26.4.22

Je n’arrive pas à me déterminer : entre les égalitaristes et les libertariens, les démocrates et les républicains, ce n’est pas que mon cœur balance, non, ni que je m’en foute, même si un peu quand même, mais non plus non, alors quoi ? Je ne sais pas : faut-il vraiment choisir, faut-il vraiment appartenir à un camp, un réseau, une religion, un club, une classe, une caste, un genre ? Ou alors peut-on s’en tirer à bon compte en disant : moi, je suis non-binaire ? De choix, alors, tu en as trois, quoi : A, B (avec B = ¬A), et le tertium quid qui n’est ni A ni B, mais est un autre quoi, C. Comme quoi, c’est clair, les choix possibles ne peuvent pas être multipliés à l’infini, on s’aperçoit très vite qu’on a fait le tour des options disponibles et que tout ça, ça ne va pas très loin. Pourtant, je suis convaincu qu’il y a des choses à faire pour améliorer la vie des gens, la vie de tous les gens, sans distinction de camp, de réseau, de religion, de club, de classe, de caste, de genre, mais pour cela, il faut commencer par sortir de son propre camp retranché. C’est angoissant : la multiplication des catégories et sous-catégories est probablement une réponse à un monde de plus en plus angoissant, d’autant plus angoissant qu’on nous dit qu’il est de plus en plus angoissant, tout le monde est sommé d’avoir une opinion, d’avoir quelque chose à dire, une histoire à raconter, un drame vécu, des souvenirs de vacances, un problème irrésolu mais sur lequel tu travailles avec ton psy, et tout le monde cherche le petit roc solide bien à lui sur lequel il pourra asseoir son petit fondement, c’est angoissant, certes, mais c’est nécessaire. À défaut, eh bien, à défaut, on a le monde dans lequel on vit, lequel monde fait peut-être envie à quelques milliardaires qui fantasment sur les bienfaits que leur gros QI pourrait bien apporter à l’univers, alors que tout le monde sait plus ou moins confusément qu’ils ont beau être riches, ils ne sont pas sérieux, du moins a-t-on tort de les prendre au sérieux, on devrait les envoyer vivre leur vie de milliardaires dans une capsule en orbite autour de la terre, de là, ils pourraient se prendre pour des dieux et nous foutre la paix, lequel monde donc ne fait rêver personne. Tous les rêves, n’as-tu pas remarqué ? tous les rêves sont tournés vers un autre monde, un au-delà, une possibilité si éloignée dans le temps, l’espace, les mentalités qu’elle paraît absurde à qui la considère un peu plus longtemps que la moyenne. Jamais autant d’êtres humains n’ont fantasmé un paradis ultramondain qui n’existe pas. Et plus personne qui n’ose même leur dire qu’ils racontent n’importe quoi. Voltaire, le sale mâle blanc, en procès pour ixophobie universelle. Et toi, toi, tu t’étonnes ensuite que tu n’arrives pas à choisir, à te déterminer, non que tu te sentes paralysé, non, mais hébété par tout cela qui ne veut rien dire, tout ce qui s’agite sans raison apparente autre que le désir d’avoir le dernier mot, tous les pours et tous les contres, toutes ces braves gens qui disent une chose et toutes ces braves gens qui disent le contraire, tout ça pour quoi ? pour que, finalement, plus personne ne sache plus très bien quoi penser sur quoi. L’humanité prenant conscience d’elle-même comme espèce, il devait y avoir une grande aventure collective ; il n’y a plus d’aventure du tout. On s’enferme dans sa communauté fermée (l’univers est une série discontinue de gated communities) d’où l’on juge un monde auquel on ne comprend rien parce qu’on n’y met pas les pieds. On a beau faire le tour du monde, on ne sort jamais de chez soi parce qu’on ne sort jamais de sa tête. Et la tête est toujours pleine des mêmes choses. Et toi, tu t’étonnes, ensuite, tu t’étonnes que tu ne puisses pas choisir. Mais il y a bien longtemps que tu ne devrais plus t’étonner de rien, mon pauvre ami.

