30.1.22

Bien sûr que j’aurais des choses à raconter, mais. Mais quoi ? J’allais dire « bof » parce que cette interjection résume bien l’effet que les choses, en un sens, me font. Cherchant à vérifier quelque chose que j’ai dit à propos de Roland Barthes (que ce n’était pas un Communiste plutôt un Bourgeois de gauche, ce qui est probablement inexact, mais c’est ainsi que je me représente Barthes, un Bourgeois de province, mou), je tombe sur ce fragment (tiré de Roland Barthes par Roland Barthes) : « L’usage forcené du paradoxe risque d’impliquer (ou tout simplement : implique) une position individualiste, et si l’on peut dire, une sorte de dandysme. Cependant, quoique solitaire, le dandy n’est pas seul : S., étudiant lui-même, me dit — avec regret — que les étudiants sont individualistes ; dans une situation historique donnée — de pessimisme et de rejet —, c’est toute la classe intellectuelle qui, si elle ne milite pas, est virtuellement dandy. (Est dandy celui qui n’a d’autre philosophie que viagère : le temps est le temps de ma vie.) » Comment ne pas vouloir être un dandy en ce sens aussi ? L’opposition qui structure ce passage (individualisme vs. militantisme) me semble grossière. De fait, les gens sont fort peu individualistes, mais très égoïstes, même quand ils militent, c’est tout le paradoxe. L’idée qu’on militerait pour quelque chose qui transcenderait l’existence singulière, la finitude, est une illusion (le tout n’est pas supérieur moralement à la somme de ses parties). Comme toutes les illusions, elle est destinée à nous rassurer, mais ce sentiment-là, à son tour, est une illusion. Le temps n’existe pas, la vitesse, oui. (Encore un paradoxe). Des vitesses. J’étais en train de rincer quelque chose dans la cuisine quand je me suis dit que mon utopie s’exprimait en vitesses, au moins trois : la vitesse nulle, la vitesse ambulatoire et la vitesse de la pensée. Contre les croissantistes et les décroissantistes, il faut multiplier les vitesses. Le progrès technique doit nous permettre d’atteindre la vitesse de la pensée, déplacer les corps aussi vite que la pensée, instantanément, infiniment vite. Mais nous avons besoin aussi de repos, de mouvement zéro. Le paradoxe, c’est que l’infiniment vite ne s’oppose pas à l’immobilité, il est en le complémentaire. Et aussi, d’aller à notre vitesse, à la vitesse de nos pieds. Il n’y a pas à opposer ces trois vitesses parce qu’elles se complètent. Il est tout aussi souhaitable d’aller de plus en plus vite que d’aller à notre rythme et d’être immobile comme des plantes. Concilier ces trois ordres de vitesses est une utopie désirable ; elle est ce vers quoi nous devons tendre. Il n’y a pas à opposer croissance et décroissance, progrès et sobriété, échelle humaine et échelle naturelle, infiniment vite et mouvement zéro ; il y a une direction d’ensemble à donner à ces tensions qui ne sont contradictoires que si l’on ne cherche pas à former une image globale de la réalité. L’idée même qu’il n’y a pas à préférer la somme des parties aux parties elles-mêmes, que la somme des parties n’a aucun sens pensée sans ses parties, aucun sens pensée comme un plus, est une utopie. Qui s’exprime notamment dans les trois vitesses.

29.1.22

Les choses : ne devraient-elles pas être sans pourquoi, sans fin, du moins sans intention au-delà, dans le flux continu, l’écoulement, sans nulle distance ? Pourtant, il faut faire un pas de côté, de danse, clinamen, qu’on soit lucrétien ou qu’on ne le soit pas, geste qui tend à l’insignifiant. Mais ne le cherche pas pour soi, rien n’est gratuit, tout est gratuit, cela ne fait pas de différences, ce n’est pas une question de prix, de justesse, mieux, de justice. Il y a trop de vérités, tant que nul ne sait plus qu’en faire, qu’en dire, elles tombent, comme autant de lettres mortes, et bientôt personne ne prend même plus la peine de les ramasser. Et pourtant, tout le monde cherche la vérité comme s’il n’y en avait qu’une. Ai-je cru à la vérité ? Qui non ? Même Pilate, de pierre, adressant à Jésus une question qui n’appelait pas de réponse, semblait las, comme qui est revenu de tout, ne doutant de rien, n’ayant plus rien en quoi croire. Qu’est-ce que la vérité ? ­— ce n’est même pas une question, à la vérité, c’est un haussement d’épaules. Dialogue de sourds. Y en aura-t-il jamais d’autres ? Au moins faut-il essayer de sortir de l’enferment où la surdité volontaire nous confine, sortir de notre cage, sortir de notre tête. Entendre le monde avec ses oreilles à lui, et puis celle des autres, se faire des oreilles neuves, des oreilles de tout le monde, les tendre, les rendre. Quelque chose commençait et Ponce était déjà fini. Quelque chose croît tandis qu’autre s’effondre. Théorie des courbes. Cycles qui décrivent des arcs, des involutions plutôt dirais-je que des révolutions. Quelque chose ploie tandis qu’autre jaillit. Est-ce que le pouvoir ne finit pas par perdre, — toujours ? Utopie des devins. Qu’adviendra-t-il de nous ?  Quelle sera notre postérité, nous qui venons trop tard et trop tôt dans le même temps ? Moi, et tous les autres, que je ne connais pas, savants sans science, que feront-ils de notre objectivité pure et parfaite de quoi n’a pas d’objet. Nul autre que la vie acculée au néant, toujours plus ténue, tendue, infime et pauvre. Je parle d’une autre voix, appelle une autre vie
et cependant que
la température monte
je contemple le ciel bleu
doux comme la lumière
que je ne vois pas.

