9.2.22

J’ai envie de taper très fort sur quelque chose n’importe quoi pour le casser mais je ne le fais pas. C’est dommage, peut-être cela me ferait-il du bien ou alors peut-être cela me ferait-il du mal, qui me ferait peut-être du bien par une sorte d’effet secondaire de sa cause, mais alors est-ce que le bien que le mal m’aurait fait me ferait du mal et ainsi de suite ou inversement ? Peut-être ne vaut-il mieux pas que je tape très fort sur quelque chose n’importe quoi pour le casser, les conséquences sont imprévisibles, je casserais peut-être la chose, certes, mais qui peut prévoir les effets que produirait le cassé du cassage de cette chose une fois cassée ? Donc, je n’en fais rien. Je me lève. Vais dans la cuisine, me prépare un deuxième café. Comme il tarde, je perds patience, je tape un peu trop fort sur les touches du clavier, mais ce n’est pas elles que j’ai envie de casser, quand même j’aurais peut-être envie de casser quelque chose avec les touches du clavier, ce ne serait pas au sens propre, ce serait plutôt avec mon écriture que j’ai envie de casser quelque chose mais pas n’importe quoi. Le devrais-je ? On ne le dirait pas forcément, mais c’est une grave question. Tout est si imbécile qu’il faudrait vraiment abandonner, tout abandonner, c’est vrai, à commencer par l’écriture, mais ce n’est pas cela : le fait que tout soit tellement imbécile devrait me laisser parfaitement indifférent. Il faut, il faut, il faut que je parvienne à cette indifférence et, n’y parvenant pas, j’ai envie de taper très fort sur quelque chose n’importe quoi pour le casser. J’ai d’innombrables exemples à donner de cette imbécilité générale, mais je n’en dirai pas mot, il faut que je m’entraîne à l’indifférence. Je me disais cela tout à l’heure, en marchant, je parle à quoi ? 250 personnes, pas plus, et c’est vrai que ce n’est pas beaucoup, même si d’un certain point de vue, c’est formidable (tu parles…), mais je sais que ce n’est rien, que ça ne compte pas, et pourtant, tout est parfait, à l’exception de cette histoire de quantité de livres vendus, de quantité d’argent gagné par suite, à laquelle je ne puis rien, si les gens préfèrent vendre et acheter des types aux cheveux bleus et des dindes voyageuses, je n’y suis pour rien, je fais exactement ce que je veux, exactement ce que je voulais faire, je fais exactement ce que je veux continuer de faire, je fais exactement ce que je vais continuer de faire — jusqu’à ma mort. Que je tape très fort sur quelque chose n’importe quoi pour le casser ou que je ne tape pas très fort sur quelque chose n’importe quoi pour le casser, comme à l’instant, quand j’ai tapé très fort sur l’accoudoir du fauteuil, et que le son des coups donnés sur l’accoudoir résonnait, grave, dans la pièce qui les réverbérait, cela ne changera rien, aujourd’hui pas moins que demain, à cette imbécilité pas plus qu’à cette perfection. Parfois, je me dis que je pourrais l’enseigner, comme tous ces gourous qui pullulent, à tous ces gens qui se regardent le nombril comme si c’était Delphes alors que c’est simplement le trou du, non, chut, je suis au bout de ma life, mon psy m’a dit, tu vois, mais cela aussi est imbécile : tout est parfait, tout est là, qu’y puis-je, moi, si les gens ne s’y intéressent pas ? Et tant pis pour cette conclusion défaitiste, moi, je ne le suis pas.

