Rien. L’image (le souvenir), peut-être, d’un coucher de soleil. J’envisage d’écrire une sorte de poème contemplatif qui se fondrait en quelque sorte dans le τί ἐστι de ce qu’il décrit et ne parviens qu’à concevoir de la colère. Que j’exprime — bêtement (j’insiste là-dessus : la bêtise). Et puis, la bassesse, aussi. Durant l’après-midi, pensant découvrir quelque chose qui m’aurait échappé, je relis des textes que je trouve mauvais, mais sans me souvenir si je les ai jamais trouvés bons. Comment savoir ? Dans l’impossibilité de redevenir celui que je fus (et puis, celui que je fus le savait-il ?), je ne puis me fier qu’à mon moi présent, fugace lui aussi, sinon fuyant. D’autant que, il me faut le dire, me devant à la vérité, ce moi-là, je ne l’aime pas. Il me tarde d’en devenir un autre, mais ne semble pas le pouvoir. Ou alors, cet autre non plus ne me convient pas. Est-ce que j’étouffe ? Au lieu de cette manière de poème lyrique en hommage à la Méditerranée, ses dieux, ses philosophes, ses héros, ses paysages, ses monstres, ses martyrs, je me contente insatisfait de l’élégie de moi-même. Voudrais laisser page blanche mais me sens coupable à l’idée de le faire, de ne rien faire. Pourtant, qu’est-ce que je fais d’autre ? Je cherche la Grèce de moi-même.
Mon dernier acte, quel sera-t-il ? Il fait trop gris pour un deux septembre sur les rives de la Méditerranée. Ou alors est-ce le ciel qui tente de déplorer la rentrée ? Parfois, j’ai les idées de mon époque, et cela me désole. Je me dis Mais comment peut-on vivre ainsi ? je me regarde et ajoute Est-ce que j’ai grossi ? Oui, non, ça dépend des jours. Peut-on être plus terre à terre ? Il arrive bien quelquefois qu’on soit plus bas que terre. Oh non, pas de grammaire. J’essaie de voir ce qui se trouve derrière le rideau tiré. De ce côté (que je ne vois pas), l’ancienne, de l’autre là-bas (que je ne vois pas non plus), la nouvelle. Je ne suis jamais content de rien, c’est l’impression que j’ai, et cette impression elle-même ne me convient pas. Qu’est-ce que je vais devenir ? est la question la plus désespérante qui soit : on ne le sait pas. Quand je me la pose, j’ai envie de mourir, ou peut-être de m’éclipser, un instant, une éternité, dans un battement de cils, fossile, s’installer dans la durée, mais par soustraction. Je devrais prendre part à quelque chose et contemple les marques que les élastiques ont laissées sur ma peau en haut de ma cuisse droite. Je devrais prendre part à quelque chose (déconstruire, par exemple), et si je ne le fais, ce n’est paresse, mais snobisme, plutôt. C’est vrai qu’il m’arrive de me plaindre que je suis tout seul, nul n’est à un paradoxe près, alors même que je suis une île. Lisant Tomasi de Lampedusa, in italiano nel testo, pour ainsi dire, je rêve d’antique Sicile, immuable, parce qu’il faut toujours s’imaginer une autre vie, un autre monde, terre brûlée par le soleil, poussière et cigales, c’est un autre temps qui pourrait encore être le nôtre. Si seulement. Si seulement quoi ? — je ne le sais pas. Je note des phrases comme : « Intorno ondeggiava la campagna funerea, gialla di stoppie, nera di restucce bruciate; il lamento delle cicale riempiva il cielo; era come il rantolo della Sicilia arsa che alla fine di agosto aspetta invano la pioggia. » Et dans cette attente de la pluie, j’entends celle des dieux que nous fûmes, que le temps revienne où nous le serons de nouveau. Ce n’est pas la passion qui nous brûle ; — brûler est notre passion.
