6.5.22

Parfois, comme aujourd’hui, j’entends aux sons que font les notes que je joue quand je les joue que ce n’est pas une bonne journée, ou plutôt non : que quelque chose ne va pas dans ma manière d’appréhender les choses, que ce n’est pas juste, et que quelque chose sonne faux. Est-ce une question d’angle d’attaque ? Ou sont-ce mes oreilles qui ne sont pas bien disposées envers les notes, ma personne mal disposée envers les choses, les événements ? Pourtant, tout va bien (je me répète, mais je le répète), le rythme est bon (couru moins longtemps qu’hier, mais plus vite), ce n’est donc pas un problème d’inadéquation entre les événements et moi, mais peut-être bien une histoire d’oreille qui entend mal ou de mes doigts qui ne se synchronisent pas avec elles. Je me pose des questions naïves, du genre : comment se fait-il que toutes les religions se fondent sur des interdits, des contraintes rituelles, des dogmes plus étroits encore que le trou d’une aiguille, des discriminations entre les individus en fonction de leur sexe, de leur origine sociale, ethnique, familiale, et caetera et caetera ? Je me demande : pourquoi n’y a-t-il pas de spiritualité immanente et émancipatrice ? Et la réponse est dans la question : il faut en finir avec l’idée d’immanence tout comme il faut en finir avec l’idée de transcendance, mieux : il faut en finir avec l’idée d’immanence parce qu’il faut en finir avec l’idée de transcendance, les couples vont ensemble, toujours, les contraires sont inséparables, toujours, comme dans les συστοιχία pythagoriciennes. Pour tâcher de m’évader et échapper à ces apories imbéciles, je me dispose à cuisiner un ragù dans lequel, bien des heures plus tard, viendront plonger des pâtes, de gros spaghetti, justement nommés par le génie superlatif de la langue italienne, spaghettoni. Spaghettoni al ragù, donc. Me reste-t-il une feuille de laurier — nécessaire pour le soffritto (huile d’olive, beurre, céleri, oignon, carottes, laurier) ? La réponse est oui. Tout va bien, te dis-je. Tout va bien, mais tu n’écoutes rien. Jamais rien.

5.5.22

Couru de la maison jusqu’au marégraphe (un peu avant) et retour. 12 km en 1 heure, 11 minutes et 31 secondes. Bien. J’entends : ni trop ni pas assez, comme il faut. Je devrais dire : juste, équilibre dans l’instabilité. Bien, j’entends : je me sens bien. Je laisse toutes les pensées parasites et les parasites sans pensée errer dans un monde parallèle où mes pieds ne se trouvent pas. Là où mes pieds se trouvent, là je suis. Je ne me sens pas léger, non. Je ne me sens pas lourd non plus, non. Je me sens à ma place. Me déplaçant comme je me déplace, sans laisser de traces, sans rien déranger, sans m’attarder sur rien, je me sens à ma place. Sentiment (un peu confus tout de même) que c’est ma nature. Confus : qu’est-ce que ça veut dire « ma nature » ? « Ma seconde nature » ? Longeant le Prado pour remonter la Corniche, camionnettes de CRS les unes à la suite des autres. Il y a match ce soir. Je pense, un peu après mais je le pense quand même, je pense : toujours le risque de la violence, comme s’il nous était désormais impossible de vivre en paix, comme si la concorde était devenue chose irréalisable, irréaliste. En a-t-il toujours été ainsi ? Peut-être, mais je ne sais pas si la question que je me pose porte sur une quelconque vérité historique (établie ou pas, je ne sais pas) ou sur le sentiment même. Dès lors, l’idée de « vivre-ensemble », qui forme comme une sorte d’idéal régulateur pour notre société perdue, comment pourrait-elle être autre chose que flatus vocis, mots certes mais vides ? Tu as un doigt pour montrer, mais tu ne montres rien du tout ou alors rien que le bout de ton nez. Je passe. Je veux passer partout, je veux passer sur tout. C’est la seule façon d’exister. Le ciel, gris ce matin, se dégage. On annonçait des averses orageuses dans l’après-midi. Le monde est instable et c’est là, pas ailleurs, qu’il faut trouver l’équilibre et le garder. L’autre jour, pensé au livre que j’écrirais si je me lançais en politique (à Dieu ne plaise) : Prendre le pouvoir, avec le p barré, oui, j’ai même eu une idée pour la couverture, le p barré façon graffiti. D’une folle originalité. Non mais tout ce qu’il me passe par la tête.