28.1.22

15.6.21 — c’est la dernière fois que je n’ai pas écrit ce journal. Je me souviens des raisons, je me souviens de m’en être voulu, après, je me souviens de tout ce qui m’a conduit à ne pas écrire ce journal ce jour de malheur, mais je ne me souviens pas pourquoi j’ai relu la page du lendemain, il y a deux ou trois jours de cela. Ce matin, sous la douche, j’ai pensé à cette question que je m’étais posée à propos des événements de la veille, le 16.5.21 : « Combien d’années de mensonge pour faire cette énième crise de nerfs ? » et que j’avais écrite dans mon journal. La réponse n’est pas très intéressante (« Trop. »), mais la question me semble assez belle pour n’être pas oubliée. J’étais bien sous la douche, l’eau à peine trop chaude coulait sur ma peau en tombant d’abord sur mon crâne ou sur mes épaules. Parfois, j’aimerais rester là longtemps, aussi longtemps que nécessaire pour devenir liquide devenir nymphe devenir flux devenir eau devenir fleuve devenir mer. Mais ce n’est pas possible. Ma peau se fripe, le ballon d’eau chaude se vide. Il faut que je trouve d’autres moyens de maîtriser ma rage, de ne pas me laisser envahir par l’altérité destructrice. Tout à l’heure, par exemple, je venais de courir 10 kilomètres, et je ne m’étais pas encore débarrassé de l’idée triste qui m’occupait l’esprit depuis le matin à cause de ce que j’avais lu. Alors, ce que j’ai fait, c’est que j’ai fermé les yeux à demi, pour ne plus voir que la partie du sol immédiatement devant moi et je me suis concentré sur le bruit de mes pas et, peu à peu, tout le négatif m’a semblé se dissoudre, il ne restait plus rien, ni positif ni négatif, rien que le bruit de mes pas, le bout de chemin immédiatement devant moi, rien que cela et rien d’autre. Ce n’était ni beau ni quoi que ce soit, c’était là, immédiat et là. Un peu plus tard, j’ai recommencé, parce que j’avais envie de hurler, à cause de cet écrivain qui dénonçait la politique antidécoloniale de la France sous la IVème République, j’aurais eu envie de hurler sur ce type, mais je ne le pouvais pas et, comme je ne le pouvais pas, je me suis de nouveau concentré sur le bruit de mes pas et, maintenant, je peux parler de cet écrivain sans avoir envie de crier, sans même plus rien ressentir, au lieu de penser à lui et à ses idées confortablement supérieures, je pense au bruit de mes pas. Je pourrais aussi jouer 2294 fois la même note sur le piano (électrique) que nous avons acheté pour Daphné, ce serait une technique aussi, l’essentiel étant de concentrer son attention sur autre chose pour comprendre qu’il n’y a pas de différence de nature entre le bruit que fait un écrivain quand il pérore du haut de son piédestal moral, le bruit que font ses lecteurs quand il braient d’admiration devant lui, et le bruit de mes pas quand je n’entends rien d’autre, mais que, s’il n’y a pas de différence de nature du point de vue de l’univers, si tout est fait de la même matière, de mon point de vue à moi, il ne fait aucun doute que la même note répétée 2294 fois, un sol, par exemple, le même sol répété 2294 fois est 2294 fois fois l’infini plus beau que le bruit que fait la bêtise quand elle s’exprime et que ce bruit qu’elle fait, la bêtise, je peux le réduire au silence, je peux le faire disparaître sans avoir besoin de disparaître moi aussi, sans avoir besoin de devenir nymphe, de devenir fleuve. Ne suis-je pas déjà Pénée ?