« Music is forbidden in Islam », déclare un taliban à un journaliste du New York Times, mais pourquoi, cela nous ne le saurons jamais, le journaliste n’ayant pas posé la question au taliban. Ou s’il l’a fait, il aura gardé la réponse pour lui. Peut-être n’a-t-il pas osé, de peur de l’offenser, qui sait ? Nous avons la tête enfoncée si profond dans notre postmodernisme décolonialiste inclusiviste que nous n’avons même plus l’énergie de demander à nos interlocuteurs quels sont leurs arguments en faveur de leurs affirmations. Nous nous contentons de juxtaposer des opinions sans la moindre critique et déplorons ensuite que la barbarie prenne le pouvoir. Est-ce étonnant ? À Philippe Descola, dont j’ai découvert avec stupéfaction hier qu’il pensait que notre cosmologie était « la cosmologie la moins aimable » qui soit, j’aurais voulu demander quels étaient ses arguments en faveur de l’assertion, conséquence logique de ses propos cosmiques, selon laquelle la cosmologie des talibans est plus aimable que la nôtre, mais aurais-je obtenu une réponse ? À cette femme couverte de tissu de la tête aux pieds, à l’exception remarquable du minimal ovale règlementaire, qui faisait sa prière dans le jardin public vers la fin de l’après-midi d’avant-hier, à chacune de ces deux jeunes femmes qui se sont installées à côté de Daphné et moi, ce matin à la plage, bonnes bourgeoises qui s’occupent des enfants, et qui à trente-cinq ans à peine en totalisaient déjà sept, j’aurais voulu dire le patriarcat, c’est toi, mais que cela m’aurait-il valu, des insultes, au mieux ? Je ne sais pas. Et puis après tout, quelle importance ? Tu peux raconter n’importe quoi, les gens ne t’écoutent pas. Et même si le mal germe et croît dans l’absence de doute, même si nous sommes tous des menteurs antisceptiques, ce n’est pas la vérité qui compte, les dominées le demeurent et les dominants font ce qu’ils savent faire, des concours de domination. Personne n’en a rien à faire des conséquences logiques de ses assertions, des conséquences morales de ses agissements, il s’agit de jouer la comédie qu’on s’est donné pour but de jouer, la bonne musulmane, la bonne épouse, l’intellectuel bien-pensant (en ce qui le concerne, c’est à celui qui ira le plus loin dans la haine de soi, c’est ce qu’on attend de lui) : on enferme la signification de l’existence entre ces murs étroits, assurance d’une vie réussie. Prenant mon chemin de traverse un peu avant une heure de l’après-midi, après être allé transpirer toute la bêtise grasse de mon humanité, je pensais à tout cela, c’est vrai, malgré la chaleur et la sueur. À tout cela, et à ceci, me suis-je dit, que la religion musulmane est supérieure à la nôtre, je veux dire aussi : à notre absence de religion, non parce qu’elle tend à l’hégémonie, ni parce qu’elle défend des propositions absurdes, ou que la femme y est dominée, mais parce qu’elle a encore assez de force et de vitalité pour contrôler les corps, ne pas les laisser aller à la dérive, donner du sens aux actes, ritualiser le quotidien. Nous, qui ne sommes pas assez forts pour être irreligieux, parce que nous n’avons pas la vitalité nécessaire pour nous donner à nous-mêmes nos propres règles, souffrons terriblement de ce manque de religion, nous cherchons dans les pratiques les plus irrationnelles, les plus superstitieuses, les rites adossés au néant, l’ascétisme sans transcendance, le travail qui n’ouvre à nul salut, la sexualité réflexe, de quoi combler ce vide. Et ne l’y trouvons pas — qu’un vide encore plus grand. Est-ce étonnant ?
31 août les touristes désertent le rivage dans ce vide soudain un père de famille dort sur la plage domicile temporaire de leurs vies mobiles trois enfants plus un sont présence incongrue qui n’attire que regards brefs sans commentaires indifférence à peine dérangée monstres au milieu de nos existences perdues vaines comme le temps comme les plaies qui se referment le sourire qui se fige les traits qui se tirent vers le bas allongés au soleil devenu plus pâle de l’été qui va prendre fin enfin les touristes ont déserté le rivage pour leurs séjours urbains et après ce départ banal régulier moi je prends le bain puis regarde alangui mon enfant qui joue dans les flots nymphe de ces lieux où des corps nus sinon quasi à défaut d’explication agitent leur amoncellement enfants sans parents colonies de l’absence à moins qu’une femme dont la mère non se voile de la disparition de la décolonisation l’histoire à l’envers sur le sable qui sait ? si mille avant moi n’ont pas tracé la solution de l’énigme depuis lors effacée par les tas et les pas de nos semblables humains édifices effondrés chute sans empire rien que d’habitude or ne sommes-nous pas des dieux friables sous nos chevelures de plastique ? je plonge la tête sous l’eau ferme les yeux sur l’autour quelque chose qui vibre se pourrait-il faire sentir ? (est-ce la réponse à la question — mais laquelle ?) enfant moi-même je ne pouvais m’immerger cela m’était interdit par d’obscurs décrets pesant sur mes oreilles et fugue forcée dans le noir tout à fait des vapeurs dormitives avec lesquelles on me chassait de moi-même pour opérer ainsi jadis opposées la mer et l’oubli se rejoignent-elles dans un sommeil plus profond sorte d’écueil évité d’un été en exil tel héros marin tel antique plongeur ceci est ma tombe ceci est mon temple.
