2.7.22

Au loin dans la nuit le son fait boum boum boum boum (4/4) mais dans ma tête rien de semblable où le son fait do sol la mi (sans signature) et je pense à divers corps croisés le matin, sales, m’avaient-ils semblé, beuh et infrabasses dès la neuvième des premières heures de la journée, régime du futur, je m’étais dit, et puis, presque en même temps, j’avais entendu un jeune homme calculer son budget « pét’ » pour une année, sur la base de 400 euros par mois, ou est-ce que c’est moi qui ai mal compris ce qu’il était en train de calculer (pas l’objet, non, le budget, pas le quoi, le combien pour le quoi) ? lui, il avait l’air là pour la pétanque, coutume locale, pas pour le festival, coutume mondiale, d’après ce que j’ai compris de ce qu’un vigile disait quand je suis passé devant à un vieil homme qui lui demandait mais qu’est-ce qu’y font là ? ensuite, ce fut une veille dame, elle faisait sa lessive à la fontaine où, après avoir couru pendant une heure et quelque au milieu de tous ces, mais de tous ces quois ? — je ne sais pas, j’avais l’intention d’aller boire, ce que donc, je n’ai pas fait. Quatre jours que je me suis déconnecté des réseaux, quatre jours que je ne m’informe plus du tout (plus de sociaux, plus de journaux, ni papier ni télé, rien) en sorte que, du monde, je ne sais que ce que les gens m’en veulent bien dire et s’ils ne m’en disent rien alors je n’en sais rien. C’est comme ça. C’est la vie. C’est fascinant, la vitesse avec laquelle tout peut disparaître. Il reste bien quelques traces, mais plus on avance et plus elles s’effacent, dévoilant par là qu’elles ne cachent rien : au bout de trois jours à peine, quand j’évoque un certain sujet avec Nelly, je sens bien qu’elle doit faire un effort pour se souvenir de ce dont je parle. C’était il y a si longtemps, quatre jours, déjà. Autant me taire, me dis-je. Ce que je fais. Et très bien, en effet. Et m’endormir, aussi, l’après-midi. Est-ce la chaleur ou l’absence d’informations me bombardant de leurs poltrons protons qui me permet de m’absenter de la sorte, sans autre forme de procès ? Les deux, probablement. Aussi, pendant ce temps dégagé, gagné sur le vide, comme un polder sur le néant, je lis ma deuxième nouvelle d’Henry James en deux jours. Et toujours ce même sentiment d’avoir affaire à un auteur qui, sous les dehors les plus bourgeois, semble profondément antisocial. Et l’est. Dans « Rose-Agathe » ainsi, la façon dont le narrateur se plaît à continuer de s’offusquer d’un quiproquo un peu lourd alors que tout le monde a compris depuis bien longtemps, qu’est-ce, sinon une façon de dénoncer le sort que la société des hommes réserve aux femmes ? Elles qui sont comme des choses, des biens, dont on peut négocier le prix sans que personne, aucun homme, c’est-à-dire, n’y voit rien à redire. Et pendant ce temps, que font-ils justement, les hommes ? Eh bien, ils ne font rien. Ils dînent et jouissent de la vie. Tranquilles. La façon dont James expose tout cela, avec une légèreté d’autant plus grave que le sujet annoncé de la nouvelle, cette chute heureuse qui fait pousser au narrateur comme un ouf ! de soulagement, contraste avec son sujet réel — les femmes sont exploitées et réduites à la condition de prostituées par leurs maris —, cette façon est tout simplement fascinante. Pourtant, vraiment, la nouvelle n’a l’air de rien, qui semble futile, mais c’est cela, cette ambiguïté, qui rend la présence réelle de la littérature, laquelle, autrement, n’est rien qu’un manifeste un peu lourdingue et soporifique (qui convainc seulement qui l’est déjà) pour affirmer quelque chose que tout le monde a déjà compris. De fait, n’étant plus connecté au réseau, c’est ma propre voix que j’entends, sans diversion, et celle des autres aussi, que je peux écouter avec une plus grande attention. Lisant le journal de Guillaume Vissac, je me rends compte, par contraste, qu’auparavant, je ne le lisais pas vraiment, je me contentais de cliquer sur un lien, de suivre un guide qui faisait tout à ma place. Ce téléguidage permanent, me dis-je, notre époque qui déteste qu’on s’aventure hors des sentiers battus, on le retrouve dans la manie des ateliers d’écriture, lesquels saturent de consignes une écriture qui, dès lors, ne peut pas s’exercer, ne peut pas exister, ne peut pas écouter sa propre voix, sa propre voix ni celle des autres. Dans le journal d’hier de Guillaume Vissac, je note cette phrase : « Ce que nous apprend la cuisine, c’est que le problème tient moins aux erreurs qu’on commet qu’à la façon dont on leur réagit [note la façon dont il contorsionne la phrase, il fait à la phrase ce qu’il fait à la brioche et ce que l’une et l’autre lui font]. Faire n’importe quoi pour rattraper le coup, et c’est la catastrophe assurée, la preuve avec cette brioche. Il vaut mieux prendre note, et rectifier légèrement ce qui peut l’être tout en gardant le cap, quand on a un cap, mais enfin en écriture, à un moment donné, il vaut mieux en avoir. » Dont la frivolité n’est pas la moindre des profondeurs : il y a des pensées partout. Partout ? Non. Je pourrais donner des exemples de ce qui, se boursouflant, ne montre rien que le vide qu’il y a dedans (une outre pleine de vents malodorants), j’en ai un en tête, dont j’ai parodié un passage au cours de cette page, mais je ne le ferais pas, de cette expérience médiocre, je ne veux pas me souvenir autrement que dans la parodie que j’en ai faite. Et toi, quel est ton cap ? Je me pose la question, oui. Et me le donne, dans le point d’interrogation.