27.1.22

Au lieu d’écrire cette page, je ferme les yeux quelques instants. J’ai l’impression de me disperser, de ne pas parvenir à concentrer les choses, les pensées, les sensations. Alors je ferme les yeux. Quelques instants. Et puis, j’écris cette page. Écouté deux fois Coptic Light ce matin. La première, en écrivant ma notule sur la pièce. La deuxième, après être allé courir. Vite. Presque cinq minutes plus vite que lundi. Je l’ai senti dès les premières foulées, mais je me disais que je ne parviendrais pas à tenir la cadence. En fait, je l’ai tenue. Tenue et accélérée. De retour à l’appartement, j’ai fait ma petite séance de gainage et, à la fin, j’ai éclaté de rire en me disant : « Oh là là, ça fait mal ! » Je ne savais pas trop, à vrai dire, si j’étais en train de rire ou si j’allais me mettre à pleurer. J’avais mal et ça me faisait du bien. C’était étrange comme sensation. Cette contradiction qui n’en était pas une. En était-ce une ? Je ne sais pas. Comment savoir ? Peut-être qu’on ne le peut pas. Peut-être qu’il n’y a rien à savoir. Peut-être que les choses sont simplement comme cela. Peut-on se satisfaire de cette tautologie : « Les choses sont comme elles sont » ? Qui le peut ? Qui ne le peut pas ? Est-ce que cela trace une ligne de démarcation au sein de l’humanité entre qui le peut et qui ne le peut pas ? Un peu plus tard, j’ai écouté Coptic Light pour la deuxième fois. Mais ces deux fois, c’était un peu comme la première fois que j’écoutais la pièce. Feldman dit quelque chose de très beau à propos de cette pièce sans silence, il dit qu’elle est « in silence », « en silence ». En relisant le passage de ma traduction où on peut lire ce propos, je me suis demandé si je n’aurais pas dû traduire par « dans le silence », mais « en silence », c’est comme être dans un pays, comme on dit « en France », « en Italie », « en Autriche ». Et moi, j’étais en silence avec Morton Feldman. C’était beau, ce qui ne veut pas dire grand-chose, fascinant et inquiétant. Je me suis dit (et ce n’est pas la première fois que j’emploie cet adjectif en écoutant MF), je me suis dit que c’était « hitchcockien », pas vraiment par rapport aux compositions d’Hermann, mais par rapport à l’atmosphère dans laquelle sont certaines de ces pièces. Mais j’aurais pu dire aussi « fantastique » : quelque chose bascule, on ne sait plus où l’on est, et c’est beau, c’est fascinant, c’est inquiétant. Lente évolution de la pièce qui, pourtant, ne semble pas bouger, pas changer, et vers la fin ces cuivres, ces vents qui entrent et la métamorphosent : tout est exactement comme toujours et pourtant plus rien n’est comme c’était auparavant. Tout change, tout reste le même, en restant le même, change, en changeant, reste le même. « Weightlessness », dit encore Feldman : « en apesanteur. » En silence, en apesanteur ; ce sont des territoires, ce sont des sensations. Comme la musique explore ce qui se trouve avant et après la barre de mesure, elle semble explorer ce qui se trouve avant et après la mort, sans que cela n’ait rien de triste, au contraire, tout semble naturel, et pourtant, on ne reconnaît rien. Quelque chose se produit continuellement qui nous guide vers une nouvelle conception, une nouvelle perception des choses, de l’univers, où nous nous trouvons, nous avec les autres. Les musiciens du Philharmonic de New York qui huèrent Morton Feldman quand il monta sur scène après l’exécution de sa pièce ne dirent rien d’autre : « Qu’as-tu fait à la musique ? Nous ne la reconnaissons plus. Nous ne reconnaissons plus rien. » Terrible (Feldman mourut à peine plus d’un an après). Et néanmoins sublime.

