6.4.22

Où passent les idées que je n’ai pas sinon dans les larmes qui coulent de mes yeux ? Depuis ce matin, c’est un symptôme de plus du virus qui, s’il n’a rien de métaphorique ni d’alarmant, n’est pas à pleurer de rire non plus. Je ne suis pas drôle. Non, mais je ne suis bon à rien d’autre. Tout ceci est assez lamentable, il faut le dire. Sur la plage où j’avais accompagné Daphné pour qu’elle s’amuse un peu, entre deux écoulements éphésiens, apparurent sept chiens. Si j’avais vécu dans une autre civilisation, ou si j’avais été moi-même plus éloigné des lumières que je ne le suis encore aujourd’hui, j’aurai pu croire à un signe avant-coureur de l’apocalypse. Mais la vérité, c’est que cette apparition est la preuve irréfutable que cette dernière a déjà eu lieu. Ce qui m’a frappé, c’est que ces sept chiens n’avaient que trois maîtres (deux maîtres et une maîtresse, pour être précis). Il y avait quelque chose d’inquiétant chez eux, comme l’indice, non d’un retour à la barbarie, mais que la nouvelle civilisation dans laquelle nous vivions désormais incorporait la barbarie. Un peu après, ce fut une jeune femme qui, voyant que Daphné avait peur de son chien, se contenta de lever les yeux qu’elle avait rivés sur son téléphone un bref instant pour adresser un sourire neutre et indifférent (un sourire bête, quoi) à un univers auquel elle semblait manifestement étrangère. On a traduit par « inquiétante étrangeté », l’infamiliarité (Unheimlichkeit) que ressentit Sigmund Freud en prenant conscience que, ce visage qu’il n’avait pas reconnu dans le reflet de la vitre du train où il se trouvait, c’était le sien. Aujourd’hui, cette infamiliarité me semble prendre un sens tout différent : que nous reconnaissions encore notre visage dans le visage de ces êtres avec lesquels nous partageons de moins en moins de propriétés morales. L’idée d’universalité, c’est moins dans les conséquences historiques de la décolonisation qu’elle s’abîme que dans ces fractures éthiques qui apparaissent au sein d’une même espèce, au sein d’une même culture, au sein d’une même ethnie. De fait, les ethnies ne sont rien que des cris de ralliement guerrier pour des tribus primitives ; quand l’obsession qu’elles excitent subsiste dans des sociétés dites développées, c’est que la civilisation a incorporé la barbarie et qu’elle continue de vivre à la manière de ces non-morts qui peuplaient jadis les récits horrifiques de la bourgeoisie britannique. La vérité ? Tout le monde est positif, mais moi, je n’ai pas fait de test.

