29.12.21

Génies de Balzac (2), maître et mètre des distances. Dans Albert Savarus, les distances physiques se franchissent plus facilement que les distances sociales. Ainsi du mur qui sépare le domicile des Watteville de celui de Savarus que les domestiques franchissent allègrement pour se retrouver la nuit tombée, mais que Rosalie, riche héritière aristocrate à marier, s’éprenant pourtant d’Albert le mystère fait avocat, ne peut franchir que par la grâce d’une nouvelle publiée dans la revue que ce dernier vient de fonder. Moins intrigue dans l’intrigue que récit au service de celle-ci, la fiction permet aux personnages de franchir les frontières morales que la société érige entre les êtres. Se crée ainsi une communauté de sentiments que la société honnit (la jeune fille dont l’éducation a été corsetée par une mère tyrannique s’ouvre soudain à l’amour dans le choc de la rencontre entre un homme et son histoire qu’il raconte, la transposant en une fiction). Puissance romanesque, Balzac n’est pas prisonnier d’un style (pas prisonnier de son style), il les multiplie sans se soucier d’une quelconque unité de surface, laquelle n’est jamais qu’un vernis cachant mal les lézardes qu’il tente de dissimuler. Là où les romanciers unitaires fabriquent de la cohérence dans les artifices d’une phrase toujours semblable, toujours égale à elle-même, s’enfermant par là-même dans la plus laborieuse des monotonies, Balzac est un multiplicateur, capable d’écrire un mauvais roman au nom du roman qu’il est en train d’écrire, enfermant ses personnages dans des limites étroites (c’était déjà le cas des protagonistes d’Un début dans la vie qui se retrouvaient tous dans le même coucou, condensé aléatoire de la société [N.B. Chez Balzac aussi, microcosme=macrocosme.]) pour libérer les pulsions qui les traversent et faire jaillir de leur rencontre toutes les potentialités de la vie sociale. Les romanciers unitaires sont obsédés par l’écriture, non pas en tant qu’activité, non pas en tant que dynamique, mais toujours en tant que forme, figure, jamais en tant que puissance. Le multiplicateur, au contraire, est capable de mal écrire pour bien écrire, de faire de mauvais romans à l’intérieur même de son roman pour que celui-ci se déploie, avance, progresse, enveloppe le maximum de dimensions de l’existence. Nul enchâssement, emboîtement des récits, des narrations, malgré les apparences (de Besançon à la Suisse en passant par Paris et l’Italie), on ne sort pas de l’espace-temps délimité par le texte pour aller voir ailleurs ce qu’il se passe : on approfondit cet espace-temps, on effeuille ses strates pour que la lumière soit faite partout, qu’on comprenne tout, qu’on sente tout, que s’illuminent les êtres et les relations qui les unissent, les désunissent, les font ou les détruisent. Une jeune fille se met à comploter, intriguer, mentir parce que, malgré le joug d’une mère bornée et injuste, coule en elle une force vitale qui dépasse les limites dans laquelle le corset de la société s’efforce de l’enfermer. Or, cette vie, comme l’écriture multiplicatrice, rien ne peut l’empêcher de sourdre.