Un labyrinthe dans lequel on ne risque pas de se perdre est comme une bombe dont on sait qu’elle n’explosera jamais. Inoffensif. D’ailleurs, un labyrinthe dans lequel on ne court pas le risque de se perdre n’est pas un labyrinthe, c’est un parc d’attractions. On ne va pas à la rencontre de la mort, on s’y promène en famille. Ici, nulle ténèbre, mais un bon bol d’air frais. Déambulant ainsi, muni d’un bracelet de papier bleu sur lequel est inscrit un numéro de téléphone à composer au cas où nous ne retrouverions plus notre chemin, en indiquant le chiffre inscrit sur le panneau près duquel nous nous trouvons, un employé nous indiquera comment nous tirer de ce mauvais pas, voire viendra nous chercher, dans le Labirinto della Masone, œuvre issue de l’imagination érudite de Franco Maria Ricci et sise en bambous dans la campagne parmesane, l’on a beau s’imaginer, Thésée nu, une torche à la main, fil noué autour de la taille, s’avançant dans la pénombre pour venger la mort de tous les jeunes gens assassinés avant lui et s’enfuir ensuite avec la fille du roi, précisément voilà, on ne peut que l’imaginer, on ne ressent pas le danger parce qu’il n’y en a pas. Quelque part, Franco Maria Ricci déclare que c’est en pensant à Borges qu’il a eu l’idée de son labyrinthe et c’est d’ailleurs en hommage à l’aède portègne qu’au centre du labyrinthe se trouve une bibliothèque. Or, une telle situation est révélatrice de notre monde : de la même façon que la culture populaire désactive la culture par le kitsch, la rendant inculte par défaut, la grande culture la neutralise, la rendant inculte par excès. Dans les deux cas, c’est à une culture sans chair ni sang que nous avons affaire. Dans la culture populaire, même la violence est kitsch, feinte, jouée, parodiée. Dans la grande culture, enfermée dans les livres, elle est si loin qu’elle tombe dans l’oubli. Personne n’est plus en contact avec la nature sauvage, bestiale, l’animalité si brute qu’elle en devient étrange, double, passionnée, dévorante, assassine. Qui sent vibrer en soi cette histoire dans laquelle un ingénieur fou, bâtisseur d’édifices dont on est destiné à ne pas sortir, inventeur d’ailes pour aller embrasser le soleil, met au point un simulacre de vache, sorte de cheval de Troie à l’envers, pour que Pasiphaé, femme de Minos, que Poséidon a rendu amoureuse du taureau que le roi ne lui a pas sacrifié, cachée dedans, puisse s’accoupler avec lui et donner naissance à un « monstre à double apparence — jeune homme et taureau — geminam tauri juvenisque figuram » (Ovide, Métamorophoses, VIII, 169, c’est Danièle Robert qui traduit) ? Qui sent le sexe de la bête pénétrer le sexe de la femme ? La quantité de stupre et de sang mêlés qu’il faut pour faire une civilisation, nous l’avons oubliée. Notre culture nie ce mélange de toutes ses faibles forces, le refoule dans une imagerie débile ou le relègue dans les pages de la sophistication la plus grande. Ou bien le parc d’attractions ou bien la bibliothèque, mais plus de vie, nulle part, plus d’explosions de vitalité, d’êtres précipités, voués à leur perte par des forces plus grandes qu’eux, qui les emportent vers l’abîme du triomphe. Voyage en voiture.
