13.9.21

Nous sommes la civilisation du bruit ; — nous l’avons inventé. Nous pouvons le découvrir par soustraction, expérience de pensée qui consiste à ôter de notre environnement tous les bruits liés à la société industrielle, qui sont les bruits insupportables qui peuplent notre monde. Et qui, en tant que manifestations tolérables, justifiées par la productivité, rendent sensibles toute la souffrance que nous nous infligeons ce faisant, toute la laideur que nous ajoutons à un monde qui n’en avait pourtant pas vraiment besoin. Vers la fin de l’après-midi, un peu avant d’aller chercher Daphné à l’école, la chaleur me semble devenir étouffante, je me dis que j’en ai assez, que je ne la supporte plus, cette touffeur lénifiante d’un été qui s’éternise. Je prophétise à ma seule intention la fin de l’hiver, le désert perpétuel, et commence à avoir mal à la tête, à supporter plus difficilement les agressions de l’environnement, environnement qui cesse dès lors d’être un monde, un univers ordonné, un κόσμος où je puis trouver ma place pour m’y sentir chez moi, le mot même d’environnement marquant la rupture, le hiatus entre moi et ce qui m’entoure, signifiant ainsi la faille et non l’accord, l’harmonie, mais la désharmonie, la cacophonie, le chaos. Le matin tôt, quand je vais courir, le monde a une autre forme, plus fraîche, plus aimable. C’est ce que j’avais ressenti, accompagnant Daphné à l’école, ce matin de la semaine dernière quand Nelly s’était rendue à Paris ; l’univers n’ayant pas encore été totalement envahi par ses habitants, il demeurait un lieu qui pouvait les accueillir. Paradoxe du monde : sans qui le peuple, il est habitable mais inhabité, et avec, il est habité mais inhabitable. Chaque proposition renvoie à sa négation, comme le monde à l’immonde, l’ordre au chaos, la raison à l’irrationalité. Je lis du Dandysme et de George Brummell de Barbey d’Aurevilly, sautant sans scrupule aucun la présentation de l’insignifiant Simon Libaratin dont la présence sur la couverture est comme une tache indélébile sur notre pantalon préféré, des années après l’avoir ouvert pour la première fois. Je m’en souviens, je travaillais chez Grasset, et je portais des pantalons vermillon ou lie de vin et des souliers havane tout en faisant le magasinier, et je redécouvre ce qu’il me semblait avoir oublié, moins un style qu’une forme de vie. Est-ce là tout ce que je voudrais sauver de Paris ? Pourquoi une telle question ? Ne cherchons pas la réponse.

12.9.21

La colère est trop négative. Oppositionnelle, voudrais-je dire. Évidemment que tout ce que tu considères comme dégueulasse l’est vraiment, mais après tout, hors toi, qui s’en soucie ? Le dire n’a aucune valeur en soi, c’est de l’ordre, je crois, de la pure abréaction. Peut-être pas tout à fait, non, mais il y a quelque chose d’inabouti dans ce mouvement, une sorte de jet qui retombe à terre trop vite, sans atteindre son but réel, lequel se trouve au-delà de la réaction toute nue. Ne faudrait-il pas prendre alors les choses à l’envers ? La colère suscitée ne l’est pas uniquement par l’objet (tel ou tel sous-produit culturel bas de gamme réputé génial, telle ou telle œuvre authentique de l’esprit tournée en dérision par de petits fascistes de salon que le monde adule), mais par l’horizon contre lequel l’objet vient se fracasser, horizon formé par l’ensemble de ce que je sais, ce que je crois, ce que je désire, ce que je tiens pour beau, vrai, juste, et caetera. Plutôt que de dire non sans cesse, ce qui est vain, ne procure aucun plaisir, et se vide de tout sens, expliciter le grand ouiqui le précède, ses contours, ses raisons, ce qui l’outrepasse, le cœur où il se situe. Mais cela, il faut encore que je le cherche, pas simplement dans les livres, c’est-à-dire, mais dans une attitude plus générale, non pas plus générale, plus quotidienne par rapport à la vie, dans la vie. Le négativisme adornien se heurte à sa propre limite : l’impossibilité de la vie dont il fait la critique, « la vie mutilée » qui est l’objet des Minima moralia n’étant pas une vie du tout (pas une vie vivable, pour ne pas hésiter devant le pléonasme). Peut-être que rien n’est parfait parce que tout est parfait, déjà parfait. Toutes les villes ont leur défaut au revers de leur âme : l’élégance parisienne et ses fastes luxueux, la grisaille, la dure froideur de la bourgeoisie inquiète de ses privilèges, l’avidité du parvenu ; la beauté marseillaise et ses couleurs chatoyantes, la vulgarité banale de sa parole, la mollesse et le relâchement de ses mœurs, la saleté. L’essentiel — là où quelque chose de décisif peut avoir lieu —, l’essentiel ne se trouve pas dans le lieu, mais dans l’attitude qui le dépasse. La faire voir.