28.12.21

Je n’ai pas envie de chercher quelque chose d’intelligent à dire. Mes préoccupations sont plutôt médiocres en ce moment. Je voudrais trouver le moyen de me débarrasser de ma famille, mais je manque de courage pour le faire. C’est-à-dire : le moyen est très simple, il suffit de s’en débarrasser, mais encore faut-il l’accomplir, aller au bout des conséquences de ces propositions, et ne pas se contenter de les prononcer. N’y étais-je pas parvenu, d’une certaine manière, relative certes, mais bien réelle, n’étais-je pas parvenu à me débarrasser de ma famille en quittant Marseille pour Paris ? Et le retour, chemin fait en sens inverse, ne fut-il pas une sorte de revanche du déterminisme ethnique sur ma liberté d’individu, une manière de suicide indolore pour moi qui revenais me laisser engloutir par mon origine ? Comment s’étonner dès lors si je constate à présent toute l’imbécilité de la démarche ? Tout est si grossier. C’est vrai. Tout comme il est vrai que je déteste tant cette grossièreté parce qu’elle est aussi la mienne. Je me répète, je crois, mais c’est quelque chose qu’il ne faut jamais perdre de vue, d’autant qu’il n’est jamais trop tard pour parfaire son éducation, — s’éduquer soi-même. Quelle laideur, me dis-je, comment peut-on vouloir s’enfermer dans une identité, a fortiori si celle-ci est liée à son origine familiale, ses racines, son ethnie, sa race, comme ils disent ? Comment peut-on vouloir être si peu soi-même qu’on se contente d’être un autre, cet autre que d’autres qui m’ont précédé ont désiré à ma place ? Ma race, qui pourrait me reprocher de la haïr ? Qui pourrait me reprocher de haïr toutes les races, qui ne furent et ne seront jamais que des forces oppressives ? Consentir à sa race, consentir à la race, c’est consentir à la servitude — absolue. La limite de ce raisonnement, je le sais, la limite de ce raisonnement, c’est ma fille : si un jour elle éprouvait les mêmes sentiments pour moi que ceux que j’éprouve pour ma famille en ce moment, n’en serais-je pas profondément affecté, cela ne me rendrait-il pas malheureux ? C’est un risque à prendre, je crois. Surtout, ne pas penser que ce sera différent ; — s’obliger à la vérité, c’est tout. S’agit-il de fuir ? S’agit-il de rompre ? Rien de tout cela. Mais alors de quoi s’agit-il ? Dans mon agenda, aujourd’hui, j’ai noté ceci : « pas une suite d’états mais les règles intimes du devenir sont encore à découvrir — ». Du cosmos, nous ne percevons jamais que des moments arrêtés, des fragments figés auxquels nous essayons de conférer un sens définitif alors qu’il ne peut jamais être que partiel (à supposer qu’étant partiel, il ne soit pas tout simplement faux, que ce ne soit pas tout simplement un non-sens). Quelques expériences de pensée nous donnent l’idée d’une histoire cosmique, mais celle-ci est trop vaste, trop générale pour nous permettre de comprendre à quel endroit du devenir nous nous situons, à quel moment nous sommes de cette histoire : est-ce le début, est-ce la fin, est-ce un moment parmi d’autres ? Chaque instant semblant définitif, nous conférons une valeur absolue à notre époque, le court segment d’histoire cosmique qu’il nous est donné de vivre. C’est une double erreur : nous ne faisons que passer, c’est vrai, mais cela n’a rien de tragique. S’élever à la conscience du devenir non comme suite de moments absolus mais comme nature même du cosmos nous offre une image différente de notre place dans l’univers. Ni infime ni immense ; nous n’avons pas besoin de ces ordres de grandeur qui ne signifient rien pour exister. Au contraire, moins nous envisageons les choses en ces termes, et plus nous avons de chance de nous comprendre, de comprendre le cosmos, le lieu où nous nous trouvons à l’instant où nous nous trouvons dans ce passage qui caractérise l’univers.

27.12.21

Dès que je me suis éveillé ce matin, j’ai eu envie de me rendormir. Et si le ciel semble se dégager à mesure que la journée avance, mon horizon à moi demeure inchangé. Tout ce que je désire est un profond sommeil. Qui m’absorberait totalement, sans rien laisser émerger de moi, longue plongée dans un noir qui m’apaiserait. Cette nuit, j’ai rêvé de moi. Je me trouvais dans une maison où je devais prendre la parole. Je me souviens que la pièce dans laquelle je devais m’exprimer (ainsi que la pièce à côté dans laquelle j’allais bientôt devoir me réfugier ; un salon et un bureau attenant) était pourvue de grandes fenêtres qui donnaient sur une vallée verte et ensoleillée. Je prenais la parole (je ne sais ni devant qui ni à quel sujet, tout cela m’échappe à présent, ne me laissant de ce rêve que la raison pour laquelle je dus me réfugier dans la pièce à côté) et, au bout de quelques instants, n’arrivais plus à m’exprimer clairement parce que le côté droit de ma lèvre supérieure était engourdi, comme anesthésié, ce qui m’empêchait de me faire entendre, les mots que je prononçais se transformant passant mes lèvres en une sorte de bouillie averbale, informe et incompréhensible. Je passai donc dans la pièce à côté afin d’attendre que cela passe et reprendre la parole, mais à mon retour cela se produisit de nouveau. Je passai donc encore dans la pièce à côté d’où finalement je me réveillai. J’avais la sensation que ma lèvre était engourdie comme dans mon rêve, mais ce n’était pas le cas. Quand j’avais la volonté de la bouger, mes muscles répondaient à cette volonté sans délai ni que j’ai à faire un quelconque effort particulier. Plus tard dans la matinée, je cherche un peu naïvement ce que pourrait signifier un tel rêve, mais ne trouve rien de concluant, de convaincant, d’approchant cet étrange sentiment d’anesthésie labiale. De toute façon, toute tentative d’explication, toute démarche d’interprétation serait ou trop simple ou trop complexe. Mieux vaut ne pas. Et ne retenir de la nuit que mon envie de dormir, mon désir du sommeil.