4.5.22

Que faire de nos beaux yeux fatigués ? Si je tends la main à quiconque la souhaite prendre dans la sienne, dois-je m’étonner de sentir des dents la mordre ? En fait, tout le monde fait la même erreur de présupposer le monde à son image. Erreur, oui, voire faute (morale ou entorse aux règles du jeu). Ce monde social n’est pas un endroit sûr pour qui possède un cerveau (cf. l’anecdote de Beethoven contée par Feldman). Plutôt que de chercher un moyen de bloquer des sites pour devancer mon éventuel désir akratique d’y accéder, je me dis que je devrais reconfigurer ma façon de penser, d’envisager les choses, les gens, les rapports entre nous. Vaincre l’akrasie (toujours la même histoire). Se vaincre soi-même. Est-ce que je suis censé plaire à tout le monde ? Certes, non. Mais que, ne plaisant à personne (je suis un inconnu des lettres, c’est ce que je veux dire), il se trouve tout de même des gens pour me haïr, c’est ce qui me laisse songeur. Peut-être ces gens ont-ils besoin de cette haine pour exister ? Si tu es faible, si tu n’as pas d’énergie vitale ni d’idées qui te soient propres, il te faut bien trouver quelque chose pour exister, un ennemi à abattre, sinon, ta vie, ta médiocre vie, en quoi pourrait-elle avoir un sens ? Je fais le tour de mon esprit et n’y trouve personne à détester. À la haine, je préfère le rire, moqueur, oui, pourquoi pas ? Il commence toujours par moi-même. Mais pourquoi est-ce que je raconte cela ? Je ne sais pas. Parfois, je me dis que je ne comprends pas le monde. Or, ce n’est pas vrai : je ne le comprends que trop bien, il est si facile à comprendre. Qui cherche une idée neuve devra s’enquérir d’ailleurs, mais tout le monde a les yeux rivés sur son nombril, sur le petit périmètre dans lequel la conception étroite qu’il a de l’existence l’enferme. J’aime ma fille autant que j’aime ce qu’elle me fait, comment elle me décentre, me sors de moi-même pour habiter le monde dans une peau qui n’est pas la mienne, transforme mon comportement, et le vieux moi, le moi d’avant elle, fréquemment encore, j’en ai bien conscience, se manifeste, qui vient toujours se fracasser contre cette existence nouvelle qui le réduit à néant. Si je dédie tous mes livres à Nelly et Daphné, c’est bien sûr parce que c’est grâce à elles que je les écris, qui me supportent, me soutiennent, me donnent envie de vivre, mais aussi pour les ouvrir à autrui. La question de savoir si l’on écrit pour soi-même ou pour les autres est absurde parce que le langage est chose publique. Le privatiser, essayer de se l’approprier, parler tout seul, tout ça tout ça, ce sont des réflexes normaux, on panique, on voudrait se rassurer, mais nous ne sommes pas là pour être rassurés, mais pourquoi sommes-nous là ?

