19.12.21

Effets secondaires. Impression qu’on s’est amusé à me rouer de coups toute la nuit durant. J’envisage d’écrire quelque chose au sujet de la cause de cette sensation, de la cause de la fièvre et de la fatigue de la veille, mais non. J’ai cru en voir la pertinence au réveil, mais cette vision est désormais aveugle. Les phrases que je commence à rédiger me semblent des coquilles vides. J’essaie de renouer un fil qui est rompu. Et doit le rester. Aussi n’ai-je rien d’intéressant à dire, ni en ce que je dis ni en ce que je ne dis pas. Aussi pourrais-je me demander pourquoi écrire tous les jours ces pages, et s’il n’y a pas dans cette pratique quelque chose de forcé. Mais je ne le fais pas, c’est-à-dire : je ne doute pas de la nécessité d’écrire tous les jours ces pages. Hier, par exemple, c’était difficile d’écrire. J’en avais à peine la force. Les doigts sans force. La pensée aussi. Et il m’a fallu m’y reprendre à plusieurs fois pour écrire six mots. Ces six mots ont-ils une quelconque nécessité ? Je pourrais dire qu’ils en acquièrent par le fait d’être écrits, mais ce n’est pas cela, non. Ce qui est nécessaire, c’est la pratique, la discipline, la rigueur, et tout ce qu’elles révèlent de la passion, de la détermination qui nous animent quand même, au regard des valeurs de notre époque, elles pourraient paraître dérisoires. Que pèsent ces six mots face aux valeurs de mon époque ? Rien. Et n’en sont-ils pas rendus par là-même encore plus beaux ?

17.12.21

Fragments sur la route de Marathon. 10 kilomètres parcourus aujourd’hui. Qui, ajoutés aux précédentes parties du chemin, font quelque 42 kilomètres en 5 jours. Course à pied. Différent itinéraire : traverse le jardin, rejoins le littoral, remonte la corniche, demi-tour et retour. « J’ai un corps », ne cesse-t-on de dire, comme si l’on ne pouvait penser, se penser, autrement que dans le vocabulaire de la possession, de la propriété, tels bons bourgeois vivotant sur les rentes du dogme platochrétien, — le dualisme de l’âme et du corps. Pour changer quelque chose, il faut tout changer. À commencer par soi-même : je ne suis pas un moi qui a un corps, je ne suis pas un ego qui habite un corps, temporairement, faute de mieux, qui aurait pu en habiter un autre, si le sort en avait décidé autrement, je ne possède pas le corps qui est le mien. Si je suis, si j’existe, je suis tout cela, tout cet organisme, toute cette organisation. Décisif : comment penser des rapports qui puissent ne pas être fondés sur la possession, la propriété, l’aliénation, l’exploitation, si moi-même je ne suis pas capable de me penser autrement que comme une chose (res cogitans) qui possède une chose (res extensa) laquelle je tiens pour mon corps ? Pour tout changer, penser au-delà de la division et de l’union, de l’un et du multiple. Non pas l’union, mais l’unité : multiplicités de 1 à l’∞. Elle est là, la véritable transformation. Celle qui sera à même de changer les rapports, de sortir de la possession pour inventer de nouvelles relations qui permettront de nous émanciper. Qui ne se possède pas soi-même parce que soi-même ce n’est pas une chose, une somme de choses, n’est plus obsédé par l’idée même de posséder, il peut se déposséder, en finir en avec la grande obsession. Pour changer quelque chose, je le répète, pour changer quelque chose, il faut tout changer : les solutions partielles ne résolvent rien, au mieux déplacent-elles le problème. C’est à la totalité qu’il faut s’attaquer et non aux parties qui n’existent pas sans elle, lesquelles parties se déplacent sans cesse : on croit avoir résolu quelque chose, un autre problème émerge ailleurs, et ainsi de suite. C’est l’image cosmique qu’il faut changer. C’est le cosmos qu’il faut changer.

