27.3.22

« Je ne suis pas fait pour ce monde. » Je crois que ce fut ma première pensée consciente de la journée. Ensuite, je tenais Nelly dans mes bras et je m’apprêtais à le lui dire à haute voix quand Daphné entra dans notre chambre. Tant mieux, sans doute cette interruption fut-elle la bienvenue, le dire à haute voix n’aurait probablement pas arrangé les choses. J’étais dans mon lit, il était tard, d’autant plus tard que l’heure avait changé, mais pas moi, et je n’avais pas envie de me lever, j’avais envie de rester là, sous la couette, de rester dans cette disparition où l’on croit trouver refuge durant le sommeil. La nuit durant, l’heure avait changé, mais pas moi, ai-je dit, et le monde non plus, m’aperçus-je en allumant l’écran. Tout était exactement identique à la veille, aussi désespérant que la veille. À quoi pensais-je en particulier : à la violence, à la guerre, à la mort ? Pas vraiment, non : aux gens, qui sont toujours les mêmes avec leurs idées, avec leurs goûts. Comme si les choses arrivaient par hasard, comme s’il n’y avait pas de continuité entre l’ordre de nos désirs et l’ordre du monde. Mais que faire ? Brûler tous les livres ? Casser tous les écrans ? Trancher toutes les têtes ? Pourquoi pas ? Ou alors : rien ? J’ai trop bu et trop mangé, ce week-end, contrairement à ce que j’attendais de moi. J’ai commencé par vouloir m’en vouloir et puis je me suis fait cette réflexion autrement plus intéressante, me semble-t-il, qu’il y avait chez moi deux tendances contradictoires et que ces deux tendances contradictoires ne pourraient pas se maintenir ainsi dans leur contradiction pendant encore longtemps, qu’il allait me falloir choisir entre les deux, choisir ? non : trancher. Sinon, ça ne marchera pas. Mais quoi ça ? Mais rien. Mais tout. Rien ne marchera du tout. La fin annule les efforts de la semaine non par faiblesse, comme il m’est si souvent arrivé de le croire, à tort, mais à cause de ma nature contradictoire. J’ai envie de dormir, de perdre tous les efforts, de prendre congé de tout pour trouver l’ordre dans le monde et mes désirs, qui sont un et le même.