3.5.22

Hier, résultat du test de Daphné, qui ne nous apprendra rien que nous ne sachions déjà, mais confirmera ce que nous avions compris de nous-mêmes (le test se contentant de fait d’« objectiver », ce qui, par les temps qui sont les nôtres, n’est pas tout à fait rien, malheureusement). Pour autant, il me semble que ce n’est pas inutile, loin de là, pour nous tout du moins, tant il nous aura été difficile d’en parler, de nous faire comprendre, les plus bienveillants de nos pseudo-proches ou de feus nos amis n’ayant pas eu cette patience-là (ils ne s’en seront pas donné la peine). Moi qui ne crois pas aux merveilles de la psychologie moderne, je pense toutefois que c’est une chance pour Daphné et, ce matin, marchant pour aller lui acheter un croissant à la boulangerie, je me dis : la vie lui tend les bras. N’est-ce pas merveilleux ? Hier encore, mais ceci n’a rien à voir avec cela, j’ai résisté à la tentation de me mêler de ce qui ne me regarde pas : je suis en train de dire quelque chose quand, tout à coup, je m’arrête et, en vérité je me le dis, me fais remarquer que je n’en ai rien à foutre. Peut-être n’est-ce pas au goût du jour de ne rien en avoir à foutre, mais c’est ce que je ressens — profondément. Je suis sommé d’avoir un avis, de me soucier des trois cents prochaines extinctions de masse, de la fin du monde, de la guerre qui fait rage, de l’escacatologie des stars, de l’union de la gauche, du libertarisme musqué, mais je n’en ai pas envie, je ne ressens rien au sujet de ces sujets, qui ne me concernent pas, ne m’intéressent pas. Il faudrait que, parce qu’il faut être un salaud d’hypocrite pour survivre et se faire admirer et exister socialement. Mais je ne peux pas, je crois que c’est au-dessus de mes forces, faire semblant. Quand Nelly, amoureusement, me suggère de passer un test comme Daphné parce que, en effet, c’est ce que l’on dit, certains adultes, ça les aide de savoir, je lui réponds que ce n’est pas un chiffre qui m’aidera à faire du chiffre à la fin du mois, et encore moins à la fin du monde. Mais je suis un menteur, ce n’est pas ce que j’ai dit à Nelly. Ce bon mot, je l’invente à présent, quand même le sens de ma réponse fut identique. Je comprends ce que Nelly me dit, et je comprends qu’elle me le dit avec bienveillance, je comprends tout, mais cela ne fait rien. J’ai envie de dire que c’est trop tard pour moi et, si ce n’est pas tout à fait exact, ce n’est pas totalement faux non plus. Aussi, y a-t-il lieu, en l’occurrence, de moins penser à soi que de se réjouir des progrès que, malgré tout, nous accomplissons, nous autres êtres humains, progrès que Daphné devra accomplir bientôt à son tour. Mais alors moi ? Mais moi quoi ? Rien moi. Tout va bien. Je vais bien. Tout est parfait. Courant ce matin, j’ai de nouveau pu admirer les gesticulations kungfuesques de cet étrange personnage qui hante le jardin public. Non seulement tout est parfait, mais en plus, tout est normal. Et je suis une république à moi tout seul.

2.5.22

Petit un, j’aime la discipline dont je fais preuve, ce qui ne signifie pas tout à fait que j’aime faire preuve de discipline, en faire preuve en général, non, mais que j’aime, après m’être donné à moi-même un certain nombre de règles, découvrir que je suis capable de les suivre et que, donc, je ne me contente pas de parler dans le vide, de brasser de l’air, de faire des phrases qui sont sans rapport aucun avec l’expérience, ainsi, ce matin, après avoir passé l’aspirateur, la serpillère dans la maison, et malgré les heures de sommeil en retard accumulées pendant le week-end, je suis allé courir, j’ai fait ce que j’avais à faire non parce que quelqu’un m’avait dit que je devais le faire mais parce que moi je m’étais dit que j’allais le faire. Petit deux, c’est la même chose avec l’écriture de ce texte auquel je me consacre tous les jours sans autre dessein réel que celui de l’écrire, non pour le plaisir de parler, parler est un plaisir quand on parle bien, mais pour faire quelque chose avec le langage, traduire l’expérience dans une langue. Petit trois, il faudrait que je me donne une règle de plus dans l’écriture, j’ai trop tendance à me contenter de cette écriture quotidienne qui n’obéit à aucune autre logique que celle de son écriture, me donner un projet et le suivre. Pourquoi n’y arrivé-je pas ? Est-ce vrai que je n’y arrive pas ? Non, je ne le crois pas. Alors quoi ? Il faut que je le fasse. Petit quatre, ces derniers jours, bien souvent, je croise un type qui s’installe dans un coin du parc, à côté de son vélo, et fais des gestes en poussant des cris, je crois qu’il pratique un art martial, mais je ne sais pas lequel, peut-être un art martial qu’il a inventé lui-même, s’assurant chaque fois que quelqu’un passe que la personne qui passe prend bien le temps de le regarder faire ses mouvements en poussant des cris, parfois il saute comme une sorte de singe en colère agitant ses bras qui semblent ballants sous ses couilles avec des mugissements rauques, parfois, il donne des coups de pied et des coups de poing dans l’arbre à côté duquel il s’installe avec des cris plus perçants, plus brefs, plus secs, la dernière fois que je l’ai vu, c’était ce matin, pour le deuxième ou troisième de mes tours autour du parc, il était en train de faire le grand écart, je n’ai pas bien regardé parce que je ne veux pas lui donner le plaisir de s’imaginer que je fais attention à lui, il se trouve qu’il est là et que je le vois, je n’y peux rien, c’est comme ça, ce sont les lois de la vision, et j’ai eu l’impression qu’il était en suspension sur les mains ou quelque chose comme ça, et je me suis dit qu’un type comme lui devait passer un temps considérable à se branler tout nu en se regardant devant un miroir ou pratiquer une autre forme de pornographie autoérotique. Petit cinq, je me suis demandé si j’avais l’air aussi désespérant que lui et c’est probablement le cas, dans un autre monde possible, ou dans celui-ci je ne sais pas, peut-être qu’un écrivain se moque de moi dans son journal, décrivant ce type, de plus en plus vieux et de plus en plus gros, qui court en rond dans l’espoir de rester jeune et de maigrir sans jamais y parvenir ni même se lasser de ses échecs cuisants. Est-ce que je le mériterais ? Oh, sans aucun doute. Petit six, et cela n’a aucun rapport avec ce que je viens de dire, ou en tout cas je n’en vois pas, tout à l’heure, devant l’absolue bêtise de la vie politique française, je me suis dit qu’aux prochaines élections, j’irai voter Emmanuel Macron, afin de donner à son parti une vaste majorité à l’Assemblée nationale, mais je crois que je n’y crois pas moi-même, c’est simplement une façon pour moi de m’exclamer dans le dialogue intérieur de mon âme avec elle-même : Mais putain qu’on en finisse avec tous ces cons bordel putain qu’on en finisse ! pas avec la démocratie, mais avec la farce par laquelle la vie politique française usurpe ce nom. Petit sept, il n’y a pas de petit sept.