16.12.21

Suis-je condamné à ne faire que des choses dont tout le monde se fout ? Quand je dis « tout le monde », évidemment, je ne pense pas littéralement « tout le monde » ; c’est une façon de parler, une emphase pour exprimer ce que je ressens, la façon dont je ressens la réception par les autres des choses que je fais. Je pourrais faire comme tout le monde, bien sûr, et mettre de la fausse monnaie en circulation, prétendre que je suis beckettien, par exemple, que sa banalité sur l’échec est la définition de la littérature, ou je ne sais quelle absurdité du genre, mais je ne peux pas, je ne peux pas faire semblant. Comment prétendre être original quand sa pensée est essentiellement imitatrice, quand on se contente de s’approprier et de ressasser des idées que d’autres ont eues à notre place ? Toute une génération d’écrivains, d’artistes, de créateurs qui crachent sur l’originalité parce qu’ils n’en sont pas capables, satisfaits qu’ils sont d’imiter les artistes qui ont eu des idées avant eux. Moi, l’échec, ça ne m’intéresse pas. Je suis déjà un écrivain raté, pas la peine d’en rajouter. Ce que je cherche, en  revanche, c’est le geste parfait, spontané. Si travaillé, si maîtrisé, qu’il jaillit dans toute la perfection possible. Perfection individuelle, mais pas seulement. Les révolutions aussi peuvent être ainsi : des mouvements communs spontanés, parfaits. Je ne me pose pas souvent la question, mais il m’arrive de me demander : n’y a-t-il pas quelques milliers de personnes comme moi ou à peu près ? Probablement pas. Sinon, je le saurais, non ? Alors que faire ? Oh, c’est bien simple, il n’y a qu’une seule chose à faire : continuer. L’alternative n’est pas entre le succès et l’échec, ou bien… ou bien… il n’y a pas d’alternative. Je continue. Je cherche le geste parfait, la phrase qui jaillit. L’éclair. L’éclaircie. Le mouvement qui s’exécute avec tout l’art et toute la spontanéité possibles. Henri Lefebvre commence ainsi son article sur « la Commune de Paris, fête populaire » : « La spontanéité, c’est un mouvement et un événement qui ont des causes, qui ont des conditions, qui ont des raisons et des motivations, mais qui tendent à les déborder et à les dépasser. La spontanéité constitue une expérience politique. » Mon idée : la spontanéité est ce qui émerge des conditions ordinaires de l’existence et la révèle à elle-même dans sa perfection. C’est l’apocalypse sans transcendance du geste. L’apocalypse immanente de la geste.

15.12.21

Commencé la lecture de la proclamation de la Commune d’Henri Lefebvre, dans les marges de laquelle se tient un entretien qu’il a accordé à Kristin Ross au sujet de ses relations avec les Situationnistes (qui remontent à Constant et CoBrA). Il y est notamment question de la paternité de la description de la Commune comme fête, revendiquée par les Situationnistes contre Lefebvre, Situationnistes pour lesquels Lefebvre a ce mot cruel : « ils ont pensé qu’ils avaient des droits sur les idées. » Mais au-delà de ces querelles d’un autre temps, ce qui attire mon attention dans cet article, c’est cette lecture spontanéiste qu’il fait de mai 68, au terme de laquelle quelque chose se passe. Lefebvre décrit la façon dont, le 13 mai 1968, le cortège partit de Denfert-Rochereau, en passant par la Santé, pour se rendre au Quartier Latin où, finalement, quelque chose se produisit que personne n’avait prévu de faire, mais qui changea tout : « Et vers 3h du matin un type de la radio a tendu le micro à Daniel Cohn-Bendit, qui a eu l’inspiration géniale, il a tout simplement dit : “la grève générale, la grève générale, la grève générale.” Et c’est là qu’il y a eu une action. C’est ça qui a surpris la police, c’est là qu’ils ont été pris de court. Les étudiants faisaient du chahut, il y avait eu quelques bagarres, quelques blessés, des grenades lacrymogènes, des pavés, des barricades, des bombes. Les enfants de la bourgeoisie se donnaient du bon temps. Ah, oui, mais la grève générale, hein, ça c’était pas de la rigolade. » La seule chose qui menace réellement le capitalisme, c’est l’arrêt de la production. Tout le reste, le capitalisme peut le digérer sans rien régurgiter. C’est fondamental. On pourrait presque dire : hors de cette voie, point de salut. Et pourtant, semble-t-il, désormais, toutes les voies sont empruntées sauf celle-là. Il ne reste de la révolution que des revendications minoritaires, sociétales, des épiphénomènes, que le capitalisme n’a aucun mal à accueillir, à satisfaire, parce que luttes qu’elles pourraient porter ne le mettent pas fondamentalement en danger. Elles ne le visent pas au cœur. C’est pour cette raison que toutes les idées qui ont émergé de la perspective révolutionnaire (Foucault, Deleuze, Derrida, Baudrillard, etc., ce qu’on appelle la pensée-68 ou la French Theory) ont été englouties par le capitalisme, quand elles n’ont pas tout simplement servi à lui donner une nouvelle impulsion (comme c’est le cas notamment avec les concepts de Deleuze comme nomadisme ou déterritorialisation). La seule chose qui compte, c’est celle que nous ne faisons pas. Le capitalisme peut continuer à prospérer indéfiniment en disant oui à toutes les luttes minoritaires, à toutes les luttes sociétales, il se confondra bientôt avec la lutte pour la protection de l’environnement, d’ailleurs, car, contrairement à ce que l’on peut avoir tendance à penser, le capitalisme n’est pas une idéologie en soi : comme l’étaient l’esclavagisme ou la monarchie de droit divin, ce n’est que la forme que prend (en ce qui le concerne, dans une économie développée) l’exploitation des êtres humains par d’autres êtres humains, l’exploitation de la majorité de la population humaine par la minorité qui possède le capital. L’horizon de luttes dans lequel s’inscrit ce qu’on appelle « la gauche », aujourd’hui, ne tend et ne peut tendre qu’à ceci : aménager les conditions de l’exploitation pour les rendre plus agréables sans jamais pouvoir mettre un terme à l’exploitation, mais en la renforçant au contraire, en l’accentuant. Et, par suite, renforcer, accentuer le capitalisme. Les luttes minoritaires ne feront jamais que rendre le capitalisme plus fort en fragmentant à l’infini la majorité exploitée. Majorité qui, si immense soit-elle, est et demeurera impuissante.