26.3.22

Je fais des phrases qui sont à la limite entre le sens et le non-sens. Comme : « L’univers est infiniment fini. » (Ce qui pourrait vouloir dire : l’univers est composé d’une infinité de choses finies.) Ne sont-ce pas celles-là, les phrases les plus intéressantes ? Et puis : la limite entre le sens et le non-sens, est-elle si nette que cela ? Pour avoir voulu la tracer clairement, tirer un trait net entre le sens et le non-sens, les logiciens du xxe siècle ont pensé rencontrer les limites du langage. Avant de s’apercevoir qu’ils s’étaient peut-être moins heurtés aux limites du langage lui-même qu’aux limites d’un certain usage que l’on peut en faire. Il faut laisser le langage en paix. Cette phrase, que veut-elle dire ? Veut-elle seulement dire quelque chose ? Plutôt qu’aux limites de quelque chose dont tu te sers, c’est à toi-même que tu te heurtes. Hier au soir, j’ai fini par enregistrer les hurlements de bête folle que poussait le voisin du dessous, comme il y avait longtemps qu’il ne l’avait plus fait. Je ne comprenais pas très bien ce qu’il racontait : les insultes — toujours les mêmes, où il est question de la mère, mais de la mère de qui ? de personne, de tout le monde, de Dieu ? —, les insultes, oui, mais il me semblait qu’il y avait un message que je ne parvenais pas à déchiffrer, message qu’il ne m’adressait pas à moi, mais au monde, ou le bout du moins qu’il parvenait à atteindre depuis son balcon, balcon sur lequel il sortait à intervalles réguliers pour hurler ses insanités. Ce n’est qu’en écoutant l’enregistrement que je venais de faire de ces cris de bête folle que j’ai fini par déchiffrer le message, message tout aussi affligeant que le ton sur lequel il le prononçait, l’accent marseillais des basses couches de la population n’arrangeant rien. J’ai écouté plusieurs fois de suite cette minute vingt de son, fasciné par ce que j’entendais. Comme il ne s’arrêtait pas d’aller et de venir pour crier sa haine, sa rage, son désespoir, son délire, quelquefois, le son de sa voix enregistrée et le son de sa voix en direct se croisaient dans une sorte de contrepoint dément. Et plus j’écoutais cet enregistrement, et plus j’étais fasciné par lui, et par ma création étrange, vivante, qui mettait en abyme la laideur humaine avec quelque chose d’autre qu’elle, quelque chose qui ne la transcende pas, non, mais qui, tout en la maintenant, la transforme, la métamorphose par l’usage. À un certain moment, je crois, j’ai cru que je me moquais de lui, mais en fait, non, ce n’était pas cela du tout. Oh, je ne le dis pas pour me donner bonne conscience ; je dis la vérité, c’est tout. Quand les deux voix, l’enregistrée et l’en direct, quand les deux voix se sont croisées, j’ai compris que je faisais autre chose, quelque chose avec la vie. C’est étrange, d’être là, tapi dans l’ombre de la nuit pour enregistrer le son que fait la bêtise, la haine, la mort. C’est étrange, peut-être, mais c’est la vie. Et cette idée, à présent : cette distance, la distance de l’enregistrement et de son usage, n’est-ce pas la bonne distance à mettre entre le monde social (« les autres ») et soi-même ? Vers le milieu des années 1990, Scanner, pseudonyme de Robin Rimbaud, artiste sonore londonien, créa une pièce intitulée « Mass Observation » à l’aide d’un scanner de la police qui lui permettait d’enregistrer les appels téléphoniques des gens. Tissant ce matériau brut, fait de conversations téléphoniques, de sons parasites, d’échos étranges, il composa une manière de cartographie sonore de la ville en train de se faire : belle, incompréhensible, sensuelle et absurde, à l’image de nos vies. Et cependant que j’écrivais ces phrases, tout juste sorti de son coma artificiel, le voisin du dessous se remit à hurler.