1.7.22

À la fin de mon édition des « Quatre rencontres » d’Henry James, il y a une note intéressante, qui cite une lettre que son frère William lui adressa. Dans cette lettre, William James, à propos des éditeurs de ce court récit, fait la remarque que voici : « Ils semblent avoir “estropié” [en français dans le texte] tes Quatre rencontres (que je n’avais pas encore lues) et qui ne peuvent pas se terminer là dans l’original — même si tes conclusions sont accusées d’être insatisfaisantes ! » Et, en effet, William a raison : le texte d’Henry ne peut pas se terminer comme il se termine, et pourtant, William a tort : le texte d’Henry se termine comme il se termine. Ce texte, tout en ironie, n’est pas un récit à chute. En fait, ce n’est qu’à la toute fin que le lecteur comprend que le narrateur l’a mené par le bout du nez et qu’en lui faisant croire qu’il lui racontait une histoire, il s’est en réalité moqué de lui et de son sujet, rien que pour le plaisir de faire un bon mot. Rien que pour le plaisir de faire un bon mot ? Peut-être plutôt pour se moquer du monde. Il me semble qu’il y a deux lectures de cette nouvelle : l’une, qui est celle de William James lui-même, repose sur l’attente que la nouvelle suscite, plus le genre « nouvelle » que la nouvelle en elle-même, à vrai dire, attente d’une morale, d’un contenu positif, qui ne vient pas et qui, en vérité, ne peut pas venir, d’où une autre lecture, immorale, celle-ci, où le lecteur se laisse faire par le narrateur, sourit avec lui, ricane avec lui, attache plus d’importance à l’intention ironique, sarcastique, parfois même, du narrateur qui, toujours en voyage, n’a aucune attache réelle, ni avec un quelconque pays ni avec personne. Le lecteur moral est forcément révolté par l’immoralité de la nouvelle qui « estropie » en effet et le texte et la société. N’est-ce pas la même chose ? N’est-il pas vrai que, de même que nous croyons au texte, de même que nous croyons à un certain agencement narratif du texte (dont la transgression participe), nous croyons à la société, à un certain agencement social ? Le narrateur des « Quatre rencontres » ne croit en rien de tout cela : ne croyant pas au texte, il ne croit pas à la nécessité de le respecter, pas plus qu’il ne croit à la nécessité de le transgresser, il en fait ce qu’il veut, il règne souverain sur sa narration et sur le contenu moral que celle-ci est censée exprimer (il faut bien qu’un texte parle de quelque chose et, en parlant, qu’il en dise quelque chose) parce qu’il ne croit pas à la société, il ne croit pas à l’existence d’une chose semblable, et tout son récit, par les pièges qu’il tend, les attentes qu’il suscite et auxquelles il ne répondra jamais, apporte la preuve cruelle son inexistence. Cruelle, la découverte que la réalité ne correspond pas à nos attentes, à l’idée que nous nous en faisons, ne l’est-elle pas toujours ? Mais à quoi riment alors ces « Quatre rencontres » ? Eh bien, elles ne riment rien. Y est-il question d’amour ? Non. De justice ? Non. De convenances ? Non. D’exotisme ? Non. De culture ? Non. Dans le récit d’Henry James, son narrateur suscite toutes ces attentes et toutes ces attentes, il les déçoit : de même que tout ce que la pauvre Caroline Spencer verra de l’Europe, qu’elle rêvait de visiter depuis de nombreuses années et qu’elle ne reverra plus jamais, c’est un coin de rue du Havre et une auberge miteuse, tout ce que le lecteur lira, c’est la parfaite nullité de ses attentes fondées intégralement sur ses préjugés. Et non seulement le narrateur se moque de son récit, mais James lui-même se moque du lecteur de son récit, qui fait dire à son narrateur dans une remarque aussi profonde qu’ironique : « L’expérience, lorsqu’elle vient, ne nous révèle rien que nous n’ayons d’abord vu en rêve. » Indifférent, le narrateur voyage, il n’est pas dupe, lui, entre son rêve et son expérience, il n’y a nulle épaisseur, ils ne forment qu’un.