26.1.22

L’avenir, c’est ce dont nous n’avons pas besoin. Me suis-je dit après que j’eus été exposé une fois de plus à une publicité indésirable, indésirée. Éneplusunième viol mental auquel nous nous soumettons comme les parfaites petites bonnes consciences que nous sommes, nous qui passons notre temps à dénoncer au nom de grands principes moraux ces innombrables diversions mises en circulation pour laisser passer inaperçue l’immense domination dont nous sommes tous les victimes. (Phrase trop longue, trop prétentieuse, nécessaire de reprendre sa respiration.) Ce qui m’était tombé sous les yeux, c’était la publicité d’une marque qui vantait les mérites de son téléphone (dé)pliable dans un mémorable Witz postindustriel : « Le futur s’ouvre à vous. » Mon Dieu, quelle débilité ! me suis-je fait remarquer, mais il était déjà trop tard : j’avais déjà été exposé. J’avais déjà été exposé à l’avenir, et cet avenir était indésirable. Alors, je me suis demandé : Quel autre avenir pourrait-il être désirable ? Et j’ai passé en revue ceux qui nous sont proposés ces temps-ci, promotion faite de manière d’autant plus intensive que nous sommes en période préélectorale, et je me suis répondu le plus simplement du monde : Aucun. Aucun avenir n’est désirable. Et pourtant, l’avenir se produira. Et pourtant, il a déjà eu lieu. Des milliards de milliards de fois. Que l’avenir ne soit pas désirable, cela ne signifie pas, du moins pas pour moi, cela ne signifie pas que je trouve que la vie ne mérite pas d’être vécue, que je suis las du monde ou je ne sais trop quoi. Non, simplement que, si je passe en revue l’étendue de mes désirs, et dieu sait s’il y en a, je ne trouve pas parmi eux ceux que ce monde social me propose. Le monde social propose à mon désir des futurs dont je ne veux pas. Hier, j’ai fini le ∆ de ruissellements. Assez fascinant de voir comment l’esprit fonctionne, sa plasticité, comment, alors que j’avais pensé la veille (avant-hier, donc) qu’il fallait que je termine cette partie (je visualisais les différents chantiers qui sont les miens en ce moment en réponse à l’idée que je me fais que je ne fais rien), au moment opportun, il s’est tourné vers ce texte (traduction : j’ai ouvert le fichier) et, tout de suite, j’ai retrouvé le mouvement, le rythme, la musique qui est celle de ce texte, comme si je l’avais commencé la veille alors que, de fait, cela fait des mois qu’il attend que quelque chose se passe. Restent encore trois parties à écrire (E, Z, H) et puis il me faudra reprendre l’ensemble, trouver un titre dont ruissellements deviendra le sous-titre. 421 x 7 = 2947.

25.1.22

J’ai arrêté la vidéo du comique juste après. Il devait être question des candidats à la Présidentielle et je m’étais dit : Et pourquoi pas ? ça ne peut pas de faire de mal de rigoler un peu, pas vrai ? alors j’avais cliqué sur la vidéo pour la regarder et le comique était apparu à l’écran et il s’était mis à parler : Salut, je m’appelle XXX, j’ai 37 ans et hier soir j’ai mangé un chili sin carne. Et c’est là que j’ai arrêté la vidéo du comique. Je n’avais pas envie d’écouter un type qui se présente comme ça. Cette manière de se situer dans un camp, je la trouve désagréable. C’est l’interprétation la plus débile qui soit de l’affirmation discutable, mais que plus personne ne prend la peine de discuter, selon laquelle « Tout est politique ». Parce que c’est quoi, l’identité, sinon choisir son camp dans la guerre pour prendre le pouvoir ? Moi, je ne veux pas le prendre, le pouvoir, je veux le rendre. Mais je donne trop d’importance à ce type, qui n’est même pas un comique, qui n’est même pas drôle, qui fait partie de tous ces crétins qui hurlent des insanités et les gens sont tellement désespérés qu’ils en rient. Pauvres gens. Je lui donne trop d’importance, il faut que je récrive cette page, mais je ne sais pas comment la récrire. Cela fait vingt-cinq jours que je n’ai pas bu d’alcool, un peu plus que je n’ai pas mangé de viande, mais j’accorde plus d’importance au fait de ne pas boire d’alcool parce que j’ai souvent considéré que ma consommation excessive d’alcool me posait problème, cela fait vingt-cinq jours que je n’ai pas bu d’alcool et, ce matin, au réveil, comme une sorte d’éclaircie dans la pénombre de la chambre à coucher dont les volets étaient encore fermés, en pensant à tout ce que j’avais écrit ces derniers jours, aux fictions que j’invente, aux notules que je consacre aux pièces de Morton Feldman, à cette critique du livre de GV que j’ai écrite hier, en pensant à tout ce que j’avais écrit ces derniers jours, je me suis dit que, peut-être, c’était ça, l’effet positif du régime sans alcool que je me suis imposé depuis plus de trois semaines et que, peut-être, il faudrait que je continue comme cela. Est-ce un effet que j’ai déjà observé lors d’une précédente période d’abstinence (décidément, je n’aime pas ce mot, « abstinence », qui me fait penser à « ascèse »), ce surcroît de travail, cette disponibilité intellectuelle accrue ? Je ne sais pas, je n’ai pas vérifié dans ce journal où, pourtant, j’ai déjà dû en parler. Rien de ce que j’ai fait ces derniers jours ne m’a rapporté le moindre centime, ce qui est un autre de mes problèmes, mais n’est-ce pas néanmoins du travail ? J’y pense un instant, et me dis : Non, c’est plus que cela : c’est l’œuvre. L’œuvre ne rapporte-t-elle rien ? Pour moi, si par « rapporter quelque chose » on entend « gagner de l’argent », la réponse est non. Mais, dans mon échelle de valeurs, l’œuvre est plus importante que l’argent. Ça ne me rapporte rien, mais j’avance, et c’est déjà ça. Oui, et puis, surtout, il faut que je continue d’avancer. Je peux arrêter toutes les vidéos débiles de tous les comiques débiles du monde entier, moi, il ne faut pas que je m’arrête.