25.3.22

Photogénie du mal : d’un certain point de vue, tout est beauté, tandis que, d’un autre, tout est laideur. Les images ne signifient rien. Notre civilisation qui, aveuglément, croit en elles, ne s’interdit-elle pas de comprendre ? De comprendre quoi ? Mais de comprendre tout. À supposer, bien sûr, qu’elle veuille comprendre. Et rien n’est moins sûr. Dans le journal, un article consacré aux témoignages de gens déprimés par la guerre, qu’ils ne vivent pas, et qui, ne la vivant pas, en conçoivent par surcroît de la honte, de la culpabilité, ce qui les rend encore plus déprimés, déprime qui elle-même les déprime parce qu’il faut être résilient, pas déprimé. Et l’Occident de s’enfoncer ainsi toujours plus profond dans la dépression : on relie entre eux des phénomènes, des événements qui n’ont rien à voir pour se placer au centre d’un univers qui, de fait, n’existe pas : des gens de tous horizons témoignent de leurs souffrances, de leurs colères, de leurs obsessions, comme si les désastres succédaient aux tragédies qui elles-mêmes précédaient des crises sans précédent en prélude aux pires cataclysmes dans un continuum de terreur, d’angoisse, de menace omniprésente et d’incompréhension totale. Parce qu’elle porte le même prénom que ma fille, j’ai envie de plaindre cette adolescente qui se lamente : « J’ai loupé de nombreux moments de vie, dit-elle, je n’ai fêté ni mes 16 ans ni mes 17 ans. Cet été, j’ai commencé à sentir que la crise sanitaire me pesait. On nous annonce enfin qu’elle touche à sa fin, mais pour laisser place à la guerre. » Mais qui lui a mis ces idées en tête et qui les lui en ôtera ? Sommes-nous donc seuls au monde, abandonnés de tous, sans parents ni repères moraux pour nous soutenir, nous aider, nous éclairer, nous guider ? Plus le capitalisme avance, et plus les individus sont livrés à l’absurdité de leur sort, avec d’autant plus de violence que le capitalisme détruit la culture pour y substituer un divertissement généralisé qui ne permet de se forger aucun outil d’intelligence, de compréhension, qui interdit toute forme d’accès sensé au monde, qui ne laisse rien qu’un désert d’incompréhension : les événements, les expériences se succèdent les unes aux autres sans que je sois à même d’y déceler ou de leur conférer la moindre signification : ce n’est tant le monde qui est un chaos — on s’imagine que ce que nous vivons est exceptionnel alors même que l’expérience de la maladie, de la guerre, bref l’expérience de la mort est au cœur de l’humanité depuis sa naissance, c’est même cela qui nous distingue : nous avons conscience de la mort, de la finitude, de la violence de cette condition à laquelle rien ne nous permet d’échapper et qui ne nous empêche pas de vivre pour autant, nous avons conscience de notre mortalité et cette conscience n’annule pas notre volonté de vivre (l’orientation globale de notre civilisation dont l’antispécisme est une dimension moins ridicule qu’il ne le semble au premier abord, tend à nier notre spécificité, ce qui revient à nous priver des moyens qui nous permettent de comprendre ce qui arrive dans le monde et ce qui nous arrive dans le monde) —, ce n’est pas tant le monde qui est un chaos que la façon dont nous le concevons. Le désordre du monde a toujours été le même mais, peut-être, celui qui règne dans notre tête n’a-t-il jamais été si grand. À Daphné, avec qui nous parlons de tout cela au petit-déjeuner, je cite ce koān de Yunmen Wenyan et que John Cage aimait tant : 日々是好日.

24.3.22

Hier, j’avais envie de changer de nom. J’ai beau ne pas me sentir responsable des événements, des événements et encore moins des mentalités, le fait qu’un nom me rattache à eux provoque en moi un profond sentiment de dégoût. « Qui sont ces gens-là ? Dans quel monde vivent-ils ? Je ne suis pas comme eux. Je n’ai rien à voir avec eux. » Est-ce pour cette raison que j’ai remis sur le métier ce long poème qui commence par ces phrases : « Pas de nom / pas besoin de nom / ou alors un / inventé de toutes pièces » ? Inconsciemment peut-être, de même que, si ce n’était pas à ce nom-là que je pensais (le mien) écrivant ces phrases (mais à quel nom pensè-je ? aucun en particulier, à tous, au nom en tant que nom), inconsciemment peut-être, c’était aussi à propos de ce nom-là que j’écrivais ces phrases : « se faire un nom » signifiant dès lors moins « devenir célèbre » que « se faire un son », devenir un individu, devenir original, et non la copie, la réplique, le duplicatum de quelqu’un qui a déjà existé et après qui nous venons. Inventer son nom propre, son propre nom. Les peuples ethniques ressemblent à ces familles où l’on vend les femmes contre du pouvoir, de l’argent, des terres, où le fils aîné est destiné à faire le même métier que son père (que ce soit paysan ou comte, c’est la même structure héréditaire qui prévaut), qui lui-même faisait le même métier que son père, et ainsi de suite jusqu’à la nuit des temps (ou pas loin), tandis que les autres doivent se débrouiller, et si papa ne sait pas lire pourquoi diable est-ce que son fils apprendrait (les femmes, n’en parlons pas) ? À quoi ça sert ? (Au passage, les linguistes bienveillants qui veulent cesser d’enseigner la langue française pour ne pas sanctionner les pauvres abandonnent ces mêmes pauvres à l’arbitraire de leur naissance, abandonnent de fait tout le monde à l’arbitraire de la naissance d’où la République s’était donné pour mission de nous tirer.) C’est ça, la force du nom, son héritage fixe, l’immobilisme qu’il trace devant lui pour les siècles et les siècles : l’histoire est finie avant même d’avoir commencé. Qui désire cela, cette immobilité, vit dans un tout autre monde que le mien, et j’ai peine à croire que nous puissions jamais nous comprendre. Comment pourrions-nous dès lors porter un nom apparenté ?