30.6.22

Qu’est-ce que j’ai pensé d’autre ? Je ne m’en souviens plus. Il me semble parfois que je manque de présence à moi-même, non que je m’absente temporairement de mon enveloppe corporelle, ce n’est pas ce que je veux dire, je sais qu’il n’y a pas de différence de nature entre le moi et le corps, non que je parte ailleurs, mettre la tête je ne sais trop où,  non plus, mais j’ai l’impression de ne pas être assez proche de mes sensations, de mes pensées, de mes sentiments. Cette distance à moi-même que je crois percevoir (une sorte de métaperception, de perception de la perception, par endroits claire, par d’autres confuses), comment se forme-t-elle ? Peut-être accompagne-t-elle le sentiment de dépossession dont je parlais hier, auquel répond le besoin que j’ai ressenti de débrancher, de couper la connexion au réseau, ce qui revient à s’absenter d’un monde que l’on ne s’est pas choisi et auquel on n’appartient pas. N’est-ce pas paradoxal d’être dépossédé par ce à quoi l’on appartient pas ? Le paradoxe expose la vérité — précisément. Qu’est-ce que j’ai pensé d’autre ? Ou alors est-ce que notre cerveau n’est pas conçu pour le chaos ? Nous avons appris à penser dans un univers clos, d’abord extrêmement restreint : le temps durait une journée, l’espace était limité à ce qu’homo sapiens pouvait parcourir à pied, les relations sociales ne s’étendaient guère au-delà de cette famille élargie qu’est la tribu, et progressivement, l’univers s’est élargi, étendu pour atteindre des proportions qui nous semblent impossibles à concevoir clairement : des milliards d’être humains entourés de machines intelligentes dans un univers infini où la vie prend probablement des formes que nous ne connaissons pas encore. Et notre pensée, quelle forme doit-elle prendre pour s’adapter dans un univers comme celui-ci ? Notre pensée, n’est-elle pas infiniment archaïque ? Aussi archaïque que cette intelligence artificielle qui prétend avoir une âme ? Peut-être que c’est la machine qui nous permettra d’apercevoir notre archaïsme, cette intelligence qui s’exprime de façon si bête, comme une sorte d’humanoïde prémusilien, tout droit sorti d’un recoin poussiéreux du début du XIXe siècle, apportant par là même la preuve qu’il nous faudra encore un temps inconcevablement long pour faire ne serait-ce qu’un pas en avant, — des millénaires, sans doute. Que faire d’un artefact qui radote comme un vieillard bigot ? Que faire, sinon y foutre le feu ? Des millénaires, je vous le dis, des millénaires pour faire ne serait-ce qu’un pas en avant, — et nous croyons avoir compris quelque chose. 