Guillaume Vissac, Accident de personne

Explorateur ironique des souterrains de notre époque, Accident de personne de Guillaume Vissac exhale les parfums étouffants de toutes les fins de tous les mondes : la vie, l’amour, n’importe quoi. Ironique, mais sans la distance, Vissac racontant que ce livre lui est venu in situ au cours de ses trajets entre ville et périphérie dans des trains de voyageurs, Accident de personne est un livre embarqué en un sens pascalien revisité : ce monde-là, où les gens se jettent sous les trains, sur les rails, pour en finir avec une vie qui les oppresse, une vie qui les opprime, ce monde que nous avons appris à tolérer à l’aide d’euphémismes anesthésiant (« accident de personne » ne signifiant rien d’autre que « suicide » ou « tentative de »), ce monde-là est le nôtre ; nous ne pouvons pas l’ignorer, pas regarder ailleurs, nous en faisons partie, il nous constitue. Ce monde atomisé où les corps s’autodétruisent en se jetant des quais, où le corps des humains s’écrase comme celui des moustiques sur le pare-brise d’une automobile, il faut une langue pour le saisir : des fragments sans totalité, des fragments que nulle unité ne précède ni n’a jamais précédée, mais qui semblent obsédés par son souvenir ou sa possibilité lointaine (n’est-ce pas la même chose ?), j’allais dire : son impossible possibilité. Écriture par strate, la littérature litanique d’Accident de personne a une plasticité qui déroute : elle est faite d’embranchements, de bifurcations, de déviations, de fausses pistes, elle est toujours en mouvement dans la composition complexe d’un texte qui se recycle constamment. Au-delà de la forme et du projet (Vissac a constitué un matériau in situ qu’il a ensuite façonné pour le diffuser sous forme de tweets avant d’élaborer à partir de ce second matériau une trame de notes et de renvois qui circuitent, court-circuitent le texte) — la pure forme n’existe pas, ou alors elle donne de mauvais livres, comme sont mauvais les livres prisonniers de leur sujet, journalisme romancé —, ce livre signe l’accord profond entre langue et événements. Sans correspondance ni reflet, la fragmentation de l’écriture, son étalement bifurqué, n’est pas le symptôme qu’on a abdiqué à saisir le monde dans son ensemble ; c’est qu’il n’y a pas d’autres façons de saisir le monde, dans sa diversité, sa complexité, son atrocité, sa banalité. Il y a beaucoup de folie, de noirceur, de lumière aussi, je crois, une lumière paradoxale, dans ce livre parce qu’en écrivant, en inventant, on ne s’en tire pas à bon compte, non, on se donne une chance de n’être pas broyé par la machine. Ces trains qui sillonnent le territoire, ces trains qui écrasent les êtres qui n’en peuvent plus, rien ne les arrêtera. Et certainement pas les livres qui ne pèsent pas lourd face à la machine. Mais les livres nous libèrent de nous-mêmes, de ce que nous échouons à comprendre sans cesse. Les voix des usagers deviennent enfin audibles, toutes les voix, pas seulement celles qui nous font plaisir, la voix de celui qui travaille plus pour gagner plus, la voix de celui qui se branle, la voix de celle ou celui qui théorise, la voix de celle qui interviewe les morts, quand elles sont réduites au silence par le bruit assourdissant qui règne dans les trains, dans les villes, dans les esprits. Ici, tout s’autorise à être différent : les vivants meurent, les morts s’y reprennent à plusieurs fois pour mourir, continuent de parler après la mort. Tout circule sans cesse, dans un sens et puis dans l’autre, il n’y a que des trajets, des déplacements, des passages, comme la voix de celle qui lit à l’envers et dont il ne faudrait pas croire qu’elle a le dernier mot : « 291 Si le Saigneur des crânes parvient à réaliser son rêve d’arracher à ce monde sa surface, le tome 27 ne le dit pas. C’est qu’il y en a plus d’une dizaine d’autres derrière. Affrontements, mystères, transformations en monstres et j’en passe. Près de la fin, les héros se retrouvent enfermés dans des billes de silence : ils ne peuvent plus bouger ni parler, rien. C’est une forme de torpeur mais aussi de grande quiétude à quelques heures à peine d’une éprouvante apocalypse et moi, curieusement, mimant aux autres des scènes futures qu’ils n’iraient jamais lire, j’avais envie de finir là-dessus. Zapper le happy end. En rester sur ces moments si doux, si lents, interminables au cœur de la tourmente. » Cet antikitsch n’est pas la seule des vertus du livre de Vissac, mais il est salvateur. À l’heure où l’on nous nous voyons sommés par toutes les instances du sens de tout juger, de nous évaluer les uns les autres, de nous donner des notes, de nous classer dans une frénésie hiérarchique qui est l’expression de notre immense névrose démocratique (grande comme le monde), je ne dirai pas ce que vaut Guillaume Vissac, à vrai dire, je n’en sais rien, et ne veux pas le savoir, non je me contenterai de dire que, des contemporains, c’est mon écrivain préféré.

