Encore 29 jours. Si j’en crois les chiffres. Et les chiffres ne trompent pas. Les chiffres ne se trompent pas. Si j’en crois les chiffres, et les chiffres ne trompent pas, les chiffres ne se trompent pas, dans 29 jours, j’aurai vaincu la malédiction : dans 29 jours, cela fera 365 jours que j’écris sans discontinuer. Il y a 336 jours, donc, je n’avais pas écrit. Je me souviens très bien des raisons pour lesquelles je n’avais pas écrit ce jour-là, je n’ai pas besoin de consulter la page du journal du lendemain pour m’en souvenir, je me souviens très bien des conditions dans lesquelles je n’avais pas écrit, et c’est peu dire que je regrette ce manquement au regard de ce qui s’est produit par la suite, tout comme je me souviens du sentiment troublant que j’avais ressenti, cette culpabilité inédite, car n’étant liée à aucun principe moral indépendant de moi, aucune loi morale au-dessus de moi, simplement à une forme de fidélité que je me dois à moi-même, à une sorte de pacte avec moi-même, un contrat que j’avais rompu. Encore 29 jours et je me serai racheté vis-à-vis de moi-même. Qu’est-ce que je ferai après ? Je continuerai. Cela ne me semble guère faire de doute, je continuerai d’écrire jour après jour. Cette fidélité à moi-même, qui que ce soit ce moi au juste, j’entends par là que ce moi n’est pas autre chose que ce qui s’invente dans l’écriture, cette fidélité à moi-même est d’autant plus importante que ce moi qui s’invente dans l’écriture, c’est tout ce à quoi je puis me fier : je n’ai pas les honneurs des plateaux télé comme Leïla Slimani, je n’ai pas les honneurs de la critique comme Laura Vazquez, j’avance seul, sans masque, grand ouvert à un monde fermé, j’avance, et la condition pour continuer d’avancer, c’est de ne rien laisser m’arrêter. Pas foncer, non : tenir le cap. Idée importante parce qu’elle est tout à la fois éthique et esthétique, avec elle la différence supposée entre ces deux domaines de la vie humaine se trouve dépassée. Et c’est dans cette réconciliation, réconciliation qui est le dépassement de la politique, c’est-à-dire : le dépassement de la guerre civile (au regard de l’humanité, toute guerre est une guerre civile), c’est dans cette réconciliation entre l’éthique et l’esthétique que la vie devient réellement vivable.
Ça y est, je crois que tout me gonfle. De nouveau. J’ai essayé de faire les choses comme il faut, de m’intéresser à l’histoire en train de se faire là sous nos yeux (à la télé, quoi), aux sujets, aux propositions, aux polémiques même, et je crois que j’y suis parvenu de façon assez convaincante, bien que fondamentalement fausse, inauthentique, pendant un certain temps, je suis même allé voter pour donner le bon exemple à ma fille, voter blanc, il ne faut pas exagérer non plus, mais je crois que je n’en peux plus. Que s’est-il passé ? Eh bien, rien. Précisément. Tout est indiciblement bête. Et s’y plonger n’y change rien. On peut faire semblant pendant un certain temps, pour ce faire, pour compenser, j’ai même regardé des matchs de foot à la télé, mais pendant un certain temps seulement. Je ne sais pas quelle part de cynisme ou d’imbécilité ou des deux, les deux, ce n’est pas à exclure, non, je ne sais pas quelle part de cynisme ou d’imbécilité, de naïveté, de crédulité, de haine, de mépris, quelles parts de quoi entrent dans la composition de cet état de choses, mais c’est tout simplement insupportable. Dégradant même, oserai-je dire. Comme tout semble bas, feint, mal mis en scène et mal joué, tout est si évident qu’on se demande comment on peut se leurrer de la sorte, et comment on peut s’imaginer leurrer qui que ce soit de la sorte. Et que ça marche, en plus. L’étonnant, ce n’est pas que si peu de gens aillent voter. Non, l’étonnant, c’est que tant de gens continuent d’aller voter. Aimerait-on être humilié ? C’est possible. L’étonnant, c’est que la jeunesse continue d’avoir une opinion là-dessus, même pour rejeter l’ensemble, qu’elle soit finalement incapable d’inventer quoi que ce soit de nouveau. Qu’elle se réfugie dans ce qu’il y a de plus triste, de plus sinistre dans l’existence. Les petites luttes pour les grandes causes, la religion, la consommation, la défonce, le cul, comme papamaman, quoi. Toujours la même chose. Toujours la même et rébarbative histoire barbare barbante. Écrivant ces lignes, je pense à celles que j’ai écrites il y a presque cinq ans jour pour jour. M. nous avait prêtés sa maison en Bretagne. Daphné, en