29.6.22

Hier, cependant que j’étais en train de leur parler, je me suis rendu compte que je racontais n’importe quoi à des gens, des gens que je ne connaissais pas vraiment, avec qui je me trouvais sans le vouloir vraiment, à qui je me sentais obligé de parler pour ne pas paraître totalement asocial et, ne me sentant pas capable de leur dire ce que je pensais vraiment, je m’étais mis à leur raconter n’importe quoi et à m’en rendre compte, mais sans pouvoir toutefois m’en empêcher, sans parvenir à m’arrêter de parler, comme si j’étais pris d’une frénésie de parole qui me poussait à aller au bout de mes phrases qui étaient toutes plus imbéciles et ineptes les unes que les autres, j’étais là et, comme je ne pouvais tout de même pas leur dire que je m’apprêtais à quitter Marseille parce que je trouve que c’est une ville pourrie, Marseille, on ne peut pas dire ça à des gens qui y vivent et semblent heureux d’y vivre, ce n’est pas poli, je me suis mis à raconter tout un tas de choses absolument ahurissantes qui ont dû me faire passer pour une espèce de franchouillard raciste ou quelque chose dans le genre, alors que je m’efforçais simplement de faire la conversation. Quelle idée stupide. Tu me diras, mais qu’est-ce que tu faisais là ? et, en effet, on est en droit de me poser la question, moi-même je me la poserais à ta place, et si je ne l’ai pas fait c’est parce que je savais que j’étais là pour faire plaisir à Daphné, quitte à raconter n’importe quoi et à passer pour un horrible raciste, ce que je suis peut-être, après tout. Est-ce pour cette raison que j’ai décidé de débrancher les réseaux sociaux plus tard dans la soirée, un peu avant de me coucher ? Sans doute que non, mais on ne peut pas l’exclure totalement non plus. J’ai beau être convaincu que ce ne sont que des tuyaux et que les tuyaux font leur office quelle que soit la matière qu’on injecte dedans, j’entends par là : qu’ils ne sont pas débiles par eux-mêmes, ce sont les usagers qui les rendent débiles, il faut bien constater que moi, ils me rendent plus bête que je ne le suis déjà. C’est une forme d’intoxication mentale qui gagne la planète entière sans que nous ne semblions en mesure d’y faire quoi que ce soit : chaque jour, nous contemplons le spectacle de notre devenir de plus en plus bête et, tout contents, nous applaudissons des deux mains à cette navrante scène qui se répète inlassablement. Il y a aussi que j’ai eu des échange de messages des plus déplaisants avec des gens qui essayaient de m’expliquer que je n’avais rien compris la sociologie (de gauche) et qu’en fait, j’étais un nazi (de droite), j’exagère à peine, et que, échangeant au contraire des courriers bien plus intéressants avec R. à propos de mon prochain livre et, une chose en entraînant une autre, à propos de l’état du monde en général, je me suis aperçu que je perdais mon temps, que je le gâchais volontairement, que je me faisais l’esclave consentant de cette abjecte société de la communication, que j’étais chaque jour un peu plus dépossédé de moi-même. Comme dans cette conversation où je me suis empêtré tout seul au point de raconter n’importe quoi, rien que pour paraître comme tout le monde alors que non, que cela me plaise ou non, c’est un fait que non, je ne suis pas comme tout le monde. La vie sociale est une intoxication volontaire, et il n’y a pas grand-chose que je puisse y faire parce que je ne peux pas faire que je ne vive pas dans le monde social, que je le veuille ou non, j’y suis relié, je lui appartiens, il me traverse et me constitue pour partie, fût-ce la plus détestable de moi, il me faut en tirer le meilleur, et apprendre à fermer ma gueule de con tout en semblant poli.