8.2.22

Puissance et clarté oniriques. Rêve et récit du rêve cette nuit, très précis. Il est cinq heures trente. Le cahier de rêves est à portée de la main à mon chevet, mais je crains de réveiller Nelly. Alors je le note sur mon téléphone. Je viens de le recopier à l’instant, environ huit heures après l’avoir écrit. Le rêve est très structuré en deux parties liées entre elles par une relation de causalité et l’atmosphère de chacune de ces deux parties est très différente. Pour dire les choses simplement, la première partie est méditerranéenne, la seconde, parisienne. Pendant un certain temps, je cherche à définir avec précision l’atmosphère de la première partie, l’impression de familiarité et d’étrangeté simultanée qu’elle m’a faite : c’est quelque chose de très proche et de très lointain à la fois, je ne comprends pas pourquoi je ne parviens pas à trouver le mot juste pour caractériser le sentiment qui est le mien quand, enfin, je comprends, je parviens à dire quel est cet endroit et à expliquer l’impression que quelque chose m’échappait tout en étant très intime. Cet endroit où se déroule le rêve, c’est le Marseille que décrit Walter Benjamin dans « Haschich à Marseille ». C’est tellement évident que tout est plus clair encore après que j’ai trouvé cette expression : « le Marseille que Walter Benjamin décrit dans “Haschich à Marseille” », qui est donc un endroit très familier, en effet j’ai grandi ici (je me souviens que, dans le texte, WB relève le mot “Barnabé”, sur un tram ou un bus, “Barnabé” pour “Saint Barnabé”, le quartier de mon enfance, là où j’allais à l’école), mais très lointain puisque, comme le rappelle Jean-Maurice Monnoyer dans sa notice, ce Marseille-là n’est plus. (Note marginale : Je me souviens aussi m’être étonné quand j’avais découvert que JMM, qui avait été mon enseignant à Aix quand j’y étudiais la philosophie, très marqué par la philosophie analytique et le renouveau de la métaphysique réaliste, avait édité ces Écrits français de Benjamin, ainsi que Oberman de Senancour, que je ne connaissais pas.) Quand je copie le rêve, tout est clair, et tous ces éléments oniriques et extra-oniriques viennent éclairer le rêve. Comme cette remarque que je me fais plusieurs fois — dans le rêve et hors du rêve —, jusqu’à trouver la formulation juste dans le cahier de rêves (mais qui n’est peut-être pas aussi juste que celle que j’emploie ici) que ce qui me rassure, c’est que les gens ne soient pas ce qu’ils semblent être. Idée qui devrait plutôt m’inquiéter (les gens devraient être comme ils semblent être sinon le doute est toujours permis), mais aurait plutôt tendance à me rendre optimiste : les choses ne sont pas si terribles qu’elles le semblent. Comme quand on dit : « Au fond, tout cela n’est qu’un mauvais rêve. » Une fois éveillé, il n’y a plus rien à craindre.

7.2.22

Le vent souffle si fort que, parcourant le front de mer, j’ai du mal à continuer d’avancer. Ou alors le vent me pousse dans des directions que je n’ai pas choisies. Je crois résister, mais ce n’est pas vrai. J’erre. Le visage fouetté par le sable, les embruns. Encore maintenant, quand je passe ma main dans les cheveux, j’y trouve des nœuds si serrés que, les défaisant, j’ai l’impression que ma tête va être emportée. La lumière aurait pu être sublime. Pourquoi ne me dis-je pas qu’elle l’était ? Je jette un coup d’œil par la baie vitrée. Ne l’est-elle pas ? Ne la vois-je pas ? Quelque chose ne va pas. Un instant (je suis de retour sur le front de mer), je m’arrête pour écouter le bruit que fait le vent quand il rencontre la grand roue. Quelque chose de spectral dans cette musique involontaire, improvisée. Les tubes de métal comme autant d’instruments d’une musique automatique. Harmonie sans sphères. Personne n’écoute. La pièce est pour moi seul. Artificielle. Et vaine. Il y a bien un type en trottinette électrique, mais il a tout l’air d’un touriste. À quoi les reconnais-je, les touristes ? Un je-ne-sais-quoi. Il visite, malgré les photographies qu’il prend, ne fait pas attention, ne voit rien. Le vent souffle si fort. Pas exactement le temps idéal, toutefois, pour me débarrasser de mon mal de tête. Ils ne m’aideront pas, non plus, cette mère et son enfant, à m’en défaire. Ils marchent vite (probablement pour aller prendre le bus). Elle, fichu sur la tête, parle fort (langue étrangère) dans son téléphone, cependant que lui se nourrit d’un paquet de TUC. Il est midi. Je suppose que c’est là son déjeuner. Ce matin, Nelly m’a dit que trois motards se sont tués sur la Gineste entre samedi et dimanche. Ils avaient 25, 40 et 53 ans. Comment sauver les gens d’eux-mêmes ? On ne le peut pas. Libre, l’être humain est un primate mal équipé pour la vie. Ce ne sont que des décennies d’éducation qui peuvent en tirer quelque chose de bon. Et encore, pas dans tous les cas. L’être humain qui réclame plus de liberté n’en veut pas, mais moins, quoiqu’il l’ignore : il croit savoir ce qu’il veut, mais il ne sait pas ce que sont les choses, n’en a que des idées vagues, embrouillées. J’ai l’impression que les pointes qui me déchirent le crâne et les dents s’enfoncent plus profond. Quand je touche avec les doigts, pourtant, il n’en est rien, je ne trouve pas de sang.  

