19.2.22

Au sommet du doute, je crois que c’est là ; — j’essaie de m’y tenir. Je ne vis pas dans la beauté, mais dans la laideur, ce me semble, tout autour, partout, laideur qui n’a rien à voir avec le temps. Sinon l’air (du temps). À la surface : de l’espoir, peut-être, que quelque chose soit un peu plus que le reste. Un peu plus quoi ? Juste, véritable, sincère, fiable, je ne sais pas, un peu plus, tout simplement, que quelque chose possède quelque chose que les autres choses n’ont pas, et que qui doute puisse se tenir là, non pas au calme, ni à l’abri, ni au repos, rien de tout cela — au sommet, le col, vue à pic sur la vallée, les cheveux au vent —, mais qu’il puisse vivre là, dans cet espace sans dimension. Il n’y a pas de certitudes pour nous, qu’une utopie que nous inventons chaque jour, dont nous faisons notre pain quotidien, peut-être s’éloigne-t-elle chaque jour, aussi, un peu plus loin, à mesure que nous vieillissons, peut-être au contraire gagnons-nous chaque fois un peu de terrain : il y a un acte qui importe, il y a un acte qui emporte, déchaîne quelque chose qui sans ne serait pas. Espace sans dimension, temps sans durée, ne faut-il pas toujours s’efforcer de figurer l’impossible ? Là, dans cette activité qui semble peine perdue d’avance, se dessinent des figures aimables pour les faire advenir. — Qu’est-ce qui nous obsède tant que nous saurons survivre ? — Promenade sur les pentes de la Montagne Saint Victoire. Au départ, Le Tholonet (Moulin de Cézanne), et puis monte vers une cime que nous atteindrons, nous asseyant sur un banc, panorama dans le ciel, panorama sous le ciel gris troué de soleil, lumières : rouge de la terre, blanche de la pierre, jaune pâle des rayons. De quel couleur est le vent ? Transparent ? Plus tard, je découvrirai que, sur cette place d’Aix-en-Provence que j’aimais tant, une pâtisserie végane occupe désormais l’espace où se trouvait un bouquiniste. Il m’arrivait d’y perdre des heures entières. C’est là, je m’en souviens, c’est là que j’avais acheté le numéro de l’Arc consacré à Robert Musil. Il y avait un article de Bouveresse, au titre génial, celui d’un chapitre de l’Homme sans qualités : « La science sourit dans sa barbe. » Cette barbe où se cache le mal. L’air de quoi ? Du temps ? Non, de rien. Du néant.

18.2.22

Il fait beau mais je ne vis pas dans la beauté. Enfin, pas celle-là, impersonnelle, à tout le monde. Si les choses communes importent, bien évidemment, toutes les choses doivent-elles être communes ? Nous touchons là aux limites de la politique. Ce vieil homme obèse qui photographie son chien qui court sur la plage au milieu des enfants, qu’ai-je de commun avec lui ? À Nelly, je fais des remarques désobligeantes à son sujet, et le pire, c’est que je les pense. Disons peut-être ceci : si j’ai des choses en commun avec lui (des propriétés internes et des propriétés externes), je n’ai rien de commun avec lui. Nous partageons l’essentiel de nos propriétés, celles dont nous ne sommes pas responsables ; c’est notre idiosyncrasie qui nous distingue. Du désir de n’être pas comme tout le monde (quand même ce ne serait qu’un fantasme de plus). Seule l’existence de choses étrangères à la politique est susceptible de nous sauver. À défaut de cette existence-là — nonpolitique, apolitique, extrapolitique, antipolitique, etc., dis tout cela à la fois et plus encore —, nous sommes condamnés à la surpopulation, cela même qui nous tue. Lentement mais mortellement. Fatal pléonasme. Sur la plage, je prends en photographie l’enfant qui joue dans l’eau. Un peu plus tard, j’irai courir dans le parc. Des enfants chanteront à tue-tête. Toute une vie.