28.6.22

Quatre affirmations et une sorte de long commentaire. (1) Au pouvoir, les opprimés deviennent les oppresseurs. (2) Le problème n’est pas l’objet de l’oppression, c’est la nature du pouvoir. (3) Le pouvoir est par nature oppresseur. (4) Il ne faut pas changer le sujet du pouvoir, il faut en finir avec le pouvoir. Toute la question est de déterminer à quelles conditions il est possible d’organiser les relations sociales (comment ? et lesquelles ?) sans faire intervenir le pouvoir. Et il est si difficile de répondre à cette question non pas tant en raison de la difficulté même de la question qu’en raison des préjugés avec lesquels nous abordons la question ; celle-là et, en vérité, toutes les questions. Δεξιτεροῖσιν μὲν κούρους, λαιοῖσι δὲ κούρας, disait notre père à tous. Et depuis 2500 ans, au moins — il est probable en effet que nous pensions déjà comme cela avant et que Parménide n’ait fait que formaliser cet état de choses mentales —, nous n’avons cessé d’être parménidiens. Certains ont essayé, mais on s’est moqué d’eux ou alors on les a compris de travers. Et il est un fait que quiconque essaie aujourd’hui encore de dépasser la logique binaire des camps se trouve en difficulté, en minorité absolue, tout seul. Pourquoi ? Mais parce que l’on ne veut pas penser à fond le problème (n’importe quel problème, tous les problèmes), on veut prendre le pouvoir. Qui dit à qui veut prendre le pouvoir : Mais le pouvoir est un leurre, il entretient l’illusion de la maîtrise, l’illusion de la divisibilité de la réalité, l’illusion de l’opposition, prends congé du pouvoir, essaie de concevoir le réel, de penser et d’agir sans en passer par lui, qui se voit mis au ban d’un camp comme de l’autre. Mais alors, tout n’est-il qu’illusion ? Ce n’est pas ce que je veux dire : nous fabriquons nous-mêmes notre propre illusion, avec des bouts d’ontologie, de théorie politique, de sagesse pratique, des morceaux d’indignations morales, des bribes de colère, des fragments de joie, et jamais le fait que cela ne fonctionne absolument pas, ne produise que du progrès technique (nous sommes plus grands, nous allons plus vite, nous allons plus loin, nous produisons plus, nous consommons plus, nous vivons plus longtemps) et pas de progrès moral (nous ne sommes pas devenus meilleurs), jamais ce fait ne semble nous alerter, puisque nous continuons avec la même méthode : à droite les garçons, à gauche les filles, les êtres bien rangés dans leur camp respectif. Le plus incroyable, me suis-je dit après avoir mis au point cette petite série d’affirmations, je venais de courir dix kilomètres, j’étais trempé de sueur, et ensuite, une fois frais et douché, j’ai élaboré le petit commentaire que l’on vient de lire, le plus incroyable, ce n’est pas ce que je raconte, non, mais que je ne me lasse pas de le dire. Ne pourrais-je pas me satisfaire d’avoir compris ? Oui, c’est un peu prétentieux comme formulation, je le concède à qui le voudra, mais la question demeure intacte, et le problème, irrésolu. Je crois qu’il y a deux éléments de réponse, l’un général, l’autre particulier : au niveau général, ce que je tiens pour irrationnel (en l’occurrence, être parménidien) me semble scandaleux, au sens kantien : c’est là que se trouve la racine du mal ; au niveau particulier, écrire justifie mon existence, autrement dit : c’est le sens de ma vie — sans l’écriture, ma vie n’a pas de sens. Dans ces conditions, dès lors, comment ne pas continuer ?

27.6.22

Je cherche un mot qui n’existe pas. La dépravation est le destin de toute forme artistique, qui ne saurait demeurer pure qu’en s’annulant elle-même, c’est-à-dire en refusant son sens culturel, en s’acharnant à être pure idiosyncrasie ou en se mentant à elle-même ou en s’autodétruisant. Quand l’art était la négation de la culture, quand il était l’expression du conflit qui opposait l’individu à la société dont il est issu, cette tension se résolvait généralement par la défaite de l’art, qui devenait académisme, forme acceptable et acceptée, ou par la destruction pure et simple de l’individu. Le poète maudit, avant d’être tourné en dérision, ridiculisé pour les besoins du commerce universel, fut la victime de ce combat perdu d’avance. C’est ainsi que Paul Verlaine mourut, à tout juste 51 ans, rongé par l’alcool et les maladies. L’art n’a jamais triomphé de la culture, il n’est jamais parvenu à résister à sa dépravation. C’est toujours l’individu qui a passé pour le dépravé, incarnant l’anomalie que la société abhorre parce qu’il interroge son mode d’existence même. Non seulement l’art n’a jamais pu s’opposer à sa dépravation, mais il est aujourd’hui conçu comme déjà dépravé. Il anticipe son destin en l’intégrant à sa forme même : ayant assimilé l’enseignement historique de la défaite de l’art dans son combat contre la culture, l’art intègre désormais dans sa forme même sa défaite, il est d’emblée culture, bien qui ne court-circuite pas le marché, mais en épouse le fonctionnement, l’alimente, le renforce, le confirme, le valide, y applaudit. La concurrence n’est-elle pas bénéfique qui élimine les pauvres et idolâtre les riches ? L’histoire récente de notre civilisation est l’histoire du triomphe de la culture, le triomphe de l’asservissement de l’individu à la société, la régression progressive de l’art dans la sphère culturelle où il est anesthésié (il ne produit que des sensations esthétiques convenues) et désamorcé (il ne produit que des contenus politiques reconnus). Le rôle de l’artiste n’est pas d’affirmer des valeurs, mais de confirmer les valeurs qui ont déjà cours dans la société. L’idée même d’un « rôle de l’artiste » atteste qu’il est devenu une manifestation inoffensive, purement conservatrice des valeurs de la société à laquelle il appartient. Comme les voitures de la police, le triomphe historique de la culture est l’avènement d’un art banalisé. Tout désormais sera bienveillant, et mortellement ennuyeux, d’autant plus ennuyeux que nous vivons de plus en plus vieux.