11.9.21

J’essaie de me déprendre de ce journal ou de ne pas me laisser prendre par lui. Au piège. Il faut faire attention, sinon il va finir par tout absorber, il ne restera plus rien de moi en dehors de lui. C’est quelque chose qui a pu me faire fantasmer, je crois que j’en ai déjà parlé, mais c’est un danger, pour moi, un danger pour moi, qui me fait courir ce risque que tout ce que je fais reste toujours à l’état embryonnaire. Pourquoi approfondir quand il semble qu’on a expédié le sujet en une page et des poussières ? Et puis, on aura toujours le temps d’y revenir, plus tard, on ne se souviendra pas ce qu’on aura dit, plus tôt, mais ce n’est pas grave, c’est la contingence, détends-toi, tout va bien se passer (prends la voix d’une femme politique pour le dire, tu vas comprendre). Sauf que, bien sûr, c’est quand on se détend parce que tout va bien se passer que tout se passe mal. Dehors, c’est le rodéo. Le matin, le soir, ça ne s’arrête jamais. Les pneus crissent, les virages sont pris trop vite, on s’en fout de vivre parce qu’on s’en fout de mourir alors, en attendant, autant tout déchirer. Sauf que tu ne déchires que toi et ta pauvre vie sans intérêt, cela ne te vient pas à l’esprit, sinon, elle en aurait, ta vie, de l’intérêt. Mais ce n’était pas vraiment ce que je voulais dire. Je ne voulais vraiment pas faire la morale, non, tout le contraire, précisément. Pourquoi est-ce que tout se passe toujours comme on ne l’espérait pas ? Ce n’est pas vrai. Passons. J’essaie de me déprendre de ce journal non pour exister, c’est ce journal qui me fait exister, bien souvent, mais pour voir ailleurs ce que je pourrais être. Le fait que je n’y parvienne pas ces derniers temps (d’où ma réponse à la question posée hier par Daphné est-ce que tu écris un roman en ce moment ? non que je réduise toute écriture au roman, certainement pas, le roman contemporain me fait fuir, mais enfin, il symbolise quelque chose dans l’esprit occidental dont le décolonialisme, s’il était un tout petit peu sérieux, devrait s’emparer au lieu de le reconduire par opportunisme — ça fait vendre, frérot), le fait que je n’y arrive pas témoigne moins de mon impuissance que de mon angoisse à m’investir dans quelque chose dont je ne vois pas la fin. De fin, à ce journal, il n’y en aura pas non plus (ce sera la fin de ma vie ou un accident survenant avant), mais justement son absence de fin est sa fin, je n’ai plus à m’en soucier, elle existe, elle n’existe pas, c’est idem, tandis que la fin à découvrir à inventer de ce qui s’écrit, c’est autrement terrifiant. On risque d’en perdre le sommeil. Or, j’ai besoin de dormir. Si je ne dors pas, je deviens fou. Pas de dormir tranquille ; en dormant, des résolutions m’apparaissent (comme