1.3.22

Peut-être que Dieu existe, et qu’il est omniscient et omnipotent, mais qu’il ne comprend rien. Un peu comme ces acteurs qui connaissent leur rôle par cœur dans une langue qu’ils ne parlent pas. Il sait tout, peut tout, mais tout lui étant incompréhensible, en outre, il fait n’importe quoi. Dans cette hypothèse, nous serions la révélation de Dieu, ce serait à nous de comprendre ce qu’il sait, de comprendre pour lui, de lui révéler le sens de ce qu’il sait. Évidemment, et toujours dans cette hypothèse, on se demande bien à quoi servirait Dieu, s’il ne nous serait pas néfaste. Comment faire confiance à quelqu’un qui ne comprend rien et fait n’importe quoi ? On ne le devrait pas. Le fait qu’une partie considérable de la population mondiale continue de lui faire confiance est problématique, pour ne pas dire plus. Mais peut-être que cette partie considérable de la population mondiale est comme Dieu : elle ne comprend rien à tout ce qu’elle sait. Et donc, elle fait n’importe quoi. Difficile de traverser une journée qu’on n’a pas envie de vivre. Est-ce pour cette raison que j’ai inventé cette hypothèse ? A-t-elle pour fonction de détourner mon attention de la réalité crue et surtout très cruelle de l’existence de cette journée, en particulier, de l’existence en général ? Un peu après avoir eu cette idée, je pensais à autre chose, et je me suis fait cette réflexion que j’avais vécu quarante-quatre années sans jamais rien réussir, sans jamais rien gagner : toutes les épreuves que j’ai subies, des compétitions de judo de mon enfance à l’agrégation de philosophie jusqu’aux candidatures à des emplois que j’avais ou n’avais pas envie d’occuper, ça dépendait des fois, j’y ai échoué. C’est une existence d’une nullité parfaite, et pourtant, elle est vécue, et pourtant, comme c’est la mienne, je continue de la vivre. Est-il étonnant dès lors que je n’aie pas envie de vivre cette journée ? Je ne le crois pas. Si tout est parfait, affirmation que j’ai soutenue ces derniers temps, il faut reconnaître que les choses sont quand même mal faites. Il y a des gens qui rêveraient de vivre ma vie normale, banale, et moi, je n’ai aucune envie de la vivre. À l’exception des pages que j’écris, et que presque personne ne lit, je ne dis pas au regard de la population mondiale, je dis simplement au regard du stock de lecteurs disponibles dans l’espace francophone, pages que j’aime écrire mais dont rien ne m’assure qu’elles ne sont pas fondamentalement mauvaises, ce qui expliquerait de façon rationnelle pourquoi presque personne ne les lit, mon existence n’a aucun sens, aucun intérêt, et, à vrai dire, l’existence même de ces pages est autotélique dans la mesure où personne les lit, etc., etc., etc. Pour supporter cette journée que je n’ai pas envie de supporter — si un jour je me relis, j’espère que le Dieu imbécile qui règne sur notre univers aura compris quelque chose de plus et qu’il me donnera la force d’être indulgent envers moi-même, me faisant me ressouvenir de l’état déplorable du monde dans lequel je vis et de mon estime de soi, ne serait-il pas indécent, en effet, qu’elle soit bonne, mon estime de soi, dans un monde mauvais ? —, j’essaie de me convaincre qu’il vaut mieux que je déteste tout le monde, mais quand une dame d’un certain âge sur son vélo me croise pour la deuxième fois en me disant bonjour, nous tournons tous en rond même quand il ne fait pas nuit, je lui réponds en souriant comme je l’avais fait la première fois, même si mon sourire était alors un peu essoufflé, j’étais en train de courir. Qu’est-ce, sinon la preuve irréfutable que, même le désirant, je ne parviens pas à détester le monde ? Il y a quelque chose d’irréductiblement bon en moi et peut-être est-ce la cause que je suis irréductiblement malheureux. Tout ceci pourrait se résumer par une question posée sur un ton passablement désespéré : Que faire ? Et la réponse ne le serait pas moins : Quelque chose ou rien, qu’est-ce que ça changerait ? La machine à laver vient de finir de tourner. Je me lève, sors le linge de la machine, l’étends, sors l’étendoir sur le balcon, reviens m’asseoir à ma table d’écriture. Parfois, comme en ce moment où j’accomplissais cette tâche ménagère, je me demande pourquoi je ne fais pas autre chose que ce que je fais, écrire, et, chaque fois que je me pose cette question, je me fais la même réponse : parce que je ne veux rien faire d’autre, parce que je n’aime rien d’autre, depuis que je veux faire quelque chose, aussi longtemps que je m’en souvienne, je veux écrire, le reste ne compte pas ou peu ou beaucoup moins. Que signifie le fait que je me pose parfois cette question alors que la réponse me semble connue ? Peut-être que j’attends de changer d’avis, ce dont je doute, mais je peux me tromper, peut-être que je m’assure que, sur ce point précis du moins, je suis toujours moi-même. D’identité, je n’en ai pas d’autre que celle-ci : écrire.