17.2.22

« Derrière. » — Le complotisme n’est qu’une version caricaturale de la forme politique, culturelle, mentale de notre époque : même les anticomplotistes cherchent à savoir ce qu’il y a « derrière » le complotisme. Tout le monde veut connaître les motifs cachés, les raisons secrètes, les vraies causes. Et, s’imaginant être quelqu’un à qui on ne la fait pas, chacun s’enorgueillit d’en savoir plus long sur les apparences que les apparences elles-mêmes. Toute la presse, laquelle est le véritable idéologue de notre temps, flairant l’aubaine phénoménale, s’empresse de nourrir cette passion pour le « derrière. » Ce qui prouve quelque chose, en effet, mais pas forcément ce que l’on s’imagine (que, contrairement à qui est venu avant nous sur cette terre, nous ne sommes pas niais) : la vérité est que nos structures mentales évoluent moins vite que nous le l’imaginons, que nous ne l’espérons. Nous nous dépeignons en êtres modernes, enfin délivrés des illusions de nos pères, libres comme seules des femmes libérées peuvent l’être, mais, au fond, nous pensons comme papa maman et ne sommes jamais que de primitifs dualistes : nous nous imaginons qu’il y a, là-devant, les apparences, lesquelles sont fausses et, derrière elles, la réalité, laquelle est vraie. Ainsi, puis-je n’être pas en phase avec moi-même, être né·e dans le mauvais corps, m’imaginer que qui je suis vraiment, c’est dans mon cerveau que ça se trouve, qu’importe, je ne pense pas différemment de mes ancêtres, qui, pour échapper à la plus terrifiante des peurs — ils allaient périr avec leur corps et il ne resterait rien d’eux que des ossements, fossiles en devenir pour les archéologues du futur —, nos ancêtres qui inventèrent l’idée d’une âme immortelle, survivant éternellement à leur anéantissement charnel. Que cette géométrie élémentaire — devant / derrière — fasse toute notre fierté en dit bien plus long sur nous-mêmes que sur ce qu’il y a « derrière » les choses telles qu’elles apparaissent : l’accélération va au pas lent de nos schèmes conceptuels. Aussi vite que nous ayons l’impression d’aller, aussi loin que nous nous projetions dans l’espace, nous sommes prisonniers des frontières strictes de notre sensibilité. Ce que nous détestons dans les apparences, ce ne sont pas les apparences elles-mêmes, c’est que nous y soyons limités. La science nous décrit des structures fondamentales infiniment petites, infiniment riches, et des terras incognitas infiniment éloignées et infiniment nombreuses et nous, nous n’en expérimentons rien, que les goûts et les couleurs auxquels nous sommes habitués et qui, avec le temps, ont fini par devenir bien fades. Nous voudrions autre chose, mais tout est là et nous avons beau essayer, — nous ne savons toujours pas comment aimer. —— J’aurais pu résumer tout cela d’une formule un peu trop énigmatique — combien nous sommes demeurés pré-nietzschéens —, entendant par là quelque chose comme ce que Nietzsche écrivit dans le Gai savoir (c’est moi qui traduis) : « Mais qu’est-ce pour moi que “l’apparence” ! En vérité, non le contraire d’un objet quelconque, — que puis-je énoncer d’autre au sujet d’un tel être quelconque que justement des prédicats au sujet de son apparence ! En vérité, non un masque mortuaire qu’on pourrait mettre sur un X inconnu et aussi bien lui enlever ! L’apparence est pour moi l’agissant et le vivant même, ce qui, jusque dans son autodérision, me fait sentir qu’il n’y a ici qu’apparence et feu follet et danse des esprits et rien d’autre — que, parmi tous ces rêvants, moi aussi, le “connaissant”, je danse ma danse, que le connaissant est un moyen de prolonger la danse terrestre et ainsi qu’il fait partie des maîtres des cérémonies de la vie, et que la sublime conséquence et le lien de toutes les connaissances peut-être est et doit être le moyen suprême de parvenir à l’universalité de la rêverie et à l’universelle compréhension de tous ces rêvants, en sorte que justement le rêve soit perpétué. » (Nietzsche, le Gai savoir, I, 54. La conscience de l’apparence.)