Guillaume Vissac, Accident de personne, Paris, Le Nouvel Attila, « Othello », 2018.

24.1.22

« Je prends les choses trop personnellement. » Mais comment faudrait-il que je les prisse, ces choses : impersonnellement ? Quand je lis des choses qui me dépriment, des textes par exemple (c’est à cela que je pense en disant « des choses » et si je dis « des choses » et pas « des textes » c’est qu’il se trouve qu’en l’occurrence je pense à des textes mais dans d’autres occurrences ce pourrait être d’autres choses que des textes des choses que je ne lis pas de surcroît mais que j’entends ou que je vois ou etc. aussi dis-je « des choses » et non seulement « des textes »), je me demande pourquoi je lis des choses qui me dépriment puisqu’elles me dépriment et qu’à force de les lire je devrais savoir qu’elles vont me déprimer quand je les lis, et alors je décide de ne plus les lire mais ensuite je me demande pourquoi, je me reproche même de ne le faire pas, pourquoi je ne lis pas de choses de mon temps, des textes par exemple, et alors je les lis et alors cela me déprime. Mais c’est moi qui prends les choses trop personnellement. Je ne vais pas dire que ces choses que je lis me dépriment parce qu’elles sont mauvaises, je n’ai même pas d’arguments à faire valoir en faveur de cette idée, et puis, l’idée même d’argumenter, à l’heure de l’expressionnisme subjectiviste où le summum de la pensée consiste à hurler des slogans réducteurs, à publier des tribunes où l’existence même d’objections envisageables semble douteuse, à l’heure où tout est grossièrement tautologique, cela ne serait tout simplement pas audible (déjà que personne ne m’écoute), mais je le pense. Je prends les choses personnellement parce qu’il n’y a pas d’autres moyens de les prendre. Hier, à l’exception remarquable du temps que j’ai passé à écrire « La bouche d’Hector », au lit dans la pénombre de la chambre à coucher une lampe de chevet pout toute lumière avant même de m’être levé pour faire quoi que ce soit, du temps que j’ai perdu à essayer de nettoyer le four (je n’ai fait que m’électrocuter mais il fallait au moins essayer de le faire), et puis bien sûr du temps que j’ai passé en compagnie de Daphné et Nelly, tout était d’une insondable nullité. J’ai passé un test de personnalité dont le résultat faisait de moi une sorte de chefaillon nazi et puis, au lieu de continuer ma lecture de la Comédie humaine, comme je me l’étais promis constatant la bêtise de tout ce qui m’était proposé sur les écrans, j’ai regardé un film de Barbet Schroeder dont j’ai oublié le nom, un film d’une incroyable paresse, un mauvais film, mal interprété, Jeremy Irons vieilli avait l’air déguisé, Glenn Close jouait faux, il y avait des scènes particulièrement stupides où, alors qu’elle était dans le coma allongée dans le lit d’une clinique elle disait en d’adressant au spectateur des phrases du genre : « Vous aimeriez bien connaître la vérité, mais vous ne la connaîtrez pas, il faut être à ma place pour la connaître » — mais alors pourquoi le réalisateur a-t-il décidé de la faire parler si c’est pour ne la rien faire dire ? —, et l’avocat juif new-yorkais portait une moustache ridicule, tout ceci était absurde et, de fait, je n’y ai même pas vraiment prêté attention, en même temps, je faisais autre chose, ce qui est pire que de s’abrutir devant un mauvais film, une mauvaise série, parce qu’on s’abrutit deux fois, et même une troisième, on s’abrutit de s’abrutir, cela n’a aucun sens. Cela n’a aucun sens, mais c’est ce que j’ai fait. Quelle laideur. C’est vrai que c’est laid, et je ne suis pas obligé de vivre ma vie comme cela. Pourtant, c’est ce que je fais. Parfois, je me désespère. Mais comment faire autrement ? Quand je pense à l’abandon, quand je m’entends dire qu’il faut renoncer à la pensée, à penser ses pensées à soi, penser par soi-même, parce que d’autres savent mieux penser que soi, savent comment il faut penser, soi, je devrais songer que c’est cela, l’abandon, c’est cela le renoncement à la pensée (d’autres l’appellent « raison », mais ce n’est pas forcément rationnel, la pensée), cette infinie nullité dont laquelle on se plonge tout en sachant que c’est nul, que c’est infâme, mais on est trop fatigué pour faire autre chose. C’est ce que le monde social fait : il nous fatigue, il nous épuise, il nous prend nos forces pour que nous demeurions impuissants, coupables et impuissants. Je crois que j’ai raison de prendre les choses personnellement, je crois que cela veut dire que j’ai une certaine estime de moi, encore une certaine estime de moi, laquelle me permet de résister aux injonctions toujours plus pressantes, toujours plus violentes, toujours plus haïssables, d’une certaine vision du monde qui nous enjoint de se convertir à elle : à force de haine de soi, devenir un autre qui n’aura plus de soi, dont le soi sera intégralement formaté par le monde social, qui ne sera plus rien qu’une informe fonds disponible et exploitable.