23.3.22

Mentalité clanique — être fier de quelque chose que je dois à mon origine (ethnique, locale, etc.), laquelle je tiens du fait désespérément seul d’être né —, peut-être la plus ancienne des mentalités sociales. Et, pourtant, jusqu’à quel point n’est-elle pas encore notre mentalité ? Et donc, jusqu’à quel point ce qu’il y a de plus avancé de l’histoire (appelons-le : « nous ») n’est-il pas identique à ce qu’il y a de plus reculé, pour ne pas dire : de plus arriéré ? Sur le front de guerre, on voit des populations entières se déchirer parce que ce lopin de terre où le hasard le plus aveugle les a jetées semble, plusieurs étant tombés au même endroit ou à peu près, les frontières ont toujours quelque chose d’un peu trop flou, les autoriser à s’affubler du sobriquet démesuré de peuple. Fantasme du clan qui cherche, par son origine putative, à s’extirper de l’histoire, à se fabriquer un devenir anhistorique, par lequel il parviendrait à échapper à la mort. Au-delà de l’histoire, il n’y a pas de peuples, guère que des animaux perdus à la recherche de quelque chose qu’ils ne sont pas capables de nommer, et qui leur manque, et qui est toute leur vie. Sur le front de mer, un vieux et une vieille s’agitent en mouvements absurdes, conception magique de l’exercice physique. Moi qui cours, fais-je mieux ? À quelques mètres à peine d’eux, un homme dort au soleil, qui semble tourner en même temps que moi. Au retour, je m’arrête pour prendre la photographie de cette scène insensée et de la façon dont elle se perd dans l’immensité du paysage où elle se tient. Que ne lève-t-on les yeux, non pour découvrir quelque chose au ciel, mais pour s’apercevoir qu’il n’y a rien, que nous ne sommes rien, ou presque ? Veux-tu alors t’humilier ? Quelle idée, bien sûr que non : simplement vivre et me sentir léger. Le vent souffle et chacun de mes pas me semble accabler la pesanteur qui est la mienne. Pourtant, un peu plus tard, le message que me communique l’écran à cristaux liquides du pèse-personne électronique (l’œil de Dieu) atteste du contraire et des kilogrammes perdus depuis de le début de la semaine. N’est-il pas profondément imbécile de se réjouir de la perte de quelque chose que l’on avait en trop ? Ou applaudit-on au retour à la normale ? Mais la norme de quoi ? L’étrangeté du monde ne cesse de m’assaillir. Peut-être est-ce la raison pour laquelle, malgré les années, tandis que se rabougrit qui s’affaisse sous le poids de ses erreurs (les croyances finissent toujours pas se révéler fausses), je ne me sens pas vieillir : je ne cesse de m’étonner. Et envisage, du point de vue de l’état civil, de changer de nom.