les résolutions qui achèvent les cadences musicales, je l’ai déjà dit, je me répète, tant pis, c’est la vie) qui me permettent de rester en vie (sinon, c’est ce que je me dis, il me suffit de ne pas me réveiller le matin, de ne plus jamais me réveiller). Sur l’écran, devant lequel je m’échoue tard le soir, comme cela m’arrive parfois, mais peut-être pas assez (ou trop qui sait ?), l’animateur star de la télé mondiale de gauche, Jimmy Fallon, dans sa « do not play list », se moque du grand jazzman free Peter Brötzmann, âgé de 80 ans, et dont il ignore tout, mais qu’il traite, montrant l’un de ses disques intitulé « Nipples » (« tétons » en anglais, d’où les rires gras que l’on imagine sans peine, les petits garçons adorent rire en disant ce genre de gros mots), qu’il traite en ricanant avec mépris comme un petit chef fier de lui sous le regard amusé et fasciné par sa bêtise du groupe de musiciens noirs qui lui sert d’alibi moral. Les philistins d’aujourd’hui ne se contentent pas d’utiliser la culture qu’ils haïssent à leurs propres fins (pour conquérir le pouvoir), ils tournent en dérision tout ce qui les dérange dans cette voie parce qu’ils ne le comprennent pas ; il ne suffit pas de promouvoir de faux artistes, encore faut-il moquer les artistes authentiques qu’on ne comprend pas, qu’on n’essaie même pas de comprendre, et les confondre intentionnellement avec les pires des ratés, se moquer unilatéralement de tout ce qui pose problème, requiert une pensée, exige une forme d’intelligence. Imposer en guise de revanche des hiérarchies qui passent pour naturelles. Surtout quand il l’exploite, comme tout fasciste qui passe à l’acte, le but ultime du philistin est d’humilier la culture. Car la culture — fruit de l’intelligence — manifeste ce qui est susceptible de lui résister, à quoi il faut substituer des valeurs qui se sont déjà rendues à l’ordre établi. Jimmy Fallon, dont le nom est déjà à lui seul une parodie (de Johnny Carson), pas inoffensive, mais agressive, mauvaise, Jimmy Fallon, héros de l’Amérique obamesque, belle et décolonialisée, s’adosse à un groupe de musiciens noirs qui appuient de leur rire blanc la faconde haineuse de leur maître. Comme si, au pays de la liberté, le dominé ne désirait rien tant que de prêter allégeance au dominant. Comme si, au pays de l’éveil éclairé, la ténèbre, indifférente à la couleur de la peau, achevait d’accomplir son œuvre humiliante en américain sous-titré dans toutes les langues du monde. Et pourtant, partout, des êtres s’acharnent à essayer de parler cette langue barbare, croyant par là même s’émanciper. Qu’ils sont vieux, en réalité. Les philistins ont pris le pouvoir et ne le rendront pas. De nuit, égarée dans le salon, une mante religieuse.