25.4.22

Sois heureux, la vie est courte. Me suis-je dit tandis que, de bon matin, je me sentais gagné par une insoutenable impression d’accablement : si je devais mourir aujourd’hui, étais-je déjà en train de me dire, on ne retiendrait rien de moi, je disparaitrais dans l’oubli, ce qui est d’autant plus absurde que je ne sais ni ne puis savoir si cela est vrai ou si cela est faux, c’est le genre de phrases qu’on prononce pour se faire plaindre ou se plaindre tout seul. Comme j’étais seul, je ne pouvais pas me faire plaindre, et donc, plutôt que de me plaindre, je me suis dit autre chose, pas tant pour me changer les idées que pour changer d’idée, pour changer ma façon de voir les choses, d’être au monde, de vivre. Ensuite, j’ai passé l’aspirateur dans l’appartement qui en avait bien besoin, et je suis sorti courir une heure, le ciel était d’un bleu parfait, fascinant, s’il n’y avait eu tous ces bâtiments, ces routes, ces voitures, tout ce béton, ce métal, ce plastique, on aurait pu avoir peur que le ciel ne nous engloutît, mais tout ce béton, tout ce métal, tout ce plastique me condamne à la raison : il n’y a plus d’esprits, plus que des corps étendus au milieu desquels il me faut me frayer un chemin. Jamais tant que dans ce monde industriel, l’hypothèse du solipsisme n’a été si probable et si improbable à la fois : comment pourrais-je croire que des âmes, des volontés, habitent ces simulacres de personnes qui m’entourent, mais comment pourrais-je penser qu’une âme m’habite moi-même ? Mais alors qui pense ? J’entends : qui met en mouvement tout cela, qui l’ordonne, l’organise, qui lui donne du sens ? Personne. N’est-ce pas profondément déprimant ? Tu trouves ? Pas moi. Je trouve au contraire que c’est réjouissant. Ah bon ? Bah oui. En courant, je me suis dit que je devrais me consacrer à la beauté dans le monde, à la beauté du monde, et uniquement à la beauté. Immédiatement, je me suis objecté que ce serait là me voiler la face : il y a au moins autant de laideur que de beauté dans le monde, je ne peux pas le nier et vivre dans l’illusion, et c’est vrai, c’est indiscutablement vrai. Et alors ? Le ciel n’est pas bleu, tout le monde le sait, mais quand je dis « Le ciel est bleu », cela n’en est pas moins vrai. J’étais si absorbé par ces questions que j’en ai même oublié de prendre la photographie que je m’étais promis de prendre. Tant pis, l’image en est fixée ailleurs et le vent qui se lève ne parviendra pas à la dissiper.

24.4.22

Crise d’ironie duchampienne cette nuit avant d’aller me coucher. Elle ne fera rire personne, mais moi, oui. Daphné aussi, je crois, qui ne se souvient plus toutefois du L.H.O.O.Q. et des moustaches de la Joconde dada. Et puis, si, ça revient. Elle-même dessinera des moustaches et des gros yeux sur les prospectus électoraux. Je les lis. Les trouve absurdes. Me tais. Comment pourrait-il en être autrement ? Parce que nous ne semblons même plus avoir la force de poser la question, nous demeurons là, immobiles au milieu d’un incompréhensible chaos de sensations, de sentiments, d’émotions, de slogans, de phrases creuses et de vœux pieux. Je n’ai rien à dire. Me couchant une fois de plus en me demandant pourquoi je fais ce que je fais et pourquoi diable il faudrait que je me lève le lendemain matin, pourquoi je ne pourrais pas rester là, caché, pour toujours, ou s’il ne serait pas plus judicieux de disparaître une bonne fois pour toutes, vaporisation matérielle de ma personne, je me dis que je ne peux plus me coucher en me posant ce genre de questions, qu’il y a quelque chose comme un nœud gordien à trancher. Les solutions prennent la forme de la destruction du problème ou de son abandon, de sa disparition spontanée, du passage à autre chose, de l’épais brouillard qui se dissipe. Les solutions d’ingénieur — tout ce à quoi notre existence semble désormais réduite, dans sa dimension politique y compris — les solutions d’ingénieur ne nous intéressent pas, elles laissent le problème intact, elles le maintiennent. Toute la politique se voit ainsi bornée à des questions de mesures — qu’est-ce que vous faites pour ceci ? qu’est-ce vous faites contre cela ? —, sans que jamais il ne soit question de mesure : on joue à qui a une vision alors que nous sommes aveugles. Comme j’en suis convenu avec moi-même, je ne vais pas voter. Je traîne au lit (pas autant que je le voudrais), note le poème qui me vient sans que je ne lui aie rien demandé, le relis un peu plus tard, m’interroge à son sujet, et puis me dis : il ne vaut rien, il est.