28.2.22

Savoir aussi se laisser traverser par le monde. Pas pour observer en pur spectateur d’éventuels changements, mais pour les vivre, les agir. Combien de temps ce qu’il me semble qu’il se passe dans mon organisme durera-t-il ? Évidemment, je n’en sais rien, mais il est bon que cela se produise, et il est bon (bon2) que j’aie conscience que c’est en train de se produire. Je n’étais pas encore bien réveillé quand j’ai commencé à relire la traduction qu’on m’a confiée (un très court texte en italien que j’ai accepté de traduire parce qu’il faut que je travaille malgré tout alors j’accepte tout ce que l’on me propose, même si le fait est que l’on ne me propose pas grand-chose, pas grand-chose, c’est-à-dire : presque rien) et puis, j’ai fait le ménage, et j’ai pensé à quelque chose qu’ensuite j’ai ressenti avec une grande acuité dans mon organisme cependant que je courrais. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas, d’un côté, la pensée et, de l’autre, la matière, d’un côté, l’esprit et, de l’autre, le corps, les distinctions de ce genre sont des erreurs qui donnent lieu à de millénaires mythologies (en ce sens, nous ne sommes pas plus avancés que nos lointains ancêtres à qui nous nous sentons pourtant si supérieurs), pas plus qu’il n’y a, d’un côté, le cerveau et, de l’autre, le reste du corps ; plus qu’un organisme fait d’organes, je suis une organisation, et c’est cette organisation qui pense, c’est cette organisation qui sent, c’est cette organisation qui agit, c’est cette organisation qui vit. Mais ce que je veux dire, c’est ce que je veux dire, c’est aussi ce que j’ai ressenti. Le problème du concept d’immanence, c’est qu’il est pris dans un couple d’opposés (immanence vs. transcendance) et qu’en tant que telle, l’immanence sera toujours vécue comme une perte : l’immanence, c’est la fin de la transcendance (comme la guerre, c’est la fin de la paix). L’organisation dont je parle ne s’oppose à rien, elle englobe différents processus qui ne sont pas nécessairement cohérents, qui peuvent même être contradictoires (une douleur peut m’empêcher d’avoir les idées claires tout comme une idée sombre peut me paralyser), mais qui n’en sont pas moins dépendants, solidaires les uns des autres, inexistants si séparés, si distincts. La limite de la déconstruction© (au sens vague et large dans lequel, malheureusement, elle ne veut plus dire grand-chose, plus grand-chose, c’est-à-dire : presque rien), c’est qu’elle intervient dans des couples d’opposés, valorisant l’opposé naguère dévalorisé et dévalorisant l’opposé naguère valorisé, mais elle ne permet pas de sortir de ces couples d’opposés : c’est un désordre ou un nouvel ordre des opposés, mais pas autre chose. Disons qu’elle modifie la structure de la métaphysique, mais elle n’en sort pas, elle la réorganise différemment. Notamment, elle ne permet pas de se débarrasser des mythologies que l’histoire a déposées comme des sédiments dans notre langage et avec lesquelles aucune sortie du système de la métaphysique n’est envisageable. Pour le dire en un mot : on modifie le dualisme, mais on est toujours dualiste. Pour ne plus être dualiste sans perte, sans nostalgie, il faut tout d’abord comprendre que notre langage pense à notre place et que, sans conscience des mythologies qu’il porte en lui, et qui font qu’il pense à notre place, il n’est pas de pensée ni de sentiments non aliénés possibles, — pas d’existence émancipée possible. Ressentir l’absence de dualisme en soi-même n’est même pas le dépassement du dualisme, c’est son congé pur et simple. C’est comme une vieille habitude qu’on perd un beau jour et dont on se demande comment on a pu l’avoir si longtemps, elle qui était si mauvaise ; on la perd, on ne la regrette pas, on s’étonne simplement qu’elle existe et que d’autres l’aient encore.