À la fondation Magnani-Rocca, dans la campagne parmesane, on peut voir une œuvre que tout artiste rêve de réaliser, quel que soit son art. Il s’agit d’un tableau qui représente la vue que le peintre a depuis son studio. Coupé en deux, si les six dixièmes situés sur la droite de la toile figurent bien le genre de paysage que l’on s’attend à voir quand on regarde un tableau, les autres quatre dixièmes, quant à eux, qui cèdent la place à un mur qui obstrue la vue, sont aveugles. Ou presque. Le regard attentif ne tarde pas, en effet, à déceler des aspérités, une lézarde qui fissure le mur, petit serpentin noir qui ponctue un espace autrement vide. Ce tableau, intitulé Cortile di via Fondazza, Giorgio Morandi l’a peint en 1954. En un sens, il paraît presque banal, trop banal pour qu’on s’y arrête. Oui, banal, au même titre qu’une nature morte de Chardin, une de Cézanne pourront paraître banales. Une raie, une pastèque, un chat, des pommes, qu’est-ce que c’est ? Et pourtant, comme je l’ai dit, c’est une œuvre que tout artiste rêverait de faire. Le mur qui cache le paysage, le peintre ne le cache pas. Il montre une vie plus secrète que la vie à laquelle nous prêtons nos attentions, mais plus vraie aussi peut-être. Cette disparition du paysage, cette disparition du monde est à ce point sensible que l’artiste a pris soin de signer là en blanc sur un mur blanc cassé lui-même de sorte que le paysage disparaissant derrière le mur, le nom de l’artiste lui-même disparaît dans le mur, se fondant en lui. Est-ce que l’artiste est un mur ? Peut-être. Peut-être l’artiste doit-il se confondre avec les murs, se faire comme eux car, la disparition du paysage derrière le mur est aussi la façon dont le paysage apparaît derrière le mur. L’asymétrie légère (quatre dixièmes à gauche, les six autres à droite), l’asymétrie légère mais sensible ne fait pas pencher le tableau d’un côté plutôt que de l’autre, au contraire, elle en garantit l’équilibre parfait, sans immobilité. Myope, quand on s’approche très près du tableau pour, ayant ôté ses lunettes, voir de plus près ce qu’il en est, on s’aperçoit que la fissure qui serpente, le fait comme la cime des arbres, que ce sont les mêmes lignes (la même technique, si j’osais dire, mais je ne peux pas employer un mot si stupide, faisant comme si j’y connaissais quelque chose,) qui servent à faire des arbres et à faire des fissures dans les murs. Il n’y a pas des choses pour faire les arbres et des choses pour faire les murs, il n’y a qu’un seul mobilier du monde, qu’une seule ontologie. La disparition du paysage derrière le mur montre la grande unité du monde, sorte de monisme sans nulle métaphysique sous-jacente, tout est à plat, tout est là.
Le matin, ce sont des nonnes en habits bleus et blancs qui passent et, le soir, de jeunes adolescentes en vêtements minimalistes qui viennent se saouler et rouler par terre sous mes fenêtres, Borgo Serena. Est-ce à dire que les vierges ivres de la nuit seront les sobres religieuses du matin ? Insoupçonnables métamorphoses de l’humanité. À Daphné qui, en l’église San Giovanni Evangelista, me dit Nelly, a fait le vœu de vivre en Italie, je dis quelque chose que je n’avais peut-être pas encore compris de façon si claire : que nous aimons l’Italie pour autant que ce n’est pas la France, pour autant que nous n’y vivons pas. Comme s’il y avait une sorte de loi proportionnelle entre le désir de l’une et la vie de l’autre. Mais non, Daphné ne croit pas en Dieu, les miracles lui paraissent des choses irrationnelles. J’ai beau lui dire que c’est précisément ce qu’ils sont, un peu comme par définition, cela ne la convainc pas. Alors je lui demande si elle est polythéiste, et elle me répond que oui. Les mythes sont des μύθοι, des histoires, donc, cela ne fait aucun doute dans son esprit, ce sont des fictions, mais les miracles recèlent quelque chose d’autre, une réalité qu’elle ne semble pas vouloir accepter (exactement, si j’ose faire ce rapprochement vulgaire, exactement comme elle n’a jamais cru au père Noël). Chez quel auteur ai-je lu que le polythéisme était la religion spontanée des enfants et le monothéisme, une religion plus mûre, plus adulte ? Je ne parviens pas à m’en souvenir. Est-ce ainsi que l’on s’explique la croyance en l’irrationnel chez les esprits éclairés, par cela qu’il faudrait faire un effort pour s’élever à la possibilité du surnaturel ? Ivresse des ruelles contre ivresse des cieux, non, je ne peux pas résumer les choses ainsi. Et pourtant, n’est-ce pas le même appel, le même désir d’un dépassement de la conscience ordinaire qui motive l’ébriété et l’ascèse ? Il y a quelque chose d’insupportable dans le monde matériel dont la matière même exige qu’on s’en affranchisse. Et, du moment que l’on souffre, du moment que l’on jouit, tous les moyens sont bons. Nunc et in hora mortis nostrae. Amen.