22.3.22

Ma proximité avec Nelly a quelque chose de déconcertant. D’effrayant, presque. Mais en bien. Cette phrase est étrange. Ce matin, par exemple, réagissant aux informations qui nous parviennent sans que nous ne réussissions à leur donner grand sens, je fais une remarque à propos du président ukrainien à laquelle Nelly répond en employant un adjectif que j’aurais pu employer, moi aussi, le concernant. Il nous arrive d’être en désaccord, sur des choses mineures, notamment, ou sur la littérature — je suis beaucoup plus intransigeant qu’elle dans mes goûts, en grande partie parce que je suis jaloux d’un succès que je n’ai pas —, mais globalement nous partageons une communauté de sentir et de penser, nous partageons peu ou prou la même vision du monde : nous formons un peuple à nous deux (plus une). En ce sens, la question politique par excellence : « Comment vivre avec qui ne pense ni ne sent comme soi ? » reçoit une réponse claire et définitive : « On ne le peut pas », quand même elle serait quelque peu expéditive, j’en conviens. On peut coexister avec qui ne pense ni ne sent comme soi, chacun chez soi, en quelque sorte, mais on ne peut pas vivre avec. La question corse, on a du mal à garder son sérieux en employant une telle expression, la question corse, dis-je quand même, si dérisoire soit-elle malgré son actualité navrante, révèle bien la confusion qui mine l’émergence d’authentiques peuples : la confusion entre ethnie et communité (le commun non-ethnique), qui se retrouve notamment dans la contradiction manifeste qu’il y a à célébrer la figure de Napoléon tout en revendiquant l’autonomie de l’île, voire son indépendance. Comme si hériter d’un patronyme par le hasard de la naissance devait déterminer toute une identité (ceci est une remarque à mon sujet). Loin de ces problématiques microscopiques, de fait, un peuple européen existe déjà qu’on empêche de naître en réduisant sa conception à des questions de basse politique économique tout en refusant d’admettre, contre l’évidence même, aveuglé par la question ethnique et le double linguistique qui la singe, la commune façon de penser et de sentir qui traverse le continent. Les émotions que je ressens à la lecture de la guerre et la paix font de nous deux, Tolstoï et moi, des Européens.

21.3.22

Au lieu de m’accabler, et Dieu qui me voit sait que j’ai toutes les raisons de le faire, son œil est partout, même dans l’écran à cristaux liquides du pèse-personne électronique, j’essaie d’aborder les choses (les choses, tel est le nom que j’ai décidé de me donner aujourd’hui) avec plus de compréhension. « Tout comprendre, c’est tout pardonner », fait dire Tolstoï à la sainte princesse Marie Bolkonski dans la guerre et la paix, ce qui est vrai, je crois, mais il ne faut pas s’imaginer que c’est une manière d’autorisation universelle permettant de faire n’importe quoi. Si nous nous élevions au point de vue de Dieu, nous comprendrions tout. À quoi ressemblerait le monde dès lors ? On s’imagine que voir les choses du point de vue de Dieu est une perspective enviable, mais réalise-t-on ce que cela signifie de tout voir, de ne rien ignorer, de tout comprendre ? À la puissance infinie de comprendre doit répondre une puissance infinie d’agir à laquelle, à son tour, doit correspondre une puissance infinie de pâtir : avoir infiniment mal et tolérer cette infinie souffrance. Il est plus facile d’arborer un petit drapeau aux couleurs d’un pays suffisamment proche pour pouvoir être en empathie avec ses habitants et suffisamment lointain pour n’avoir pas trop à craindre pour sa personne même. Mais au nom de quoi, depuis quel monticule où seoir mon surplomb moral, ai-je le culot de porter un tel jugement sur mes contemporains ? Aucun, nulle part, je ne suis rien de plus qu’un contemporain moi-même, un parmi d’autres, et je dis ce que je veux. Comment, je veux dire : par quelle suite dans les idées, en suis-je arrivé là ? Je l’ignore. Tout ce que je voulais dire, je crois, c’était répéter l’idée de Wittgenstein qui pensait que ce qu’il y a de plus intéressant à dire, ce qu’il y a de plus important à dire, n’est ni vrai ni faux. Remarque qui semble à la fois parfaitement triviale et d’une profondeur abyssale. C’est la première chose que je me suis dite, ce matin, en me levant. Comment, je veux dire : par quelle suite dans les idées, en étais-je arrivé là ? Je l’ignore. Ensuite, j’ai pensé à autre chose, mais c’est tout ce que je voulais dire. Je me suis traîné assez lamentablement dehors pour courir, où j’ai couru assez lamentablement, et puis, j’ai vu sur l’écran à cristaux liquides du pèse-personne électronique (l’œil de Dieu) que j’avais beaucoup trop grossi, ce qui n’était pas si grave que ça dans la mesure où j’avais l’intention de maigrir. Combien de fois ai-je échoué dans cette entreprise ? Je le sais, je le sais : trop souvent. Qu’est-ce qui me fait dire alors que cette fois, cette fois et pas une autre, ce sera la bonne ? L’œil de Dieu quand il se ferme et me laisse dire enfin ce que je veux dire.

