Peut-être, nous qui ne nous résolvons pas à admettre que les choses soient simplement comme elles sont, pas à laisser le monde dans l’état dans lequel nous l’avons trouvé, parce que l’ordre des choses est injuste, l’ordre du monde mauvais, peut-être cherchons-nous quelque chose qui n’existe pas. Et alors, nos espoirs seront toujours déçus. C’est pour nous que l’on a inventé le mot « utopie », car c’est là que ce que nous cherchons se trouve : nulle part. Et alors, notre imaginaire se verra sans cesse confisqué par d’autres que nous, qui savent faire des affaires. Ils sont réalistes parce que leur réalité est faite de profits. Pas la nôtre, trop vide, sans doute, pour exister, trop légère pour ne pas être soufflée par le vent de l’histoire. C’est ce que l’on dit, non ? Oui, c’est ce que l’on dit. Et sans doute y a-t-il une part de vérité dans ce récit que l’on fait. Une part seulement, car ce récit lui-même ne vise qu’à réduire la réalité à la seule existence immédiate, l’horreur du vide étant son mot d’ordre, quand même ce serait une contrevérité. N’est-on pas destiné à mourir quand l’on est pleinement de son temps ? Sans temps propre, on passe avec celui qui nous échappe, nous est étranger (on est comme tout le monde, raison pour laquelle on se destine à l’oubli). Qui et seulement qui n’est pas de son temps a des chances de survie. Nous traversons le temps, notre légèreté est notre vitesse. Nous n’avons pas le temps, nous avons le temps d’avance. Nous sommes le passage, nous sommes le dépassement. Métamorphoses infinies. — J’envisage quelque chose que je tâche de garder secret, caché même à moi-même. —
Je passe plus de temps à tâcher de me débarrasser des pensées parasites qu’à penser mes propres pensées. Parce que je suis fatigué ce matin, certes, mais notre époque pose un problème aigu, — celui de l’exposition. Si des personnes se sentent grandies à l’écoute de contenus comme « Vénus s’épilait-elle la chatte ? » (authentique), je n’ai pas d’opinion à ce sujet, mais tandis que je puis vouloir ne pas y être exposé je ne puis pas ne pas y être exposé. Je ne puis pas faire comme si cela n’existait pas, je suis sommé d’en avoir connaissance par le simple fait de l’exposition. Mais d’où vient-elle, cette exposition ? Je veux dire : qui décide d’exposer les populations à tel contenu plutôt qu’à tel autre ? Cela ne fait pas l’objet d’une délibération : ce sont des producteurs de contenus et leurs appareils algorithmiques qui décident de ce qui doit être exposé à qui. Ainsi, ne pensé-je pas mes propres pensées, mais suis-je soumis à l’injonction de penser ce que d’autres veulent que je pense. Et comme ils veulent que je pense (le quoi déterminant profondément le comment). Je n’ai pas mon mot à dire, ce sont des choix qui m’échappent absolument. La démocratie, en ce sens, est un mythe fondé sur une forme d’illusionnisme. Dans la mesure où les individus ne choisissent pas ce à quoi ils sont exposés, c’est-à-dire ne choisissent pas ce qui est susceptible d’occuper leurs pensées, dans la mesure où leurs pensées sont des territoires occupés, la démocratie n’existe pas : la délibération est confisquée, ne reste d’elle qu’une mécanique d’opinion dénuée de tout intérêt et privée de tout pouvoir réel. Dans le journal, cette bribe de phrase : « je suis écrivaine, j’ai le droit », le droit d’inventer, comme si c’était un droit, comme s’il était réservé à une certaine catégorie socio-professionnelle, un peu comme les médecins ont le droit de rédiger des ordonnances, les écrivaines auraient le droit d’inventer des histoires, mais pas les autres, les non-écrivaines, qui n’auraient que le droit de les lire. Et puis, qu’est-ce que cela veut dire « le droit » ? L’écriture, est-ce une question de légalité ? Un écrivain qui se contente de faire ce qu’il a le droit de faire ne se disqualifie-t-il pas d’emblée ? Un écrivain qui se contente de faire ce qu’il a le droit de faire, comment pourrait-il inventer quoi que ce soit ? Faire ce qu’on a le droit de faire, c’est reproduire une structure sociale préexistante. Loin d’inventer, qui se contente d’exercer son « droit