réponse aux oiseaux de mer qui criaient, leur adressait des baisers sonores. La vie était belle. La vie était impossible. Et j’avais été frappé par ce même sentiment, la même impuissance à inventer quoi que ce soit de neuf, de différent. Cinq ans ont passé, et tout est identique. Un peu plus dégradé, peut-être, et encore, est-ce si certain ? Non seulement notre génération (je déteste cette expression, mais je l’emploie pour les besoins de l’argument), non seulement notre génération a échoué à inventer quelque chose de nouveau (c’est pour cette raison qu’EM a été élu il y a cinq ans et pour cette raison aussi qu’il sera réélu la semaine prochaine), mais la génération suivante aussi, et la suivante après elle en fera de même, exactement de même, cela ne fait aucun doute. « Mais cela va bien finir par changer un jour », a-t-on envie de dire, oubliant ainsi qu’il aura fallu quelque 1000 ans aux Français pour faire cette révolution que nous, leurs lointains descendants bouffons, n’avons de cesse d’humilier. La fête est devenue une farce de mauvais goût dans laquelle on singe la guerre civile qu’on a trop peur de se faire. C’est mauvais. Oui, c’est mauvais, bien sûr que c’est mauvais, mais c’est la vie. Couru un marathon cette semaine. En cinq jours. 10 kilomètres aujourd’hui pour couronner l’ensemble. Certes, je ne serais pas arrivé à temps à Athènes, mais je serais resté en vie, moi. Autres temps, autres mœurs : ceci n’est pas une époque héroïque.
Ubiquité de l’exil intérieur. Plutôt que de tourner vers le dehors — c’est-à-dire vers moi-même — plutôt que de tourner vers le dehors la colère, la rage, la frustration, la déception, le dépit, la tristesse que cause chez moi le monde dans lequel je vis, je tâche d’utiliser cette énergie négative à autre chose, je tâche d’en faire une arme de destruction massive de mes préjugés, de mes lâchetés, de mes faiblesses, de mes névroses, de tout ce que je n’assume pas, de tout ce dont je ne suis pas capable, de tout ce dont j’ai peur. J’ai envie de rire de tout, à commencer par ma propre colère, ma propre rage, etc., et je ne sais pas si la raison en est que tout est sérieux ou que rien ne l’est. Qu’importe : est-ce que tout ne finit pas par se confondre avec son contraire ? Les moments qui devraient être les plus intenses, les plus joyeux, les moments qui devraient être de grandes fêtes sont d’un ennui mortel, d’une laideur totale, d’un grotesque consommé. Pourquoi ? Ce serait bien présomptueux de le dire (il faudrait être un intellectuel français pour l’oser), mais se révèle durant ces périodes où l’on s’attendait à ce que se produise autre chose que ce qu’il se produit en effet quelque chose comme l’incapacité à sortir de nous-mêmes. Nous ne sommes pas narcissiques (Narcisse, c’est l’origine du mythe sans lequel il ne veut rien dire, Narcisse était beau, d’une beauté inédite et sans égale), nous vivons dans le solipsisme de l’omphale : notre horizon est tapissé de nos seuls désirs face auxquels nous sommes impuissants — impuissants à reconnaître qu’ils sont des désirs et non la réalité, impuissants à faire autre chose que les subir. Il est dommage que nous ne soyons plus sensibles à la pensée mythologique, nous pourrions donner une image saisissante de cette démesure et de ses conséquences désastreuses. Non, nous ne sommes plus sensibles à la pensée mythologique (même nos romans singent les reportages), et pour cause : nous sommes victimes de notre pensée mythologique, victime de mythologies dont nous ignorons qu’elles sont des mythologies, des mythologies que nous n’avons pas inventées en tant que telles, que nous avons héritées ignorant qu’elles en étaient. En quelque sorte : nous nous racontons des histoires parce que nous ne savons pas en raconter. Mais pourquoi est-ce que je dis tout cela ? Je l’ignore. Oh non, ne te trompe pas, je ne vais pas dire encore une fois que je parle dans le vide, que personne ne m’aime, que c’est injuste, et tout et tout, non, tel n’est pas mon état d’esprit. Non, je me demande simplement pourquoi je perds mon temps à cette critique. Mes idées ne sont-elles pas déjà claires ? Le sont-elles jamais ? J’entends : il ne s’agit pas d’avoir les idées claires, comme si elles pouvaient l’être une bonne fois pour toutes, mais d’éclaircir, — le ciel, les idées, la vie. Petit bouquet de fleurs jaunes dans un verre. Cueillies sur le chemin. Que faire pour devenir à l’image de sa simplicité ?