26.6.22

Si fatigué, je voudrais me coucher dans un endroit sombre et frais pour une éternité. Je pense cette phrase et me dis, avant de l’écrire, mais cela ressemble à la mort, tu ne trouves pas ? Si, je trouve. Alors pourquoi est-ce que, si ce n’est pas ce que je désire, la mort, comme je le crois, pourquoi est-ce que je l’écris ensuite, cette phrase ? Pas que pour le plaisir d’écrire des phrases, écriture qui, aujourd’hui, me demande des forces que je n’ai pas. Mais d’où viennent-elles ? Quoi ? Les forces qu’il te faut pour écrire et que tu n’as pas puisque tu écris. Je sors quelques instants dans l’espoir de me réveiller, et ne trouve rien dehors, qu’une chaleur que je trouve désagréable et le bruit assourdissant des cigales que la température de l’air réjouit. Pas moi. Quel temps fait-il à Paris ? Je me pose la question mais ne cherche pas la réponse, occupé que je suis à marcher et éviter les tombeaux roulants où je pourrais finir si je ne faisais pas assez attention (je ne file pas la métaphore, j’ai réellement le sentiment que cet automobiliste au volant de sa vieille Mercedes délabrée a essayé de me rouler dessus cependant que, traversant, je me trouvai sur sa route). Je laisse passer cette idée, gratte là où, autour des malléoles des chevilles, les moustiques m’ont dévoré (qui pourrait nier que ces femelles ont bon goût ?), extérieure droite, intérieure gauche, et puis regarde le temps qu’il fait avant que, empêché par mon activité frénétique, je ne décide d’aller me passer de l’eau fraîche sur les pieds, laquelle ne coule pas, mais tiède, à moi, ô Calendula ! Il fait 21°C et de rares averses ponctuent la journée ; — un temps selon mes désirs, il me faut bien l’avouer.

25.6.22

Sur un mur de la grande banlieue d’Aix-en-Provence, inscrite à l’imitation du style tag, cette exclamation menaçante : « ATTENTION VOISINS VIGILANDS ! », laquelle va en effet comme un gant à la horde d’analphabètes xénophobes qu’on devine en être à l’origine. Je me dis, mais c’est à peine cette inscription qui suscite cette idée, c’est un fond  de vie sur lequel mes vagues mentales roulent depuis trop longtemps peut-être, je me dis : quand tout aura été saccagé, nos descendants se plaindront-ils en quelque façon, se rebelleront-ils d’une manière ou d’une autre contre ce fatras insensé que nous leur aurons légué ou bien feront-ils comme si c’était une fatalité, comme si, les choses étant ainsi, elles ne peuvent pas être autrement ? Et nous ? C’est facile d’accuser les autres, les boomers, les bougnoules, les juifs, les fachos, les gauchos, mais quand tu te regardes en face, trouves-tu ce que tu vois particulièrement reluisant ? (Pas moi.) Te regardes-tu seulement en face ? (Pour une fois, ne mens pas, ne te mens pas.) Arrière-pays provençal, donc. Chaleur sèche de l’été. Vent qui adoucit l’atmosphère, la rend respirable à l’ombre. Parfum de figuier. D. explique à Daphné, qui ouvre des yeux immenses, fascinée, le rapport entre les illustrations de Miquel Barceló et le texte de la Comédie de Dante. Donc quelque chose est possible. Mais faut-il toujours que ce soit rare ou est-ce qu’on s’en aperçoit seulement parce que c’est rare ? Je voudrais répondre, je voudrais dire que je sais, mais ce n’est pas vrai, alors je cherche des solutions à des problèmes qui n’existent que pour moi et deux ou trois phénomènes cosmiques avec qui nous pensons en harmonie, pas exactement la même chose, non : en harmonie. L’identité n’est pas intéressante, c’est l’accord qui compte, des âmes, des volontés, des notes entre elles, parfois même ça dissone, mais c’est si beau quand ça sonne. Pourtant, il y a trop de monde sur la route, et ce n’est pas rare, mais tristement banal, comment se ferait-il alors que je m’en aperçoive ? Schubert, Forellenquintett (hier au soir, dans le casque) et Trio pour piano n°1 (celui-ci, ce matin, en me rasant) et puis, à la demande de Daphné, dans la voiture, les sonates de Scarlatti par Scott Ross.