27.2.22

Que quelque chose ait lieu, n’est-ce pas fascinant ? Autrement dit, θαυμάζειν. Toujours cet antique et magnifique mot — merveilleux. Je ne me suis pas exactement demandé pourquoi je ne vivais pas dans le ciel, mais c’était peut-être l’idée. Durant quelques instants, tout était parfait : le temps, moi, le moment, la couleur, la lumière. Tout s’accordait à la perfection, harmonie musicale des choses entre elles, les sphères et moi. Je marchais dans la rue. Sur mon téléphone, je venais de lire l’expression « la guerre en direct ». Ça sentait la merde de chien. Tout était normal. Tout était comme d’habitude. Et pourtant, il y avait une beauté irrésistible, invincible. Là. Pas à portée de la main, mais partout, tout autour de moi et jusqu’au-dedans de moi. Beauté, mot discutable certes, pas seulement par les temps qui courent, mais par tous les temps, qui nomme toutefois bien le sentiment. Quelque chose vibre ou se tait. Quelque chose a lieu. Et tout est simple à ce moment-là. Il n’y a pas de problème. Ni question ni réponse, peut-être n’y a-t-il même plus de langage. Il n’y a rien à dire à personne. Ne crois pas pour autant que ce soit le silence. C’est en-deçà du silence. Avant le silence. À un autre niveau que le silence. La vibration pure et innocente de l’univers. La vibration pure de l’univers qui m’innocente. Un peu plus tard, déjà le temps n’était plus aussi parfait. Je regardais un autre enfant que la mienne jouer dans le jardin. Il avait l’air fou et magnifique à la fois. Il développait sa propre logique interne. Il était totalement dans le monde et totalement dans lui-même. La vision remonta alors à la surface du souvenir de cette fois où je m’étais surpris moi-même en train de développer ma propre série en entendant une remarque à mon sujet. J’avais pris conscience que j’étais dans le monde et cessé donc d’être dans le monde. Comment être dans le monde et avoir conscience d’être dans le monde simultanément, sans aucune distance entre l’événement et sa conscience ? Est-ce seulement possible ? Pour moi pour qui le langage n’est pas un détour, cette harmonie peut-elle avoir lieu ailleurs et autrement que dans et par l’écriture ?

26.2.22

Urgence — pour des sens mieux et plus aiguisés. Depuis trois jours, activité plus intense, notable dans le cahier au bison rouge. Sans urgence, quoi ? Des lectures dans les librairies, de la poésie dans les maisons de la poésie, des philosophes de plateaux télévisés, des romancières onanistes. Toute la gamme de produits à laquelle nous sommes habitués, et qui ne signifient pas grand-chose, ne manifestent pas grand-chose, sinon notre confort enviable et ses révolutions de chambre à coucher. Mais je ne veux pas critiquer, pas dire de mal. Tout ce que je veux dire. Qu’est-ce que je veux dire ? Les rues de la ville sont sales et cela déteint sur les gens de la ville. De l’autre côté de la fenêtre fermée, malgré mon casque sur les oreilles, j’entends les klaxons des voitures, des cris aussi, étrange coutume. Quand nous nous sommes mariés, Nelly et moi, j’en ai encore le sentiment aujourd’hui, le déroulement des événements nous ressemblait parfaitement. Il était comme nous, il épousait la forme que nous voulions donner à notre vie. Nous nous épousions comme nous épousions la forme que nous donnions à notre vie. Ce qui ne signifie pas que tout soit simple, j’entends autre chose : tout est parfait et il y a des moments où on le voit. Ce n’est pas toujours le cas, on n’y parvient pas tout le temps, pas souvent. En ce moment, par exemple, non. Daphné me semble difficile. Peut-être que nous n’avons pas de patience, peut-être que nous attendons trop d’elle, mais quelque chose déforme. C’est ainsi. Je soulève une oreille du casque, toujours cette joie bruyante, pourquoi ? À Nelly, pour tout à fait autre chose (Daphné), je dis : « Je ne suis pas un puritain. » C’est vrai. Je hais les puritains (pas les puristes). Je recouvre l’oreille de ma tête avec l’oreille du casque. J’appuie sur lecture pour écouter Neroli, voile d’un parfum sans odeur dont recouvrir le monde, quelques minutes au moins (cinquante-sept et cinquante-six secondes, exactement). Une question me vient : « Que se passe-t-il dans le temps que je ne passe pas à écrire ? » Et, bien qu’elle soit étrange, je comprends ce qu’elle cherche à me faire dire. Rien ne justifie ma vie que l’écriture. Peu importe que quelqu’un la lise ou pas. Là n’est pas le but, telle n’est pas la fin.