d’inventer » ne fera jamais que ressasser des choses qui ont déjà eu lieu, des choses qui ont déjà été dites, déjà faites. L’écrivain qui exerce ses droits est nul, annulé par la société à qui il demande la permission d’écrire, la permission d’inventer, la permission d’exister. C’est justement le droit qui interdit toute invention, toute forme de nouveauté : on a le sentiment que tout a déjà été fait parce que l’on se tient dans la sphère close et strictement délimitée des formes et des formules autorisées par la société. On demande la permission de faire quelque chose et quand cette permission est donnée, alors seulement, on le fait. De création, mot dont se gargarisent les tâcherons qui ne croient en rien qu’en leur réussite sociale, de création, il n’y en a pas pour qui a l’autorisation de penser, d’écrire, d’inventer. Reproduction, un point, c’est tout. D’où le fait que ces simili-écrivains se saisissent uniquement des sujets auxquels ils sont exposés, des sujets mis en circulation. Ces simili-créateurs ne délibèrent pas, ils se contentent d’opiner ; ce sont les fossoyeurs de la démocratie. Réfugiés derrière le droit, derrière l’ordre social, l’ordre esthétique qui leur préexistent (d’où les tribunes, d’où les récompenses, d’où l’occupation de l’espace médiatique : la société a besoin d’eux pour persister dans son être), ils ont du pouvoir, qu’ils exercent comme autant de droits à leur disposition, mais ils sont impuissants : ils ont du pouvoir mais aucune puissance.
Entre le chapiteau du cirque et la plage des planchistes, les quelques tentes qui servent d’abri sauvage à je ne sais qui mais je le devine ont été encerclées par des barrières de sécurité. Est-ce pour empêcher les gens de sortir, les gens d’entrer, neutraliser l’espace, mais alors pourquoi ne pas simplement l’effacer, cet espace, se protéger, mais qui et de quoi ? Le vent souffle si fort qu’il m’arrive d’avoir du mal à continuer de marcher. Contre la digue, les vagues se fracassent avec violence. Les oiseaux se laissent porter comme des feuilles mortes dans le ciel bleu parfait, sans profondeur ni aspérités, pureté unique. Ce ciel, pourtant, pourquoi ne m’émeut-il pas ? Pourquoi ne m’émeut-il plus ? Avant, il me touchait, que s’est-il passé ? Sans le savoir, j’ai la réponse à cette question : rien, voilà ce qu’il s’est passé rien, tout a toujours été ainsi, les choses ne changent pas, pour qui les regardent comme elles sont, elles n’ont pas d’apparences, ni trompeuses ni authentiques, elles sont, tout simplement. Ontologie nulle. Celle dont nous avons plus que tout besoin. Hier, avant de me coucher, tard, j’ai griffonné des mots au verso d’une feuille imprimée au recto, pliée en deux. Elle est là. Je ne l’ai pas relue. Je me lève, la prends dans ma main. Voici ce qu’elle dit. Le capitalisme — satisfacteur de désir — rend les gens heureux. Ce bonheur est probablement une illusion, mais l’illusion est indiscernable de la réalité. D’où la question : comment parvient-on à rendre cette différence discernable, comment discerne-t-on les indiscernables ? Les gens s’imaginent heureux — parce que leurs désirs sont satisfaits —, mais ils ne le sont pas. Comment ne le démontre-t-on pas, mais : comment le montre-t-on ? En disant que les désirs sont veules, mais personne n’a envie de l’entendre, et puis, le sont-ils, vraiment ? La prospérité est-elle un désir veule ? Non, ce qui l’est, c’est la destruction qui accompagne chacun des pas de la prospérité comme son ombre. Cela, comment le montre-t-on ? Non : comment le démontre-t-on ? Mais : comment le fait-on sentir ? / Il faut se dépouiller du pouvoir : toute quête du pouvoir est un asservissement. / En France, par ex., le Kisme et l’État-Providence marchent main dans la main. Entre eux, il n’y a pas le moindre écart. Ils se confondent parce qu’ils expriment la même vision : l’un aménage le territoire que l’autre crée. / Pas de différence de nature, que des différences de degrés, parce qu’il n’y a qu’une seule nature et que, par suite, il n’y a pas d’empire dans un empire. Et, donc, pas d’empire du tout. Rien que le monde, rien que la vie.