26.12.21

Il y a tant de beautés possibles en ce monde qu’il est proprement intolérable de s’abandonner à la médiocrité. « La beauté, quelle beauté ? me répond-on, c’est subjectif », comme tout ce qui a trait aux goûts, aux couleurs, évidemment. Propos de qui ne croit plus qu’en la seule valeur de la Bourse, — et encore, tant qu’elle monte. En investissant tous leurs désirs dans l’argent, les êtres humains perdent tout espoir, toute chance de transformation, ne restent plus pour eux que des journées bien réglées et des vacances au soleil. Le droit de tout détruire, il faut s’en saisir, le droit de n’être pas une chose, mais une source. Le droit, non, même pas, bien avant, bien avant le droit — là est la source : la vie. Comme à qui veut que tu répondes à une image de toi quand, la singeant pour lui faire plaisir, tu t’aperçois qu’elle ne te désire pas toi, mais que tu sois un objet, le refus d’être un objet, le refus opposable. C’est subjectif, sois un objet. Nous sommes enfermés, nous sommes cloîtrés dans les limites étroites de nos concepts. Il faut écarter, étendre, je le veux, ouvrir, m’ouvrir : le réel n’a pas de murs, ce sont nous qui en construisons dans l’espoir d’y comprendre quelque chose, mais rien, bien évidemment, rien, que les structures que nous avons bâties, pas ce qui existe indépendamment de ces structures, pas ce qui n’a pas besoin de ces structures pour exister. Mais il faut bien qu’elles servent à quelque chose, ces structures. Qui a besoin de ces structures pour exister ? Les structures. Savoir que le motif récurrent de Five Pianos de Morton Feldman est une scala enigmatica épuise-t-il la beauté énigmatique de la pièce ? Cela permet peut-être de la comprendre, de l’entendre mieux, mais cela ne résout pas l’énigme. La pièce est l’énigme et sa solution : la solution, c’est l’énigme.

25.12.21

Le temps d’y songer, l’instant a passé. Le temps demeure tel qu’il est — disparu. Je regarde mon sexe en sifflotant et me brosse les dents feignant de m’en souvenir. Images bizarres que je consigne sans en penser rien. Ni bien ni mal ni rien. Le ciel est désespérément gris, qui donnerait presque envie de s’abandonner à cette passion bourgeoise qu’est l’ennui. J’ai la peau rouge des silences mats, la carnation qui se confond avec le mur blanc, une main de spectre dans un anneau, les beaux jours n’ont pas l’allure qu’on leur prête quand on ferme les yeux pour les voir mieux. Nuages de vapeur sur des vagues ternes. Seule chose qui luise : lointain cirque, ampoules qui forment un petit dôme grotesque et avorté. Du doigt, je cherche la forme géométrique parfaite et ne trouve guère qu’une énième version de moi. Partout, rien que cela, ce culte du minuscule, privé de toute ambition. Plutôt qu’une cantate de Bach pour le jour de Noël, j’écoute Five Pianos de Morton Feldman, en souvenir d’un objet volant lequel fut jeté hier au visage des ennemis de la vérité. À défaut de cantate, donc, j’ajuste ma cravate (noire), là, comme je suis, allongé sur le lit, pas las, non, — guéri.