Palinodie (sorte de). Je regrette d’avoir écrit ce que j’ai écrit hier. Non que je ne crusse pas en ce que je disais, dans une certaine mesure, à vrai dire, j’y crois encore, mais le sentiment d’une inutilité parfaite de mes propos demeure malgré mes propos eux-mêmes. D’où cette question qui revient de temps à autre : À quoi bon ? Je ne suis ni assez intelligent ni assez intéressant pour être invité sur les plateaux de télévision et être publié par les éditeurs importants. Mais non, ce n’est pas ça ; je feins de me plaindre alors que la nœud de la chose n’est pas ici. La vérité, c’est que j’ai l’esprit plein de veilles notions qui sont toutes finies, caduques, et dont il faut se débarrasser une bonne fois pour toutes (« prendre congé », disait JPC). Si elles demeurent, ou s’il me semble que je demeure attaché à elle, faut-il s’en étonner ? Nous avons tous besoin de points de repère fiables, de rochers auxquels nous arrimer, de fondations sur lesquelles bâtir. Enfin, c’est ce que nous croyons. La vérité (encore une fois ?), la vérité (encore une fois !), la vérité, c’est que, non seulement nous n’en avons pas besoin, mais surtout ces points de stabilité nous empêchent d’envisager l’avenir. Lequel nous demeure caché non du fait de sa nature, mais de la nôtre. N’est-ce pas ce que tout le monde fait : inventer des catégories où ranger les choses, les gens, les désirs, les névroses ? Cela ne sert pas à rien, non, cela sert à faire du mal, toujours plus de mal. Je crois en ce que j’ai dit hier, mais je n’aurais pas dû le dire parce que les mots ne sont pas compris, ne sont pas compréhensibles. Telle que je l’entends, la démocratie, ce n’est pas un système politique parmi d’autres, la vie démocratique, ce n’est pas aller mettre un bulletin dans une urne une fois de temps parce qu’on a peur, parce qu’on n’aime pas untel, parce qu’on en a marre, parce qu’on paye trop d’impôts, ou je ne sais trop quelle raison qui pousse les gens à accomplir cet acte suicidaire qui consiste à confier sa puissance à quelqu’un qui exerce le pouvoir à sa place, non : la démocratie, c’est le prolongement collectif de la vie individuelle, le développement commun de la vie solitaire, rien à voir, donc, avec ce qu’on pense que c’est dans les États dits libéraux dits démocratiques (et ce n’est pas parce que c’est pire ailleurs qu’il ne faut rien faire ici, comme on l’entend bien trop souvent). Mais passons, ce n’est pas grave de se tromper, ce n’est pas grave de commettre des erreurs, il faut simplement les reconnaître, je n’aurais pas dû dire ce que j’ai dit. À cette nuance près, toutefois, que cela m’aura permis de comprendre qu’il fallait que je débarrasse mon esprit de toutes ces vieilles idées qui le peuplent encore (je n’en dresserai pas la liste ici ; elle serait trop longue et non exhaustive, c’est dire), que je fasse le ménage : ces idées ne sont pas les miennes, il faut que j’ouvre et que je m’ouvre à de nouvelles perspectives.