Livre Γ des ruissellements en ligne aujourd’hui. Encore 32 vers à écrire pour achever le livre Δ. Après quoi viendront encore trois parties, trois cahiers, faudrait-il dire, plutôt que trois livres. Bien sûr, d’un certain point de vue, cette versification stricte (421 vers fois 7 cahiers) est contraignante, mais ce n’est pas une sorte de contrainte oulipienne, c’est un cadre au sein duquel quelque chose peut avoir lieu, comme, je ne sais pas, moi, la toile d’un peintre ? Tout est possible dans l’espace délimité d’une toile, tout même n’importe quoi, mais cette limite encadre aussi l’espace où quelque chose de proprement inédit peut avoir lieu. Je m’interroge et me demande si j’appellerais mes vers des « vers livres » et je ne le crois pas. Pas près d’avoir le prix Wepler. Mais je les appellerais comment, alors ? Sans doute pas des vers du tout, des phrases, tout simplement, dont le sens éclaire et s’éclaire, dans les deux sens, de la partie vers le tout et du tout vers la partie. J’avais expliqué ma numérologie incrédule à Rodhlann (4+2+1=7), enfin, expliqué, ce n’est pas le mot qui convient, non, je l’avais exposée, comme un cadre qui autorise, qui n’interdit pas, avec sa part d’arbitraire, sa part de contingence et la nécessité qu’il provoque. Une contingence a priori égale une nécessité a posteriori. Sur la route tout à l’heure, changements de luminosité brutaux, jusqu’à l’aveuglement, reflet du soleil sur la chaussée détrempée. Plus tard, sur le chemin du retour, en passant le col, sublime paysage dans les nuages. Je gare la voiture. Prends deux photographies. M’écartant trop de mon véhicule, la Matthäus-Passion de Bach par Herreweghe s’interrompt brutalement. Je reviens donc sur mes pas. La reprends. Redémarre. Plongeant ensuite sur la ville depuis là-haut, contraste entre la ténèbre du ciel et la lumière de la mer. Inversion. Ce serait presque beau, me dis-je, beau si je ne savais pas ce qu’il y a, là-bas en bas. Mais je le sais. La connaissance éclipse le kitsch.
C’est vrai que je n’attends rien. La plupart du temps, rien, — que le jour qui vient, seul, lui ou bien un autre, quelle différence cela peut-il bien faire ? Tout semble indifférent. Ces jours-ci, vent froid sur les villes où nous passons, laissons traîner des regards las sur les choses. Tout a été dit de l’ennui, sans doute, mais cela suffit-il à en annuler le sentiment, la sensation ? Pourquoi faudrait-il que quelque chose se passe ? Il n’y a pas de temps, ce n’est pas vrai ; tout est passage.
Je mastique des idées stupides. Comme celle-ci : qu’il ne me reste au mieux que quatre ou cinq ans avant que Daphné découvre que je suis un raté. Alors, pour elle qui semble m’aimer sincèrement, ce sera un désastre. Pour moi, il est déjà advenu. Mais est-elle si stupide que cela, cette idée ? Je n’en suis pas si sûr. D’où le tourment qu’elle me cause. Toutefois, afin de tenter d’enrayer la mécanique des pensées négatives, je me prépare une salade composée d’endives, de noix, de roquefort, d’huile d’olive et de sel. Divine. Cette mention peut sembler un détail anecdotique, il me paraît néanmoins qu’elle ne l’est pas : il y a toujours quelque chose dans le monde avec quoi tu te trouves en harmonie, en accord profond. Le problème n’est donc pas que cela n’existe pas, mais que tu ne parviens pas à le trouver. Parfois, il te semble que, quand même tu passerais toute ta vie à le chercher, tu ne le trouverais pas. Parfois, il apparaît que c’est aussi simple qu’une salade composée. Comme il est encore un peu trop tôt pour déjeuner, j’attends. Seul projet qui me tire de l’ennui dans lequel je ne cherche même pas à me débattre, je crois. Ennui en un double sens, celui moderne que l’on connaît, et celui plus rare de nos jours, mais qui est le sens que lui donnait Pascal quand il consigna ce fragment déchirant : « Jésus dans l’ennui. » Sellier, à ce mot, fragment 749 chez lui, note ceci : « tourment de l’âme, en un sens très fort. » Puis-je comparer mon âme à celle de Jésus ? Mais à quelle autre ? Cela n’a-t-il pas toujours été sa fonction ? Je ne sais pas. Je ne suis pas catholique, pas baptisé ; qui suis-je pour penser (à) quelque chose qui ne me concerne pas ? Aurais-je préféré l’être ? Si cela eut signifié être quelqu’un d’autre, probablement. Quoique je ne sache pas très bien ce que cela veut dire, n’étant pas sûr de vouloir être un autre. Tout mon problème : je ne veux pas être un autre, mais je ne peux pas être moi-même.