25.2.22

Quasi un conte fantastique : dans une confusion étrange, les images de la guerre contrastent avec celles de l’écrivaine qui poste des petites vidéos d’elle en train de danser dans sa chambre, dans la rue, sur les réseaux sociaux. Je cherche à savoir s’il existe un lien de causalité entre cette série d’événements et cette autre, mais je ne le crois pas. Du moins, ne le découvre pas. (Tant mieux.) L’obscénité est partout et il semble que nous y soyons devenus si habitués que nous ne la distinguons même plus. Il y a des indices, certes, mais les mettre bout à bout, les relier entre eux, c’est cela que nous ne savons pas faire ; nous sommes trop fatigués, trop faibles pour y parvenir. Les images nous sidèrent, à distance, nous envoyons nos prières à nos semblables qui sont en train de mourir, nous faisons des mouvements absurdes, appelant cela, « danser », mais qu’est-ce que tout cela veut dire ? On serait bien en peine de répondre à la question. Je considère le point d’interrogation que je viens de tracer dans l’espace abstrait de mes idées confuses : n’est-ce pas l’existence elle-même qui est obscène ? Oh, pas simplement aujourd’hui, aujourd’hui cette obscénité apparaît un peu plus distincte, c’est tout, mais l’existence en tant que telle. En tant que nous continuons de la vivre, malgré tout. J’essaie d’identifier le lieu de la chose et c’est ici j’indiquerai qu’il se trouve, dans ce malgré tout, qui est l’alpha et l’oméga de la lutte pour la survie, l’alpha et l’oméga de l’évolution de l’espèce. Malgré tout, il y a quelque chose qui pousse l’espèce, toutes les espèces, à avancer, à continuer, à survivre. Et c’est ça, la vie. Tu regardes quelqu’un qui, à des milliers de kilomètres, parles, et tu trouves son discours « émouvant », et tu trouves son discours « déchirant ». Tu regardes son visage et pourtant, il est déjà mort. Et tu ne le vois pas. Tu ne parviens pas à le déceler, à te déciller. L’existence devrait venir se briser contre cet écueil, et le monde couler par le fond ensuite, mais non, tout flotte, c’est même la devise de la ville-monde. Dans le tragique comme dans le comique, comment se fait-il que la bêtise ne nous tétanise, ne nous paralyse, ne nous immobilise pas ? C’est que la bêtise n’immobilise jamais que l’intelligence. Et que ce n’est pas l’intelligence qui commande. Elle n’a pas de force. Elle a raison (elle est la raison). Mais c’est si peu, la raison. Presque rien. Pensé à ce (sublime) fragment de Pascal, « Justice et force. » (Pensées, 135 [Sellier]) : « Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. / La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. / La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste. / La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. / Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »

24.2.22

Je mange un croissant. Dans mon cahier au bison rouge, je consigne quelques idées générales inspirées par la guerre en Ukraine, mais je n’ai pas envie d’en parler publiquement. Tout d’abord, parce que personne ne me demande rien, ce qui est une bonne raison de garder le silence. Ensuite, parce que j’ai le sentiment que l’on me comprendrait mal, voire que l’on ne me comprendrait pas du tout, ce qui est une excellente raison de garder le silence. Je garde mes idées pour moi, ce qui est généralement la meilleure des politiques. Fasciné par les §§ 108-109 du Gai savoir, comme par tout le livre dans son ensemble. Nietzsche est le premier philosophe que j’ai vraiment lu et, bien des années plus tard, je reviens à lui, un peu comme si je ne l’avais jamais quitté. Voici le § 108, que je traduis, où se trouve la célèbre formule « Gott ist todt » : « Nouveaux combats. — Après que le Bouddha fut mort, on montra encore pendant des siècles son ombre dans une caverne — une ombre monstrueuse, effroyable. Dieu est mort ; mais l’être humain est ainsi fait que, pendant encore des millénaires peut-être, il y aura des cavernes dans lesquelles on montrera son ombre. — Et nous — nous aussi, il faut que nous vainquions son ombre. » La caverne, il faut y voir une référence à la caverne de Platon. Sauf que ce dont l’ombre dans la caverne est l’ombre n’est plus puisque Dieu est mort. Nous continuons de croire qu’il y a quelque chose d’autre qu’une ombre dans une caverne, quelque chose qui cause l’apparition de l’ombre sur les murs de la caverne, comme nous croyons qu’il y a quelque chose derrière les apparences, mais nous nous faisons des illusions. Au § 109, Nietzsche s’en prend à l’essentialisme, sous la forme d’une critique de l’idée selon laquelle il y aurait une substance éternelle. Et à la fin, il demande : « Quand toutes ces ombres de Dieu cesseront-elles de nous obscurcir ? Quand aurons-nous totalement dédivinisé la nature ! Quand nous sera-t-il permis de nous naturaliser, nous autres hommes [Nietzsche dit Menschen, êtres humains, mais ce n’est plus moi qui traduis ici, c’est Klossowski] avec la nature pure, nouvellement découverte, nouvellement libérée ! » Sortir de la caverne, sortir de la grotte, ce n’est pas remonter vers l’essence comme c’était le cas chez Platon, il n’y a pas d’essence. Mais, découvrant qu’il n’y a pas d’essence, c’est accepter la naturalité de notre nature. Sans Dieu, la nature ne devient pas humaine, au théomorphisme, il convient de ne pas substituer un anthropomorphisme (comme, soit dit en passant, nos contemporains sont en train de le faire) ; sans Dieu, nous devenons, ou plutôt : nous redevenons, nous êtres humains, nature.

23.2.22

Qui comprend encore ce qui échappe à l’immédiateté, ne saurait s’y réduire au prix d’aucune contorsion de sens ? Il semble que dès que l’on dépasse le moment présent et les perspectives de croissance pour l’année en cours, nous soyons désormais incapables de formuler la moindre pensée, de former la moindre perspective, inaptes que nous sommes devenus à nous tourner vers le passé tout comme vers l’avenir. Tout est filtré par le présent, par cela que nous sommes en train de vivre. Notre horizon est un maintenant qui dure sans qu’on ne sache très bien pourquoi il dure (s’il n’y a que maintenant, c’est tout de même un fort paradoxe) ni d’où il vient ni où il va. Qui parle un autre langage, s’inscrit dans une autre perspective, — c’est-à-dire tout simplement : dans une perspective, quelle qu’elle soit, à vrai dire —, nous est incompréhensible. Quand même nous comprendrions tous les mots prononcés hors du contexte de la perspective dans laquelle ils sont prononcés, l’incapacité à comprendre le contexte de leur perspective nous interdit de comprendre ce qui est dit. Tout se passe comme si nous pouvions comprendre, comme si nous devions comprendre, et pourtant, non, ne comprenions pas. Quand l’Europe était le nom de cette perspective historique, de ce sens de l’histoire, le présent n’était jamais absolu, il n’existait qu’en tant que passage, moment, transition, phase. (Quand, en 1798, le général Bonaparte parle à ses soldats aux pieds des pyramides, il ne leur dit pas : Soldats, vous contemplez quarante siècles d’histoire, comme un guide le dirait à des touristes, mais : quarante siècles d’histoire vous contemplent, comme on dit à qui n’est pas le spectateur de l’histoire mais son acteur.) À présent que l’Europe n’est plus le nom de l’Occident, lequel reçoit son impulsion d’ailleurs, de ce qui se tient hors de la civilisation européenne, le temps est atomisé, il se réduit à la succession permanente (le « et » de Deleuze et Guattari), infinie non par espoir, par aspiration, par fuite, mais par l’autoréalisation même de son retour. Évidemment, on peut se réjouir de la fin de l’hégémonie européenne, parce qu’on doit probablement se réjouir de la fin de toute hégémonie, mais là n’est pas la question ; ce n’est pas affaire de pouvoir, c’est affaire d’horizon. L’Europe parlait dans une perspective interminable, un horizon sans horizon, qui va à l’encontre de l’hégémonie du pur présent, présent dont la perspective est toujours déjà terminée : tout a lieu avant d’avoir eu lieu. C’est le langage même que nous parlons qui n’a plus de sens pour nous. L’immédiateté rend tout caduc dans le moment même où cela se produit. Nous sommes bornés à des impressions instantanées. Et si l’Occident progressiste hait tant les réactionnaires, c’est que nous le sommes tous : nous ne faisons que réagir à l’absence d’épaisseur d’un moment qui n’a pas le temps de durer. Tout ce qui dépasse l’autoréférentialité du présent est une anomalie. Apprends à aimer être l’anomalie.