1.5.22

Visage connu de moi sinon familier sur le quai de la gare, longtemps que je ne l’avais pas vu, mais comme je n’ai pas envie de le voir (le visage, laid, et celui dont il est le visage), je fais semblant de ne l’avoir pas. Matière en laquelle, les humains postmodernes que nous sommes excellons. À Nelly, j’écris que je n’ai pas hâte de rentrer à Marseille, mais que j’ai hâte de les retrouver, Daphné et elle, et tout est vrai, tout est rigoureusement vrai. Sur le siège non pas directement en face de moi, j’ai choisi un place seule face au sens de circulation pour le retour, mais deux rangs sur la gauche, un homme dos au sens de la circulation (je l’imagine professeur de SVT, il porte des baskets Kalenji, un jean gris, un sweat capuche dans un dégradé de la même couleur, souvenir d’une course sponsorisée par un magasin de sport, et un bouc grisonnant et fourni, peut-être un admirateur de Georges Perec ?), un homme sort de son sac un livre de bibliothèque, Fabien Clouette, Flottant, ou quelque chose comme ça, et je m’imagine comment j’aurais réagi s’il avait sorti un de mes livres de son sac sans en tirer la moindre conclusion, je me contente d’imaginer la scène brève, brève et improbable. De temps à autre (à présent, il a rangé le livre), je lève la tête pour observer comment sa famille et lui (une femme et trois enfants) ont colonisé l’espace délimité par ces deux rangées de trois sièges ou une pauvre jeune femme se retrouve perdue face à cette horde de barbares ordinaires qui débarquent à grand bruit, installent les enfants, rangent les sacs sous les sièges (on n’a pas dû payer tous les suppléments bagage qu’on aurait dû), sortent de plus petits sacs des sacs, d’où sortent des sandwichs préparés avant de partir, des paquets de chips, des œufs durs, des boîtes de pommes bio, des gourdes et s’approprient sans vergogne le périmètre alentour, n’ayant bien sûr même pas pris la peine de dire à leur voisine d’occasion le plus simple des bonjours. J’observe, j’écris, je ne fais rien d’autre. Hier, rentrant de Saint-Cloud à Paris (Marais) en voiture à la tombée de la nuit, longeant la Seine, je fus pris d’émotions que je ne croyais jamais ressentir devant ce qu’il me fallut bien appeler la beauté de Paris, ou sa majesté même ancienne. Regardant ce que je voyais, et le trouvant comme je le trouvais, je pensai que je n’avais jamais ressenti de semblables émotions alors que je vivais à Paris, que je trouvais « dorée et grise ». En fait, ce n’est pas ce que je me suis dit hier, regardant ce que je voyais, c’est ce que je me dis à présent, y pensant, en fait, je crois que j’avais adopté une posture, une attitude qui n’était pas vraiment la mienne, j’entends par là qu’elle n’était pas vraiment sincère, laquelle consistait à affecter de ne pas aimer Paris. C’était une forme de snobisme, je crois que je puis le dire sans risquer de me tromper, un snobisme imbécile (cela suppose-t-il qu’au moins un snobisme ne soit pas imbécile ? sans doute, mais alors lequel ?), une forme de snobisme de ma part, moyen de me distinguer de la masse, formant avec Jean-Pierre Cometti, avec qui j’en parlai un jour, et qui lui non plus n’aimait pas Paris, une forme de coterie philosophico-urbanistique. Avec mes bouchons d’oreille, mon masque sur la bouche et mes lunettes sur le nez, Voiture 2 Place 225 dans le train Grande Vitesse Ouigo N°7825 au départ de Paris Gare de Lyon en direction de Marseille St Charles, j’ai probablement une drôle de tête, mais je me protège ainsi des agressions olfactives et auditives de mes voisins d’occasion : vidéos insensées en castillan (Mexique ?) qu’un vieux barbu fait hurler sur son téléphone portable, effluves de chips, bruits de mastication de Georges Perec qui mange des feuilles de laitue iceberg avec les doigts. Avec les doigts. Civilisation du supermarché, ai-je écrit un jour dans ces pages à propos de je ne sais plus quoi, mais y a-t-il vraiment lieu encore de parler de civilisation ? Au moment même où j’écris ce mot (civilisation), le téléphone de mon voisin mexicain sonne, crachant une musique aux cordes inspirantes conformes à l’esthétique du temps présent où tout doit être humilié, il fouille dans la sacoche qu’il a attaché sous la bedaine, en sort un appareil, appuie lentement sur un bouton pour répondre et, entre deux bouchées, se foutant pas mal du monde autour de lui, tel que l’exige l’éthique du touriste, marmonne tout en avalant de petites bouchées qu’il mâchonne en prenant son temps, s’assurant du contenu de ce qu’il ingurgite par de petits coups sur le quignon où ses dents viennent d’œuvrer. Réponse supranationale et incontestable de l’univers à la question que j’étais en train de me poser.