16.2.22

Quand un cinéaste noir américain, né au XXe siècle, place au fondement du capitalisme l’esclavagisme, sa vision est-elle plus ou moins ethnocentriste que celle d’un sociologue blanc allemand, né au XIXe siècle, qui plaçait au fondement du capitalisme le protestantisme ? Nous voudrions découvrir une forme d’universel pour sortir de l’impasse où nous conduit la concurrence des ethnocentrismes, mais il n’y a pas, à vrai dire, de réponse décisive à l’objection selon laquelle l’universalisme n’est jamais qu’un ethnocentrisme généralisé. Tenter de déplacer la question en passant au niveau supérieur ne fait jamais qu’ajouter une illusion de plus à la confusion dans laquelle nous plonge la multiplication des ethnocentrismes et les prétentions à l’universel que chacun porte en soi. Car, si l’équation des origines « capitalisme = esclavagisme » est tout aussi ethnocentriste que l’équation des origines « capitalisme = protestantisme », aucune des deux ne s’affirme comme telle, chacune prétendant, au contraire, qu’elle est l’expression de la pure et simple vérité. Le paradoxe de l’ethnocentrisme, ainsi, c’est qu’il ne se contente jamais de l’être, mais contient toujours une prétention à l’universel, ou à l’hégémonie, bref : à la négation de l’ethnocentrisme. Quelqu’un qui, présentant sa vision des choses, déclarerait que ce n’est qu’une vision ethnocentriste des choses parmi d’autres se disqualifierait lui-même. Pourtant, que sont ces visions sinon des ethnocentrismes qui se prétendent universels ou prétendent démasquer des vérités universellement cachées ? D’un ethnocentrisme à l’autre, rien ne se dégage comme un langage commun car, ce n’est pas en ajoutant les ethnocentrismes les uns aux autres que l’on parviendra à l’universel. Une conception rhapsodique de l’universel satisferait peut-être le besoin de reconnaissance des cultures qu’une conception totalisante de l’universel ne peut pas satisfaire, mais ce ne sera jamais qu’une addition d’ethnocentrismes sans que se découvre la possibilité de traduire une langue dans une autre. D’un côté, l’universel est oppresseur — il nie les particularités de chaque culture spécifique, il ne répond pas à la demande qui émane de chacune d’elle que sa souffrance soit reconnue en tant que telle — mais, de l’autre, l’ethnocentrisme est diviseur — chaque culture raconte son histoire, parle sa langue, tout le monde monologue, et personne ne se comprend, personne n’a envie de se comprendre, tout le monde se contredit. Tant est si bien que nous nous retrouvons insatisfaits avec entre les mains une sorte de dilemme démoralisant : ou bien la négation des particularités ou bien la contradiction universelle. Et nulle part de vérité décisive. C’est qu’il n’y en a pas, mais une infinité de vérités qui ne devraient pas nous enfermer dans notre monologue particulier, mais nous ouvrir à la conversation. Or, qui a envie de parler quand les accusations les plus graves sont portées : tout le monde est le criminel de l’autre, et qui pourrait bien avoir envie d’embrasser son bourreau ? On a plutôt envie de le faire payer, de lui faire rendre gorge. Chacun réclame son dû, qu’il trouve dans les poches de l’autre, bien entendu. Nous découvrons en nous un tortionnaire qui ne demande qu’à passer à l’acte pour se soulager, enfin, de sa douleur, de sa culpabilité, de sa rage, de sa frustration, de sa faute ou de la faute de son père, ou de celle de son père, ou d’un ancêtre lointain dont on ne sait plus rien. Prendre le bâton avec lequel, depuis toujours, on le bat, et frapper, à son tour, frapper de toutes ses forces, quelle jouissance, cette violence, frapper encore jusqu’à ce que la tête de l’autre éclate, jusqu’à la mort, et danser autour de ce cadavre, cette statue renversée, ce totem effondré. N’est-ce donc que cela, l’universel, le commun qui transcende nos petites particularités, — ce qu’il y a de pire en chacun de nous ?

