est bizarre cette photo, et puis, en m’approchant (c’était une petite vignette sur la droite de l’écran), je me suis aperçu qu’il était normal que je ne me reconnaisse pas puisque ce n’était pas moi, mais un homonyme. J’ai regardé cette petite vignette quelques instants, j’ai cliqué sur le lien « Plus d’images », et puis j’ai cliqué sur la petite vignette sur la page qui s’est ouverte et, une chose en entraînant une autre, je me suis retrouvé sur la page linkedin de l’autre Jérôme Orsoni. Là, j’ai découvert qu’il travaillait à la Caisse d’Épargne depuis 16 ans et 7 mois, Caisse d’Épargne où il occupe le poste de Directeur d’Agence. J’ai été pris d’une sorte de léger vertige parce qu’il m’a semblé que lui, ce pourrait être moi, moi, j’aurais pu être lui. J’ai réfléchi et je me suis dit que si moi, j’aurais pu être lui — si, par exemple, pour gâcher la vie de tout le monde, j’avais continué les études de commerce auxquelles mes parents me destinaient, et que je m’étais attaché avec scrupule à échouer lamentablement, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde, non, mais de la mienne, oui —, je crois que lui, il n’aurait pas pu être moi. En fait, ce n’est pas vrai, je n’ai pas été pris d’une sorte de léger vertige, je me suis senti mal à l’aise : j’ai trouvé désagréable de partager quelque chose de si intime avec quelqu’un que je ne connais pas parce que, oui, mon nom me semble intime et le fait qu’il ne soit pas mon nom rien qu’à moi lui donne quelque chose d’impropre qui me fait me sentir sale. Pourtant, ce n’est qu’un nom, Jérôme. Ah, ne m’appelle pas comme ça ! Qui sait qui c’est, Jérôme Orsoni ? Personne ! N’exagérons rien. J’ai trouvé désagréable de voir que n’importe qui pouvait s’appeler Jérôme Orsoni alors que, non, malgré tous les reproches que je suis enclin à me faire, je ne suis tout de même pas n’importe qui. Et pourtant, n’est-ce pas un fait que s’appeler « Jérôme Orsoni » est à la portée de tout le monde si même un vulgaire directeur d’agence à la Caisse d’Épargne peut s’appeler « Jérôme Orsoni » ? Ne sois pas méprisant, me suis-je dit. Si ça se trouve, peut-être que lui aussi est très mal à l’aise à l’idée d’avoir un homonyme écrivain, peut-être que, dans son milieu, ce n’est pas bien vu du tout d’être un écrivain, les directeurs d’agence de Caisse d’Épargne sont des gens sérieux, pas des bobos bons à rien qui publient des bouquins que personne ne lit. Peut-être qu’il a été très mal à l’aise, le jour où un de ses collègues, à l’occasion d’un séminaire d’entreprise, lui a dit tout en lui tapant sur l’épaule, dans un rire pas très fin et suffisamment fort pour que tout le monde dans le hall d’accueil de l’escape game Bordeaux – Le Passage l’entende : « Alors, Jéjé, tu mènes en parallèle une carrière d’écrivain et t’avertis pas les copains ? » Moi, j’ai horreur qu’on me donne des surnoms, des diminutifs, je ne sais quoi, j’ai horreur de ça, mais je l’imagine devoir s’expliquer, un peu honteux, rougissant sous sa barbe de deux jours (c’est casual un séminaire d’entreprise, non ?) : « Ah ah ! mais non, tu vas rire Jean-Louis, c’est un homonyme… » « Ah bah ça, on s’en doutait un peu, mon petit Jéjé, con comme t’es, tu risques pas de nous pondre un pavé ! » Il est comme ça, Jean-Louis, il a l’humour un peu lourd, mais il a un bon fond, bien enfoui. Enfin, je ne sais pas, j’imagine. Moi, si j’étais directeur d’agence de Caisse d’Épargne, est-ce que j’aimerais avoir un homonyme qui écrit des livres ? Je ne sais pas, je ne pourrais pas être directeur d’agence de Caisse d’Épargne. Non que j’aie quoi que ce soit contre les directeurs d’agence de Caisse d’Épargne, mais ça me rappelle de mauvais souvenirs. Quand j’étais au lycée, j’étais follement amoureux d’une fille dont ma mère m’avait dit que c’était « une emmerdeuse », c’était peut-être pour ça que je l’aimais tant, Emmeline, dont le père était directeur d’agence d’une Caisse d’Épargne, parce que ma mère trouvait que c’était « une emmerdeuse », mais non, ce n’était pas une Caisse d’Épargne, c’était une Société Générale, et est-ce qu’il était vraiment directeur d’agence ? peut-être pas, mais en tout cas, il travaillait dans une banque et, un été, Emmeline, en rentrant de vacances, alors que j’étais allé gentiment arroser le jardin de la maison de ses parents pendant qu’ils étaient absents, Emmeline, en rentrant de vacances, m’avait dit qu’elle ne m’aimait plus et qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre. J’avais très mal pris la chose, d’autant que, un peu plus tard, alors qu’elle avait décidé de fêter son anniversaire au Macdo de la Canebière — non mais qui fête son anniversaire au Macdo de la Canebière ? ma mère n’avait quand même pas tout à fait tort de trouver que c’était « une emmerdeuse », Emmeline —, et que je m’étais rendu à cet anniversaire dans l’espoir de la reconquérir, en lui offrant, je crois m’en souvenir, un bijou, le genre de truc kitsch que les amoureux débiles offrent à leurs amoureuses ingrates, j’avais vu l’autre et je l’avais trouvé franchement laid. Comment avait-elle pu me préférer ce type au profil adipeux et aux cheveux plats ? Mal dégrossi, dépourvu de tout charisme, un mec moche, sans doute pas très intelligent, non mais comment ? Aujourd’hui encore, je l’ignore : c’est un des grands mystères de mon existence, mais qui explique toutefois mon aversion pour la profession de banquier. Il y a eu d’autres rebondissements dans mon histoire avec Emmeline (il y a toujours eu des rebondissements dans mes histoires avec les filles, j’y pensais l’autre jour, en m’imaginant en train de dire quelque chose à Daphné à propos de l’amour, avec Nelly aussi, d’ailleurs), mais justement, c’est une autre histoire qui ne trouvera pas sa place ici. Tout ce que je peux faire ici, c’est me demander : Est-ce que l’autre Jérôme Orsoni est sorti avec une Emmeline qui l’a quitté pour un type extrêmement laid au lycée ? Qui sait ? Tout est possible. Et l’univers est une spirale infinie.