24.12.21

Il fait encore nuit quand je me lève. J’écris une phrase que j’ai notée la veille pour ne pas l’oublier, et puis je vais sur le balcon. La ville est humide (il a plu durant la nuit) et calme encore. N’est-elle pas toujours un peu trop calme ici (le moindre bruit a quelque chose d’insupportable) ? Avant de me lever, je me suis adressé à Dieu, lui demandant pour la énième fois quelles pouvaient bien être ses raisons de me détester autant, question à laquelle, évidemment, il n’a pas répondu. Je me suis trouvé un peu stupide de poser de telles questions, c’est vrai, stupide des questions, stupide de celui à qui je les posais. Et alors, au lieu de m’en prendre à Dieu qui se refusait à me répondre, je m’en suis pris à moi-même, coupable d’accuser un autre que moi-même des maux dont j’étais moi-même responsable. Mais Dieu, dans mon adresse à lui, n’est-ce pas un autre moi-même ? Depuis quelques jours, je pense à une personne que je n’ai pas vue depuis des années. La dernière fois que nous aurions dû nous voir, c’est moi qui avais décidé de ne pas me rendre au rendez-vous. C’était étonnant de ma part parce que j’avais toujours eu l’idée que j’étais quelqu’un qu’on quittait, pas quelqu’un qui quittait, idée fondée sur l’expérience passée, laquelle, j’aurais dû le savoir, n’implique nulle nécessité quant à l’expérience future, mais les choses sont ainsi, qui défient souvent la logique. Peut-être que je pense à elle parce que je ne vois pas assez de gens, et quand je dis « voir », j’entends : « parler avec une personne qui se tient en chair et en os devant moi, à qui j’ai quelque chose à dire, et qui a quelque chose à me dire, à qui j’ai envie de dire cette chose, et qui a envie de me dire cette chose, parce que cette chose et cette chose sont de belles choses », — assez rare, donc. Peut-être oui, mais est-ce bien la (vraie) raison ? N’en cherché-je pas, des raisons, afin d’expliquer pourquoi, un jour, tout ce que je croyais avoir élaboré s’est effondré ? Comme s’il y avait des raisons, c’est-à-dire : des raisons extraordinaires, comme si c’était une sorte de miracle négatif, alors même que non, c’est ainsi que les gens sont et c’est ainsi que toi, aussi, tu es. Il y a quelques semaines, la dernière fois que nous nous sommes parlé, P. m’a suggéré que nous nous appelions plus souvent, et moi je lui ai répondu oui mais je ne le pensais pas, j’avais l’impression de ne plus rien avoir à dire, comme mes livres qui sont restés dans leur carton depuis que je les ai reçus il y a un mois et demi et que je n’ai pas envie d’envoyer à leurs destinataires. Ce n’est pas que je n’ai pas envie qu’ils le lisent, je ne sais pas d’ailleurs ce que c’est. Je ne voudrais pas que les choses se passent comme cela. Mais comment alors ? Je ne sais pas comment, tout ce que je sais, c’est que je voudrais qu’elles se passent autrement. C’est comme entre Dieu et moi, tu vois, c’est toujours moi qui lui parle quand lui, non seulement ne me répond jamais, mais ne prend jamais l’initiative de me parler. Il y a trop de distance, tout est trop lointain, tout est si lointain : si je tends la main, je ne saisis rien ou alors seulement des objets, des choses qui sont déjà à moi. Ce n’est pas cela que je veux. Mais alors quoi ? Je ne sais pas ou je n’ose pas le dire. La guirlande électrique du sapin clignote (quand je me suis levé, je l’ai allumée, et mon ordinateur) : c’est mauvais pour la planète, mais la planète, est-elle bonne pour moi ?