30.4.22

Plus (+) parlé en une demi-journée qu’en des mois, me semble-t-il. De là à dire qu’il n’y a qu’ici que se trouvent « les gens qui parlent », il n’y a qu’un pas que j’hésite encore un peu à franchir, mais à peine (le fait de le nier, n’est-ce pas le dire ?). Peut-être n’y a-t-il qu’ici que se trouvent des gens avec qui je puis parler, à qui j’ai quelque chose à dire, avec qui la langue prend. Pas tout le monde, non, certaines personnes. Que s’est-il passé entre ce moment (hier, par exemple, puisqu’il est question de manières de retrouvailles) et un autre situé plus tôt dans le temps ? Sait-on jamais ce qu’il se passe ? (Fate question.) Si l’on se représente le temps de façon spatiale, c’est une flèche, du moins est-ce ainsi que nous semblons vivre le temps de notre vie, mais faut-il réellement se le représenter de la sorte ? Faut-il seulement se le représenter ? En chercher l’image correspondante ? L’imagination spatiale nous limite, qui impose des schémas préconçus à ce qui a lieu (la notion de répétition, par exemple, laquelle n’a rien d’évident : est-ce toujours rigoureusement et en tous points la même chose qui se produit à nouveau et à nouveau, j’entends : exactement le même geste, le même mouvement, la même parole ? Le contraire du temps-flèche, c’est le temps-cercle alors que nous ne sommes pas pris dans une boucle), l’imagination musicale, en l’occurrence, en cette occurrence comme en d’autres, dois-je mieux dire, l’imagination musicale ne nous libérerait-elle pas ? De nous-mêmes, de nos préjugés, de nos pensées réflexes, des concepts que nous mobilisons pour nous protéger du monde réel : que le monde réel soit imbécile ne signifie pas que nous devions absolument nous en protéger, il n’est pas bon de chercher à l’éviter toujours — il existe, il est là, fais avec, ce qui ne veut pas dire : soumets-toi à lui, mais fais-en quelque chose, change-le, transforme-le. Un motif revient dans le développement d’une pièce musicale : qui penserait qu’il s’agit là d’un retour en arrière ? C’est un moment nécessaire à son développement, s’interdire le retour du motif, ce serait nier la dynamique même de la pièce. Le motif qui revient dans la vie, pourquoi ne serait-il pas de même nature ?