6.2.22

Le monde vaut-il que je sorte de mon lit ? Rien n’est moins sûr. Alors quoi ? Demeurer là ? Pourquoi pas ? Mais jusqu’à quand ? Et en attendant quoi ? La fin des temps ? Que quelque chose change ? Sans moi ? Paradoxe, non ? Et puis, quand je dis « le monde », je n’entends pas le monde en soi, ce serait plutôt quoi ? disons le monde social ou, pour le dire avec un peu plus de précision encore, cette version-là du monde social. Et puis ? Comment ça, « et puis » ? Oui, et puis ? Rester au lit serait un acte révolutionnaire ? Ce n’est pas ce que j’ai dit. Et puis, je ne sais même pas si j’y crois ou si je n’y crois pas. Je reste dans l’odeur de la nuit, les yeux photosensibles et la tête lente en dehors, vive en dedans. Opposition binaire ? Non, remarque en passant. C’est tout. Je passe mes doigts (annulaires) d’un canthus à l’autre. Un canthus, des canthi. J’ai découvert ce mot en cherchant comment nommer la commissure des paupières. Commissure des paupières, commissure des lèvres. Qui, elle, elle, c’est-à-dire cette dernière, n’a pas de nom. Une manière de dimanche ordinaire. Oui et non. Même si, spontanément, je me sens plus porté à la déflation qu’à l’inflation, la déflation du sens, remède aux charmes envoûtants des effets de manche, peut-être, me dis-je, peut-être ne faut-il pas toujours tout banaliser, et profiter d’un instant, comme ça, qu’on dirait suspendu dans le temps, un étrange moment, fût-ce seulement la grasse matinée d’un dimanche matin paresseux. Qu’est-ce qui nous empêche, en effet, de voir les choses autrement ? Une grâce matinée. Le café est prêt. L’oreille droite me gratte. Quelle autre raison de me lever ? Je me mets quelque chose sur le dos, enfile une paire de chaussettes. Il y a toute une philosophie dans la banalité (ne lis pas : « une philosophie de la banalité »), les gestes ordinaires, si présents à nous-mêmes que nous n’y pensons même plus. Le rouge est sanguin dans le verre. Le jour est clair. Le bleu ciel du ciel tire sur le blanc. Un volume d’air dans un autre volume d’air. La lecture matinale du journal est d’une rare violence : tant de bêtise et si peu d’espoir, l’espèce humaine se complaît dans le spectacle qu’elle s’offre à elle-même, surjouant ses paniques avec un manque passionné d’originalité, dispensant sa morale dans les termes de telle ou telle des pseudosciences qu’elle s’invente pour se représenter en experte d’elle-même. Le problème n’est pas que tout soit fiction : le problème est que tout soit fiction qui s’ignore. Les gens affichent leurs goût bas de gamme sans vergogne aucune, confortés dans leur indigence par l’univers mental dans lequel ils se meuvent. Quel bonheur d’être médiocre en toute sérénité. Médite et oublie tout. Oublie tout et recommence. Le monde est cheap.