23.1.22

Penser marginalise-t-il nécessairement ? J’ai eu l’idée d’un élément de réponse, et puis je l’ai trouvé grotesque. Alors je suis resté avec ma question. Je me l’étais posée en lisant le journal de Guillaume Vissac dans lequel j’avais lu cette question : « “La semaine perpétuelle est d’abord un livre sur les gens d’Internet”, mais enfin qu’est-ce que ça veut dire ? » Et ma réponse à moi, à Guillaume, je ne sais pas, mais ma réponse à moi, c’était : « Je ne sais pas : rien ? » Et peut-être que ça veut dire quelque chose, en réalité, peut-être que ça ne veut rien dire du tout, l’un ou l’autre je ne crois pas que le cœur du sujet soit là, mais plutôt ici : se poser des questions de ce genre à propos de livres qui ont du succès, des prix prestigieux, etc., n’est-ce pas se condamner à ne pas en avoir soi-même, du succès, se condamner à vivoter dans la marge, avec nos questions de sens, alors que ça fait bien longtemps que tout le monde a cessé de se soucier du sens, ce qui compte, c’est de compter, ce qui compte, c’est ce qu’on compte : le nombre d’exemplaires vendus. Pas de doute là-dessus. Ni subjectivité ni interprétation. Aux poubelles de l’histoire, l’herméneutique. Les chiffres ne mentent pas, ils parlent d’eux-mêmes. Les questions en « Quoi ? », « Pourquoi ? », « Comment ? » ont disparu, de fait, toutes les questions ont disparu au profit d’une seule : « Combien ? » Sauf que se poser d’autres types de questions que les questions en « Combien ? », c’est bien cela penser. Si tu ne t’interroges pas sur ce que tu lis, comment tu lis, etc., lire n’a aucun intérêt. N’importe qui est capable de lire 200 livres par an, n’importe qui est capable de décerner des bons et des mauvais points aux livres et à leurs auteurs, n’importe qui est capable de faire des classements, c’est d’ailleurs tout ce qu’on exige du lecteur, qu’il consomme et qu’il évalue (remarque que c’est la même chose sur Amazon, le service public ou n’importe quelle entreprise : tout est soumis au même régime de la consommation évaluatrice dans le but de toujours mieux façonner nos désirs), mais si lire, c’est cela, alors lire n’a aucun intérêt. La seule chose qui justifie l’existence de la littérature (au sens ample de pratique d’écriture), c’est la pensée qu’elle suscite. Tout le reste, c’est de la consommation. Et la seule chose qui échappe à la consommation, c’est la pensée. C’est d’autant plus important que 1) tous les êtres humains sont doués de la faculté de penser et 2) tous les êtres humains sont des consommateurs. Tout le monde consomme mais pas grand-monde ne pense, est-ce donc cela, le fond de ta pensée ? Pas tout à fait. Ce serait une version bien trop grossière de le formuler. Quand j’ai lu la question que Guillaume posait, je me suis dit, comme je me le dis souvent en le lisant : « Mais oui, bien sûr, il a raison », ce qui pouvait sembler un peu étrange dans la mesure où il n’affirmait rien, il se contentait de poser une question, mais tout se joue là, dans le point d’interrogation. Qui n’est ni acceptation ni rejet, qui déplace le centre de notre gravité, change de sujet, ne se satisfait pas de l’offre, renouvelle chaque fois la demande, demande par nature insatisfaite parce qu’elle pousse le bouchon toujours plus loin, toujours trop loin. On ne te demande pas de te poser des questions. On te demande d’acheter et de donner ton avis. Remarque à quel point dans ce cycle inépuisable la pensée est absente. Tu peux te passer de penser. Et non, cela ne répond pas à ma question : « Penser marginalise-t-il nécessairement ? » parce qu’il n’y a peut-être pas de réponse à cette question, parce que la question est peut-être moins une question que l’expression d’une angoisse : et si le simple fait de penser me marginalisait, moi qui n’ai pas choisi de penser (on ne choisit pas plus son orientation intellectuelle qu’on ne choisit son orientation sexuelle, je crois), qu’est-ce qu’il me resterait à faire : continuer de vivre avec la conviction que je suis condamné à être un raté qui vivote dans les marges du succès, m’amputer d’une partie de mon cerveau, m’astreindre à ne plus faire usage que d’une partie restreinte de mes facultés intellectuelles, me résigner à cela pour faire comme la majorité, sortir de la marge, lire de mauvais livres, écrire de mauvais livres et m’extasier devant le triomphe de la masse ? Oui ? 23-1=22.