Je commence par une clarification : dimanche 24 avril 2022, j’irai voter blanc. Comme dimanche 12, j’ai voté blanc. D’habitude, je m’abstiens, mais cette fois, pour montrer le bon exemple à ma fille, comme on dit, je vote. Je vote, mais blanc. Écartons tout de suite les objections fallacieuses et l’argument selon lequel l’offre serait suffisamment vaste pour pouvoir choisir un candidat. C’est un argument paresseux : la démocratie représentative ne représente pas, elle fonctionne comme un entonnoir réductionniste : beaucoup d’idées à l’entrée, presque rien à la sortie. Ainsi, l’idée selon laquelle il y a deux France n’est-elle qu’une manière caricaturale d’exprimer le fait que l’ensemble démocratique est trop hétérogène pour qu’il en émane quoi que ce soit de cohérent. Une démocratie efficace ne peut opérer que sur des ensembles restreints (à l’échelle d’une grande ville, par exemple). Cette clarification faite (je ne donne ma voix à personne), je voudrais dire que la France vit sur un mythe politique tenace qui est un obstacle à la démocratie (à l’invention d’un fonctionnement démocratique nouveau) : l’extrême-droite. Hier, j’ai oublié son nom, mais peu importe, le directeur de la revue Regards expliquait que ce qui unifiait « la gauche », c’était l’antiracisme, ce qui revenait à admettre qu’être « de gauche », c’est faire en sorte de mettre en œuvre les conditions idéales afin d’avoir bonne conscience. Or, cette bonne conscience est une fausse conscience. La réalité est que l’extrême-droite n’a jamais gouverné en France et que, à cause du fonctionnement majoritaire des institutions démocratiques (absence de proportionnelle), elle a moins de représentants dans les assemblées que des partis qui font moins de voix qu’elle aux élections. On en arrive ainsi à cette situation absurde où un parti qui parvient au second tour de l’élection présidentielle a trois fois moins de députés qu’un parti qui fait moins de 2% des voix. Peu importe dans quel camp on se trouve soi-même (pour qui on vote), on ne peut que reconnaître que cette situation est irrationnelle et non-démocratique. À force de vivre sur le mythe du front républicain, du barrage au fascisme, version post-moderne du ¡No pasaran!, la démocratie française se vide de tout son sens. Pour prévenir un péril largement fantasmé, les électeurs choisissent un parti dont les idées sont opposées aux leurs avant de déplorer que ces idées soient mises en œuvre et, donc, une politique contraire à leurs intérêts de classe, sociaux, économiques, idéologiques, etc. La dernière élection où le front républicain a fonctionné a donné naissance aux fameux « gilets jaunes », sorte de réponse d’en bas à la fiction d’un président Jupiter qui avait été élu pour des idées qui n’étaient pas les siennes. En fait, à force de se décider en fonction d’idées qui ne sont pas les siennes, ou pas tout à fait, à force de se réfugier derrière des principes qui sont en réalité des mythologies mal fichues, on aboutit à une situation où les gens votent eux-mêmes contre leurs propres idées. Ainsi, qui a voté Mélenchon au premier tour des élections présidentielles de 2022 devrait, pour lutter contre le péril fasciste (« Pas une voix pour Marine Le Pen », dit-il), aller voter pour Macron sans partager la moindre de ses idées. Le fonctionnement majoritaire produit cette absurdité démocratique et, en réalité, conduit au dysfonctionnement de la démocratie qui n’est plus qu’une grande machine à confier des pouvoirs démesurés à un individu seul pour empêcher un mal qui n’a jamais eu lieu, et ne peut probablement pas avoir lieu, en raison même du fonctionnement majoritaire de la démocratie (le paradoxe étant en effet que la démocratie majoritaire produit l’effet pervers qu’elle