5.2.22

Le bruit des œufs en devenir durs qui s’entrechoquent et se cognent contre les parois de la casserole me fascine. J’y prête attention : j’écoute les œufs qui cuisent dans l’eau bouillante. Je sais que c’est moi qui les ai mis à cuire, je suis allé dans la cuisine pour cela, pour cela et pour me faire un café, mais cela ne m’empêche pas de le trouver beau, ce bruit, comme une présence agréable, réconfortante. L’appartement est vide. Nelly est allée accompagner Daphné à son cours de piano, et moi, j’écoute les œufs qui cuisent dans la pièce à côté en écrivant mon journal. Hier au soir, j’ai écrit un poème, traduction variation de “Wind” de Frank O’Hara, poème dédié à Morton Feldman dont Morton Feldman s’est servi pour composer “Three Voices” pour Joan La Barbara, trop de noms propres dans cette phrase, je l’ai publié sur FMR, hier au soir, et je le collerai ici quand j’aurai fini d’écrire mon journal. Je prévois d’aller marcher ensuite, une heure environ. Mais pourquoi, me dis-je, n’arrivé-je pas à installer une cloison suffisamment étanche, même si abstraite, entre ce type que je déteste et moi ? Ce type ou cet autre ? Je ne sais pas : les deux ? Parfois, je m’aperçois que les gens que je crois détester ne sont pas si détestables que cela, mais c’est rare. Généralement, ils le sont, mais l’espace d’un instant, plus ou moins long, ils m’apparaissent non pour ce qu’ils ne sont pas, mais pour ce que je voudrais qu’ils fussent. Et qu’ils ne sont pas. La sonnerie de la plaque de cuisson m’avertit que le temps de cuisson des œufs devenus durs donc est écoulé. Je vais me lever pour les passer sous l’eau froide, mais tout d’abord, il faut que je termine ma phrase. Voilà qui est fait. J’ai souvent essayé d’inscrire le temps présent, « en direct », pour ainsi dire, inscrire le temps présent dans l’écriture, mais je crois que cela ne marche pas. Était-ce dans une nouvelle que j’ai fait ça, le bruit que faisait soudain se déclenchant l’aspirateur de la voisine du dessus (à Montparnasse) interrompant le récit ? Je ne sais plus. Je sais que je l’ai fait, mais je ne sais pas si j’ai conservé cette péripétie ou si j’ai fini par l’effacer parce que cela ne fonctionnait pas. Cela signifie-t-il qu’il y a des propriétés objectives (décidément, je n’aime pas ce mot, « objectif »), est-ce à dire qu’il y a des propriétés objectives de l’écriture ? Le type entre qui et moi je voudrais bâtir une barrière infranchissable même si abstraite, j’y ai repensé hier. Forcé, à cause des réseaux sociaux, évidemment. Je me souviens qu’à une certaine époque, quand je n’avais pas encore publié des Monstres littéraires, je lui avais envoyé un court texte pour qu’il l’édite dans la maison d’édition dont il s’occupe. J’étais à Gênes avec Nelly quand j’ai reçu la réponse où il m’expliquait qu’il ne le publierait pas parce que l’écriture était « maladroite » mais que, comme c’était intéressant, tout de même, il était tout à fait disposé à retravailler le texte avec moi. (Plus tard, il avait trouvé des « lourdeurs » à ma traduction de Radio Happenings, preuve que, à défaut d’avoir du goût, il a du vocabulaire.) À son refus, j’avais répondu par un laconique : « Eh bien, tant pis pour toi. », et je ne lui ai jamais plus adressé la parole depuis lors. Le texte en question, c’était le premier chapitre de Pedro Mayr. Je me demande toujours comment des types comme ça, qui ne comprennent pas grand-chose à pas grand-chose, peuvent non seulement exister, mais encore exprimer des opinions sur des choses auxquelles, manifestement, ils ne comprennent rien. Est-ce qu’ils ne s’en rendent pas compte ? Ou bien est-ce qu’ils s’en rendent compte mais s’expriment malgré tout, leur vie étant si désespérante de nullité qu’ils ne sont plus à une horreur près ? C’est la différence entre les opinions et les vérités dont je parlais hier, non ? Je ne sais pas. J’accorde trop d’importance à ce type dont l’existence est insignifiante, mais c’est parce que je n’arrive pas à me séparer de lui. Est-ce que je risque de tomber sous le coup de la loi contre le séparatisme ? Est-ce que cette loi a été votée ou non ? Je ne le sais pas, mais je sais que cela n’a aucun rapport, et je ne sais pas pourquoi j’en parle, j’écris tout ce qu’il me passe par la tête, association pas très fine d’idées, et je sais en outre qu’il y a trop de « mais » dans cette page. Maintenant, écoutons le poème :

J’aime le mal
et la neige
mais la neige ne tombe pas

elle tourne pourtant
les canons à eau
en privent
le monde

le mal a remplacé la beauté

dans un flocon
nos mauvaises pensées
ma bête sauvage
ce n’est pas vrai
que rien ne tombe
il y a de la neige
belle comme la chine

autour de moi
et de ma bête sauvage
comme une pensée
le monde est sec
qui aurait pensé
que la neige puisse tomber ?