14.12.21

Microcosme = macrocosme. Le problème de la réalité, ce n’est pas la réalité, mais l’image que l’on s’en fait et qui, à force d’habitude, à force de répétition, à force de réussite, même parfois à l’occasion, acquiert valeur de réalité. C’est si vrai que le fait même de sortir de cette image fabriquée de la réalité ne suffit pas à la percevoir comme image. Bien souvent, la perception de l’image n’équivaut pas à la perception de l’image en tant qu’elle est une image, mais aboutit à une forme d’incompréhension. « Si j’avais voulu, j’aurais pu faire autrement », dit-on avec conviction, mais c’est un mensonge. Qu’on l’adresse aux autres, ce mensonge, cela ne pose pas de problème moral — quand cela s’avère nécessaire, il ne faut pas hésiter à mentir pour survivre —, mais qu’on se l’adresse à soi-même, là est le problème (moral, existentiel, qualifie-le comme tu le voudras, ce n’est pas la question). Il n’y a pas de prise de conscience parce que toute conscience est susceptible d’être fausse, il n’y a pas de prise de conscience tant que la conscience ne tombe pas en ruines, tant qu’elle n’est pas réduite à l’état de débris, tant qu’elle ne se fracasse pas contre le réel, ce qui n’a pas de conscience, ce qui méprise toute conscience, ce qui annihile (j’allais dire « annule », mais non, c’est bien le mot qui convient), ce qui annihile toute conscience. La destruction de la conscience n’est pas une phrase, pas un discours, pas une théorie, pas une idéologie, pas un dogme, pas un langage, pas une vérité ; — c’est une expérience. Se dissolvent les croyances que nous entretenons sur nous-mêmes et les autres et les choses. S’effondrent les édifices sur lesquels nous avons l’habitude de nous reposer quand la fatigue se fait sentir. Se disloquent toutes les articulations que nous croyons résistantes, cohérentes, adéquates, toutes les relations que nous avons établies entre nous-mêmes et les autres et les choses. Ne reste rien. Il faut qu’il ne reste rien. Les quantités d’ismes par la puissance magique desquels nous nous imaginons tenir le monde entre nos mains mettent chaque jour un peu plus de distance entre nous et cette expérience nécessaire, ils la reculent, font accroire qu’elle n’est d’aucune utilité : « N’avons-nous pas des solutions à nos problèmes ? N’avons-nous pas des réponses à nos questions ? » Trop de solutions, trop de réponses. Et tellement que nous finissons par ne plus avoir de problèmes, ne plus nous poser de questions. À quoi bon s’interroger, à quoi bon douter, à quoi bon penser ? À tout, il y a déjà une réponse. Bien-être du système. Les êtres humains ne désirent rien tant que d’être dirigés. Qu’on leur donne la liberté, les êtres humains s’empressent de chercher des réponses toutes faites, des méthodes pratiques, des règles de vie, des solutions, des théories. Tout ce qui peut devancer leurs problèmes, lesquels ne doivent jamais se poser, mais toujours êtes résolus. Qu’on les laisse libre de penser par eux-mêmes, les êtres humains trouvent un directeur de conscience à la hauteur de leur angoisse. Anthropologie de la bonne conscience. À mille lieux de la paix de l’âme. Dans l’univers, tout s’entrexprime. Tout résonne. Macrocosme = microcosme.