29.4.22

Je me sens si calme, si apaisé, assis le dos allongé, là comme je suis, qu’il me semble que je pourrais rester ici pour toujours, sans rien attendre, me contenant de rien qu’être une sorte de pure présence sans rien à dire, sans rien à faire que passer avec le temps qui passe, mobile dans l’immobilité. Jardin du Pont de l’Arsenal. Je regarde les gens passer, les étranges, les banals, les jeunes, les vieux, les fumeurs, les coureurs, les intrigants, les riens du tout, les aussi absents que présents, les improbables, les têtes de con, l’humanité entière qui défile ici sous mes yeux distraits. Le soleil m’encourage à ne rien faire, à me contenter d’exister. Je suis à moitié assis à moitié allongé, mais ce n’est pas vrai : je flotte. Depuis combien de temps, à Marseille, ne me suis-je laissé aller de la sorte, tranquille, me laissant transpercer volontairement par ses rayons ? Me disant que je me sens si calme, si apaisé que je pourrais me passer d’écrire, sinon pour toujours, cela, je sais que je ne le pourrais, du moins pour maintenant, du moins pour aujourd’hui, je commence de composer des phrases à venir, je les élabore quasi l’air de rien. Je me dis : il faudrait que je copie ce poème que j’ai écrit il y a quelques jours, mais le cahier dans lequel je l’ai noté est resté à Marseille et moi, ici à Paris, je crois que je ne vais pas avoir le courage d’essayer de m’en ressouvenir. Peut-être est-ce un bien qu’il soit là-bas et moi ici. Qu’est-ce qu’il disait déjà ? Il y était question de petites fleurs jaunes dans un verre. Je crois que j’ai déjà parlé d’elles, dans ces pages, il y a quelques jours, et de cette expérience notée dans l’écriture du quotidien, j’ai eu l’envie de faire aussi un poème, petit, presque insignifiant, non, pas insignifiant, pas petit, pas miniature, mais presque pas là, presque absent, oui, c’est ça, un poème dont la mission serait d’arpenter le territoire étique — c’est une frontière — entre quelque chose et rien. Depuis mon yaourt de ce matin, je n’ai rien mangé de la journée (peut-être la cause du calme, de l’apaisement n’est-elle qu’une forme douce d’hypoglycémie). J’écris en écoutant d’une oreille (la gauche) des conversations improbables (« comme dans Star Wars », dit le petit coq attablé au milieu de sa basse-cour, pour évoquer la beauté du lac et de son cadre, bleu avec des montagnes, tu vois, comme dans, etc., là où son ami s’est marié), en grignotant une saucisse sèche que je coupe au couteau (un Opinel) et en buvant un verre de vin (nature). Mal dormi cette nuit, j’avais peur de ne pas pouvoir me lever ce matin, que mes dents m’empêchent de faire ce que j’avais à faire, ce que j’avais envie de faire. Mais je suis là. Même quand tout va mal, tout va bien.