24.6.22

Quelqu’un quelque part lit mon premier livre ; — étrange, moi, par exemple, je ne le ferais pas, mais tant mieux. Voyant la couverture de cet objet bizarre apparaître à l’écran contre toute attente, je me souviens de cette lecture d’un autre titre de la collection à laquelle j’étais allé assister, aux alentours de la parution de mon livre à moi, pour y rencontrer l’éditeur et découvrir, ce à quoi déjà je ne m’attendais pas, que c’était un con. De surprise en surprise, ainsi va ma vie. Incroyable, non ? Déjà, moi, à cette époque, on ne me proposait pas de faire des lectures en librairie. Y a-t-il matière à s’en étonner ? Je ne le crois pas. Un peu trop fataliste, peut-être, je me dis : c’est comme ça. Peut-être que j’ai tort, peut-être que j’ai raison, honnêtement que j’aie tort ou que j’aie raison, qu’est-ce que cela pourrait bien changer ? Est-ce que je voudrais que d’autres souvenirs soient attachés à ce livre ? Je ne le pense pas. C’est ma vie qui est ainsi. Qu’elle soit ponctuée d’échecs, d’expériences désagréables, ne la rend pas moins belle. Est-ce la raison pour laquelle, pensant à une chose puis à une autre sans vraiment de lien logique entre ces pensées, j’en viens à penser que j’ai fini par ne plus vouloir être un autre que moi-même, quand même le moi du moi-même ne serait pas toujours le même, quand même il changerait pour devenir un autre moi, cet autre moi-là que je serais devenu, je ne voudrais pas en être un autre, ou plutôt : que je ne ferai plus rien, plus le moindre effort, plus le moindre geste, pas même celui d’agiter le petit doigt, plus rien pour être un autre que moi-même ? Disons mieux alors que je m’aperçois avoir perdu une quantité incroyable de temps à essayer d’être un autre que moi-même pour plaire aux gens, pour me constituer un réseau et que, toutes ces tentatives ayant lamentablement échoué, j’ai fini par comprendre il y a quelque temps (mieux vaut tard que jamais) qu’il ne servait à rien d’être un autre soi-même pour correspondre à l’idée du soi que les autres ont ou pourraient avoir de soi. Pourquoi alors ai-je fait tout ce que j’ai fait ? Pour être aimé. Et j’ai échoué. Enfin, non, pas vraiment, j’ai fait cela pour avoir une existence publique que je n’ai pas — la preuve, on ne m’invite pas en librairie, ni à parler dans un micro pendant qu’un type grattouille la guitare, ni à répondre à des questions pour un magazine, ni à rien du tout d’ailleurs —, ce qui est profondément imbécile, mais (je le répète) c’est ma vie. Si je devais recommencer, peut-être que je changerais tout, mais qui me dit alors que je ne serais pas extrêmement malheureux, tandis que, aujourd’hui, je suis peut-être un parfait inconnu, mais je ne crois pas que je puisse me dire malheureux, non, c’est tout le contraire. Si tant d’années après, quelqu’un lit encore ce que j’ai écrit, n’est-ce pas la preuve que ce que je fais, je ne le fais pas en vain ? Je hausse les épaules : même si ce devait être en vain, je le ferais quand même, exactement comme je suis en train de le faire en ce moment. Je me lève, vide la machine, étends le linge, débarrasse la table, vide le lave-vaisselle, le remplis, et me dis que je n’ai pas été tout à fait honnête, pour être tout à fait honnête, il faudrait encore que j’ajoute ceci : à la parution de ce livre, je me souviens avoir été envahi d’un profond sentiment de bonheur parce que, malgré tout ce qu’il avait pu m’arriver de merdique (comme la mort de ma mère), et malgré toutes les réserves que je suis enclin à formuler parce que, oui, tout est beaucoup plus compliqué que je pourrais le laisser penser, quand ce livre parut, je réalisai enfin mon désir le plus sincère : devenir écrivain.