Sainte Lucie de Zurbarán

Une collection de choses dont je ne connais pas le nom, mais que je cherche. À tâtons. Comme nous sommes toujours dans le noir, je cherche les yeux fermés. C’est ainsi que j’avance. À tâtons, donc. Une composition de choses. De toutes les choses. Posées là, toutes, dans le même temps. Dans le même espace. De ces choses, toutes, je garde l’image d’une sainte. Croisée un jour. Elle était perdue dans le coin d’une pièce, dans un musée où l’on n’aurait pas cru la trouver, quand même on l’aurait cherchée, là. Mais qui cherche encore les saintes du regard ? Les fous. Les aveugles. Et encore. Une collection de choses, une composition de choses, c’est-à-dire, peut-être, une leçon de choses. Tirer la leçon des choses. Dans le tableau du musée de Chartres (c’est là que je l’ai vue pour la première fois), la sainte avait les yeux fermés. Elle se tenait de profil. Dans sa main droite, celle qui se trouve du côté du spectateur, elle tenait un plateau. Sur ce plateau, ses yeux étaient posés. Les yeux regardaient fixement qui regarde le tableau. Visage pâle de la martyre, expression figée de ses yeux déposés (comment ne le serait-elle pas ?). Malgré l’horreur probable de la scène, ce n’est pas le sentiment qui domine l’ensemble. Une grande étrangeté, plutôt : comment tout cela peut-il se passer, de façon si réelle et si fantastique à la fois ? Cette femme qui se tient là, debout devant nous, est-ce l’esprit de la sainte ou la sainte soi-même ? Et ses yeux qu’elle nous présente, pourquoi nous les tend-elle ? Que nous veut-elle ? Témoigner. Ou que nous témoignions, nous, qui la regardons. Nous, qui voyons. Zurbarán — nommons le peintre puisque c’est lui qui a peint la sainte — Zurbarán a peint deux autres sainte Lucie. L’une vers 1645-1650, qui tient à main droite opposée au spectateur le plateau où se trouvent ses yeux (dans le sens inverse donc de la Lucie de Chartres), a les yeux ouverts levés au ciel. Elle se trouve à New York. L’autre, vers 1640, se trouve à Washington. Je vais les appeler par leur lieu de résidence actuelle. Dans ce tableau de Washington, qui date de la même période que la sainte aux yeux fermés, Zurbarán avait déjà peint la sainte les yeux ouverts. Et toujours ces yeux, posés sur le plateau. Posés sur le tableau. Quasi une anagramme. Tous ces yeux, qui dévisagent le spectateur parce qu’ils défigurent la sainte fixent, que font-ils, sinon fixer l’ambiguïté de la peinture ? Voir ce que figure un tableau (qu’il soit figuratif ou ne le soit pas, ce n’est jamais vraiment la question), c’est voir double. Et c’est vrai qu’il y a quelque chose de louche dans cette figuration. Les yeux de la sainte dans leurs orbites et les yeux de la sainte sur le plateau sont-ils les mêmes ? Transfiguration du regard. Quand je regardais la Lucie de Chartres (1636-1640), que l’on voit se tenir les yeux fermés et les yeux ouverts, je supposais que ces yeux disposés sur le plateau tenus à main droite, c’étaient les yeux qui n’étaient plus dans ses orbites. Là, me disais-je, se trouvaient les yeux de la sainte dans l’état d’arrachés. L’après martyr, les yeux ne pouvant pas être là où ils sont (sur un plateau) et ailleurs (dans leurs orbites). Et puis, voyant la Lucie de Washington, cette hypothèse ne s’imposa plus pour moi avec la même clarté. La sainte a les yeux exorbités : bien ouverts et bien arrachés. Nous ne sommes pas après le martyr, mais dans un autre temps ; — celui de la figuration. Quand, dans l’espace du tableau, toutes les choses se figurent simultanément : une chose et son contraire. Il y a les yeux voyants et les yeux aveugles et, si les uns sont indubitablement le contraire des autres, ils ne