23.4.22

Me voici donc démasqué : je suis un poète sexiste, raciste et homophobe. Pis, je suis un meurtrier. Quatre vers de mirliton auront suffi à me confondre. Je me présentais en petit Queneau du quatrain, on me découvre enfin pour ce que je suis : le médiocre Maurras des internets. Il fait chaud en enfer — et j’irai y griller ainsi que tous mes semblables. Je ne me défendrai pas : me défendre, ce serait confirmer l’accusation par ma dénégation même, et m’enfoncer un peu plus profond dans le cloaque où je fus enfanté. Est-ce seulement possible ? Au lieu de nier, ou de me livrer pour me justifier à je ne sais quelle contorsion verbale qui ne trompera personne : « Mais, vous n’avez pas compris où je voulais en venir, ce que je voulais vraiment dire, vous croyez que c’est de l’art, mais non, mais même pas, non, non, même pas, ce n’est que l’inoffensive pantalonnade d’un vulgaire histrion, ah, le malentendu, le fâcheux malentendu, le regrettable malentendu ! », je devrais battre ma coulpe, je le sais, j’ai fauté en voulant plaisanter, en me moquant du monde, c’est honteux, j’en ai bien conscience : on n’a pas le droit de rire, il faut être sérieux, le destin de l’humanité enfin rédimée, enfin réconciliée, le destin de l’humanité en dépend. Mais ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai, à cela non plus, je ne puis me résoudre. Pourtant, la vérité n’est-elle pas toute simple, n’est-elle pas toute bête ? Je suis de droite, je suis un immonde réactionnaire, que dis-je ? je suis un fasciste dont l’existence même est un répugnant affront à la marche du progrès. En avant toute ! Que faire de moi, oui que faire de moi, sinon m’éliminer ? Si j’avais quelque sens, j’abjurerais, je renoncerais au péché, je ferais mon autocritique, et force austérités publiques, mais non, ce n’est pas vrai, je ne regrette rien, rien de rien. Car, en effet, moi et les gens comme moi, nous en sommes bien incapables, mon engeance et moi, nous sommes des monstres, des brutes épaisses qui jouissons jusqu’à la destruction, les jambes écartées sans la moindre retenue sur les strapontins du métro de l’univers, de nos privilèges d’occidentaux mâles blancs et hétérosexuels et suprémacistes. La cause du mal dans le monde, c’est moi. Le nazi du monde nouveau, c’est moi. À mort ! À mort la bête ! Mais non, toujours pas non, au lieu de disparaître, au lieu de crever comme la pourriture que je suis, sans un bruit, dans l’indifférence et puis l’oubli, je continue, je continue d’écrire et, continuant d’écrire, je continue de m’enfoncer, toujours plus loin dans le mal, toujours plus loin dans la haine d’autrui, toujours plus avant dans l’annihilation du monde ; cette nouvelle page, cette nouvelle insulte, n’en est-elle pas la preuve ? À défaut de pouvoir m’écraser comme le cafard nuisible que je suis, il faudrait au moins me rééduquer. Mais j’ai lu tous les mauvais livres. Et je ne regrette rien, rien de rien. Preuve, comme s’il en fallait une énième, preuve que mon inéducable rage barbare, ma pulsion d’humiliation, ma hargne phallogocentrique ne connaissent point de bornes et n’en connaîtront jamais. À défaut de pouvoir m’annuler, il faudrait au moins m’enlever ma fille, qu’elle n’ait pas à grandir, l’innocente pauvrette, dans les griffes assassines d’un prédateur comme moi, mais non : la loi, l’ignoble loi viriliste protège les anomalies de mon genre. Son prénom même, ne la destine-t-il pas à n’être jamais qu’une victime ? Et le fait que ce soit sa mère qui l’ait choisi, ce prénom, cela ne change rien à l’affaire : elle aussi est victime de mon sexisme, de ma sauvagerie ordinaire, de la mâle banalité de mon mal. Le monde est pourri, et c’est de ma faute. Tout est de ma faute. Le seul, l’unique coupable, c’est moi. À mort la bête ! À mort ! Qu’elle crève !