5.4.22

Cette nuit, dans mon rêve, je transpirais tant que je devais écoper les flux de sueur qui inondaient mes cheveux et mon front à mains nues. Sauf que ce n’était pas un rêve, me suis-je aperçu en me réveillant inondé de transpiration. Je me suis levé, j’ai ôté mes vêtements trempés, j’en ai enfilé d’autres tout en essayant de faire le moins de bruit possible pour ne réveiller personne dans l’appartement, et puis je me suis rendu compte que je ne pourrai pas me recoucher dans ces draps détrempés. Alors, tout en essayant de faire le moins de bruit possible pour ne pas réveiller tout le monde dans l’appartement, j’ai pris ma boîte de mouchoirs en papier, ma couette, les deux oreillers que la sueur avait épargnés, mon téléphone, et je me suis déplacé dans le salon. Du Daybed de Pierre Paulin, j’ai fait mon lit de nuit, disposant la couette en sandwich de sorte que mon corps ne soit pas en contact avec le coussin d’assise transformé en matelas, des fois que les sueurs nocturnes me reprennent (symptôme d’omicron, vérification faite), et j’ai tâché de me rendormir, ce que je suis parvenu à faire, non sans mal, il est vrai. Un peu plus tard, j’ai consulté la une du Monde de la veille pour constater, qu’à moins de six jours de l’élection présidentielle — le Monde est, en effet, un journal du soir, même s’il ne l’est plus vraiment, de fait —, la rédaction avait jugé bon de consacrer autant d’espace à ce phénomène républicain, au fondement même de notre société, qu’à l’élection du quasictateur Orban en Hongrie, ce qui en dit long sur ce que pense la rédaction du Monde de l’élection présidentielle, titrant l’annonce de la chose d’un engageant « la dernière ligne droite », comme on aurait fait d’une course de vélo, et deux fois moins d’espace environ, qu’à la publicité pour un canapé 3 places, répondant au nom poétique de l’Albatros, 2290 euros, il y a des priorités dans la vie, eh oui. Est-ce parce que ses ailes de géant l’empêchent de marcher que ses concepteurs ont ainsi baptisé ledit meuble ? Le mystère reste entier. Ce n’est qu’un peu plus tard que je me suis aperçu que tout ceci était une histoire de canapé. Est-ce à ce moment-là que, bravant la quarantaine, j’ai décidé de sortir prendre l’air avec Daphné ? Probablement. Il faisait doux, le ciel baignait la terre d’un bleu azur, déjà les premières feuilles, les premiers fruits se formaient sur le figuier où Daphné aime à jouer dans le jardin. N’est-il pas absurde d’assigner à résidence une enfant en pleine forme (« Je m’ennuie », vient-elle de me dire, à l’instant — évidemment : elle devrait être à l’école avec ses camarades et non enfermée chez elle avec son vieux père grabataire), n’est-il pas absurde d’assigner à résidence une enfant en pleine forme au seul motif d’un test positif à un virus contre la propagation duquel plus rien n’est fait ? « Mais la vie est absurde », m’a répondu une petite voix sur un ton ironique. « Ta gueule ! », lui ai-je répliqué. Ce qui a eu le mérite de la faire taire. Miracle ? Qui sait ? De fait, mes souffrances n’excèdent guère celles que cause une banale rhinopharyngite, à laquelle je suis particulièrement sensible, il est vrai, mais dont on ne décède pas, en tout cas, pas dans la France du XXIe siècle, pas pour l’instant, du moins, n’insultons pas l’avenir. Non, n’insultons pas l’avenir. L’avenir s’en charge très bien lui-même. D’ailleurs, nous en faisons notre présent.

4.4.22

Je m’endors. Et n’en ai conscience qu’au réveil, quand je ne dors plus. Dans l’intervalle, je suis léger, discret, absent, je ne perturbe, ne trouble rien, ne fais pas de bruit. De l’existence, je n’ai que l’apparence minimale, végétale. Je suis là. De l’extérieur, on me pourrait voir, mais moi, de quoi ai-je conscience ? Je n’ai pas besoin d’être quelqu’un, pas besoin d’être quelque chose, pas besoin d’être. Comment fait-il le monde, lui, pour ne pas changer ? Ce que j’en vois en projette toujours la même image, est toujours la même représentation d’une réalité qui existe à force de prétendre qu’elle est. Mais n’est qu’un fantasme monté en épingle. Quand on sort de quelque chose comme on se réveille d’un mauvais rêve, n’est-ce pas qu’il est déjà trop tard ? Pendant que je dormais, j’étais en train d’écrire, d’écrire ce que je suis en train d’écrire à présent, c’était mon rêve : je dormais et je rêvais que j’étais éveillé et que j’étais en train d’écrire que je dormais et que je rêvais et que j’étais en train d’écrire que je dormais et etcetera à l’infini. Tout est faux. Tout le monde ment. Avec ma voix faible et inaudible, je me sens comme les chevaliers errants en quête d’aventure des histoires des chevaliers de la Table ronde qu’aime Daphné : ce que l’on retient d’eux, ce sont leurs exploits alors qu’ils inventaient un art de vivre et, quand ils ne seront plus, on les tournera en ridicule pour gagner un peu d’argent. Est-ce à dire que notre vie est en vain ? Non, je ne le crois pas. Je crois que c’est exactement le contraire. On retiendra autre chose de l’époque (quel imbécile je suis : l’époque elle-même retient déjà autre chose de l’époque), mais moi, qui fais ce que je fais, avec patience, détermination et discipline, moi qui, malgré mes doigts engourdis par le virus, écris sans m’interrompre, je ne m’enferme pas dans une posture, dans une catégorie, dans une case, je ne vis pas une vie de prêt-à-porter, j’imagine ma propre forme de vie, j’invente mon art de vivre, je vis ma vie.