s’excluent pas les uns les autres dans l’espace du tableau. La vocation de l’espace du tableau est de les maintenir tous ensemble, de les montrer les uns contre les autres, tout contre, peut-être pas tant dans une simple juxtaposition que dans une réelle coexistence. Une composition. D’un certain point de vue, toutes les choses coexistent. Si nous pouvions les voir telles qu’elles sont, les choses, elles seraient toutes là devant nos yeux : nous pourrions les voir toutes en même temps. Mais nous ne voyons jamais les choses que dans le temps. Aussi, voyons-nous les choses selon l’ordre de leur succession. Aussi, ne formons-nous jamais des choses qu’une notion partielle : un certain objet à un certain moment, puis un certain objet à un certain moment, et ainsi de suite. Chaque fois, ce que sera cet objet le moment d’après, nous l’ignorons. Et quand nous le saurons, nous n’aurons plus cet objet tel qu’il était sous nos yeux, le moment d’après. Leçon proustienne de Zurbarán. La peinture n’est pas prisonnière du temps. Ce que le tableau saisit de la succession des événements, il les figure simultanément, dans une perception qui nous est inaccessible sans lui. Nommons la chose par son nom : le point de vue de Dieu. Le point de vue de Dieu qui nous est inaccessible, le tableau nous le rend accessible. Dans le tableau, nous accédons aux choses telles que Dieu les voit. Mais figurées. Une précision : que Dieu existe ou non, cela ne fait aucune différence. J’appelle point de vue de Dieu, le point de vue de la simultanéité. Le tableau nous figure le point de vue de Dieu. Ce que nous ne verrons jamais de nos yeux vus, le tableau nous le montre avec ses yeux à lui. Deux fois deux. Tous ces yeux rivés sur nous, ce n’est pas nous qu’ils voient. C’est par eux que nous voyons. En regardant plus près, on voit qu’ils n’ont pas la même expression, pas la même orientation, pas la même expression. Les yeux orbités nous regardent de biais. Les yeux exorbités nous regardent de face. On dirait que ces derniers louchent un peu. Mais ils n’ont pas l’air plus morts que les yeux dans leurs orbites. Nous sommes au-delà de la vie et de la mort. Pour une fois, nous voyons les choses telles qu’elles sont. Deux et deux. Une et zéro. P et non-P. Extravagante cohabitation de logiques qui s’excluent. Ou plutôt, imbrication de logiques mutuellement exclusives. Ou bien encore, logique qui unit toutes les logiques ensemble dans l’unicité d’un espace. Une question folle serait : combien d’yeux Dieu a-t-il pour voir toutes les choses simultanées ? Et la réponse, plus folle encore. Zéro. Tous ces yeux. Comme les états du monde, les états des yeux sont doubles. Ouverts fermés, ici ou là, mais qui voient. Combien de paires d’yeux les saintes ont-elles ? Un seul Dieu et tant d’yeux. Faut-il donc qu’il y ait tant d’yeux pour que Dieu soit unique ? Dieu est-il unique parce qu’il n’a pas d’œil ? Dans toutes ces légendes qui entourent la sainte Lucie, impossibles à démêler parce qu’au-delà du faux et du vrai, certaines racontent que Lucie se serait arrachée les yeux par dévotion et les aurait jetés à la mer, donnant vie sans doute à ces coquillages prisées de certains habitants de la Méditerranée, d’autres encore que, histoire vieille comme le monde mais pas tout à fait, en réponse au fiancé auquel elle était promise qui l’aimait tant parce que, lui dit-il un jour, elle avait de beaux yeux, elle se les arracha pour les lui offrir sur un plateau, et que Marie, en récompense du sacrifice qu’elle fit pour rester chaste, lui en donna de plus beaux encore et de plus brillants encore. Légendes, comme le sont sans doute tous les yeux ; — lucides métonymies de la lumière.