10.9.21

Moment de paix ou d’équilibre. Impromptu. J’ai beau être seul, je n’en ressens pas le défaut. D’ailleurs, le suis-je vraiment ? Je passe de nouveau mes journées en compagnie de Morton Feldman, un mort si vivant qu’il semble moins mort que les vivants. Quand, cependant que je suis en train de lui lire une histoire avant de dormir, je découvre que l’insecte prisonnier dans sa moustiquaire et que Daphné essaie de faire sortir est un moustique, je n’y pense pas tout de suite, mais un peu plus tard, me disant que cette situation pourrait symboliser la mienne, celle de quiconque aspire à une vie plus vivante, en réalité, que nous sommes prisonniers dans une moustiquaire infestée de moustiques et que notre tâche première est de les en faire sortir. Après nous pourrons dormir tranquilles. Ou vivre, mais peut-être n’y a-t-il pas de différence entre l’un et l’autre en ce sens-là. Lisant les épreuves de Morton Feldman à Middelbourg, œuvre immense dont il n’est pas directement l’auteur, puisqu’il n’a jamais conçu un tel livre, mais qui est réellement comme son tombeau (il mourra moins de deux mois après sa dernière prise de parole), je suis convaincu de l’importance de la chose, pas simplement musicale, mais philosophique, humaine, son importance vitale, mais ne puis m’empêcher de me demander qui pourra bien s’intéresser à cela, à l’exception de quelques spécialistes, alors que cet ouvrage devrait concerner le public dans son ensemble. Le public, si seulement ce mot avait encore un sens. Il y a quelque chose de désespérant, profond et désespérant, dans ce que je fais. Qui est le sentiment de la vanité absolue et de la nécessité impérative de ce que je fais — des sentiments simultanés. Daphné se relève. Elle me demande si elle peut regarder un peu par la fenêtre. Je lui dis qu’il est l’heure d’aller dormir. Elle me dit que pour moi aussi. Ce à quoi je réponds que j’ai du travail. Elle me demande si j’écris un roman en ce moment. Je lui dis que non, que je lis les épreuves de Morton Feldman (lui montre le second volume à portée de la main) et que, lorsque j’ai un peu de temps, comme maintenant qu’elle est couchée, je tiens mon journal. Tu tiens ton journal, s’exclame-t-elle. Est-ce que je pourrais tenir mon journal, moi aussi ? Oui, mon enfant. Et puis, parcourant du regard le fichier ouvert, elle découvre son nom, et s’émerveille : Tu parles de moi dans ton journal ! Entreprend de lire la phrase que je complète au sens pour gagner du temps et va se coucher en riant : Daphné essaie de faire sortir un moustique de la moustiquaire. Daphné essaie de faire sortir un moustique de la moustiquaire, répète-t-elle.

9.9.21

J’ai arraché les pages. Je les ai chiffonnées. Elles sont là. Un peu sur ma droite. Je les regarde. La lumière du luminaire suspendu au plafond projette l’ombre de la petite masse légère sur le bureau. Je vois des signes tracés dont je me souviens encore un peu, mais portés sur l’ombre, ils deviennent invisibles, moins qu’illisibles, disparus. (Pense à tout ce dont il faudrait apprendre à se débarrasser.) Je suis heureux de l’avoir fait. D’avoir arraché ces pages. De les avoir froissées. Et effacées partout où on pouvait les lire. Je me lève. Fais quelques pas. De la pointe du pied, j’actionne le mécanisme qui permet d’accéder à la poubelle, dont le couvercle s’ouvre, jette les feuilles en boule dans le bac à papier recyclé, relâche la pression, le couvercle se ferme, sans même un adieu. J’écris ces phrases sans bouger de l’endroit où je me trouve assis pour écrire. Quand je le ferai, dans quelques instants, aurai-je l’impression d’avoir accompli mon destin ? (Le destin, c’est ce qui s’écrit, n’est-ce pas ?) Je me lève. Fais quelques pas. De la pointe du pied, j’actionne le mécanisme qui permet d’accéder à la poubelle, dont le couvercle s’ouvre, jette les feuilles en boule dans le bac à papier recyclé, relâche la pression, le couvercle se ferme, sans un adieu. Ni même une hésitation. Tout à l’heure, essayant de faire quelque chose pour me débarrasser de mon mal de crâne, que je lie désormais à la chaleur et à la fixation de l’écran sur lequel je travaille pour relire les épreuves de ma Morton Feldman, j’ai écouté quelques minutes de musique en cuisinant des légumes, et je me suis souvenu de ce livre que j’avais cherché en vain, un livre d’un poète contemplatif méditerranéen, avais-je demandé à R., en vain, c’est-à-dire que, lisant les livres qu’il m’avait conseillés, magnifiques par ailleurs, d’Odysseas Elytis, je n’avais pas trouvé ce que j’y cherchais parce que, ce que j’y cherchais, cela n’existe pas encore, mais se trouve dans cet au-delà de l’expérience qu’est l’expérience à venir, cherchant à décrire la musique (Clara de Loscil), j’employai le mot de contemplatif, par quoi m’apparut qu’il faudrait trouver comment écrire comme la musique, comment dilater le temps comme la musique, comment l’étirer, faire sentir ce suspens, cet air des choses, qu’est ce que j’appelle le contemplatif, quand il exhale le parfum de la Méditerranée. Est-ce la raison pour laquelle j’ai arraché ces pages, elles qui n’ont rien à voir avec ce que je recherche, qui me concentrent sur moi-même quand il faudrait que je m’oublie, est-ce la raison ? — Mais écrivant cette page, Jérôme, t’oublies-tu ? — Ne sois pas si trivial, Jérôme, ne sois pas si trivial.