20.3.22

On ne distingue plus les publicités de l’ensemble des publications. Tout se ressemble. Tout se confond. Il devient de plus en plus difficile de faire des distinctions. Comme si l’humanité, dans un élan mortifère, ne désirait plus qu’une immense confusion. Retour à l’unité mythologique. C’est une dimension de notre univers mental à prendre en considération parce que ce n’est pas près de changer, au contraire, cela ne cesse de s’intensifier avec les années. Les années, les miennes, j’y pense en chantonnant de légères mélodies inventées par mes soins devant l’évier de la cuisine. Ne devrais-je pas ne pas ? J’entends : Ne suis-je pas trop vieux pour cela ? Je ressemble à Daphné, mais l’enfant, elle, a six ans. Trop vieux, je le suis depuis toujours, ou je ne l’ai jamais été assez (je n’ai jamais été précoce). En lisant l’entretien d’un vieil éditeur satisfait de lui-même — je découvre qu’il est mort entretemps —, je pense que la bêtise de ce monde est un péché pour lequel il n’y a pas de rémission possible. C’est aussi l’image d’un oligarque qui, depuis un demi-siècle (Dieu merci, tous les êtres humains sont mortels) joue les intellectuels, en train de taguer la devise de la République française sur une barricade dans une ville en guerre. Une profondeur sans fond, nous tombons et c’est sans fin, pas d’espoir de jamais remonter à la surface. Pourtant, je suis joyeux, gai comme un pinson, c’est vrai. C’est vrai aussi que je suis un ivrogne assez répugnant, mais le sentiment d’être impuissant face à ma médiocrité semble me racheter à mes propres yeux. L’idée de la faute nous interdit d’avoir bonne conscience, de ronfler paisiblement dans nos pantoufles universelles. C’est le péché qui nous sauve (pas le salut). Qu’est-ce que j’ai d’autre à dire ? Le métavers est la réalisation du fantasme de l’Occident : créer une réalité sans nul rapport avec le réel où s’enfermer pour y jouir de plaisirs factices. Or, il n’y a de bien que pour autant qu’il y a du mal. Et puis quoi encore ? Ah oui : « Raconter n’importe quoi sur un ton de prophète. » (C’est un aphorisme.)