4.2.22

Je deviens fou, c’est vrai (impression de). À l’ère du faux, — ou à l’ère du fou ? — oh, c’est à n’y rien comprendre ! —, à l’ère du faux, comment reconnaître une vérité ? Et la distinguer de son contraire ? Il faut des outils nouveaux, mais comment les forger ? On opère un décalage permanent : une question de fait se trouvant déplacée sur le terrain de la morale, une question de justice sur le terrain des chiffres, quelque chose sur autre chose, indéfiniment, une boucle qui tourne si vite qu’on est pris de vertige — on ne comprend plus rien, et on regarde les fantômes tomber du haut des clocher, impuissant. Je n’aime pas cette expression, “l’ère du faux”, elle semble vouloir dire quelque chose de précis, mais quand on l’interroge, elle s’avère si vague, rendant un son creux. Elle est faite sur le modèle de “l’ère du soupçon” qui, déjà, ne voulait pas dire grand-chose. Je n’aime pas les expressions de ce genre parce qu’elles nous dispensent de penser. Ce que j’entends par là, par “l’ère du faux”, c’est que les vérités sont constamment déplacées d’un domaine à un autre dans le but d’aplanir la différence entre les vérités et les opinions : quand on commence à penser qu’il suffit de croire en quelque chose pour que cette chose soit vraie, c’est que nous avons basculé dans un domaine sémantique où le vrai ne vaut pas mieux que le faux, où le vrai n’a pas plus de force que le faux. Ce qu’il est intéressant de constater, c’est que tous les groupes sociaux mélangent les vérités et les opinions, tous les groupes sociaux défendent un certain nombre de vérités tout en véridicisant un certain nombre d’opinions. Ce dont ils ne se rendent pas compte, c’est que, véridicisant les opinions, ils doxifient les vérités. Les leurs (opinions ou vérités) ne valent pas mieux que celles des autres (vérités ou opinions). La force du vrai, ce n’est pas la force de faire triompher la Vérité (j’insiste ici sur le v majuscule). L’erreur commune à tout le monde (à tous les groupes sociaux, si l’on veut prolonger les phrases précédentes), l’erreur commune à tout le monde consiste à se représenter la vérité comme une entité majuscule, unique, transcendante, alors même que l’immense majorité des vérités sont des banalités, des truismes. Quand on pense à la vérité, il ne faut jamais perdre de vue cette dimension banale, triviale de la vérité, qu’une vérité scientifique ne vaut pas mieux qu’une vérité banale, v=d/t n’ayant pas plus de profondeur que le fait de dire « il pleut » quand il pleut. Les choses qui sont sont des choses qui sont, et le fait qu’il nous ait fallu accomplir un effort particulier pour parvenir à les énoncer ne devrait pas nous encourager à accorder une valeur supérieure, extraordinaire, à la vérité. En équation sauvage : v=v (une vérité égale une vérité). On verrait alors que les vérités ne sont ni des outils de propagande ni des forces de libération. Si elles peuvent avoir une dimension morale, ce que je crois, d’une part, cette dimension morale n’a rien à voir avec la vérité elle-même, c’est nous qui attribuons une dimension morale à quelque chose qui se contente d’être, quoi que ce soit que nous en pensions, et d’autre part, cette dimension morale est assez simple : elle doit nous permettre de voir les choses comme elles sont. Il n’y a rien de plus libérateur que cela, rien de plus révolutionnaire que cela. La réalité n’est ni morale ni immorale, ni juste ni injuste, ni bonne ni mauvaise, ni pour ni contre, ni rien ni tout, elle se dit. C’est probablement décevant et banal, comme sont décevantes et banales l’immense majorité des vérités. Plutôt que d’accorder un statut transcendant aux vérités, nous devrions les accepter comme elles sont, pour ce qu’elles sont, nous en imprégner, et imaginer (ce qui n’est pas le contraire de dire la vérité, pour le dire dans les mots de Wittgenstein : imaginer et dire la vérité sont deux jeux de langage différents) imaginer quelle harmonie établir entre la réalité et soi. Impression d’être le seul (ou presque) à m’y consacrer et, partant, dis-je en me frappant le crâne de l’index, trois fois, de devenir fou. Note marginale : pour toute une catégorie de la population (ce que j’appellerai “un groupe social par hasard”), l’accomplissement du fantasme passe par sa publication (le fait de le rendre public) ; autant dire, dans ces conditions, qu’il n’y a plus nul lieu de craindre l’avènement du totalitarisme, — il a déjà fait son œuvre.