empêche : l’extrême-droite que son fonctionnement empêche d’accéder au pouvoir). D’autant que ce front, et c’est là le pire dans cette situation, ce front ne fait jamais l’objet d’aucun accord. On pourrait imaginer que les responsables politiques qui ont appelé à voter Macron pour faire barrage au fascisme, passent un accord de gouvernement précis, détaillé, avec le futur président afin qu’il n’y ait pas de confusion entre les supposés principes et la réalité effective de l’exercice du pouvoir, ouvrant ainsi la voie à une sorte de gouvernement de coalition ouvert, qui prendrait en compte les différentes tendances dudit barrage. Mais non, c’est un appel inconditionnel. Or, cette inconditionnalité, très magnanime quand elle se déclare devant les caméras de télévision, est dévastatrice quand le pouvoir s’exerce ensuite sans partage. La démocratie majoritaire valide le résultat et non pas les raisons qui ont conduit à ce résultat. Or, ce qu’il y a précisément d’intéressant, de pertinent, de signifiant, dans la démocratie, ce sont les raisons : le résultat est une conséquence des raisons. Si on efface les raisons a priori, le résultat change nécessairement. La posture jupiterienne, outre la bizarrerie mentale et culturelle qu’elle exprime (on s’imagine Louis XIV dansant avec Lulli et Molière et on découvre un jeune cadre dynamique qui se rabat la mèche sur le front pour cacher sa calvitie naissante faisant des vidéos sur YouTube), fait fi des raisons pour s’appuyer uniquement sur le résultat et fabriquer une légitimité qui n’existe pas. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une démocratie qui garde la trace de son avènement, qui fasse sa propre histoire naturelle, et ne se coupe pas des conditions dans lesquelles elle se produit effectivement. La démocratie est un processus, pas un état. (En quelque sorte, la démocratie, ce n’est pas l’État, c’est tout le contraire.) Ce que la gauche appelle elle-même « la gauche » a une immense responsabilité dans ce dysfonctionnement démocratique. En se réduisant elle-même à un antiracisme de confort moral, elle interdit toute mise en question, toute interrogation profonde des mécanismes de l’accession au pouvoir et de son exercice. Au nom de la lutte contre le racisme, la gauche en vient à voter contre elle-même, pour le mal, pour la droite. N’est-ce pas profondément nihiliste ? Comme si, au fond, à gauche, on savait bien que ce qui fait l’union, à défaut de l’unité, était certes beau (beau comme le sont les belles âmes), mais sans portée, sans efficace : on s’invente un ennemi terrible pour que ses triomphes soient grands — et les sacrifices sont les plus sublimes des triomphes —, mais en réalité tout ceci est purement verbeux : c’est du bavardage dont les conséquences sont désastreuses. Vingt années de cette politique du barrage ont conduit à une fragmentation de la gauche où chaque mouvance ne s’allie aux autres qu’en se bouchant le nez. Au-delà, elles signent l’acte de décès de la démocratie majoritaire laquelle continue de fabriquer des majorités sur du vent (bavardage), sur du vide (absence réelle de majorité), sur un artefact de plus en plus contre-intuitif, de plus en plus contre-productif. Car, en effet, il est indiscutable que ce qui progresse le plus durablement, le plus profondément, ce n’est pas la démocratie, c’est la lassitude, le désespoir, le nihilisme, la haine que l’abstention exprime dans tout son mutisme. Du moment qu’il y a une majorité, cette majorité fût-elle fictive, fabriquée de toutes pièces avec du rien, du moment qu’il y a une majorité, tout va bien. Nous verrons jusqu’à quand. Une chose me semble sûre, d’ores et déjà : la démocratie majoritaire (« le gagnant remporte tout ») est l’ennemie de la démocratie.