15.2.22

De son côté, à l’autre bout de l’appartement, Nelly œuvrait à la gloire d’un auteur qui vit en ermite dans la forêt vierge, belge ou syrienne, je n’ai pas très bien compris, et moi, j’étais là, à la cuisine, en train de préparer une salade d’endives, pomme, noix, vinaigre de vin rouge et huile d’olive, de faire poêler mon Grinioc© au fromage de brebis, tomates séchées et basilic, Nelly prendrait quant à elle sa part de quiche sans la faire réchauffer, j’étais là, modeste écrivain, pas reclus, mais pas terrible, non plus, je venais d’aller courir, de passer l’aspirateur, de faire toutes ces choses que j’ai pris l’habitude de faire, et que je ne rechigne pas à faire, non, qui font partie de ma vie, du soin que l’on prodigue à son intérieur, il vaut mieux le faire soi-même, je crois, même si cela prend du temps, même si cela prend du temps, le faire réduit aussi la distance, toujours trop grande, qu’il y a entre les choses et soi, le monde et soi, j’étais dedans, et dehors le vent soufflait fort, et je me suis dit que ce n’était pas vrai, si on y réfléchit un peu, on s’aperçoit que ce n’est pas vrai, il ne fait pas souvent beau ici, en effet, qu’entend-on par « beau » ? il est un peu flou, ce terme, la lumière aveuglante est-elle synonyme de beau temps ? je ne le crois pas, il ne fait pas souvent beau ici, la veille et l’avant-veille il avait plu à verse, et aujourd’hui le vent s’est levé, qui bouscule les choses, chassent les nuages, certes, mais détruit un certain équilibre, une certaine paix, détruit ? non, elle n’existe pas, elle est impossible, c’est tout le paradoxe : quand le vent ne souffle pas, l’air est irrespirable, quand il souffle, il l’est, respirable, mais on ne peut pas le respirer, j’étais allé courir, cependant, dans le vent, les cheveux fouettés, et après, je me disais, il ne fait pas souvent beau, ici, le temps est agité, est-ce pour cette raison que les gens le sont aussi, ici, agités ? peut-être, c’est une hypothèse qu’on ne peut pas écarter. Il y a un poème de Nietzsche consacré au mistral. Il se trouve dans une lettre adressée à Heinrich Köselitz, alias Peter Gast, datée du 22 novembre 1884, alors que Nietzsche logeait à la Pension des étrangers à Menton. Il décrit à Köselitz-Gast, qui était compositeur et dont il semble vouloir qu’il le mette en musique, son poème comme « une danse pour grand orchestre » (einen Tanz für großes Orchester, c’est Nietzsche qui souligne), qui doit rugir et mugir, précise-t-il. Ce poème, Nietzsche le reprendra pour le placer en appendice à son Aurore dans un ensemble qu’il intitulera Chants du prince Aiglefin et qui sera le dernier. C’est un poème assez long, 66 vers, et assez exalté, qui dit bien à mon sens l’effet que le mistral peut produire sur le promeneur peu averti. En homme du nord, si je puis dire les choses ainsi, il n’est guère étonnant que Nietzsche ait été fasciné par le mistral. Il y a une strophe, que Jean-Marie Valentin rend très belle dans son respect de la rime, un peu avant la fin du poème, une strophe qui fait : « Qui dans les vents ne sait danser, / Qui de bandes doit se panser, / Infirme vieillard et momie, / Qui est un vrai patte-pelu, / Rustre honorable, oie de vertu, / Ouste, hors de notre paradis ! » Quand j’y pense, je me dis que le seul reproche que je puis adresser à Nietzsche, c’est de n’avoir pas écrit en français, et ne sais si c’est un tort qui, d’une façon ou d’une autre, se puisse ou non réparer.

14.2.22

Après la pluie du matin, le ciel s’éclaircit peu à peu. Dans la pièce où j’écris, j’y vois un peu plus clair. Notant dans le cahier à spirale que je veux reprendre la page que j’ai écrite hier dans mon journal, je constate que près de deux années se sont écoulées entre le début de ce cahier et le moment présent. Je le sais par la date de la page du journal que j’avais indiquée vouloir reprendre dans les éclaircies et que j’ai recopiée hier. Ce temps, vu de l’intérieur, me semble long. Et pourtant, quand je lis par exemple sur la couverture de mon exemplaire d’Aurore de Nietzsche : « Fragments posthumes 1879-1881 », je ne trouve pas ce temps long ; ce ne sont que deux années (un hiver, une année, un printemps). Alors, je vois le temps de l’extérieur, et il n’a plus pour la même dimension. Je pourrais dire : « De toute façon, il faut le temps qu’il faut », phrase qui, d’une certaine manière, est imbécile (et pas seulement parce que c’est une tautologie) mais qui, d’une autre, est plus profonde qu’il ne le semble quand on la lit à la va-vite. Le temps peut être vécu comme une contrainte externe, d’autant plus quand on exige de soi-même d’aller toujours plus vite, mais il est aussi une contrainte interne : il faut laisser le temps aux pensées de se développer. Je peux avoir une révélation, celle-ci sera instantanée : en un instant, aussi vite que la pensée, je saisis l’essence de tout, mais le temps qu’il faut pour la dire cette révélation est sans commune mesure. Une révélation prend un instant, sa révélation prend une vie. Cela ne signifie pas que la révélation de la révélation est inférieure à la révélation elle-même, simplement qu’elles n’ont pas la même qualité, pas le même sens, pas la même intensité. Une révélation instantanée qui serait immédiatement oubliée n’aurait aucune valeur. C’est la révélation du poisson rouge qui redécouvre son bocal chaque fois qu’il en fait le tour. Il faut la faire durer. C’est la même chose, mes dis-je, avec les révolutions : le problème de toute révolution, c’est qu’elle ne dure pas. Le retour à la normale, pour ainsi dire, marque la fin de la révolution, et son échec, dans la mesure où la révolution se veut une rupture avec la normale. Il faut que l’écriture conserve l’intensité de la révélation, de la révolution, dans le temps parce qu’elle ne se consume pas en elle-même, elle est la durée, la trace qui ne s’efface pas. Météo : je laisse des traces dans le temps qui passe.