8.9.21

Pourquoi ai-je mal à la tête ? Ai-je mal à la tête parce qu’il fait chaud, parce que je relis Morton Feldman pour la énième fois plus une, parce qu’il fait chaud et que je suis en train de relire Morton Feldman pour la énième fois plus une, ou bien parce que j’en ai assez de la forme dans laquelle j’écris ce journal et que la forme dans laquelle j’écris ce journal reflète la forme dans laquelle j’écris ma vie et que je n’aime pas la forme dans laquelle j’écris ma vie ? Toutes les explications ont leur pertinence, mais la dernière me convainc plus et me convainc moins que les autres. C’est-à-dire : c’est parce qu’elle me convainc plus qu’elle me convainc moins. C’est-à-dire : il me semble que je me donne à lire ce que j’ai envie d’entendre alors que ce pourrait tout aussi bien être l’inverse (la forme dans laquelle je vis ma vie reflétant la forme dans laquelle je l’écris) ou ne rien avoir à avoir du tout avec ce dont il est question, ce mal de tête en fin de journée, voire au lever, quand il fait chaud à la fin de l’été, qu’on ne s’économise pas (physiquement, intellectuellement, sentimentalement, etc. etc.). J’ai cette idée : il faut être littéral parce qu’il faut se méfier de la littéralité, des explications trop convaincantes, qui flattent nos instincts les moins bons, font appel à ce qu’il y a de plus bas en nous. Dans le carnet que j’écris et que je scanne ensuite pour le mettre en ligne, je remarque aujourd’hui qu’il manque des mots, que je retrouve facilement, mais ce n’est pas cela que je veux dire, dans le carnet que j’écris et que je scanne ensuite, je fais part d’une émotion que j’ai ressentie voyant une certaine personne de ma connaissance manifester son désir d’assister à une rencontre en librairie avec l’autrice d’un roman dont les deux premières phrases sont les suivantes : « J’ai froid. C’est fou comme j’ai froid. » Mon émotion n’a pas grand-chose à voir avec la nullité de ces phrases, encore que ce soit peut-être le cas, on va le voir sur-le-champ, mais avec l’amitié qu’il y avait entre cette personne que je ne vois plus depuis des années et moi, amitié qui, si j’en juge par les deux premières phrases du roman de l’autrice à la rencontre de laquelle elle veut aller, reposait sur un profond malentendu. C’est vrai que la littérature et la vie sont liées, sans doute n’est-ce pas une découverte, mais sans doute pas pour les raisons que l’on croit (proustiennes, quoi). Quand la vie sociale n’était pas encore le chef-d’œuvre d’échec qu’elle s’entête à être, j’avais donné le manuscrit à lire à cette personne et n’avais jamais eu que des bribes de phrases vagues et distantes en retour, preuve que notre amitié était déjà finie, et qu’il ne me restait plus qu’à l’enterrer. Mon tort alors, c’est la question que je me pose à présent, mais que je ne m’étais pas posée alors, à tort, mon tort alors fut-il de ne savoir pas enterrer l’amitié, de la garder moribonde comme le souvenir de quelque chose qui ne sera plus jamais parce que ce n’est déjà plus et n’aurait peut-être jamais dû être ? Trop d’être, trop de peut-être. Image de plus en plus saisissante dans Il Gattopardo de la puissance virile du prince vieillissant qui étouffe devant le cours de l’histoire, la mutation de la société, son regret de ne pas goûter le parfum de fraise d’Angelica, jouissance qu’il sacrifie pour son neveu qui représente l’avenir tandis que lui est le passé, certes, mais plus fort, plus vrai, plus réel, plus en harmonie avec le pays que ce que l’histoire accomplit. Au fond, roman des trahisons : trahison de la fidélité à soi-même, trahison du pays, trahison du passé, trahison du présent, aussi, les voix qui disent non au plébiscite étant tues, effacées, au profit d’une unité de façade, mensongère, mensonge que la célèbre phrase de Tancredi dit, elle aussi. Or, qu’est-ce qui s’érige sur le mensonge ?