Cette nuit, je me suis battu avec un chat qui m’empêchait de dormir. Après l’avoir cherché, sans même savoir que c’était un chat, après avoir cherché ce qui donc m’empêchait de dormir, je finis par en découvrir la cause, caché là, derrière un rideau qui cachait la fenêtre de la cuisine. J’aurais dû me douter que quelque chose n’allait pas : la cuisine où se trouvait le chat ne ressemblait pas à la cuisine où se trouve la cuisine, même si elle se trouvait au même endroit, ce qui explique sans doute la confusion, mais non, au lieu de me douter, je me battais avec le chat qui me griffait et me mordait les mains (je les regardais, cherchant une plaie qui justifierait que j’aille voir un médecin pour qu’il me fasse une piqûre contre la rage, est-ce que les chats ont la rage ? je ne sais pas, alors une piqûre contre je ne sais trop quelle maladie mortelle transmettent les chats), et même s’il me semblait que je finissais pas avoir le dessus sur lui, ce fut en fait lui qui l’eut sur moi puisque je me réveillai. Et ne parvenais plus à me rendormir. Saloperie de chat. Je n’ai pas de chat. J’en ai eu un quand j’étais petit, enfin, ce n’était pas mon chat, c’était le chat de la famille, une chatte, Pulchérie, elle s’appelait. Le chat de la nuit était en quelque sorte son inverse : Pulchérie était une chatte noire et blanche, lui était un chat blanc et noir. Je me suis translaté dans le salon avec ma couette, mon téléphone et mes coussins, mais sans mes lunettes, dans l’espoir de trouver un sommeil qui ne devait plus exister pour moi et consultai à la place les informations sur mon téléphone. Double peine, en somme sans somme. Un peu plus tard dans la journée, je suis allé courir dans l’idée de me débarrasser de la fatigue. Et à présent, éveillé, je ne rêve qu’une chose : dormir. Entretemps, j’ai pensé à substituer à l’État-Nation, dont la décadence donne chaque jour un spectacle un peu plus consternant (on se demande pourquoi qui déteste tant l’État désire tant le diriger, mais on n’est plus à un paradoxe près), une sorte de fédération européenne des cités-États, ou villes-mondes, si l’on préfère, idée à laquelle je songe régulièrement. À mon sens, en effet, un des problèmes que rencontrent les États-Nations, c’est celui de la taille critique de leur effectif : passer un certain effectif de population, les disparités au sein de la population sont trop grandes pour assurer l’homogénéité nécessaire au gouvernement. Trop d’homogénéité condamne la société à l’immobilisme, et donc à la mort, mais trop peu d’homogénéité rend la société ingouvernable, ce qui conduit à sa destruction. Si les ensembles de la taille d’une mégapole (quelques millions d’habitants) ont une taille gouvernable, ils ne sont toutefois pas assez grands pour être absolument autonomes dans un monde ouvert, et leur intégration dans un ensemble fédéral doit permettre de surmonter cette difficulté. Il y aurait ainsi deux niveaux de prise de décision : un niveau local (à l’échelle de la ville) pour tout ce qui concerne la vie commune des populations et un niveau fédéral (à l’échelle d’une fédération de villes, disons : l’Europe) pour tout ce qui concerne l’organisation de la production, les échanges de marchandises, de services, etc. L’idée serait de parvenir à une sorte de synthèse entre la mondialisation (une forme de capitalisme cool — j’assume cette formule un peu provocante — : des échanges économiques sans compétition sauvage — le capitalisme sans le capitalisme) et l’idéal autogestionnaire de la Commune dans une forme de méta-utopie à la fois englobante et ouverte.
Ai voté aujourd’hui. Cela faisait vingt ans exactement que je ne l’avais plus fait. À cette époque, Le Pen affrontait Chirac et moi, obéissant à mon père, j’étais allé faire mon devoir. De fait, tout ce que j’avais fait, c’est l’imbécile. Voter Chirac pour faire barrage, quelle indignité. Mais passons, c’est du passé. Aujourd’hui donc, j’ai voté, moins pour m’exprimer que pour dire quelque chose à Daphné. Sur les douze énergumènes qui se présentaient, en effet, je n’ai rien à dire. Ils ne me parlent pas, ne m’intéressent pas, pour moi, ils n’existent pas. Il se trouve toujours un spécialiste pour t’expliquer que, si tu ne trouves pas ton bonheur dans l’offre politique, c’est que tu fais le difficile, eh bien oui, justement, je fais le difficile, cette vision de la politique, c’est une vision de consommateur (capitalisme), pas d’individu qui pense, agit. Daphné veut devenir présidente de la République. C’est pour cela que je suis allé voter, pour elle, pour lui dire : tout est possible, ne te laisse pas voler le monde, tu peux faire tout ce que tu veux, il s’en trouvera toujours un, tu sais, un pour briser tes rêves, et prétendre que c’est pour ton bien (mauvaise conscience), ses rêves l’ont été il y a bien longtemps, il ne fait que reproduire le mal dont il a été victime, il est malheureux, mais l’ignore, ne l’écoute pas, tu vaux mieux que lui, tu vaux mieux que ça, mon amour. Il y avait beaucoup de vieux dans la file pour aller voter. Même si j’encourage ma fille à devenir présidente de la République, je pense que la République, c’est fini. Il lui reste quoi, quinze ans, vingt ans ? Qu’avons-nous en commun avec nos ancêtres révolutionnaires ? Rien. C’est pour cette raison que nous haïssons le roman national, parce que nous nous haïssons nous-mêmes. Nous haïssons ce que nous sommes parce que nous avons oublié ce que nous fûmes. Et que nous serions bien incapables d’être. Dans un coin de l’appartement, Gustave Leonhardt joue les Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach. Et sauve le monde. Avec la technique (enregistrement), nous avons peut-être perdu l’aura, mais nous avons gagné la possibilité de l’éternité. Tout ne mérite pas d’y passer, non, c’est bien le problème. Et la solution (le goût).