3.4.22

Le bruit d’un moteur à explosion déchire le voile de silence dans lequel je voudrais m’envelopper. J’ai des courbatures jusque dans les doigts. Mais ce n’est pas à cause d’elles que j’ai du mal à écrire. Il y a tant de raisons de me taire. D’ailleurs, l’immense majorité ne veut-elle pas te faire taire ? Pour parler à ta place. Interminable monologue. Comme cette idée étrange d’élire un chef. Pour quoi faire ? Qu’il parle tout seul ? Qu’il parle tout seul. Mais n’est-ce pas paradoxal de désirer le silence et de déplorer qu’on cherche à t’y réduire ? À cette nuance près que, dans un cas, le silence n’est pas le contraire du bruit, dans l’autre, c’est la négation de la parole, comme si les portes de la cité se refermaient devant toi et te laisser seul, isolé. Du fond de mon lit, je contemple cette partie du paysage qui s’offre à moi. Douce lumière, mais le ciel s’est terni. De temps à autre, je jette un œil sur ce vieil homme dont c’est un peu le baroud d’honneur. Lui ou un autre, non, c’est vrai, cela ne fait pas de différence. Mais je me dis : pourquoi toujours ce besoin de crier, pourquoi ce besoin de haïr ? Je n’ai pas de pitié en moi, mais je n’ai pas de haine non plus. Aujourd’hui, je n’ai que de la fatigue. Et le sentiment de ma lourdeur. Nous sommes si faibles, si fragiles, un rien nous renverse et nous ferait disparaître. Tout ce que je puis faire, c’est écrire. Et continuer, malgré tout, malgré le dévoiement de la parole, l’instrumentalisation de toutes les dimensions de l’existence, leur soumission à la loi monétaire, l’industrialisation de la conscience. Je suis tout petit, je ne pèse rien, ne représente personne d’autre que moi-même, du fond de mon lit, qu’ai-je à dire qui rédime, rachète, sauve ? Rien. Tout.

2.4.22

Mon rapport au langage (Langage, au rapport !), j’en ai pris conscience de façon nette il y a quelques jours, mon rapport au langage, me semble-t-il, est singulier : je déteste le bavardage. Enfant déjà, je n’aimais pas raconter mes journées à ma mère qui s’en enquérait. Et je me souviens que, au début de notre relation, lorsque Nelly me demandait ce que j’avais fait, je rechignais à lui répondre, non parce que je n’avais pas envie de lui parler, non parce que je n’avais pas envie de le lui raconter, mais parce que, me semblait-il, le langage n’est pas fait pour ça. Avec le temps, cette attitude par rapport au langage s’est adoucie, raison pour laquelle, j’ai pu écrire des histoires, ce que, auparavant, j’avais beaucoup de mal à faire. Ce n’était pas que je n’avais rien à dire, c’était que le dire, ce n’était pas ça pour moi. Quand je dis que mon rapport au langage est singulier, c’est que je constate que les autres n’ont pas le même : les autres parlent. Pour eux, je crois, le langage est transparent, c’est un medium, il n’est pas problématique, c’est quelque chose dont on se sert pour dire ce que l’on a à dire. Mais où est censé se trouver dès lors ce qu’on a à dire avant de le dire ? est une question qui ne se pose pas, on s’en aperçoit quand on s’intéresse aux réponses à la question : la croyance au moi comme une entité au contenu de laquelle je a un accès privilégié est effrayante (d’autant qu’on se demande pourquoi les gens vont chez le psy s’ils savent mieux que les autres ce qu’ils pensent — tout ceci est absurde). Qui ne se trouve pas devant le langage comme le bœuf devant la porte fraîchement repeinte de son étable ne devrait pas s’occuper d’écrire, mais devrait se contenter de parler, à tort et à travers, comme tout le monde le fait. J’ai failli m’étouffer tout à l’heure quand, sur france musique, j’ai entendu cette chanteuse de pop française expliquer que tout le monde ressentait la même chose, mais je me suis contenté de hurler que non, moi, je ne ressens certainement pas la même chose qu’elle. Ensuite, j’ai entendu l’une de ses compositions, affligeante ritournelle où l’accent bouffon de qui voudrait bien mais ne sait pas parler anglais se donne en ridicule spectacle, les insanités venant renforcer le sentiment d’étrangeté à la langue, sur le fond d’un track digne d’un mauvais rap des années 1990. J’étais dans ma cuisine où je préparais une délicieuse salade de hareng pour Nelly qui accompagnait Daphné à la pharmacie qu’elle s’y fasse tester (+). Ce journal en tant que tel n’est-il pas la preuve que mon rapport au langage a évolué ? Oui mais non : mon rapport est toujours le même (je déteste le bavardage), c’est mon approche de la question qui a évolué. En bien ?