13.12.21

Peut-être, nous qui ne nous résolvons pas à admettre que les choses soient simplement comme elles sont, pas à laisser le monde dans l’état dans lequel nous l’avons trouvé, parce que l’ordre des choses est injuste, l’ordre du monde mauvais, peut-être cherchons-nous quelque chose qui n’existe pas. Et alors, nos espoirs seront toujours déçus. C’est pour nous que l’on a inventé le mot « utopie », car c’est là que ce que nous cherchons se trouve : nulle part. Et alors, notre imaginaire se verra sans cesse confisqué par d’autres que nous, qui savent faire des affaires. Ils sont réalistes parce que leur réalité est faite de profits. Pas la nôtre, trop vide, sans doute, pour exister, trop légère pour ne pas être soufflée par le vent de l’histoire. C’est ce que l’on dit, non ? Oui, c’est ce que l’on dit. Et sans doute y a-t-il une part de vérité dans ce récit que l’on fait. Une part seulement, car ce récit lui-même ne vise qu’à réduire la réalité à la seule existence immédiate, l’horreur du vide étant son mot d’ordre, quand même ce serait une contrevérité. N’est-on pas destiné à mourir quand l’on est pleinement de son temps ? Sans temps propre, on passe avec celui qui nous échappe, nous est étranger (on est comme tout le monde, raison pour laquelle on se destine à l’oubli). Qui et seulement qui n’est pas de son temps a des chances de survie. Nous traversons le temps, notre légèreté est notre vitesse. Nous n’avons pas le temps, nous avons le temps d’avance. Nous sommes le passage, nous sommes le dépassement. Métamorphoses infinies. — J’envisage quelque chose que je tâche de garder secret, caché même à moi-même. —

12.12.21

Je passe plus de temps à tâcher de me débarrasser des pensées parasites qu’à penser mes propres pensées. Parce que je suis fatigué ce matin, certes, mais notre époque pose un problème aigu, — celui de l’exposition. Si des personnes se sentent grandies à l’écoute de contenus comme « Vénus s’épilait-elle la chatte ? » (authentique), je n’ai pas d’opinion à ce sujet, mais tandis que je puis vouloir ne pas y être exposé je ne puis pas ne pas y être exposé. Je ne puis pas faire comme si cela n’existait pas, je suis sommé d’en avoir connaissance par le simple fait de l’exposition. Mais d’où vient-elle, cette exposition ? Je veux dire : qui décide d’exposer les populations à tel contenu plutôt qu’à tel autre ? Cela ne fait pas l’objet d’une délibération : ce sont des producteurs de contenus et leurs appareils algorithmiques qui décident de ce qui doit être exposé à qui. Ainsi, ne pensé-je pas mes propres pensées, mais suis-je soumis à l’injonction de penser ce que d’autres veulent que je pense. Et comme ils veulent que je pense (le quoi déterminant profondément le comment). Je n’ai pas mon mot à dire, ce sont des choix qui m’échappent absolument. La démocratie, en ce sens, est un mythe fondé sur une forme d’illusionnisme. Dans la mesure où les individus ne choisissent pas ce à quoi ils sont exposés, c’est-à-dire ne choisissent pas ce qui est susceptible d’occuper leurs pensées, dans la mesure où leurs pensées sont des territoires occupés, la démocratie n’existe pas : la délibération est confisquée, ne reste d’elle qu’une mécanique d’opinion dénuée de tout intérêt et privée de tout pouvoir réel. Dans le journal, cette bribe de phrase : « je suis écrivaine, j’ai le droit », le droit d’inventer, comme si c’était un droit, comme s’il était réservé à une certaine catégorie socio-professionnelle, un peu comme les médecins ont le droit de rédiger des ordonnances, les écrivaines auraient le droit d’inventer des histoires, mais pas les autres, les non-écrivaines, qui n’auraient que le droit de les lire. Et puis, qu’est-ce que cela veut dire « le droit » ? L’écriture, est-ce une question de légalité ? Un écrivain qui se contente de faire ce qu’il a le droit de faire ne se disqualifie-t-il pas d’emblée ? Un écrivain qui se contente de faire ce qu’il a le droit de faire, comment pourrait-il inventer quoi que ce soit ? Faire ce qu’on a le droit de faire, c’est reproduire une structure sociale préexistante. Loin d’inventer, qui se contente d’exercer son « droit d’inventer » ne fera jamais que ressasser des choses qui ont déjà eu lieu, des choses qui ont déjà été dites, déjà faites. L’écrivain qui exerce ses droits est nul, annulé par la société à qui il demande la permission d’écrire, la permission d’inventer, la permission d’exister. C’est justement le droit qui interdit toute invention, toute forme de nouveauté : on a le sentiment que tout a déjà été fait parce que l’on se tient dans la sphère close et strictement délimitée des formes et des formules autorisées par la société. On demande la permission de faire quelque chose et quand cette permission est donnée, alors seulement, on le fait. De création, mot dont se gargarisent les tâcherons qui ne croient en rien qu’en leur réussite sociale, de création, il n’y en a pas pour qui a l’autorisation de penser, d’écrire, d’inventer. Reproduction, un point, c’est tout. D’où le fait que ces simili-écrivains se saisissent uniquement des sujets auxquels ils sont exposés, des sujets mis en circulation. Ces simili-créateurs ne délibèrent pas, ils se contentent d’opiner ; ce sont les fossoyeurs de la démocratie. Réfugiés derrière le droit, derrière l’ordre social, l’ordre esthétique qui leur préexistent (d’où les tribunes, d’où les récompenses, d’où l’occupation de l’espace médiatique : la société a besoin d’eux pour persister dans son être), ils ont du pouvoir, qu’ils exercent comme autant de droits à leur disposition, mais ils sont impuissants : ils ont du pouvoir mais aucune puissance.