Au réveil phrases qui avaient du sens au réveil. Et qui maintenant n’en ont plus. Il y avait une sorte de jeu entre larmes et lames. Mais je ne me souviens plus pourquoi. Je me suis dit qu’il fallait que je les note, ces phrases, mais j’ai préféré paresser quelques minutes de plus au lit au lieu de faire un effort qui se serait peut-être avéré inutile. Ne s’avère-t-il pas inutile, à présent que ces phrases qui avaient du sens au réveil n’ont plus le sens qu’elles avaient au réveil, n’ont plus de sens du tout ? Mais les noter, n’eût-ce pas été en préserver le sens ? Le sens doit-il être préservé ? Et ainsi de suite, des questions, on peut toujours en fabriquer de nouvelles, surtout quand on ne cherche pas de réponses. Hier, c’est vrai, j’étais un peu agacé. Et c’est vrai qu’il doit bien y avoir un fond de jalousie dans certains de mes agacements, qui ne sont plus dès lors aussi sincères que je prétends qu’ils le sont, mais est-ce bien utile de le préciser ? Tout cela se sait, non ? Je veux dire : tout cela va de soi, non ? Bien entendu. Dans certains médias qui, presque exclusivement, ne parlent que d’un seul et même sujet depuis plus d’un mois, on s’étonne que certains sujets ne soient évoqués (c’est le fameux « grand absent »), comme s’ils n’avaient aucune responsabilité dans cette absence-là. C’est toute une conception du langage (et de la vie en général) qui se trouve impliquée ici, un langage qui nous est étranger alors qu’il n’est jamais que ce que nous en faisons quand nous parlons, que ce que nous faisons quand nous parlons. Et c’est toute notre vie que nous maintenons ainsi à distance de nous-mêmes dans une forme de confusion : nous nous imaginons être les mieux à même de nous comprendre et pourtant nous ne pouvons pas nous empêcher de désirer une fantasmatique communion. Parfois, comme aujourd’hui, écrivant, j’ai l’impression de me fatiguer pour rien. Quand j’ai vidé cette bibliothèque pour la déplacer et installer à la place le piano de Daphné, il me semble qu’il y avait plus de sens qu’à écrire ces pages. Comparer ces deux phénomènes peut sembler n’avoir aucun sens, mais je crois que si, je crois qu’il y a un sens profond, mais je ne suis pas certain duquel.