13.2.22

Monologue à deux. — Ne parlant pas, les animaux sont les interlocuteurs rêvés des êtres humains, qui leur permettent de réaliser leur fantasme : parler à quelqu’un qui ne répond jamais. Que l’animal comprenne ou pas, cela importe bien peu à l’être humain, pour qui l’oreille de l’autre est moins une écoute qu’une surface objective sur laquelle projeter ses désirs, ses angoisses, ses joies passées, ses peines perdues. Pour la jeune femme qui ne veut pas enfanter, le chien est le substitut idéal à l’enfant absent : elle détourne sur lui la pression sociale qu’elle s’imagine subir. À la vieille dame qui ne peut plus enfanter, il rappellera le souvenir de l’enfant parti et qui ne donne que trop peu de nouvelles : lui ne partira pas et aura même le tact de la précéder dans la tombe. Le mâle verra dans son agressivité le prolongement de sa puissance sexuelle, capable en outre de conjurer son éventuelle misère : le chien qui aboie sa rage n’est-il pas le négatif impeccable de la femme qui hurle de plaisir ? Quant au chat de la déjà vieille fille, il réalise ses rêveries poétiques : la grande Emily Dickinson n’écrivit-elle pas sur ces animaux indépendants et énigmatiques ? Comment, dès lors, l’idée qu’on puisse manger un compagnon si parfait ne serait-elle pas scandaleuse ? Dans l’animal, se réalise une humanité accomplie dans le silence : toutes ces oreilles sans parole dont le destin est de m’écouter, c’est-à-dire de m’obéir, jusqu’à la fin. Le vent s’est levé et le ciel assombri. Une lente voile blanche parcourt la surface calme de la mer. La joie que semblait procurer le chiot aux deux femmes (une vieille et une jeune, la mère et la fille ?) m’a paru plus grande que celle que leur aurait procuré un être humain. C’était sans doute une erreur de jugement, une idée que je me suis faite, mais c’était si évident. Il y avait quelque chose de rayonnant dans leurs visages, comme si elles avaient trouvé en cette petite bête innocente la source d’un bonheur gratuit, qui attend si peu en retour de tout ce qu’il procure que c’en est parfait. Les soins qu’on prodigue à un chien sont sans commune mesure avec ceux qu’il convient de prodiguer à un être humain. Les enfants les plus intéressants sont souvent d’odieux personnages qui ont le culot de ne pas ressembler à l’idée que leurs parents s’en faisaient. C’est que le langage permet d’inventer des possibles qui n’existent pas. L’être qui en est privé ne dérange aucun ordre, il y trouve une place naturelle (même les bêtises du chien sont dans l’ordre des choses, elles se réparent facilement, et les reproches qu’on adresse à l’animal ont tout de la comédie). Les violences faites aux animaux sont d’ailleurs plus choquantes que celles faites aux humains : on y voit l’image de notre domination insupportable sous toute une nature muette, donc bonne. Ne nous sentons-nous pas coupables de parler ? D’autant plus que nous sommes les seuls à le faire ? Nous voudrions parler à l’autre, à l’autre absolu, mais comment faire s’il ne répond jamais ? Il n’y a de langage que public, partagé. Et nous ne pouvons le partager qu’avec nous-mêmes. En haut de la chaîne conceptuelle, l’être humain se sent terriblement seul. Il contemple l’édifice au sommet duquel il trône et se sent pris d’un vertige d’autant plus douloureux qu’il comprend bien qu’il n’y est pas pour grand-chose. Si ses ancêtres avaient connu les mêmes scrupules, ils se seraient faits dévorer. Et, au fond, n’est-ce pas cela qu’il désire ? N’est-ce pas la mort qu’il désire dans l’aphasie de la bête ? Une conscience primaire sans profondeur ni excroissance, l’immédiateté permanente. La mort, c’est-à-dire : la fin de l’histoire, non son achèvement, mais son terme, son arrêt. Notre conscience profonde et étendue se confond avec l’histoire de notre espèce — complexe, foisonnante, cruelle, terrible, laide et sublime, exubérante —, mais comment la faire taire, comment ne plus l’entendre ? C’est si douloureux de penser quand ma pensée est vieille de plusieurs centaines de milliers d’années.