3.2.22

Ce n’est pas que ne pas me sentir de mon temps me déplaise — au contraire, cela me donne un côté dandy de l’esprit —, c’est que c’est épuisant. Dois-je vraiment avoir une opinion sur le nouvel émoji homme enceint (rien que le mot « émoji » semble tomber de la bouche d’une génération demeurée), sur le nouveau fascicule imprimé de Nicolas Mathieu, sur une photographie où l’on voit Camélia Jordana âgée de 6 ans ? Ils sont amusants, tous ces gens plus ou moins bien élevés qui alertent sur les dangers de la société de surveillance de masse, les dangers de la société de contrôle, alors qu’elle a déjà lieu, tous les jours, de manière pacifique, de manière démocratique. Là, sous ton nez. Où trouverais-je mes pensées ? Comment puis-je y accéder ? Il ne suffit pas de remplir un formulaire pour demander à consulter les données dont telle ou telle multinationale dispose à mon sujet. Où se trouvent mes pensées quand je ne les pense pas ? Parviendrais-je à elles par soustraction : Pensées pensées par Jérôme – (émoji homme enceint blond + émoji homme enceint noir + émoji homme enceint brun) – Connemara de Nicolas Mathieu – photo de Camélia Jordana âgé de 6 ans devant une boutique où l’on vend des cartes postales à La Londe-les-Maures = vraies pensées de Jérôme ? Peut-être que les choses sont aussi simples que cela. Je doute que les choses soient aussi simples que cela. Ma pensée plastique n’est plus la même avant et après qu’elle a pensé ces pensées, fût-ce pour y résister, les rejeter : le virus est dans la pensée comme le ver est dans le fruit. C’est le but, non ? Bien sûr que c’est le but. Ce matin au réveil, cependant que je me les infligeais, je me demandais pourquoi j’étais en train de m’infliger les premières pages de Connemara de Nicolas Mathieu que j’étais en train de lire, pages d’une platitude absolue, d’un sociologisme on ne peut plus primaire, sans nulle profondeur de vue, nulle profondeur de champ, même pas une planéité recherchée, même pas un rien assumé, non : pas grand-chose, le presque rien, le quelconque, l’insignifiant. Que les gens aiment ça, ce n’est même pas la question (les gens peuvent aimer n’importe quoi), mais que ça existe — voilà le défi pour l’entendement. Ensuite, Daphné s’est levée, elle n’était pas réveillée, elle était de mauvaise humeur, vraiment désagréable, mais j’ai préféré ça, à la charge mentale insupportable que représentent ces mauvais romans, ces mauvais artistes, ces mauvais sujets de société, ces mauvais enjeux. Ma pensée est un territoire occupé, me suis-je dit. « Ma pensée », ne t’imagine pas quelque chose d’abstrait, de désincarné, de froid, non, ma pensée, c’est-à-dire : ma vie la plus intime. Ma pensée, ma vie la plus intime sont des territoires occupés. Chaque jour, il faut que j’essaie de gagner un peu de terrain, chaque jour, il faut que j’essaie de dégager un peu de terrain pour exister, chaque jour, c’est plus difficile que le précédent parce que, alors que mon territoire à moi ne s’agrandit pas, mais rétrécit au contraire, ce sont toujours plus de contenus qui sont produits, qu’il y ait ou non des gens pour consommer ces contenus (de fait, la majeure partie des contenus produits ne sont pas consommés, c’est la sélection par la consommation : le capitalisme, contrairement à ce qu’il essaie de faire accroire, ne produit pas que des succès, la majeure partie de ce que produit le capitalisme est un échec, ce n’est qu’une infime partie de ce que produit le capitalisme qui connaît le succès), chaque jour, de nouveaux contenus sont produits qui occupent toujours plus de terrain, conquièrent toujours plus de territoires, et le mien ne s’agrandit pas, non, qui réduit comme la peau entre les rides. Ma vie la plus intime va-t-elle finir par être si petite que je ne la verrai plus, qu’elle ne sera plus nulle part où je pourrai la trouver ? Alors, en viendrai-je à croire que toutes ces pensées que d’autres pensent pour moi, les émojis homme enceint, Connemara de Nicolas Mathieu, la photographie varoise de Camélia Jordana, ce sont mes pensées à moi ? Garderai-je dans l’un des recoins inaperçus de ce qui fut jadis une âme, comme une petite veilleuse qui émet une lumière de plus en plus faible, le souvenir de ma vie intime ou bien, est-ce que, comme tout le monde, j’admirerai ces milliards de vessies en me disant : « Oh, quelles belles lanternes ! Oh, quels beaux messies ! »