19.3.22

À qui s’adressent les louanges affichées en bandeau sur la couverture des livres ? Pas à moi. Mais qui sont les gens qui ne sont pas comme moi ? Quand je m’occupais de choisir les citations pour les publicités des éditions G., il y avait des auteurs qui appelaient pour réclamer qu’on leur paie un quart de page dans Le Monde et des magazines qui, pour quelques milliers d’euros (5000, à l’époque, je crois, de mémoire, ça fait combien aujourd’hui avec l’inflation galopante : 10 ?), vendaient la couverture de leur numéro. D’un côté ou de l’autre de la page, il faut ne douter de rien. Surtout pas de soi. Ce qui explique qui on retrouve en tête de gondole et pourquoi. Je me demande souvent quelle est la psyché de ces gens qui se présentent en face du monde avec toute leur force de conviction, ne doutent de rien, n’ont même pas l’idée de douter de quoi que ce soit, que se passe-t-il dans l’esprit de ces bulldozers mondains ? Ont-ils conscience de saccager le monde ? Ou n’ont-ils conscience de rien ? Dans le journal, un ingénieur à la mode expose son bilan carbone comme il le ferait de ces dernières analyses d’urine. Il s’en tire bien parce que sa femme reste à la maison. Les lecteurs applaudissent. Peut-être qu’ils sont cons. Tu crois vivre dans un monde complètement différent, mais en fait, non. Ce n’était pas mieux avant. Pense aux remarques de Pierre Vidal-Naquet au sujet de BHL (1979). Ou alors, c’était mieux avant avant. Mais il faut remonter jusqu’à quand ? Quant au monde d’après, comme nous y sommes déjà, faut-il espérer qu’il sera meilleur après après ? Même question : ce sera quand après ? Comme avant : jamais. Ces louanges, il est possible qu’elles ne parlent à personne. Qu’elles soient comme les fantômes qui hantent les contes fantastiques : tout le monde sait qu’ils n’existent pas et pourtant, il arrive qu’on en ait peur. Couche-t-elle ou non avec lui à la fin du Turn of the Screw ? Par métaphore, on peut tout dire et n’importe quoi. On peut dire c’est la guerre, mais ne pas faire la guerre. On peut dire Il a déjà perdu la guerre, mais des gens continuent à mourir. La bonne conscience est-elle une métaphore ? Si l’on me posait la question, je répondrais : il n’y a de bonne conscience que mauvaise. Voilà le genre de phrases que j’aimerais voir écrites sur les bandeaux sur les couvertures des livres. À condition que ça fasse vendre. Peu de chance.

18.3.22

Je me suis coupé la main. J’étais dans la cuisine où, en bon Français qui se respecte, profitons-en tant qu’il y a du blé, je tranchais un morceau de pain et, comme cela arrive toujours, et comme cela m’est déjà arrivé, et comme cela vient encore de m’arriver, je veux dire : bêtement, la lame dentée du couteau n’a pas arrêté sa course au pain, mais l’a prolongé jusqu’à la main. Une seule lettre distingue le mot pain du mot main, me suis-je fait remarquer un peu plus tard, et parfois quelques doigts, ai-je précisé, coupe-sans-rire. L’entaille n’est pas suffisamment profonde, cependant, pour m’empêcher d’écrire. Tout d’abord, j’ai ressenti un vif soulagement, après la douleur qui ne l’était pas moins, à l’idée que la blessure ne soit pas grave, que je ne sois pas sur le point de me vider de mon sang tout seul sur le carrelage froid et déprimant de cette demeure impersonnelle. Et puis, je me suis dit que c’était peut-être dommage, in fine, non pas de survivre, non, non dommage de pouvoir continuer à écrire. N’y aurait-il pas quelque chose de sublime, en effet, à être empêché d’écrire à la suite d’un accident ? N’y aurait-il pas là quelque chose de profondément symbolique, l’univers opposant un refus destructeur à ma personne et son œuvre ? Dicterais-je alors mes textes tel un aède voyant ou me réfugierais-je dans un silence aussi énigmatique qu’éternel ? Tout ce que je sais, c’est que j’aurais pu m’évanouir à la vue du sang qui coulait de la blessure, ce qui aurait confirmé l’opinion du père de mon épouse à mon sujet, mais que non, je me suis contenté de le sucer, autovampire, et de bander la plaie, infirmière de moi-même. Pas facile quand on n’a que sa main pour s’occuper de l’autre. Que ta main droite ignore ce que fait ta gauche, est-il dit ou à peu près dans la Bible, qui ne croyait pas si bien dire. Les problèmes, ce ne sont pas les mains qui les posent, mais qui n’en a que deux pour se mettre un pansement.