28.4.22

Plus j’ai d’échanges avec mes congénères phocéens et plus j’ai envie de foutre le camp. Mais je garde mon calme : ce qu’il m’arrive, je l’ai voulu, gardons notre sang froid. Aussi, quand Daphné me dit qu’elle n’aime pas l’accent marseillais, si je ne porte pas plainte contre elle pour glottophobie, je tâche néanmoins de lui faire comprendre que tout ne sera pas parfait à Paris, que c’est bruyant, Paris, que c’est sale, Paris, qu’il fera moins beau, à Paris, mais je ne sais pas si elle se représente très bien la chose. Peut-être a-t-elle tout simplement envie de se représenter la chose comme elle se la représente elle. Et peut-être que moi, j’ai peur qu’elle soit déçue, peut-être que j’ai peur d’être déçu moi-même. Mais je n’ai pas envie qu’elle grandisse avec ça. Quoi ça ? Un exemple : ce matin, courant, j’ai dépassé deux veilles personnes, un homme et une femme, rien que de très normal, sauf que, après les avoir dépassés, j’ai entendu le vieux dire : L’est pas con lui, oh !, et la vieille et le vieux de ricaner bêtement à cette remarque imbécile, grossière, typiquement marseillaise. Tout en courant, heureusement je venais tout juste de démarrer, n’étais pas encore essoufflé et jouissais encore d’une certaine fraîcheur, je me suis tourné vers le couple de malotrus et, du ton le plus hautain, vus les circonstances et le public auquel je devais m’adresser, du ton le plus hautain, ceteris paribus, donc, j’ai dit : Vous ne pouvez pas parler autrement, non ? Vous vous prenez pour qui ?, interrogations toutes rhétoriques qui eurent toutefois le mérite de faire disparaître des visages ridés du petit couple de vieux le sourire moqueur et content de soi qu’ils affichaient fièrement. Un bref instant plus tard, j’étais déjà loin. Mais pas assez, malheureusement. Je garde mon calme parce que j’ai conscience de toute l’absurdité de la situation, de toute l’absurdité de toutes les situations dans lesquelles on se met avant de se demander ce qu’on fout ici. Ce que je fous ici ? Je dois à la vérité de le dire, je n’en ai pas la moindre idée. Je ne me lancerai pas dans une vaine diatribe contre les mœurs relâchées de mes contemporains, quand même la langue odieuse qui est la leur, avec ses impropriétés, pour ne pas dire son impropreté, son ordure, sa grossièreté, sa vulgarité, quand même la langue odieuse qui est la leur aurait tendance à m’y inciter, non, je me contente d’ouvrir la fenêtre. Des oiseaux piaillent avant de manger ou d’être mangés. Le ciel est laiteux. La pierre gris calcaire de la colline fait ressortir le vert profond des massifs de pins. Il y a longtemps, bien avant ma naissance, ici a dû se trouver un endroit vivable, mais c’était il y a si longtemps qu’on ne peut plus se le représenter qu’au prix d’immenses efforts de l’imagination. C’est un trait de mon caractère que j’essaie de gommer : être déçu par la réalité. Est-ce le symptôme que je ne sais pas ce que je veux ? Ou que ce que ce je veux vraiment, il n’y a que dans ce que j’écris que je puisse le trouver réellement ? C’est bien possible. La réalité est déterminée et l’écriture a besoin d’indéterminé, au risque de l’inachevé.