Artifices, ou du dehors, le dedans, mieux : errances sur les boulevards, qu’un bonheur de circonstance irradie. Je m’étais dit : Ne te plains plus, embrasse l’existence, mais faut-il pour ce faire renoncer à la différence entre le bien et le mal, le bon et le mauvais, l’absence et le temps qui passe ? En t’attendant, je me tais, et griffonne ces mots dans mon carnet, regarde par la vitre du café : les véhicules défilent auxquels je me sens étranger ; — j’ai mal aux pieds, c’est vrai, mais la vie, n’est-elle pas à ce prix ?
Désagréables sensations, sentiments, pensées, hier au soir, un peu avant de m’endormir. Un peu plus tard, le lendemain matin, je me demanderai à quoi bon continuer si longtemps, si longtemps si ce qui vient doit ressembler à ce qui s’est écoulé. Ce qui est une façon égoïste d’envisager les choses, mais peut-on faire l’économie de ce visage-là des choses ? Oh, je ne suis pas un nihiliste d’opérette à la Cioran, je sais que la vie est belle et qu’elle est laide et, peut-être, peut-être que la source des problèmes qui s’entassent plutôt qu’ils ne s’accumulent ou se succèdent est là, dans cette contradiction qui ne résout rien, ne débouche sur rien, se contente de se maintenir telle quelle comme un horizon indépassé, indépassable, insurmontable. Comment n’oscillerait-on pas, dès lors, la vie elle-même oscillant entre le sublime et le hideux, comment n’oscillerait-on pas entre la passion et le désespoir, l’utopie des lendemains qui chantent et le désir de destruction totale, entre l’espoir et l’abattement ? Trouver comment, est-ce la solution du problème de la vie ? À ceci près que, comme il me semble l’avoir déjà écrit, la solution au problème de la vie n’est pas une réponse, ce n’est pas une phrase, pas une maxime, pas une doctrine, pas une religion, pas une idéologie, pas une politique ni une philosophie. La solution au problème de la vie prend la forme d’une vie. Ou mieux : la solution au problème de la vie est une vie. Je cherche dans les pages de ce journal où j’ai bien pu écrire une telle phrase. Je ne la trouve pas. Peut-être l’ai-je écrite ailleurs. Peut-être l’ai-je pensée sans l’écrire. Peut-être l’ai-je écrite pour l’oublier. Souvent, je me dis que l’écriture devrait servir à cela : oublier ce que l’on a écrit. Ainsi, après avoir écrit, on se trouverait neuf. Au lieu de quoi, au lieu de cette nouveauté, on se trouve chargé de ce que l’on a écrit. Et l’on fouille pour y trouver ce que l’on est censé avoir déjà pensé. Quelle stupide destinée, n’est-ce pas ? Comme si l’on pouvait parler d’une destinée. Ce n’est rien du tout. Certains jours, les pages de ce journal me font penser à un long prêche insensé dans le désert. Il n’y a pas de fidèles pour ma religion parce que je n’ai pas de religion du tout. On ne peut pas fonder les religions sur des questions, il faut les assoir sur des réponses — définitives, sans appel. Raison pour laquelle elles sont fondamentalement fausses. Les réponses sont des escroqueries, des mensonges, des armes pour conquérir le pouvoir. Chacune nous écarte un peu plus de la vérité que nous recherchons. Penser détenir la réponse à une question, telle est l’origine du charlatanisme. Telle est surtout l’origine de la société sous la forme que nous lui connaissons.