C’est la loi de la jungle dans le milieu. Scuro, l’écrivain clandestin, ne publie que dans les grands groupes éditoriaux. Je ne sais pas si c’est une contradiction volontaire, manière d’afficher sa supériorité morale (« Vous savez, un éditeur, c’est avant tout un ami »), ou s’il est tellement puissant que les petits éditeurs ne sont pas assez solides pour le défendre, mais c’est un problème qui méritait d’être soulevé, je crois : il ne faut pas craindre de mettre les pieds dans la platitude du plat. Ce que j’aime plus encore que Scuro lui-même chez Scuro, c’est la petite cohorte d’admirateurices qui s’empressent de relayer la parole du sage, lequel n’a pas pourtant aucune difficulté à descendre de son Olympe modeste pour répandre à la tribune mondiale toute la bonté de sa parole antimachiste, antisexiste, antiraciste, antifasciste, antitoutiste. Qui n’est pas avec lui est contre lui : l’avant-garde ne transige pas, quand même elle aurait un train de retard. Sur les réseaux sociaux, les extraits se multiplient où le grand écrivain secret, malmenant grammaire et syntaxe dans des gestes d’une provocation convenue, s’empare du grand comme du petit pour transgresser des limites qui ne tiennent plus debout depuis longtemps. Chacun de ses ouvrages est un cours magistral dispensé du haut de la chaire d’analphabétisation du collège de créolisation. Il ne faut pas avoir peur de raconter n’importe quoi ; la gloire est à ce prix-là. Ainsi l’exige l’égalité : à l’image des rois, les bouffons aussi ont leur cour. Je suis allé courir ce matin. Il faisait beau. Il n’y avait pas trop de vent. C’était agréable d’être là dehors. Je souffre d’un sentiment d’enfermement en ce moment. Bizarre, à l’exception de ces derniers jours où, pour des motifs sanitaires discutables, je ne devais pas trop sortir, j’ai l’impression d’être coupé du dehors. Est-ce un effet lointain du confinement ? Possible. J’ai été frappé par cette question, hier au soir, en regardant d’un œil distrait un morceau d’un épisode d’une série à la mode (« En thérapie »), que posait le psy à sa patiente (« Mlle Connasse a un cancer du sein, la pauvre ») : Vous étiez seule pendant le confinement ? (ou quelque chose comme ça) — comme si c’était devenu l’alpha et l’omega de nos existences, une sorte d’expérience fondatrice, alors que, de fait, il ne s’est rien passé, rien n’a eu lieu, c’était un moment bizarre, mais qui ne devrait pas faire date, mais fait date quand même parce que rien ne fait date dans notre civilisation fatiguée : l’histoire, c’est ce qui arrive aux autres. Et pour moi aussi, l’histoire, c’est ce qui arrive aux autres. Nous détestons ce que nous appelons « le roman national » parce que nous ne faisons plus l’histoire et n’avons plus avec notre histoire qu’un rapport lointain, distant, faible, désinvesti. Les petites provocations des scribouillards (les stars comme Michel ou les clandestins comme Scuro) font du bruit parce qu’elles résonnent dans le silence abrutissant de l’ennui, elles sont comme des tirs de mortiers d’artifice dans les cités, une farce détournée de sa fonction première pour effrayer la bourgeoisie mollassonne qui berce le pays. La guerre éclate, c’est vrai, mais pas chez nous : à côté. L’histoire, c’est ce qui arrive aux autres, tu sais.
Beaucoup de tout beaucoup de rien toutes les différences égalent zéro (= 0) trop de tout trop de rien fatigué de la fatigue je crois j’ai la passion des étoiles mortes des idoles humiliées et des héros défunts tout le monde hurle mais pour dire quoi ? pas assez de silence dans les esprits pas assez de vide qui les hante trop de statues en pièces et nulle part le désir du désert la soustraction quelque chose moins quelque chose moins quelque chose et recommence encore une fois le vent tire le ciel vers la couleur du lait maternel mais en fait tout est gris « tout est bouffonnerie » à l’enfant qui désire je tâche de faire sentir la frontière entre le fantasme et la réalité elle est belle si belle elle qui veut mais cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas la frontière on peut la sentir là et puis aussi là dis-je en ne touchant rien des doigts en ne montrant même pas en fait il suffit d’avoir les yeux ouverts et de regarder les choses en face même quand elles sont obliques je note l’espace entre les choses et cela je l’appelle d’un nom étrange pour qui y pense le plus lointain est identique à cela qui se trouve à portée de ma main avec patience je m’attarde sur la chose blanche et indiscernable le κόσμος de ma cosmologie miniature je ferme un œil et pas l’autre (le gauche et pas le droit) rapproche mon index et de mon pouce et contemple toute l’étendue de quoi se trouve entre ici et là tout est pareil me dis-je moins pour y croire que pour trouver le courage de respirer encore éloquence des phrases belles (belles comme l’enfant) belles car désespérées.
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