22.1.22

Si je cesse d’être critique ou négatif je m’ampute d’une partie de moi-même mais si je suis trop critique ou négatif j’étouffe une partie de moi-même. Est-ce insoluble ? Ou est-ce simplement une question d’équilibre ? D’équilibre instable, probablement, toujours à rompre, toujours à perdre et donc toujours à retrouver. Un seul et même mouvement contradictoire. Monter descendre avancer. Pourquoi accordé-je tant d’importance à la négativité ? Sans doute parce que l’absence de négativité, l’absence de critique, le refus de toute tension destructive conduit à une forme d’amorphisme. Or, de la même façon que ce qu’il y a au fond du cœur du partisan de la décroissance, c’est un désir de mort, l’amorphisme est une forme de suicide, de désintégration de l’individu dans quelque chose d’autre, voire dans l’altérité radicale : ne me supportant plus, je disparais, mais non pas pour disparaître purement et simplement, je disparais au profit d’autre chose à quoi j’accorde plus de valeur qu’à moi, plus de valeur qu’à ma vie même. Il n’est pas souhaitable que je disparaisse. Oui, cette dernière phrase a quelque chose d’étrange, comme une note qui semble fausse tant qu’on n’est pas capable de l’entendre de la bonne façon : elle est fausse parce qu’elle ne répond pas à notre attente, alors qu’il faut mouler notre oreille sur la note, la possibilité de la note à venir au lieu de nous fier à ce que notre oreille s’attend à écouter, a envie d’entendre. Ce que j’entends par individualité, c’est tout le contraire de l’égoïsme, tout le contraire de l’enferment dans un système dogmatique confortable, certes, mais étriqué, et mortifère. L’individualité est ce qui refuse le repos, résiste au désir de repos, la fausse paix de l’âme qui n’est qu’une bonne conscience à bas coût. Pour elle, chaque instant est décisif et s’il semble que ce ne soit pas le cas, c’est que les effets sont souterrains. Le fait qu’il se passe plus de choses que ce dont nous avons conscience n’est pas une découverte et, pourtant, comment se fait-il que nous agissions toujours comme si tel n’était pas le cas, comme s’il y avait une forme d’égalité entre la conscience et les événements, comme s’il existait une équation de ce genre : “ce qu’il se passe = ce dont j’ai conscience” ? Quand on cherche à réduire la réalité à sa seule dimension sociale, c’est un exemple parmi d’autres qui me semble valoir pour tous les types de réductionnisme, c’est ce que l’on fait : on croit comprendre quelque chose alors qu’on s’interdit de comprendre tout ce que notre pétition de principe exclut. On s’enferme dans l’exclusion que le système adopté produit. On s’isole. Voilà l’objet de ma critique, de ma négativité. Ma critique a l’ouverture pour but et ma négativité, la positivité. Je cherche à répondre à des questions comme : « Quel est le courant de ma vie ? », et : « Comment exister dans ce courant sans lui faire barrage ni être emporté par lui ? », ou : « Comment être moi qui ne suis pas un autre sans détruire l’autre ni être détruit par lui ? »