Considère-moi comme un fantôme, que toi, tu viendrais hanter. Peut-être n’ai-je pas d’esprit — c’est vrai, comment savoir ? Personne ne m’a jamais dit — tout le monde s’en tenant un pour acquis — ce que cela faisait, d’avoir un esprit. Les cicatrices sous nos yeux révèlent notre désespoir, c’est-à-dire : notre utopie. Quel horrible mot, me rétorques-tu. J’ai envie de t’embrasser, au lieu de quoi, je parle, je parle, je parle, et ne me tais jamais. Ailleurs, on creuse des tombes de vide, celui-là même, oui, que nous peinons à combler.
« Modeste eut alors une existence double. Elle accomplissait humblement et avec amour toutes les minuties de la vie vulgaire au Chalet, elle s’en servait comme d’un frein pour enserrer le poème de sa vie idéale, à l’instar des Chartreux qui régularisent la vie matérielle et s’occupent de laisser l’âme se développer dans la prière. Toutes les grandes intelligences s’astreignent à quelque travail mécanique afin de se rendre maîtres de la pensée. Spinoza dégrossissait des verres à lunettes, Bayle comptait les tuiles des toits, Montesquieu jardinait. Le corps ainsi dompté, l’âme déploie ses ailes en toute sécurité. » (HB MM CH I 510) Balzac a parfaitement compris la nécessité de l’autodiscipline, non pas celle imposée de l’extérieur par la vie sociale — et même, cette discipline de la vie sociale, l’individu est capable de la singer pour donner libre cours à soi-même —, mais celle que l’individu s’impose à lui-même pour croître, devenir, rendre réel le meilleur possible dont il est porteur. C’est toute la profondeur de Balzac qui affirme la supériorité de la société sur l’individu tout en comprenant l’individu mieux que la société qui, ne croyant pas en lui, ne le connaîtra jamais. La fin déchirante de Louise dans les Mémoires de deux jeunes mariées semble mal s’accorder avec l’antiféminisme professé par Balzac, comme s’il restait insensible au destin qu’il donne à son héroïne. C’est que, chez Balzac, l’individu est humilié par la société. Homme et femme, ainsi, ne sont pas tant des personnes que des membres. S’ils ont une existence propre, celle-ci ne parvient pas à rompre avec le tout auquel elle appartient et qui lui donne sens. La mort de Louise, dans l’économie du récit, vient démontrer cette sorte de thèse. Contrairement à Renée, qui a consenti à la société en accomplissant son devoir de femme qui est d’être épouse et son devoir d’épouse qui est d’être mère, Louise — qui a préféré aimer — c’est-à-dire : rester femme —, Louise doit périr. Sa jalousie signale d’ailleurs son dérèglement social. L’amour consume, là où le devoir rassure. Se perdant dans le délire que lui cause l’idée de n’être plus aimée, elle se condamne elle-même. Et quand elle s’aperçoit de son erreur, il est trop tard. Il est toujours trop tard. Quand Renée prospère, Louise désespère. Génie de Balzac (surtout) : multiplier les formes, les genres, les tons, les voix. Aux antipodes de la phrase unique, multiplicité irréductible à une quelconque unité qui est le monde. J’entends : cette irréductible multiplicité, voilà le monde. Note pour moi-même (moins à propos de la citation de Balzac ci-dessus — qui se lit à l’identique en considérant la distinction pour ce qu’elle est : une simple façon de parler sans implication ontologique — qu’à propos des tendances de notre époque), cette affirmation de Wittgenstein (dans ses Notes for lecture on private experience and sense data, je crois) : « The idea of the ego inhabiting a body to be abolished. » Nous croyons encore que les âmes tombent dans des corps qui peuvent être les bons ou ne pas l’être et, rendus hubriques par les techniques que la science semble mettre à notre disposition, nous imaginons que nous pouvons réaliser quelque métempsychose ici et maintenant. Nous croyons avoir déconstruit quelque chose alors que nous n’avons rien touché d’essentiel (pas même commencé à gratter la surface) : nous vivons encore dans la même mythologie. Les mêmes illusions. Les mêmes erreurs. Les mêmes fantasmes. L’idée d’une distinction entre le corps et l’âme, qui plus est, interdit toute harmonie de l’individu, lequel est toujours scindé, coupé en deux, aucune harmonie entre l’individu et la nature, pour dire les choses simplement, puisqu’il y a toujours quelque chose en lui qu’il s’imagine échapper aux lois de la nature (son âme, son esprit, son ego, son moi, son je). C’est faux, mais qui peut résister à ce désir si enivrant de se prendre pour un empire dans un empire ?
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