22.4.22

Que faire avec un cœur qui bat en attendant qu’il ne batte plus ? Des idées d’aujourd’hui, certaines semblent plus claires que d’autres, sans doute parce qu’elles m’en rappellent d’autres que j’ai déjà eues dans ma vie. Ce ne sont pas exactement les mêmes, mais elles se ressemblent suffisamment pour s’évoquer l’une l’autre. Laissant mes idées se succéder ainsi sans ordre ni contrôle de ma part, je me suis souvenu de JC qui m’avait reproché la police de caractères dans laquelle j’avais imprimé les projets que je lui soumettais, et qu’elle trouvait illisible. Helvetica Neue ultrafin, si je m’en souviens bien. Elle avait sans doute raison, mais il me semblait alors que la forme de ces lettres épousait à la perfection le fond de ma pensée. Drôle d’adéquation. Un autre jour, je m’en souviens à présent que j’écris, face à un texte que je lui proposais de publier, elle avait conclu son refus, et ses incitations à faire autre chose, par des « Je sais que j’ai raison » trois fois répétés et accompagnés de petits coups portés à son bureau du plat de la main droite. Parfois, il m’arrive de l’imiter quand je veux asséner quelque vérité qui me semble importante sans me départir cependant d’une certaine distance ironique, et de préciser : « Comme dit JC… » Même si elle avait refusé ce texte, que j’ai publié ensuite ailleurs, c’est un bon souvenir, et je pense à sa façon insistante de marquer son refus avec une certaine nostalgie, sans antiphrase aucune. Je ne sais absolument pas pourquoi je raconte cela, d’autant que ces souvenirs n’ont rien à voir avec l’étrange question posée en commençant. Est-ce que je n’ai rien à dire ? Peut-être. Tard dans la matinée, encore au lit avec Nelly, je lui ai dit que j’avais hâte de retourner à Paris (ce ne sont peut-être pas les mots exacts que j’ai employés, mais l’idée est la même). Et, de fait, j’attends quelque chose de ce départ, quelque chose comme un nouveau départ. Mais n’était-ce pas déjà le cas dans le sens inverse ? C’est possible (je crois que j’ai déjà noté ces questions ici), mais c’est aussi différent, je crois. En quoi ? Je ne saurais le dire exactement : c’est de l’ordre du sentiment, si j’osais employer ce mot dans un sens non-kantien, je dirais : c’est de l’ordre de l’intuition. D’accord, mais qu’est-ce qui te dit que tu ne te trompes pas une nouvelle fois ? Rien. Je me souviens que j’ai été frappé par quelque chose l’été passé en me sentant en présence de Paris, quelque chose qu’il m’a semblé que je devais retrouver, ou plus exactement : que je devais découvrir parce que cela n’existait pas, et que je devais l’inventer. Quelque chose de neuf, à nouveau. Toujours tout recommencer : ce pourrait être le titre de ce faux journal.