22.2.22

De toute façon, mais pourquoi ai-je eu l’idée de commencer une phrase ainsi ? Et quelle était la pensée qui devait la suivre, cette phrase ? Était-ce une façon de prendre position en surplomb, à la recherche d’une sorte de point de vue de Dieu, de me convaincre qu’à moi, à moi contrairement aux autres, bien entendu, on ne la fait pas, ou alors de m’avouer en quelque sorte vaincu. Mais vaincu par quoi ? Vaincu par moi, vaincu par toi, vaincu par tout. Je ne le saurai jamais, de toute façon. Le vent souffle si fort que le monde même semble trembler. Comme si le vent ne faisait pas partie du monde. (Et, par suite, le vent ne faisant pas partie du monde, comme si le monde ne faisait pas partie du monde.) Quelle idée bizarre d’exclure des entités du monde, dans une sorte de mouvement spontané de la pensée, entités auxquelles on attribue par ce mouvement même un pouvoir causal sur le monde. Dimanche, P. m’a parlé de cette poétesse de gauche qui avait répliqué à l’une de ses remarques : « La pensée, c’est pas mon truc. » Moi, je ne connais pas de poétesse de gauche, ni celle-là ni une autre, alors je ne risque pas d’avoir ce genre de conversations avec elle, mais j’aime à écouter P. m’en parler. C’est un peu comme si je la connaissais moi aussi, par son intermédiaire. Et puis, à P., je sais que je puis parler librement, nous nous comprenons, alors que je n’oserai jamais parler librement à une poétesse de gauche. C’est trop dangereux. La pensée, en fait, si par impossible, donc, je parlais à la poétesse de gauche, c’est ce que je lui dirais, la pensée, c’est le truc de tout le monde. Il y a une forme de paupérisme snob à voir dans la dévaluation des valeurs une façon de se rapprocher des masses opprimées. Alors que ce n’est que l’expression d’un profond mépris. Hier, sans que je perçoive ce faisant le rapport avec la conversation de la veille, j’ai écrit dans mon petit cahier au bison noir : « Pour une démocratie élitaire. » Qui n’est un oxymore qu’en apparence, j’en suis profondément convaincu, mais cette apparence d’oxymore lui donne une profondeur qui me semble répondre au profond mépris d’une certaine sollicitude gauche. Le vent soufflant trop fort à mon goût (et dans la réalité aussi avec des rafales à 80 km/h), je ne vais pas courir aujourd’hui, mais j’assume cette manière de paresse pour ce qu’elle est : une contrainte météorologique. Demain, le vent devrait tomber. Mais je n’irai pas courir non plus. Alors, si le vent ne revient pas d’ici là, jeudi, probablement. Je ne suis pas pressé. Un jour ou deux, cela ne fait guère de différence, de toute façon.