23.12.21

Sirènes dans la nuit. Deux tons qui me réveillent. Quid Sirenes cantare sint solitae. J’étais en train de faire un rêve. C’était une fête où des excentriques en costume jaune moutarde côtoyaient des dandies en complet noir, un portier portant chaîne au gilet noir et la cravate orange faisait son office de videur en filtrant les entrées derrière sa porte lourdement blindée. Nous jouions à des jeux étranges dont je ne me souviens pas. Jouions-nous seulement ? Y avais-je été invité ? Comment me trouvais-je là ? Nul ne le sait. Arrivait enfin M.D., qu’il me semblait que j’attendais, ou plus exactement que je savais devoir venir. Était-ce la raison pour laquelle je me trouvais là ? Je tâchais de l’observer sans qu’elle me voie mais me retrouvai si proche d’elle, si proche que nous étions presque pressés l’un contre l’autre par le mouvement de la foule, que je ne pus que prendre la fuite pour qu’elle ne me remarque pas. Peine perdue. Elle me suivait, m’interpelait, je la trouvais belle, ne le lui disais pas. Elle, quelque chose comme : Tu t’enfuis alors que tout ce que tu es, c’est à moi que tu le dois ? Moi, en réponse : N’étant rien, je ne te dois pas grand-chose. Et puis donc, la sirène. La fête est finie. Parfois, je me trouve trop seul. (Ce n’est pas la signification de mon rêve.) Mais ce n’est pas exact. R. m’écrit pour me communiquer les ventes de mes habitacles, plus les téléchargements de l’antilivre : il s’agit de plus de 2000 personnes qui ont eu accès à l’ouvrage. Ce qui est certes dérisoire (et ne rapporte pas grand-chose), j’en conviens, mais invalide l’hypothèse de la solitude. L’époque n’est pas faite pour se rapprocher, tu me diras. D’ailleurs, dans mes rêves, il n’y a pas de gens masqués. C’est que nous vivons par les visages. Chaque jour, je m’efforce d’inventer et de mettre en œuvre quelque chose de beau (non-kitsch) et en quoi je crois. De beau comme le ciel, de beau comme l’amour, de beau comme cette phrase qui date de la Commune : « La République a du pain pour toutes les misères et des baisers pour tous les orphelins. » Couru ce matin (comme tous les matins moins deux ou presque). Impression de traverser un désert gris. Derrière la digue, où je croyais qu’il n’y avait que la mer, sorte de territoire à l’abandon, bande de béton couverte de graffitis aux couleurs vives, criardes. Au bout, une grille. Au-delà, la même nature d’espace : un parking, une Peugeot garée, des travaux. Je m’en vais. Je n’appartiens pas à ce territoire. Je m’enfuis.

22.12.21

Quelque 2,7 millions de livres publiés cette année. Ce sont les chiffres de l’UNESCO. Et moi qui ai le sentiment de ne pas avoir lu la moitié de ceux que je voudrais lire. (Une bibliothèque infinie, n’en déplaise à Borges, n’est pas le paradis : une bibliothèque infinie, c’est l’enfer.) Il y a quelque chose de frénétique dans ce productivisme, une sorte d’excitation pubère. On fait fonctionner l’outil pour le simple plaisir de le faire fonctionner. Un instant, je tente de me consoler en me disant que je n’aurai pas pris part à ce déluge biblique, cette année, mais n’est-ce pas hypocrite ? Et puis, me souvenant, je m’en rends compte : hypocrite ou pas, peu importe, c’est faux. Je perçois alors un sentiment de honte. Je le chasse. Tout n’est pas sans doute pas voué à l’autodafé dans ces 2,7 millions de livres. Et là, là, je suis hypocrite. Je cherche le moyen d’avoir la conscience en paix. Je suis un lâche, comme tout le monde. 2,7 millions de livres. Qu’est-ce qui peut survivre à pareil déluge ? Rien. On ne produit pas pour survivre. Pas même pour vivre. On produit pour produire. Ainsi de la consommation : on ne consomme ni pour survivre ni pour vivre, on ne consomme que pour consommer. Au fond de notre éthos capitaliste, n’y a-t-il pas un désir qui se dévoile chaque jour un peu plus à lui-même, — le désir qu’il ne reste rien ? L’action tautologique se neutralise elle-même, elle se désintègre. Pour l’instant, il reste des restes, mais un jour il ne restera plus rien. On peut atteindre au néant salvateur par la prière. C’est la méthode pascalienne, sublime, terrible, effrayante, inaccessible au commun des mortels. Et puis, il y a donc la méthode capitaliste, accessible à tous, ou du moins désirable par tous. Qui ne rêve, en effet, de passer dix jours dans l’espace pour le simple plaisir de passer dix jours dans l’espace ? Infinie extension du tourisme. Méthode capitaliste, disais-je, laquelle procède par accumulation jusqu’à ce qu’un jour, à l’extrême fin de l’histoire, la consommation se consommant elle-même, la production sera immédiatement consumée, sans surplus, sans déchet, sans stock ni délai. Dans le vide universel enfin réalisé.