27.4.22

En pénétrant dans l’appartement, j’ai senti une présence menaçante. Maléfique, dirais-je, si, outre les États-Unis d’Amérique et quelques autres empiraillons théocratiques, ce mot n’était pas tombé en désuétude. Malfaisante présence, vaut-il sans doute mieux dire, que j’avais déjà perçue passant sous le balcon et levant la tête vers là-haut comme s’il y avait quelqu’un ou quelque chose qui rôdait. Mais qui peut bien rôder à midi sur le balcon d’un sixième étage d’une ville de province alors que l’appartement est censé être vide ? Tout le monde. Personne. Comment savoir ? J’ai chassé cette idée ridicule de mon esprit et j’ai continué mon chemin, tenant Daphné par la main, qui avait faim et mal aux pieds après son cours de danse. En pénétrant dans l’appartement, j’ai senti de façon plus aiguë cette présence menaçante, malfaisante, comme un mal absurde, mû par un désir aveugle, sans autre loi que la seule nécessité, le seul appétit, la seule faim. Voyant deux grandes ailes blanches prendre le large, j’ai compris qu’un oiseau de mer avait hanté ces lieux en mon absence, et j’ai pensé : Ah non, j’espère qu’un oiseau ne se pas encore perdu dans un coin d’où il faudra des heures pour le déloger, j’ai un déjeuner à préparer, moi, mais non, le mal n’était pas là. Le mal, ou plutôt les séquelles du mal, devrais-je dire, le mal était ailleurs : dans ce petit animal mort, ses entrailles vermillon à l’air libre, cet oiseau qui, ses plumes peuplant le balcon en attestaient sans aucun doute possible, avait dû souffrir avant de périr, d’autres traces sur les vitres encore moins ragoûtantes renforçaient la preuve, tenter de lutter en vain, massacré par plus fort que lui avant d’être mangé sans autre forme de procès. Un peu plus tôt, dans la matinée, je m’étais arrêté pour prendre en photographie un autre oiseau mort, sur le bas-côté du chemin, pas un pigeon, cette fois, une pie, je crois, et je n’imaginais pas que cette image vue et puis prise, je n’imaginais pas que cette image serait prémonitoire, qu’elle n’était pas à elle-même sa propre fin, une banale œuvre d’art, donc, mais le signe avant-coureur, la prémonition du carnage dégoûtant mais normal que j’allais découvrir un peu plus tard, une fois rentré chez moi tenant mon enfant par la main. Devant les entrailles béantes de la petite bête morte, je n’ai pas eu le courage de prendre mon appareil et la photographie, à la place, je me suis dit que j’allais vomir, mais en fait non, car j’ai un cerveau ancestral, j’ai un cerveau bien plus vieux que moi, à l’intérieur de ma boîte crânienne, un cerveau qui renferme des images que je n’ai jamais vues, contient des savoirs que je n’ai jamais connus, mais qui se ravivent, remontent à la surface, retrouvent toute leur vigueur à l’occasion d’une rencontre plus ou moins rassurante. Je n’ai pas vomi, non, mon moi plus vieux que moi m’en a empêché, je suis allé chercher un balai et un sac poubelle et, tâchant de garder mon sang-froid face à la mort imbécile qui maculait mon domicile, j’ai ramené en le faisant glisser le cadavre de la petite bête dans le sac plastique. Il était mou, mou et léger, très léger. C’était étonnant, je ne m’attendais pas à ce qu’il en soit ainsi, je m’imaginais quelque chose de plus compliqué, de plus lourd, de plus pesant, mais ce ne l’était pas, je m’imaginais qu’il était possible que la bête réagît, mais ce ne l’était pas, la mort est ainsi : molle, dérisoire, dépourvue de tout sens. Alors j’ai ramené en la faisant glisser cette bestiole qui ne pesait presque rien dans le sac poubelle et, faisant attention de ne rien toucher, je l’ai faite tomber au fond du sac par de petits mouvements secs et vifs du poignet, comme on ferait sauter des crêpes dans une poêle, mais à l’envers, quelle comparaison insolite, et j’ai refermé le sac de la façon la plus hermétique possible. Ensuite, j’ai dit à Daphné qui observait cette scène avec son pouce et son doudou, oui Daphné a encore son pouce et son doudou à la maison, mais sans paraître traumatisée le moins du monde, en tout cas, moins que moi, les enfants ont une vision du monde qui leur est propre, j’ai dit à Daphné que nous allions aller jeter le sac à la poubelle, et nous sommes descendus au sous-sol pour accomplir cette basse besogne. Dans l’ascenseur, pince-sans-rire, j’ai demandé à Daphné si elle voulait dire une petite prière pour le pigeon mort, mais elle m’a répondu que non en riant un peu. Je n’arrivais pas à me sentir proche de cette chose dans le sac et je n’y suis pas plus parvenu quand il a fallu poursuivre la besogne de plus en plus basse et nettoyer les traces de sang sur le sol. Je suis allé remplir une carafe d’eau avec de l’eau et une solution nettoyante bio à base de vinaigre, j’en ai versé sur le sol du balcon et, à l’aide du balai, j’ai frotté, m’étonnant que les taches partent si facilement. Est-ce que le souvenir part aussi rapidement ? Je ne me suis pas senti proche de cette chose sur le balcon puis dans le sac puis dans la poubelle non plus en frottant le balcon, malgré la doxa qui veut qu’il n’y ait pas de distinction entre les animaux et nous, je ne me suis pas senti semblable à ces animaux, je ne me suis pas vu moi, me jetant sur une bête ou une autre, qu’elle soit de mes semblables ou non, pour la manger toute crue parce que j’avais faim. Je ne me suis pas vu en train de le faire, tout comme je ne me suis pas vu en train d’enseigner à ma fille comment le faire, elle qui avait grand faim pourtant, comme elle le dit si bien, même si, dans mon cerveau, dans mon moi plus vieux que moi, il y avait des images d’hommes qui avant moi s’étaient jetés sur des bêtes, qu’elles soient de leurs semblables ou non, pour les manger toutes crues parce qu’ils avaient faim. Je me suis dit, et ce n’était pas une conclusion, c’était une remarque en passant, passant le balai, plus exactement, je me suis dit que, s’il était devenu de bon ton de haïr la civilisation, de nier toute distinction parce que toute distinction est perçue comme une discrimination, la civilisation était néanmoins ce qui nous empêchait de nous manger les uns les autres parce que nous avons faim. Chaque fois que la civilisation recule, chaque fois qu’on attaque la civilisation, pour des raisons éthiques, pour des raisons politiques, pour des raisons esthétiques, pour des raisons économiques, chaque fois que la civilisation recule, la probabilité que nous nous mangions les uns les autres parce que nous avons faim augmente, jusqu’à ce qu’elle cesse d’être une probabilité pour devenir la réalité. Mais, quand il n’y aura plus de civilisation, qui passera le balai ?