21.2.22

Rien que l’effort à faire pour garder les yeux ouverts ou éplucher des pois chiches entre le pouce et l’index. J’entends vivre les jours qui viennent comme une sorte de moine, à l’intérieur du cercle de mon existence, tracé autour d’un centre dont le diamètre prolonge des tensions et des prétentions minimales. Non que je n’en puisse plus ou que je ne puisse plus, mais je veux trouver le juste-assez, m’installer au cœur d’une vie que je ne maîtrise pas forcément mais qui parasite le moins possible et soit parasitée le moins possible. Malgré la copie laborieuse de quelques milliers de signes des éclaircies, je ne me parasite pas moi-même : certaines idées brillent d’un feu pâle mais suffisant pour que je le voie. S’il ne me semblait ouvrir seulement des livres pour ne les pas lire jusqu’au bout, je projetterais volontiers quelque plan dans l’espace des possibles dont nous tient lieu le langage, mais je n’ose pas. J’essaie de garder le silence à ce sujet, n’essayant pas de souffler sur la petite flamme pour qu’elle prenne de peur de l’éteindre définitivement ce faisant. Dois-je me satisfaire de la compagnie de vent qui souffle ? J’entends ses sifflements dans les interstices entre les vitres, je l’entends qui agite je ne sais quoi de métallique, des nuages passent qui obscurcissent l’espace à la vitesse du vent. Je me tiens avec ma tête sur ma chaise vide. Peut-être est-ce une journée pour ne pas faire semblant. Mais si je voulais me contenter d’exister, pourquoi serais-je en train d’écrire ? C’est ma façon d’être tout simplement. Depuis que je me souviens avoir désiré quelque chose pour ma vie, je me souviens que c’était écrire. Alors, c’est que la vie est parfaite, — est-ce bien ce que tu veux dire ? Oui, c’est bien ce que je veux dire : la vie est parfaite.

20.2.22

Nos valeurs morales ne valent pas grand-chose. Du haut de notre piédestal, nous distribuons des éloges et des blâmes à l’ensemble de la planète, y compris nous-mêmes, dans une sorte de haine de soi sans autodérision, mais que valent nos appréciations ? Pas grand-chose. « Personne ne veut mourir pour l’Ukraine. » Après cet aveu, y a-t-il encore quelque chose à ajouter ? Je ne le crois pas. Mais cela ne répond pas à l’ensemble de la question : Qui est prêt à mourir pour quoi ? L’idée de mourir pour qui, dans les conceptions des époques précédentes, était liée à l’héroïsme, au don de soi pour une cause plus grande, est désormais liée au fanatisme, à la radicalisation, pourtant, qui pourrait nier que le terroriste fait le don de soi à une cause plus grande ? Est-ce que ce changement de conception est un progrès ou non ? Je l’ignore. Il faudrait demander aussi à qui pour qui on ne veut plus mourir. Mais cela ne répond pas non plus à la totalité de la question. Nous vivons une période de transition. Oui, je sais, d’un certain point de vue, toutes les époques sont des périodes de transition, mais la nôtre a ceci de particulier que les fondements que l’on croyait stables se sont effondrés et que l’idée même de fondements stables est problématique : existent-ils, en faut-il ? Rien n’est moins sûr. L’autre aspect de la question tient au changement de civilisation. J’y pensais, il y a quelques jours, et me disais : Au fond, pour qui est-elle douloureuse, la mort d’une civilisation ? Qui n’a pas aimé cette civilisation n’en souffrira pas. Je pense depuis plusieurs années que je parle, que j’écris une langue morte. Et, quand je regarde autour de moi, je vois bien que cette mort n’est guère douloureuse que pour moi. La langue morte, ce n’est pas le français (comme on pourrait le croire trop facilement, comme il m’est arrivé de le croire un peu naïvement), c’est plus profond que cela. C’est une certaine façon de se comprendre, soi-même et les autres, de penser et de sentir. C’est une réponse à la question : « Qu’est-ce que mon identité ? » qui ne se contente pas de stéréotypes de genre et d’ethnie faciles, mais inclut les aphorismes de Nietzsche, les remarques de Wittgenstein, le fleuve inachevé de Musil, les solos de Monk, les rugissements de Mingus, les extases de Feldman, les haut-le-cœur de Baudelaire, les dérives mentales de Woolf, etc., je suis une femme, je suis un homme noir, je suis un juif, mon identité ne s’enferme pas dans les limites étroites de ma personne et de ses fantasmes ; — mon identité est une civilisation.