1.4.22

Il neige à Paris, me dit Nelly, où elle se trouve. Ici, le vent souffle. Tempête. Daphné, fatiguée, veut quand même aller à l’école. Test négatif. Elle a froid. Je lui tiens la main durant tout le chemin pour nous y rendre. Un camarade lui ayant dit la veille qu’aujourd’hui une vague allait submerger la ville, elle imagine la vie dans l’eau à l’école, comment les élèves feraient pour écrire, pour aller à la cantine, comment je ferais moi pour aller la chercher à l’école. Elle m’interroge, évalue les moyens suggérés, en rejette certains, en approuve d’autres, parfois avec enthousiasme, en propose beaucoup. Que j’aime cette enfant. Suis-je un bon père ? Je me souviens de GB qui m’avait dit que les parents avaient tort de se poser ce genre de questions, tort de vouloir être de bons parents, que les enfants se construisaient aussi dans l’adversité. Expédition pour aller faire le plein au cours de laquelle j’assiste à des scènes étranges, comme de longues files d’attente qui n’avancent pas, les gens semblant immobiles à l’intérieur de leur véhicule, alignés les uns à la suite des autres, faisant la queue devant l’autel supermarché du mauvais génie du pétrole, sans bouger, sans rien faire d’autre que rester là. Sorte de Delphes mécanique, culte pétrochimique de rien. Sur la route, à cause du vent, donc, je dois éviter toute sorte d’obstacles (des conteneurs à poubelles, de grands sacs de toile, des cartons, des coussins de canapé, des gens qui courent pour traverser la rue en dehors des espaces prévus à cette fin), et ne puis me déprendre d’un sentiment que je crois avoir connu déjà, d’un pays en voie de paupérisation, d’une civilisation qui s’en retourne, lentement mais sûrement, lentement mais sûrement, à la barbarie. Si ce n’est vrai, si je me trompe, si je m’égare, alors de cette civilisation, je ne sais guère dire que : c’est laid, c’est de plus en plus laid. Or, qui soutiendra que la laideur n’est pas un signe de barbarie ? Donc, donc quoi ? Donc, rien. Gardons le silence un instant de plus. Gardons le silence tant que c’est encore possible.

31.3.22

Ce matin quand je me suis éveillé, une vieille dame venait de faire une chute dans les escaliers. Je voulais les descendre pour rejoindre Nelly et, au moment où la vieille dame me cédait le passage, en reculant, je vis son pied manquer une marche et elle, trébucher et basculer en arrière. C’était un gros plan subit, comme on en voit dans les rêves, ou dans la description de l’apparition de Mme de Guermantes en l’église de Combray. (A-t-on suffisamment insisté sur la qualité de rêve du récit de Proust ?) D’un plan large qui permet d’embrasser toute la scène du regard, la vision passe tout d’un coup à un détail, sans hiatus aucun, dans un même mouvement avec sa logique propre. Je tendis la main vers elle pour la rattraper et éviter qu’elle ne chute, mais je vis à l’expression effrayée de son visage que c’était moi qui, par mon geste de l’empêcher de tomber, causait en réalité sa chute. Daphné venait me dire bonjour. Un peu avant, nous nous trouvions à l’étage de ce grand magasin. Dans une salle blanc immaculé d’une grand magasin, j’examinais des articles disposés sur un présentoir de la même couleur. Un homme d’une rare élégance, mais ancienne, datée, dont le portrait me fait penser à la scène d’un film dont je ne parviens pas à me souvenir, dans des tons marron, un grand chapeau, de grandes moustaches dans un dégradé de la même couleur, et une cape d’une nuance proche de celle du chapeau, s’approcha de moi et, tendant négligemment le bras, me donna à toucher l’étoffe de son vêtement. Sans trouver le moins du monde cette démarche incongrue, je fis ce qu’il me suggérait de faire, je touchai et, hochant la tête avec une moue un peu vulgaire, les commissures de la lèvre inférieure se plissant vers le bas pour signifier que j’appréciais en connaisseur la qualité du tissu, j’ajoutai : È bella, sans que le moins du monde derechef le fait de parler italien, alors que rien n’indiquait dans le rêve ni dans la conscience onirique qui enveloppe le rêve d’une signification que les seules images détachées n’auraient pas, ne me parut étonnant, déplacé, hors de propos. Ensuite, je regardai l’homme en cape et en chapeau, dont le côté « gentleman farmer » dans ce grand magasin chic n’avait rien non plus de décalé, s’en aller tout en jetant alentour des regards bienveillants et magnifiquement hautains avec une supériorité naturelle qui en imposait aux autres sans que lui ne fît le moindre effort apparent pour les dominer. Était-il le maître des lieux ? Je n’en suis même pas certain. Mais alors de quoi était-il le maître ? De qui ? C’est à ce moment-là que j’aperçus Nelly qui, prenant les escaliers, descendait au rez-de-chaussée. La suite, à la fin, nous la connaissons désormais.