11.12.21

Entre le chapiteau du cirque et la plage des planchistes, les quelques tentes qui servent d’abri sauvage à je ne sais qui mais je le devine ont été encerclées par des barrières de sécurité. Est-ce pour empêcher les gens de sortir, les gens d’entrer, neutraliser l’espace, mais alors pourquoi ne pas simplement l’effacer, cet espace, se protéger, mais qui et de quoi ? Le vent souffle si fort qu’il m’arrive d’avoir du mal à continuer de marcher. Contre la digue, les vagues se fracassent avec violence. Les oiseaux se laissent porter comme des feuilles mortes dans le ciel bleu parfait, sans profondeur ni aspérités, pureté unique. Ce ciel, pourtant, pourquoi ne m’émeut-il pas ? Pourquoi ne m’émeut-il plus ? Avant, il me touchait, que s’est-il passé ? Sans le savoir, j’ai la réponse à cette question : rien, voilà ce qu’il s’est passé rien, tout a toujours été ainsi, les choses ne changent pas, pour qui les regardent comme elles sont, elles n’ont pas d’apparences, ni trompeuses ni authentiques, elles sont, tout simplement. Ontologie nulle. Celle dont nous avons plus que tout besoin. Hier, avant de me coucher, tard, j’ai griffonné des mots au verso d’une feuille imprimée au recto, pliée en deux. Elle est là. Je ne l’ai pas relue. Je me lève, la prends dans ma main. Voici ce qu’elle dit. Le capitalisme — satisfacteur de désir — rend les gens heureux. Ce bonheur est probablement une illusion, mais l’illusion est indiscernable de la réalité. D’où la question : comment parvient-on à rendre cette différence discernable, comment discerne-t-on les indiscernables ? Les gens s’imaginent heureux — parce que leurs désirs sont satisfaits —, mais ils ne le sont pas. Comment ne le démontre-t-on pas, mais : comment le montre-t-on ? En disant que les désirs sont veules, mais personne n’a envie de l’entendre, et puis, le sont-ils, vraiment ? La prospérité est-elle un désir veule ? Non, ce qui l’est, c’est la destruction qui accompagne chacun des pas de la prospérité comme son ombre. Cela, comment le montre-t-on ? Non : comment le démontre-t-on ? Mais : comment le fait-on sentir ? / Il faut se dépouiller du pouvoir : toute quête du pouvoir est un asservissement. / En France, par ex., le Kisme et l’État-Providence marchent main dans la main. Entre eux, il n’y a pas le moindre écart. Ils se confondent parce qu’ils expriment la même vision : l’un aménage le territoire que l’autre crée. / Pas de différence de nature, que des différences de degrés, parce qu’il n’y a qu’une seule nature et que, par suite, il n’y a pas d’empire dans un empire. Et, donc, pas d’empire du tout. Rien que le monde, rien que la vie.