21.4.22

Est-ce que l’humanité mérite d’être sauvée ? je ne sais pas, mais la question, elle, mérite de l’être, posée. Seul dans l’appartement, je me parle à haute voix un long moment et, s’il me semble que je suis d’accord avec moi-même, je suis aussi un peu déçu de ne parvenir pas à me convaincre, — je l’étais déjà (je ne suis pas seulement d’accord avec moi-même, je suis en accord avec moi-même). Aussi, ne progressé-je pas ? Non, au contraire, j’ai les idées plus claires avant qu’après. Avant, s’il me semblait que j’avais des raisons de me déterminer comme je le fais, il me semblait aussi que ces raisons étaient passablement confuses, qu’il leur manquait quelque chose, non pas un fondement, nous n’avons pas besoin d’un autre fondement que celui dont nous jouissons déjà, une fermeté qui se tire non de la force mais de la clarté de l’expression. Le problème avec l’irrationalité, c’est qu’elle se pare des apparences de la rationalité, car elle n’est pas le contraire de la rationalité — l’irrationalité n’est pas privée de raison, au contraire, elle la manie à la perfection, parfois même mieux que la rationalité elle-même, à qui il arrive de tâtonner, de balbutier, de chercher, d’errer —, elle en est un usage dévoyé : la parodie. Quelqu’un qui explique comment il parvient à financer une mesure destinée à jeter quelques miettes de richesse à une population paupérisée paraîtra rationnel (il y a une virtuosité technique à jongler comme il le fait avec les chiffres, virtuosité qui fascine parce qu’elle donne le vertige), mais le fait que les écarts de rémunération entre les pauvres et les riches puissent être de 1 à 5000, sinon plus, ne l’est pas. Et rien ne fera jamais qu’il le soit. Et pourtant, l’apparence de rationalité l’emporte sur la réalité de l’irrationalité. D’où cette question que j’ai fini par me poser : l’humanité mérite-t-elle d’être sauvée ? et à laquelle je n’ai pas de réponse à apporter quand même, bien souvent, il me semble qu’une réponse négative ne serait pas un scandale pour la raison. Et si je suis enclin à faire cette réponse, ce n’est pas que j’estime que nous sommes d’odieux prédateurs, mais parce que nous sommes d’indécrottables imbéciles — ce qui est bien plus embarrassant. Des dizaines de milliers d’années d’évolution pour se retrouver écartelé entre l’avidité capitalistique et le yoga thérapeutique. Ce qui ne m’aura toutefois pas empêché d’aller courir ce matin, à mon rythme déterminé, toujours le même : 4 jours de course fois 1 heure de course par jour à la vitesse moyenne de 10 kilomètres par heure de course par jour égalent 40 kilomètres parcourus. Aussi parfaitement inutile qu’absolument nécessaire, tout est une question de point de vue. On me reprochera peut-être d’adopter le mien, mais on ne m’empêchera pas de le faire.

20.4.22

C’est la vérité, oui, je l’avoue, il m’arrive d’adresser des doigts d’honneur aux automobilistes qui refusent de me laisser passer alors que, déjà engagé sur le passage piéton, je suis en train d’essayer de traverser la rue. Ce n’est pas glorieux, non, et pourtant, c’est la vérité. Aussi, la dis-je, car je veux la dire toute, ne l’oublie pas. Ce n’est pas glorieux, donc, non, ce n’est pas glorieux, mais qu’est-ce qui est le plus agressif, ce doigt vengeur mais bien inoffensif, ou le danger public qui, au volant de son bolide, s’avère incapable de s’arrêter ? C’est bon, ah, ça va ! répondrait-on en marseillais dans le texte à quiconque essaierait de mettre un peu d’intelligence dans le bon sens commun (giratoire) qui voit dans l’autre un empêchement de vivre sa liberté pied au plancher. Cela ne date pas d’hier, n’en déplaise aux réactionnaires contempteurs d’une politique de la ville sans automobile. Dans Courir les rues (1967), Raymond Queneau écrivait déjà (« Les problèmes de circulation ») : « Il a pris sa voiture les pigeons avaient chié dessus / et puis il a fait du cinq de moyenne / pendant des heures et des heures / il a éraflé une aile / il a bosselé son pare-chocs / on lui a craché sur son pare-brise / et il a attrapé cinq contraventions // ah qu’il ah qu’il ah qu’il est content / d’avoir promené sa bonne ouature / si elle lui a coûté tellment d’argent / c’est pas pour en faire des confitures / et bing et poum et bing et pan », pas mal, non ? Je venais de parcourir mes dix kilomètres, difficilement, mais disciplinement, contre mon meilleur jugement même à l’occasion, lequel m’enjoignait d’arrêter sur le champ, mais non, je sais mettre mon meilleur jugement au pas : il y en a un autre qui le précède. Sur quoi, je me suis dit à peu près : Comment se fait-il qu’on ne veuille pas nous laisser vivre en paix ? Cet on un peu vague, cette onde, dirait-on ? cet on un peu vague, je le laissais tel dans mon esprit à dessein car il va du plus simple au plus complexe, du plus banal au plus despotique, du plus ordinaire à l’état d’exception. À quoi l’être humain en société peut-il pourtant bien aspirer sinon à cela : pouvoir vivre en paix ou, pour préciser ma pensée, qu’on ne voie pas dans cette idée une sorte de repli casanier sur soi-même, vivre en paix en attendant la mort, non, mais qu’on nous laisse tranquille ? Qu’on nous laisse vivre notre vie comme nous l’entendons, indifférente aux diktats, aux ordres, aux injonctions, aux commandements dont le seul but est de nous entraver, de nous empêcher de penser, de nous empêcher de respirer, de nous empêcher de vivre. Tant que la vie sociale sera surdéterminée politiquement (et la politique paternaliste à pépé), le monde social sera invivable et toute une dimension de l’existence devra être consacrée à la recherche d’enclaves au sein de l’insanité, enclaves où l’on puisse prendre le temps de se demander qui on est et comment on peut faire pour être soi-même, ou le devenir ou trouver qui c’est, ou s’apercevoir que ça n’existe pas, que soi-même c’est personne, ouf, on peut enfin souffler.