30.3.22

Pays imaginaire, sorte d’Asie figurative dont le souvenir ferait défaut, quand je lève la tête, je te vois derrière la couche de laideur sur toi imposée, seconde nature qu’on ne prend plus la peine de distinguer de la première. Fut-elle jamais, cette première nature ? On peut en douter. Son mat, sans échos, possibilité du silence, extrémité du vide. De mon point de vue d’humain fini, météorologie et cosmologie ne font qu’une. (Après tout, dans le cosmos, il y a des climats partout.) C’est cela aussi qui me fascine chez John Cage : son ouverture aux sons, son ouverture au monde, la façon dont il est parvenu à montrer que silence et bruit s’entr’expriment, et que c’est cela, cette entr’expression, la musique. D’où ces mots qu’il plaça, par modestie, peut-être, ou pour qu’ils rendent un son plus profond encore, ces mots qu’il plaça dans la bouche de Thoreau : « Music, he said, is continuous; only listening is intermittent » (« Preface to Lecture on the Weather, 1976-79 »). Lumière grise qui m’oblige à froncer les sourcils ou à plisser les yeux, si j’augmente la luminosité de l’écran, je suis aveuglé, si je la baisse, je n’y vois plus assez. Où se trouve le point d’équilibre ? Quelque part dans le monde, ou est-ce encore une métaphore prise au pied de la lettre, une sorte de « point d’Archimède » ? Ému aux larmes — note comme les larmes que cause le langage sont plus dignes que celles que provoquent les images, comme la littérature émeut avec pudeur tandis que les productions de l’industrie culturelle (elles peuvent d’ailleurs être textuelles, artistiques, mais elles ne peuvent pas être bonnes) émeuvent avec vulgarité (pense aux renforts de musique en mode mineur qu’on mobilise pour ce faire) —, ému aux larmes, dis-je, hier au soir quand, dans la Guerre et la paix, Pierre déclare son amour à la Natacha humiliée, déshonorée que Kouraguine a trompée : la grandeur qu’il avait cherchée chez Napoléon, dans la franc-maçonnerie, sans jamais la trouver, se réfugiant dans la débauche pour surmonter l’absurdité de l’existence ainsi conçue, il la trouve là, chez cette jeune fille fatiguée et vaincue, — il la découvre dans la vie. C’est parce que nous cherchons la grandeur ailleurs que dans la vie même que nous nous fracassons sans cesse contre le mur des confusions, que nous nous fracassons sans cesse contre le mur des illusions.