21.12.21

Le bruit des vagues, doux et grave, enveloppe l’univers. Je n’ai pas plus de raisons de croire que de ne pas croire. Je suis ouvert. Je me dis : « Quand même on le voudrait, qui pourrait faire le bonheur des gens malgré eux ? — une vision de l’histoire », et je ne sais si c’est pour me consoler de ne pas agir ou s’il y a quelque chose de réel et profond dans cette phrase. La lamentation baudelairienne sur la forme de la ville qui change plus vite que nos mœurs est l’expression d’un utopiste déçu, conscient que la révolution lui a échappé, dit en substance Walter Benjamin. Pourtant, dix ans après, la Commune aura lieu, rendue possible par le changement de forme de la ville, son extension, sa métamorphose. Il n’y a pas d’anticipation historique. L’espoir ne se perd jamais, il se transforme. Les traces de doigts que l’enfant a laissées sur les fenêtres de la baie vitrée me gênent, m’empêchent de penser, comme si elles entravaient la circulation entre dedans et dehors, ici et ailleurs. Je me lève, vais dans la cuisine, déchire quelques feuilles de papier essuie-tout, sors le pulvérisateur de nettoyant multi-usages du placard où il est rangé, me dirige vers la baie vitrée où, avec un soin méticuleux et une précision maniaque, j’efface ce qui doit l’être pour que mon regard puisse passer, les flux du monde aller et venir. Il ne faut jamais désespérer. Est-ce pour me convaincre que mon existence n’est pas en vain que je viens d’écrire cette phrase ? Toutes nos significations seraient-elles fanées, lettres mortes pour le temps présent, que nous ne devrions toutefois pas renoncer à les mettre en circulation, leur laisser libre cours : ce qui les entrave aujourd’hui, leur interdit de faire leur œuvre, se déchaînera plus tard. Il n’y a pas d’anticipation historique, mais il y a une fonction révélatrice de l’histoire, laquelle rend manifeste ce qui était latent, fait advenir l’impossible, réalise le possible.

20.12.21

La poétesse pose en maillot de bain sur Instagram. Elle s’en fout. Elle est libre. Elle fait ce qu’elle veut. C’est son corps. C’est ça, la poésie. Il y a même quelques bribes de phrases avec retour à la ligne avant la fin de la ligne pour qu’on soit bien sûr que ce n’est pas de la prose mais des vers (on pourrait confondre). Et puis, il y a des gens, des femmes majoritairement, je crois, qui cliquent sur J’aime pour attester de l’importance de la chose. Elle est libre. Elle s’en fout. Elle est bien dans sa peau. Même si elle souffre quand même. C’est dur d’être une femme. Elle parle de son vagin, qu’il ne faut pas confondre avec sa vulve, elle en parle aussi, et c’est vachement bien. C’est inclusif. C’est transgressif. C’est moderne. C’est beau. D’ailleurs, son livre paraît en poche. Elle s’en fout. Elle est libre. Mais heureuse quand même. C’est émouvant, le succès. Les lectrices se réjouissent par procuration. C’est la sororité. Qui trouverait quelque chose à redire quand le commerce et l’avant-garde marchent ainsi main dans la main ? Qui trouverait le moyen de ne pas se réjouir quand s’accomplit sous ses yeux la fusion du capital et de la culture, l’union de tous les êtres et de toutes les choses sans distance dans une grande vague d’amour et de prospérité ? Le monde est bien fait pour qui veut bien s’en donner la peine. Pour les autres, la masse d’anonymes inconnus, les sans-dents, les sans-grades, les sans-amis, les sans-influence, ne leur reste qu’à cliquer sur J’aime, c’est ça, la beauté du geste. Il faut reformuler nos croyances métaphysiques. À quoi bon quelque chose plutôt que rien ? Fallait-il vraiment qu’il y eût quelque chose plutôt que rien ? Sommes-nous ce à quoi le quelque chose, triomphant du rien, devait aboutir ? Sommes-nous le τέλος de l’histoire ? Ou une erreur dans la composition aléatoire des possibles ? Un bug dans la compossibilité ? Si l’histoire a un sens et si ceci est son sens, ne faut-il pas en finir avec l’histoire ? Si l’histoire n’a pas de sens, si ceci n’est que le produit d’une composition aléatoire des possibles, sans dessein ni but, qui peut garder les yeux ouverts sans pleurer de rire, pleurer de rage, pleurer de désespoir ? Toutes larmes confondues. L’infinie bêtise se confond-elle avec le destin de l’univers ? Le temps passe et la conscience de l’inanité est toujours plus brûlante. Impression idiote, relique sentimentale d’un temps où l’on devait croire encore au génie (mais c’était quoi, le génie ? moi, je n’en ai pas la moindre idée), suis-je le seul à ressentir la piqûre de cette conscience, urticaire cosmique ? La peau est irritée, et l’on a beau la gratter, la gratter jusqu’au sang, ou ne pas la gratter du tout, rien n’apaise la démangeaison.