7.9.21

Le fait de ne plus s’étonner de rien n’est pas un signe de bonne santé mentale. Au contraire, c’est un signe de déchéance. Comme face à l’image de ce type qui emploie une expression empruntée au récent vocabulaire du football pour lancer sa campagne électorale à la présidence de la République. Avant (mais quand ? — je ne sais pas, je le dis sans y croire vraiment, renvoyant à une hypothétique époque, tu sais, c’est ce que les cyniques à qui on ne la fait pas te rétorquent toujours, avec leur infaillible esprit de système, cette époque n’a jamais existé, tout a toujours été pourri), avant, on se serait attendu à une chute comme il s’en donne dans les sketches de mauvais goût, mais non : l’invasion de la culture populaire est totale, tout est réduit à ces formes, formulations foncièrement imbéciles, l’élite devançant les désirs de la plèbe en lui jetant sa nullité à la figure, nullité dans laquelle elle s’immerge elle-même devenant par là même son milieu naturel à elle aussi. Aussi, désirant une gloire dont je sais que je ne connaîtrai pas mais que je désire quand même, j’ai conscience que toute gloire est ordurière, a trait aux déchets, aux rebuts aux excréments, à qui aime s’y vautrer. Au milieu du brouillard triste dans lequel j’ai avancé sans savoir où j’allais durant toute la journée, quelques lueurs : les épreuves de Morton Feldman à Middelbourg dont j’ai commencé la lecture ce matin, et les premières pages des Philosophische Untersuchungen de Wittgenstein, que je reprends, lentement, esquisses de paysages, la forme de la phrase épousant la nature de la recherche, dit-il dans la préface dont je n’avais jamais perçu ce qu’elle avait de touchant, d’émouvant, d’élégiaque presque, dans cette espèce de fragilité et de beauté simple avec laquelle il introduit à son ouvrage. Impression d’une dureté enveloppée dans une grande douceur, comme des cailloux dans une bourse en soie. Je m’installe dans les marges du livre, où je griffonne, et circule entre les langues — ma traduction du new-yorkais de Feldman, l’autrichien avec version british en regard de Wittgenstein, et le sicilien solaire de Tomasi di Lampedusa. Pluralité des langues que j’associe dans mon esprit à l’Europe — synonyme lumineux d’un polyglottisme général qui demeure l’un de nos rares espoirs, non d’y survivre, mais d’en finir avec la barbarie.