12.2.22

Quand je m’aperçois de l’autre qui est en moi, de ses gestes, ses attitudes, ses manières d’être, notamment de mon père, c’est à lui que je pense quand je m’aperçois de, je le vois à travers moi, je me vois dans son corps à lui, il est déjà trop tard. Quelle proportion de moi-même y a-t-il en moi ? Quelle proportion de soi-même y a-t-il en chacun de nous ? Très peu. À quoi tient ce que je tiens pour mon individualité ? L’angoisse de n’être pas un modèle unique, un original, mais une copie, un exemplaire parmi d’autres, le duplicatum de quelqu’un qui a déjà existé est d’autant moins surmontable que la réalité de son objet pénètre au plus profond de nous. Nous transperce. À quoi tient notre singularité ? À quoi tient notre liberté ? Presque rien. Des détails. D’où les manies, les passions du collectionneur qui comprend que c’est dans son obsession que se manifeste ce qu’il a de plus propre, ce qui n’appartient qu’à lui, ce qui fait de lui un original au sein de sa lignée. L’obsession prend possession de lui, mais il est plus libre ainsi possédé que ne l’étant pas. À l’inverse, le moine qui se dépossède, renonce à toute quête de l’originalité, il abandonne la quête de la singularité comme une tentation maligne, il sacrifie sa personnalité sur l’autel de sa croyance. Que cet autel soit habité ou qu’il soit vide, cela revient au même : il se fond dans l’altérité absolue. Hier, j’ai recopié quelques milliers de signes des éclaircies. Étrange dispositif que le leur : un cahier noir à spirale dans lequel je note le matériau destiné aux éclaircies, un cahier noir de format A4 dans lequel je copie voire augmente le texte du matériau, un fichier informatique où je copie voire augmente la copie, deuxième copie que viendront enrichir à la fin (à la fin, mais ce sera quand la fin ? aucune idée, la fin n’est pas à la fin, elle est déjà arrivée, dans l’architecture du texte, sa composition) d’une part les remarques sur le langage consignées dans le cahier gris (je n’y ai plus touché depuis deux ans) et d’autre part des considérations sur l’histoire, l’utopie, etc. (paragraphes plus longs que j’écris directement dans un fichier informatique et dont au départ je ne faisais aucune copie : j’écrivais le fichier, je l’imprimais, j’effaçais le fichier). Ce dispositif n’est pas étranger à la nature de l’écriture, sa forme labyrinthique, en spirale (une spirale est un modèle de labyrinthe infini, on s’y perd non à cause de la sophistication du réseau des embranchements indiscernables des voies sans issue, mais à cause de son infinité même) : il s’agit de trouver son chemin et, pour ce faire, il faut se perdre.