19.4.22

Couru une heure de plus ce matin. Sans vitesse excessive, pas lentement non plus, afin de faire 10 kilomètres ou un petit peu plus en une heure, avec détermination et constance, en accomplissant ce que j’avais décidé d’accomplir, fût-ce dérisoire, fût-ce ridicule, qu’est-ce qui ne l’est pas ? Posant cette question, je pense à la sentence de Bernhard et trouve une interprétation à laquelle je n’avais pas encore pensé : si tout est dérisoire quand on pense à la mort, la vie tout entière est dérisoire, mais cette pensée de la mort elle-même, n’est-elle pas dérisoire ? Seule la mort n’est pas dérisoire : une fois mort, on ne rit plus. Radical. Tous les moyens étant bons pour parvenir à ses fins, depuis quelques jours, la ritournelle revient de l’incompatibilité entre démocratie et pureté, façon de préparer les esprits à n’importe quel accommodement, n’importe quelle compromission, dans l’espoir (dérisoire, naturellement) de sauver ce qui reste encore à sauver en empochant la mise. Et nulle part, cette idée : que peut-être, il n’y a plus rien à sauver, — que peut-être, le seul moyen de se sauver, c’est de ne rien sauver. Comme on fait avec un membre gangréné, il faut couper, il faut rompre, il faut détruire. Entre le compromis et la compromission, il n’y a qu’un pas, qu’il n’est certes pas nécessaire de franchir, mais qu’on franchit nécessairement quand on cesse de penser, quand on cesse de parler, quand on oblige la pensée à abdiquer devant une nécessité plus impérieuse, mais qu’y a-t-il de plus grand, qu’y a-t-il de plus digne, que l’usage de notre faculté de penser ? Je m’égare sans doute un peu, mais j’ai l’impression qu’il y a quelque chose de profond et de vrai dans cette idée. Peut-être est-ce une illusion — tout est une illusion —, mais j’ai l’impression de mettre le doigt sur quelque chose. La multiplication des oxymores qui structurent l’espace public (l’idée qu’on peut être de droite et de gauche, qu’on peut concilier sobriété et croissance, etc.) ne sert pas à ouvrir de nouvelles voies, mais à rendre toutes les voix confuses : quand plus rien ne veut plus rien dire, ou plutôt : quand tout peut vouloir tout dire, quand toute chose peut signifier son contraire et s’accorder avec elle, on ne parvient pas à quelque chose de supérieur, on instrumentalise cette confusion pour imposer d’autres valeurs, un nouveau mètre-étalon : ce n’est plus la signification qui règle les rapports publics et démocratiques, c’est l’efficacité, la rentabilité, l’émotion, l’image plutôt que le langage. Parler ne veut plus rien dire, les échanges ont lieu ailleurs et nous n’avons aucun pouvoir là-dessus. Nous jouissons d’une parodie de pouvoir et sommes impuissants.