6.9.21

La vie normale, je connais. La vie normale à laquelle tout le monde aspire. À laquelle tout le monde encourage. Pendant six ans, quarante-six semaines par an, trente-sept heures par semaine, ou dans les environs prévus par la convention collective de l’entreprise, je m’y suis résolu. Et qu’est-ce que cela m’a rapporté ? J’ai pris quinze kilos, me suis mis à boire comme un trou, et n’ai jamais été si malheureux de toute ma vie. Six longues années de dégoût, dépit, ennui. Tout vaut mieux que ça. La vie d’écrivain raté y compris. Et pourtant, j’ai beau essayer de me convaincre, et y parvenir en un sens, de me convaincre que j’ai raison quand même, malgré le fait que je sois un écrivain raté, c’est ce que je veux dire, c’est le plus manifeste, tous les indices me donnent tort, le doute ne se fatigue pas, lui. Et quand je suis fatigué, moi, c’est une forme de désespoir superstitieux qui se fait sentir intense à sa place. Comment s’en débarrasser (du doute, du désespoir) ? Il m’arrive d’adresser des prières auxquelles je ne crois pas vraiment ou d’imaginer des rituels dont l’efficacité est plus que discutable, et comme tout semble inutile. La vérité est assez simple, pourtant, si on la regarde en face (sans tricher, sans se mentir) : je suis tout seul dans mon coin perdu, parfaitement et à juste titre ignoré, et si je continue, c’est plus par entêtement ou par paresse, absence d’autres idées, que par réelle conviction (certitude de ma valeur). Qu’ai-je fait de bien depuis le début de l’année ? Strictement rien. Combien y en a-t-il qui valent bien mieux que moi (plus jeunes, plus beaux, plus intelligents, plus malins) ? Tellement. À la rigueur, mon existence pourrait encore se trouver justifiée si j’entreprenais un projet démesuré, titanesque, mais non, nulle lueur ne se décide à s’allumer. J’ai l’esprit lourd, lent, masse pénible qui pèse, force descendante du haut de l’avant du crâne faisant forte pression sur mes yeux, j’oublie tout — j’oublie tout, mais je ne m’oublie pas moi-même. Sinistre ironie quand il faudrait commencer par là, s’oublier soi-même. Bienheureux les simples d’esprit, cette phrase, ambiguë, contestable, cette phrase ne m’a jamais paru si juste. L’esprit sans esprit, sans conscience de soi, le pur momentané, au lieu de quoi je ressens la trace amère de mon insuffisance, mon inconstance, de ma médiocrité. Demain me fait peur, quand je me retrouverai seul, mais il faut que je me trouve seul, il le faut. Prière, rituel, j’ai entrepris une sorte de jeûne tout en ricanant. Bienheureux qui ignore l’ironie.

5.9.21

Pas de côté. Quand le calme se fait, quelque chose plus claire prend forme. Impression, casque sur les oreilles, de marcher sur un nuage. Contredite par l’odeur nauséabonde des merdes de chien sur le trottoir. Comme un peuple d’enfants qui prendraient plaisir à jouer avec leurs excréments. Ces gens vivent ici à l’endroit même où leurs victimes domestiques sont conduites pour se soulager. Juste en bas de chez eux. Sinon la certitude de n’être pas chez soi, qu’est-ce qui peut bien justifier ce mépris du lieu ? Mais si tu n’es pas chez toi sur terre, où est-ce chez toi ? Le désert de l’esprit se reflète dans la surpopulation du monde. Vaste non-sens à ciel ouvert. La musique décale le temps et, ainsi, la chaleur me tombe dessus, soudain, comme un bloc compact, dense, humide, qui enveloppe d’un coup, gouttes qui perlent dans le cou, j’avance dans cette touffeur lourde et moite avec légèreté cependant, joie certaine pour qui tout disparaît derrière le mur du son. Réducteur de bruits. Les êtres aussi mais les choses surtout, les choses semblent parées d’un voile de distance, non d’indifférence, mais d’étrangeté, sentiment nimbé d’un outre-langage circonspect. Ma perplexité est immense, mais pas désagréable, au contraire, vision du monde avec un œil neuf, le même qu’hier à ceci près que désaxé, détaché des autres sens avec lesquels il n’est plus synchronisé, enfin rendu à lui-même, donc, à son intégrité. L’œil ne voit pas ce que l’oreille entend et cet écart élargit l’espace, le dilate, le son perce les frontières de la perception, d’où cette sensation de flotter, je crois, de rebondir sur le sol avec lequel je prends des distances sereines. Et nécessaires.