2.2.22

J’ai horreur de ce qui ne marche pas. Je crois que c’est la pire chose au monde : faire quelque chose qui ne marche pas. Je pourrais multiplier les exemples (par exemple : les méthodes pédagoludiques pour apprendre à lire aux enfants et ces mêmes enfants qui ne savent pas déchiffrer les lettres capitales à l’entrée au CP, la lutte contre la xénophobie et le fait que 63% des Français trouvent qu’il y a trop d’immigrés en France, vouloir à tout prix qu’un nourrisson dorme dans son lit et le fait qu’il ne trouve le sommeil que dans les bras de ses parents), mais ce n’est pas la peine, c’est une attitude de vie plutôt qu’une prise de position sur tel ou tel sujet de société, tel ou tel enjeu géopolitique. Non, ce que je veux dire, c’est ceci : quand on fait quelque chose, il faut que ça marche. Si ça ne marche pas, il faut s’y prendre autrement. Si tu luttes pour quelque chose et que cette chose n’advient pas, ou bien cette chose ne peut pas advenir ou bien tu t’y prends mal pour la faire advenir. Dans les deux cas, quelque chose dysfonctionne, et il faut s’attaquer au dysfonctionnement. Marcher, ceci dit, c’est une notion vague : moi, par exemple, je pourrais m’objecter que ce que je fais ne marche pas, au sens où je ne vends pas de livres, ne gagne pas d’argent, etc., mais je pourrais objecter à l’objection que ce n’est pas le bon critère, car il y a des choses qui marchent qui sont mauvaises alors qu’il y en a des bonnes qui ne marchent pas du tout (par exemple, Morton Feldman qui se fit huer par les musiciens de l’orchestre qui créèrent Coptic Light en 1985, c’est-à-dire deux ans à peine avant sa mort, alors que c’est l’un des chefs-d’œuvre de l’un des plus grands compositeurs de l’histoire de la musique). Bref, marcher se prend en plusieurs sens, ce n’est pas très original de le faire remarquer, mais il faut le prendre au bon sens, c’est-à-dire : atteindre l’objectif visé. Il faut que ça marche, même si, pour marcher, il faut parfois du temps aux choses, aux gens. En attendant que le cours de danse de Daphné s’achève, dans la cour de l’ancienne école où il se déroule, je m’étais assis sur une de ces chaises de jardin en plastique blanc qui, avec le temps, sont devenues blêmes, noirâtres, par endroits, je m’étais assis dans un rayon de soleil, chaud, le vent soufflait, ébouriffant mes cheveux, j’ai fermé les yeux, et là, dans cette chaleur paisible, j’ai suivi les sons autour de moi, des branches au vent, des moteurs de voiture, des moteurs de scooter, des sonneries électroniques, je ne me suis pas dissous, mais j’étais dedans, dans le courant du monde, aussi laid ou beau qu’il puisse être, j’étais parmi lui.

1.2.22

La cause que tu attribues à ta colère n’est pas la cause de ta colère. Tu t’en prends à la vieille dame qui t’empêche de passer, mais ce n’est pas elle qui est la cause que tu n’aimes pas ta vie. Peut-être n’arrange-t-elle rien, cette vieille dame, en se trouvant là sur ton chemin, mais elle n’y est pour rien. De fait, elle est étrangère à ta vie, et c’est très bien ainsi. C’est en raison de cette étrangeté que je n’ai rien dit à la jeune femme qui venait de bousculer la vieille dame pour se frayer un passage : nos vies n’ont pas à communiquer entre elles. Si je lui avais dit quelque chose, tout d’abord, elle ne m’aurait pas écouté, et elle aurait eu raison de ne le pas, qui suis-je pour me mêler de ce qui ne me regarde pas ? Et puis, elle n’avait pas vraiment bousculé la vieille dame, elle l’avait simplement poussée avec agacement pour passer alors qu’elle l’en empêchait. La vieille dame était en train de négocier l’achat d’huile d’olive auprès d’un vieux monsieur qui devait en vendre. Mais ce n’était pas cela, le problème, quand elle est passée devant moi, la jeune femme qui venait de bousculer la vieille dame, malgré son masque, j’ai vu dans ses yeux toute la rage étouffée qui cherche à s’exprimer, qui a besoin de s’exprimer parce que, sinon, elle rongera de l’intérieur, mais qui ne trouve pas l’objet auquel elle doit s’exprimer. Il ne sert à rien d’exprimer sa rage à n’importe quel objet : il faut l’exprimer à l’objet de la rage. Or, il est très difficile de le faire. Il faut comprendre, il faut nommer, et nous avons toujours été privés de la compréhension, du don des noms. Nous employons des mots qui nous semblent très lointains, nous parlons une langue qui ne semble pas être la nôtre parce qu’on ne nous apprend pas à la voir comme quelque chose d’intime — quelque chose d’intime et de public. Comme si nous ne voyions jamais que l’un ou l’autre quelque chose : d’intime, et alors je me laisse ensorceler par les charmes puissants du langage privé, de public, et alors je vis la langue comme une violence, je me sens blessé par elle quand elle seule peut me soigner. Personne, même qui prétend nous libérer de la langue en l’assouplissant, personne ne nous veut du bien : il faut apprendre à parler contre qui veut parler à notre place, sans qui veut parler à notre place. Ensuite, en rentrant chez moi, ou était-ce en sens inverse ? peut-être était-ce en sens inverse, en sortant de chez moi, ensuite, je me suis aperçu que, même si je trouve laid l’endroit où je vis, je le prends quand même en photographie, je trouve dans ces images une façon de m’adapter à mon environnement, non de me l’approprier (recouvert d’ordures ou pas, je crois ne rien vouloir avoir en commun avec lui), mais d’en faire quelque chose, de le transformer sans intervention, à distance, en quelque sorte. Comme cette page, aujourd’hui, qui ne vaut peut-être pas grand-chose, mais qui fait quelque chose du monde (la haine de la jeune femme) sans le toucher. Avant d’aller courir, je passe une heure à essayer d’écrire quelque chose : ce que je fais ne vaut rien, je me retrouve les bras croisés à plat sur ma table d’écriture, la tête posée dessus, dans une position où je pourrais pleurer mais où je ne pleure pas. Ensuite, après être allé courir, fouetté par le vent qui tend à m’immobiliser quand je prends le chemin qui longe l’hippodrome vers le David (le parc est fermé à cause du vent violent), avant de bifurquer sur le Prado pour boucler la boucle, en m’habillant, je pense qu’il faut que j’écrive plus dans mon cahier au bison rouge, que j’écrive tout ce qu’il me passe par la tête (je l’écris : « Tout ce qu’il me passe par la tête. ») et puis, je me dis : Mais bien sûr, c’est évident, ce récit, que tu as noté dans le cahier au bison rouge, c’est le rêve que tu cherches pour tes “contes”. C’est évident, il suffisait d’y penser, de faire le lien, ou plutôt : que le lien se fasse.