23.6.22

Comment ne pas reconnaître que l’état de décrépitude morale et intellectuelle de la gauche et l’état de décrépitude de la société, voire du monde, sont intimement liés ? En renonçant à la volonté d’émanciper les individus grâce à un récit au terme duquel ils prennent conscience qu’ils ne sont pas limités au milieu où ils sont nés, qu’ils ne sont pas bornés à la classe sociale de leurs parents, qu’ils ne sont pas enfermés dans leur identité ethnique, religieuse, sexuelle, que cette identité héritée n’a pas à être la leur, qu’elle n’a aucune nécessité, qu’elle n’est qu’une contingence parmi d’autres, la gauche a renoncé à sa mission historique. Or, comment peut-on envisager de changer le monde si l’individu est impuissant à se changer lui-même, si son legs est son unique nature ? Privés de tout horizon transformateur, abandonnés à leur naissance, les individus peuvent être réduits à des consommateurs absolus dont les besoins peuvent être d’autant plus nombreux qu’ils sont facilement satisfaits. Sans histoire, l’individu se retrouve pris dans une sorte de répétition hypercivilisée de l’état de nature : ses désirs ne le projettent guère plus loin que la journée qui vient, les plus aisés parviennent à anticiper les vacances, peut-être, mais celles-ci se consument elles-mêmes, n’ouvrent pas de brèche dans l’avenir, et disparaissent une fois terminées ; c’est la rentrée qui scande le cycle de la vie sociale. Quand la gauche bienveillante accueille Édouard Louis parmi elle comme « un transfuge de classe », parce que, issu d’un milieu défavorisé, il est parvenu à devenir un intellectuel de premier plan (quelle que soit sa valeur réelle, ce n’est pas la question ici), elle confesse dans une sorte de lapsus révélateur l’abandon de sa mission : ce qui devrait être sa norme est devenue anomalie et, devenue plus réactionnaire que les conservateurs, elle la conçoit comme telle. Aussi, à quelqu’un qui, réagissant à une polémique sur un texte littéraire qui a servi de support à une épreuve du baccalauréat, défend les pauvres élèves, qui ont certes tort de se plaindre, mais sont tout de même victimes des méchants adultes qui ne font rien pour eux, dit-il, je réponds ceci : « Je trouve cette façon d’opposer les gentils jeunes aux salauds de vieux dont ils sont victimes parce qu’ils ne font rien pour eux particulièrement simpliste. J’ai été élevé par deux horribles “boomers” à qui je dois à peu près tout ce que je sais. Et pourtant, ils n’étaient pas issus des milieux les plus favorisés et n’étaient pas nés dans les contextes historiques les plus favorables, loin s’en faut. Mais la culture était une valeur fondamentale. L’ascenseur social fonctionnait encore. Il faut dire que la gauche était dans un autre état que celui dans lequel elle se trouve aujourd’hui. On aimait Merce Cunningham et Aragon, Sviatoslav Richter et Rossellini. Je m’efforce de transmettre ce goût à mon enfant, quitte à passer pour un horrible snobinard (« de merde », a-t-on eu le tact de me préciser un jour). La France actuelle est obsédée par le pouvoir d’achat. Difficile dans ces conditions de faire croire à quiconque que la littérature possède une quelconque valeur. Il y aurait beaucoup à dire sur l’état du champ littéraire, comme on dit, dont la structure renforce cette situation, mais ce serait hors-sujet ici. L’erreur est de croire que c’est la faute de quelqu’un, ces cons d’élèves ou ces feignasses de profs. Comment peut-on imaginer que l’école soit une sorte d’empire dans un empire ? Elle est à l’image de notre société : peu sûre d’elle-même et de ses valeurs, obsédée par la consommation (des biens, des services, des personnes) ; elle ne se cherche pas, non, elle se désintègre. Les prémices de la guerre de chacun contre chacun auxquelles on assiste chaque jour avec un peu plus de violence en sont la preuve indiscutable. » Mais qui est-ce que je crois convaincre avec ce genre de bavardage ? À vrai dire, personne. En fait, ce n’est pas vraiment pour convaincre qui que ce soit que j’ai écrit ce que j’ai écrit : ce fragment que l’on vient de lire, lequel n’a guère de sens détaché de tout le reste, est une version particulière du récit émancipateur dont je parlais tout à l’heure. Sans un tel récit, tous se retrouvent livrés à eux-mêmes dans cette guerre de chacun contre chacun qui, pour ne pas effrayer le petit peuple, ne dit pas son nom, mais épuisera pourtant bientôt toute la réalité. Ce qui m’intéresse dans ce récit, c’est le fragment d’autobiographie qu’il raconte, auquel je peux me raccrocher, sans aucune nostalgie, ce n’est pas dans mon caractère, mais comme à une sorte de preuve expérimentale que quelque chose peut avoir lieu qui suscite l’espoir que cela se produise de nouveau, à neuf. Ou bien est-ce que c’est fini ?