4.9.21

Face à la mer que je ne vois pas, et pour cause il fait nuit à ce moment-là, je fais des exercices de respiration improvisés touché-touchant du bout des doigts dans le but de retrouver mon souffle, la paix de mon âme, la tranquillité de mon esprit. Peine perdue, diras-tu, tant il est vrai que, depuis des jours, je suis particulièrement irritable, ne tolérant rien, ne supportant rien, mais pas tout à fait, pas intégralement, si je puis dire, non, le calme que je crée ainsi me semble réel, soudain, tout semble plus apaisé, plus facile, plus accessible, non que je comprenne mieux la nature de mes sentiments, mais je dirais que ceux que j’essaie de chasser s’éloignent. Ne sont-ils donc rien ? (Respire, me dis-je, respire.) La mer est d’autant plus proche que la nuit lointaine. Je n’ai toujours pas la moindre idée de la raison pour laquelle je me trouve sur terre, à l’exception de ce journal qui tient souvent lieu d’unique compagnon, mais j’ai l’impression d’y pouvoir résider quelques instants de plus. Cet après-midi, j’ai repensé à cette idée que j’avais eue l’an dernier (l’ai-je notée quelque part ou me suis-je contenté de la penser ? je ne sais), idée à propos du roman de Musil : que l’Homme sans qualités était le livre de la perte de l’âme, ou plutôt l’autopsie de l’âme post-mortem, pour dire les choses ainsi brutalement, l’autopsie d’un monde sans âme — Ulrich a beau essayé de découvrir comment vivre quand on a perdu son âme, l’inachèvement du roman pourrait indiquer que ce n’est pas possible, on ne peut vivre sans. Et de fait, tout ne nous montre-t-il pas qu’une fois privé d’âme, nous ne sommes plus rien. Et par âme, peut-être ne faut-il pas entendre cette composante religieuse qui nous unit via un dieu à une communauté qui nous dépasse, non, mais plutôt, dirais-je, ce qui fait que nous ne sommes pas qu’un tas de chair, que nous pouvons nous voir doter d’un sens, découvrir une signification aux choses, aux êtres qui paraissent pourtant nous échapper. Sans âme, semblait dire Ulrich, il n’y a que des possibles, et l’époque pouvait lui faire accroire que ce n’était qu’une question de temps avant de trouver comment les actualiser, mais le laps qui s’est écoulé depuis lors (un siècle à peu près) nous suggère qu’il n’en est rien : sans âme, tout n’est que possibles, en effet, qui demeurent là, hors de notre portée, sans entendement aucun. Oh, je ne dis pas que mon autothérapie spontanée cherche à pallier mon absence d’âme, non, ce n’est pas ce que je dis, mais n’ai-je pas besoin de tout cela, de tous ces rituels désincarnés précisément parce que là, il n’y a plus rien ? , oui, mais où là ? Où notre langage, écrit quelque part Wittgenstein que je cite de mémoire, où notre langage nous laisse présumer un corps et où il n’y a pas de corps, là, aimerions-nous dire, il y a un esprit (Geist). Mais bien évidemment, ce n’est pas une solution, encore un problème de plus. Et nous les accumulons, et l’absence de solutions ne nous ouvre pas d’horizon. Que faire de la mort de l’âme ? Est-ce que cela revient, en quelque sorte, à se demander : « Que faire de la mort dans l’âme ? », « Que faire la mort dans l’âme » ? Ou bien est-ce que les deux questions n’ont rien à voir ? Comment savoir ? Je me les pose toutes les deux et chacune éclaire une autre question d’un jour particulier. Oui, c’est vrai. C’est vrai, mais laquelle ? — Note marginale : si j’écris mon journal à une autre heure de la journée, disons, plutôt que dans les trous, tous les soirs, sera-t-il d’une nature différente ? Libérera-t-il quelque chose qu’il empêche autrement de voir le jour ? Est-ce que je me pose trop de questions ? Là-dessus, si tu le veux bien, gardons le silence. Pour l’instant.