31.1.22

Le vent souffle si fort que les ordures se confondent avec les oiseaux dans le ciel. La baie vitrée craque en émettant un couinement plastique. Par moments, le ciel bleu se couvre d’un voile laiteux. L’atmosphère change à mesure. Dans la boulangerie, à l’abri du vent, trois vieux mâles sans masque sont attablés. Ils doivent passer la matinée là. Ce n’est pas la première fois que je les vois. Le vent les aura simplement poussés de la chaussée grisâtre qui sert de terrasse entre la rue et l’entrée de la boulangerie vers l’intérieur. Un bref instant après le moment de mon entrée, l’un d’eux se lève et puis, d’une grosse voix noyée dans son accent populaire, commande café, croissants, pizza, indifférent à son obésité, celle des autres aussi, je n’ai pas à faire de grands efforts pour le supposer, légère, certes, mais manifeste, mortelle. Tous arborent barbichettes vestiges d’un temps où ce que les gens (femmes et hommes indifféremment) tiennent pour de la virilité trouvait encore à s’exprimer autrement que dans cette pilosité d’un goût douteux. Sur le moment, je ne me poserais pas la question, j’essaierais de traiter le monde dans lequel je vis avec une indifférence optimale, mais à présent, oui, je me demande ce que je fais ici, question d’autant plus angoissante que je n’en ai pas la moindre idée. Hier, alors qu’après m’être disputé avec Nelly j’étais sorti me promener, le temps étant si doux, le bleu du ciel si bleu du ciel, je m’étais demandé si c’était vraiment une bonne idée de quitter cet endroit, s’il ne vaudrait pas mieux trouver une petite maison où vivre en paix, et c’est vrai, cette question aussi se pose. Mais contrairement à l’autre, celle-ci trouve une réponse évidente, les jours se suivant et ne se ressemblant se ressemblant. Daphné, en de certains moments, désormais, a des angoisses existentielles où, elle aussi, elle se demande ce qu’elle fait sur terre. Toujours la mort omniprésente dans les compositions de Feldman, comme cette remarque que je découvre ce matin, en faisant des recherches pour ma notule sur The Rothko Chapel : « Then there is a tune in the middle of the piece, a dialogue between a soprano and timpani and viola, which was a little Stravinskyish on purpose: I wrote that tune the day Stravinsky died. » Élégiaque et sublime manière de dater avec précision la composition, de dépasser le temps en s’inscrivant en lui ;  Stravinski est mort le 6 avril 1971.