11.2.22

2650 signes effacés à jamais. 2650 signes pour les remplacer. À peu près, oui. Pourtant, ils étaient bons, ces 2650 signes, dignes d’un authentique moraliste français (je voue un culte aux moralistes français du XVIIe siècle, que j’ai beaucoup lus, maintenant moins, mais ils comptent tant pour loi), et ils disaient vrai, indubitablement vrai, ces 2650 signes, mais avais-je envie d’écrire ça ? Non, je ne le crois pas. Un autre moi, un moi plus ancien que moi l’aurait sans doute fait, avec le même style que celui que j’ai employé dans cette page effacée, on doit même trouver des pages semblables à celle-là dans ce journal, mais le moi d’aujourd’hui, non, il n’en a pas envie. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être parce que mes « semblables » me semblent toujours moins mes semblables. C’est vrai, mais ce n’est pas vrai. En fait, j’ai peur. Peur qu’ils me ressemblent. Peur — c’est la même chose —, peur que je leur ressemble. Je me sens de moins en moins leur semblable, mais cela signifie-t-il que je sois de moins en moins comme eux ? Ce n’est pas sûr. Mais enfin, cette page moraliste présupposait que j’étais comme ces gens dont je parlais, que ces gens dont je parlais étaient comme moi, que nous étions les mêmes, qu’il y avait une forme d’universalité qui nous permettait de nous comprendre. La fin de l’Homme, la fin de l’universalité impliquent la fin du langage : il n’y a plus de langage, que des langues mineures dont on n’est même pas certain qu’in fine elles aient plus de valeur que d’incompréhensibles monologues. Quand j’ai dit que je parle à 250 personnes, l’autre jour, cela signifie simplement que ma langue n’est comprise que par 250 personnes. C’est un dialecte, rien de plus. Vouloir en faire autre chose qu’un patois local, lui donner une dimension eschatologique, est une grave erreur. C’est l’illusion que, peut-être, quiconque se pique d’écrire se fait un jour ou l’autre. Mais il faut s’en défaire. Il faut en prendre congé. Le relativisme est factuel tout comme est factuelle la bêtise de la culture. En majorité, ce sont des ersatz d’œuvres qui sont consommés, les sous-produits industriels recyclés d’une civilisation inexistante. Il ne sert à rien de le nier, mais il ne sert peut-être pas à grand-chose non plus de l’affirmer. Qui peut l’entendre ? Personne. Ou non : 250 personnes. Tout ce que je puis faire, moi, c’est cultiver ma langue, mon idiolecte minoritaire, la rendre aussi parfaite que possible, aussi pure que si personne ne l’avait jamais parlée, que si personne ne la comprenait jamais. Parler tout seul, telle est mon ultime liberté. Et rien ne m’assure que je n’en serai pas bientôt privé.

10.2.22

Un moment de paix tout à l’heure — bref mais réel. Tout est si que non rien je n’ai pas envie de finir cette phrase ne comprends même pas pourquoi je l’ai commencée. Elle est là, cependant, et me semble devoir y rester. Dix heures du matin dans le parc, deux jeunes pères joint à la main font semblant de s’occuper de leurs enfants à vélo. Pas les vacances pour tout le monde. Les vieux trichent avec leur batterie électrique. Ce n’est pas de l’exercice physique si la machine pédale à ta place. Pendant que je cours, je fais une remarque ironique à un type plus âgé que moi qui piétine allègrement la pelouse interdite. Peut-être que je le déteste simplement parce qu’il me dépasse. En face de l’hôtel quatre étoiles, un clochard dort au soleil. S’il était mort, pourrait-on dire que c’est son domicile fixe ? Un peu plus tard, je consulte le site de réservation de l’hôtel : il reste des chambres libres. À côté de la boulangerie bio où je vais acheter mon pain, je constate la présence d’un matelas dont l’occupant est absent. Mauvaises répartitions des ressources, me dis-je sans ironie aucune cette fois. Remontant la rue deux fois deux voies à pied, par instants, j’ai l’impression d’étouffer. Je m’en étais fait la remarque en accompagnant Daphné chez son grand-père où elle passe la journée : la circulation est une jungle nauséabonde. D’où vient alors ce moment de paix ? Je l’ignore. C’est une anomalie, hautement improbable, qui se sera produite quand même, divine. Autant hier, j’étais agacé, excité, autant aujourd’hui je me sens calme, apaisé. J’ai lu trois fois la préface à la seconde édition du Gai savoir hier. Parmi les plus belles pages au monde. Cuisine : penne + coppa + figues sèches + pecorino sedilese + huile d’olive de Mouriès = perfection. Il était temps, je crois, de réaliser que, malgré ses origines phocéennes, Marseille n’a rien d’une cité grecque. Elle n’a rien de rien, d’ailleurs. Le paysage lui est étranger (elle n’y est pour rien). Et moi j’y survis encore un peu. J’exagère ? Bien sûr que j’exagère, c’est ma licence prosaïque, mais à peine.