29.3.22

Ce que j’aurais à dire si je le disais je n’ai pas envie de le dire. D’abord, parce que ce moi qui dit « moi », moi, je ne suis pas sûr que ce soit moi. Si je disais ce que j’ai à dire, celui qui parlerait serait un autre que moi. Ne va pas croire qu’il ne parle pas, d’ailleurs. Bien au contraire. La plupart du temps, le seul qui parle, c’est lui. Moi je me bats pour avoir mon mot à dire. Il y a une forte tendance monopolistique dans son usage de la parole. Et moi, tout ce que je puis faire, c’est essayer de la lui couper, la parole, pour parvenir à dire quelque chose d’autre, quelque chose de personnel, quelque chose qui change (enfin) de sujet. (Tu as vu, non ? comme tous les sujets, si l’on y prête attention, sont toujours exactement les mêmes, ils semblent différents, mais c’est toujours un seul et même et unique sujet. Le pluralisme n’est qu’un monisme travesti.) C’est pour cette raison que, depuis plusieurs heures, maintenant, que j’écris, je ne fais presque qu’une seule chose : effacer ce que je viens d’écrire. Une fois, deux fois, trois fois, cent fois, autant de fois qu’il le faut. Tandis qu’hier, je déplorais la négativité, le manque de positivité, aujourd’hui, je découvre que, avant de faire quoi que ce soit, il faut détruire, oui, détruire, détruire, détruire. Ce que j’appelle « moi » est composé à 99%, c’est une évaluation à la louche, à 99% d’ingrédients qui ne sont pas moi, mais me sont imposés. À force de fréquenter le vaste monde social, on finit par croire que cette chose-là, bizarre, qui a des opinions, des désirs, qui s’émeut, s’indigne, se met en colère, se montre solidaire, que cette chose-là, c’est « moi », mais ce n’est pas vrai, c’est tout à fait l’autre. Dans un conte fantastique, le narrateur que je suis partirait dès lors à la recherche de l’autre, de celui qui fabrique les mois des autres à l’image du sien, lui qui est vraiment le moi dont je ne suis que le double grossier (je crois que j’ai déjà écrit une histoire comme ça, non ?), mais dans le roman prosaïque de nos vies, ce responsable n’existe tout simplement pas : ce n’est pas une personne, c’est autre chose, une force, un système, si l’on veut, oui, moi, je dirais plutôt : un mode de production du monde. Et ce mode de production du monde, ce mode qui, produisant le monde, me produit moi, ce mode me veut du mal, me faisant à l’image de l’image qu’il se fait du monde, il réduit chaque jour un peu plus l’espace dont je dispose pour vivre car, chaque image qu’il impose par ses canaux, chaque image qu’il injecte dans son réseau infini, chaque image réduit le périmètre de mon langage, c’est-à-dire : le périmètre de ma puissance, je dis des mots que je ne veux pas dire et je crois que c’est moi qui parle, je parle une langue que je crois être la mienne, mais elle n’est que l’image une infinité de fois répliquée de quelque chose que je ne suis pas, ne veux pas être, mais deviens quand même. Ô triste monde, je ne t’aime pas, tu sais.

28.3.22

Échec de la négation, du négatif, de la privation. Pourquoi ? Je pourrais dire : ce n’est pas dans ma nature. Mais qu’est-ce qui est dans ma nature et qu’est-ce que ma nature ? Je ne sais pas, mais je peux dire ce qui me semble ne pas en faire partie. Par exemple, je serais bien en peine de dire ce que doit être un bon texte, d’énumérer un certain nombre de critères, de dresser une liste de règles à suivre pour en composer un, mais je sais en reconnaître un mauvais quand je le lis (je viens à l’instant d’en faire la déplorable expérience, d’une nullité affligeante, et lisant ce que je lisais, je me demandais à propos de son auteur : Mais comment peut-il ne pas se rendre compte que c’est mauvais, affreusement mauvais ? Trouverait-il cela bon ? Mais non, cela ne se peut pas, non, cela ne se peut pas, et pourtant, si). Or, toute l’étendue du problème que je rencontre — ce que j’appellerais le problème avec moi-même — ne tient-elle pas essentiellement en ceci : je suis négatif, je ne suis pas positif ? Tu vois, même cette phrase, qui n’aurait pas dû l’être, même cette phrase finit par être négative ; — n’est-ce pas à désespérer ? Comment être positif ? Vaste question : il n’est pas impossible qu’en tant qu’Occidental décadent, je sois incapable de formuler une morale positive, de développer une notion positive du bonheur, pour employer une tournure de phrase nietzschéenne, il n’est pas impossible que je sois inapte à l’affirmation, en réalité, simplement disposé à l’interdit ou à sa négation : la jouissance immédiate. N’est-ce pas ainsi que se manifeste l’absence de vitalité, le désespoir, l’abattement, la fatigue ? On s’interdit tout et puis, on craque. L’existence n’a plus de dimension positive. On vit, mais si l’on se posait la question de savoir pourquoi, l’on serait bien en peine de donner une réponse claire, aussi, ne se la pose-t-on même pas, la question, ça vaut mieux, le voile pudique plutôt que la révélation crue que rien ne va plus depuis longtemps déjà.