18.4.22

La vie est une enclave dans la non-vie. Ce qui croît, c’est-à-dire : la nature, ce n’est pas la vie, mais son contraire, sa négation. La tranquillité, les couleurs, la beauté, c’est tout ce qui parvient encore à échapper à la violence, la grisaille, le vacarme. Leur survit. Quand ces deux mondes qui se nient se côtoient, se trouvent juxtaposés, quand autrement dit l’on se trouve à la frontière entre de ces deux mondes, leur opposition, leur hostilité même, se manifeste de façon indiscutable. Dans le jardin, soudain, un espace étrange, quasi une alcôve tapissée de lierre, lieu qui semble surnaturel parce qu’il évoque la nature, où s’étouffe l’écho des moteurs à explosion de l’avenue voisine. L’art n’imite plus la nature depuis des siècles, il se contente de la singer, en maintient l’illusion à laquelle, pourtant, plus personne ne croit. Les trompe-l’œil sont d’autant plus parfaits qu’ils constituent l’essence de la civilisation : la parodie, le pastiche, le réel travesti. Qu’on ne sache plus faire la différence entre une chose et une autre, une chose et son contraire, se trouve justifié non par notre incompétence épistémologique, mais par la fabrication d’un univers où tout peut être renversé en son contraire afin que le discours puisse recouvrir la réalité de sa difformité. Le récit n’est plus ce qui permet de mettre en ordre des événements, pour les comprendre, pour les faire sentir, pour les aimer, et nous aimer nous-mêmes, nous qui en sommes à l’origine, y participons, en sommes les victimes, mais ce qui travestit la réalité pour sauver ce qui ne peut être racheté, protéger ce qui ne saurait l’être : le pouvoir. Pour qui se tient à la frontière de deux mondes, les yeux ouverts et les oreilles attentives, sensible au moindre souffle d’air, l’antagonisme apparaît d’autant plus réel qu’il est d’autant plus cruel. Tout est mensonge non parce que nous sommes des imbéciles incapables de rien comprendre, mais parce qu’on nous impose le récit d’une réalité dans laquelle, tel est le seul rôle que nous saurions tenir. Pourquoi, sinon, interromprait-on sans cesse qui, se tenant à la frontière de ces deux mondes, s’efforce d’avoir quelque chose, qui parle ? Qui parle ? Qui parle ?

17.4.22

Je fais un effort pour me sortir de ma léthargie, mais je n’en ai pas envie. En quoi serait-il indigne d’être semblable à la pierre ? Ne devrions-nous pas être pierres ? Je ne crois pas aux fondations, je crois aux choses qui flottent (ponce), aux choses qui volent (pavé), aux choses qui coulent (pic). Je crois aux pierres donc, avec lesquelles on ne bâtit rien. Surtout ne rien bâtir. Manière de devise. Je ne regrette pas d’écrire, non, jamais, quand même parfois je me dis, tu aurais mieux fait de te taire, mais n’est-ce pas un luxe de se le dire ? sinon, en fait, tout le monde parle à tort et à travers, mais ce n’est pas ce que j’ai envie de dire, qu’est-ce que j’ai envie de dire ? rien, je crois qu’il y a une écriture plus profonde que l’écriture, comme la pierre qui a coulé, et entraîné le cadavre avec elle, vers le fond, tout au fond, on ne le retrouvera jamais. En chemin pour aller chercher mon père, embouteillages, et je me dis : pourquoi les gens se retrouvent-ils toujours au même endroit au même moment ? À part lui (mon père), personne : les autres, je ne les ai pas invités ou alors ils n’ont pas voulu venir. Dans un cas comme dans l’autre, c’est tant mieux, je n’avais pas envie de les voir. Pourquoi me forcerais-je ? Au nom de quel principe, de quelle vérité supérieure ? Ça n’existe pas, il n’y a que le dressage dont tu as fait l’objet. C’est lui, qui s’exprime dans cette voix que tu entends parler, c’est elle, ta conscience, avec toutes ses insanités imbéciles, ce n’est pas toi qui parles, c’est elle, or moi, n’étant ni chrétien ni rien, ou par hasard, par hasard seulement, pourquoi devrais-je m’en soucier ? Christ est ressuscité et moi, merci, ça peut aller.