3.7.22

L’autre nuit, j’ai rêvé que Mel Gibson, le Mel Gibson de What Women Want, était alcoolique et qu’il devait arrêter de boire pour jouer un personnage alcoolique au cinéma, mais je ne sais pas si c’était avant que je rêve qu’un chien m’agressait cependant que sa maîtresse, une vieille dame, me disait Mais non, mais non, c’est juste pour jouer, avec l’accent marseillais, et même si, en effet, le chien ne me mordait pas, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi je ne lui balançais pas deux ou trois coups de poing dans la gueule pour me défendre (ensuite j’allais au commissariat porter plainte contre le chien) ou après que j’ai rêvé qu’une personne dont je tairai le nom écrivait une lettre d’insultes à Nelly, du genre de celles avec des mots soulignés d’un trait violent et beaucoup de lettres en majuscules, une lettre aliénée, lettre que Nelly me montrait et à laquelle je ne comprenais rien si ce n’est que c’était une lettre d’insultes, donc, très violente et dans laquelle, me semble-t-il, mon nom était mentionné à plusieurs reprises, mais je n’en suis pas tout à fait sûr, peut-être que j’invente ce détail à présent, dans le rêve, Nelly était consternée par la lettre, et j’essayais de la réconforter en lui disant que ce n’était pas la première fois, mais plutôt la douzième qu’elle recevait ce genre de lettre délirante, pas de quoi s’inquiéter, et alors nous éclations de rire parce que, vraiment, les gens sont vraiment trop cons, je ne sais pas, non, mais est-ce que avant ou après, cela fait une grande différence ? je ne crois pas, non, contrairement au monde réel, où l’on essaie de nous faire accroire qu’il y a des avants et des après, dans le monde onirique, avant ou après, cela ne change pas grand-chose aux rêves, les rêves nous habitent, quand même ils sembleraient insignifiants, comme ces rêves dont je fais le bref récit à présent, consignant tout ce dont je me souviens, c’est-à-dire l’essentiel du contenu onirique, quand même ils nous sembleraient insignifiants, ils ne le sont pas, c’est à travers les rêves que nous nous parlons le plus sincèrement, les déplacements, les métaphores, les transpositions n’étant peut-être pas tant des façons de cacher le contenu du rêve que de le montrer : en effet, n’est-il pas vrai que plus le contenu onirique du rêve est fou, délirant, improbable, et plus il nous fascine, et plus nous le retenons, plus nous avons envie de le comprendre, alors que qui, non mais franchement qui, qui pourrait bien avoir envie de se souvenir d’un rêve dans lequel on va à la boulangerie acheter une baguette de pain, non mais qui ? un boulanger ? peut-être un boulanger, oui, un boulanger, bien sûr, mais alors, c’est un rêve érotique, est-ce que mon rêve avec Mel Gibson est un rêve érotique ou alors celui avec le chien ? peut-être, après tout, de nos jours, tout est possible, alors pourquoi pas un rêve érotique avec un chien, pourquoi pas ? Marché longtemps ce matin, sous la chaleur, soleil dur en gravissant la rue de la colline du Roucas Blanc, mais j’étais bien, j’étais heureux, et je ne pensais à rien, je ne faisais attention à personne, je mettais un pied devant l’autre, c’était tout ce que j’avais à faire, c’était tout ce que j’avais envie de faire, je laissais le bruit, la saleté, la privatisation de l’espace public par l’industrie culturelle, loin, loin derrière moi, et à un moment même, mais pas longtemps, quelques instants, je n’ai plus rien entendu que le bruit de mes pas sur la route, le bruit de ma respiration et le chant des infatigables cigales, 2 heures, 24 minutes et 25 secondes de marche très exactement, pour quoi, une seconde de paix ? Oui, mais la paix en vaut la peine.