Tout à l’heure, au lieu d’écrire cette page de journal comme je l’avais envisagé, je me suis endormi. C’était la fin de l’après-midi. Je m’étais dit que j’allais m’allonger quelques instants sur le lit, quelques instants seulement, raison pour laquelle je n’avais pas pris la peine de me déshabiller, pas même de défaire le premier bouton de ma chemise, tout juste d’enlever mes chaussettes et puis, dans un éveil à moitié, de tirer un pan de couverture sur mes pieds, nus eux, mais deux heures plus tard, j’étais encore là. Dans la même position : sur le dos, tête sur l’oreiller, mains jointes sur la poitrine, un gisant absolument. Pour être honnête (comment pourrait-il en être autrement ?), pour être sincère, je dois à la vérité de le dire, je ne sais pas ce que j’ai fait de pire : ne pas l’écrire, cette page, ou bien me réveiller. Question un peu imbécile, on va le voir, en effet, puisque, si je ne m’étais pas réveillé, cette page, je ne l’aurais pas écrite non plus. Envisageant cette éventualité, je me dis que cela n’aurait peut-être pas été plus mal, oh, je ne dis pas de ne pas l’écrire, cette page de journal, je ne suis pas radical à ce point, n’exagérons rien, j’ai beau me flatter en public de la hausse de mes statistiques, je ne suis pas bête, je ne me leurre pas, je le sais, elles qui ne sont pas ethniques, ces statistiques ne reflètent pas grand-chose d’autre que l’absence quasi absolue d’intérêt que suscite l’œuvre que je suis en train d’essayer d’élaborer (essayer, j’insiste sur ce mot, il ne faut jamais cesser d’essayer, j’insiste sur ce mot, quand on le fait, enfin, quand on ne le fait pas, quand on cesse, on se sclérose, on trouve des trucs, des recettes, l’horrible petite musique qui plaît tant mais qui ne témoigne jamais que d’une seule et unique chose : la haine de l’invention, l’amour d’un soi fantasmé qu’on ne peut guère que singer), non, pas ne pas l’écrire, non, mais de ne pas me réveiller. Un sommeil éternel, la dormition (c’est une façon de parler, bien que, je le répète, il n’y ait que des façons de parler, mais où est-ce que je l’ai déjà dit ?). Si je ne m’étais pas réveillé, après tout, la question de savoir s’il fallait l’écrire ou non, cette page de journal sur laquelle je me suis endormi, cette question ne se serait plus posée, elle aurait été résolue, d’un coup d’un seul, dans une absence définitive, au monde, en tout cas, à moi, peut-être pas, tant il est vrai que qui dort, s’absente du monde et des autres, mais demeure présent à soi-même. Écrivant cette page après m’être réveillé bien malgré moi, je conçois avec précision — vertu du sommeil — tout ce qui sépare mes préoccupations des préoccupations de mes contemporains. Et c’est peut-être la raison pour laquelle je regrette tant mon réveil : parce qu’il signifie des retrouvailles déplaisantes avec les êtres qui partagent la même époque que moi, le même monde que moi. Ces êtres, je les ai vus il y a quelques jours à la Une d’un magazine qui agonise chaque mois un peu plus d’avoir été jadis à la mode toutes les semaines. Des gens, deux blancos et deux plus basanées, comme on dit dans le jargon de la guerre de leurs races imaginaires, des gens y posaient avec un air pathétique, manière de montrer qu’on est sérieux, qu’on ne plaisante pas, qu’on est là pour en découdre, tremblez bourgeois, la révolution est à votre porte ! sur une feuille de papier glacé. Sur la couverture du magazine, il y avait écrit : « La relève, c’est eux » (manque dégueulasse d’inclusivité, remarquera-t-on en passant, preuve de la hasbeenité de la publication) sans que l’on prenne la peine de nous expliquer de quoi ils étaient la relève tous ceux-là. Probablement parce que cela allait de soi : tous ces gens-là incarnaient par leur image même la reproduction du monde qui était censé les précéder. Et ne jamais changer. On fait de grandes phrases, de grands procès, des têtes vont tomber, les révolutions se font dans le sang, mais in fine on le sait bien ce qu’on voudrait : prendre la place des accusés. Rien ne vaut que la position ; la vérité, ça ne rapporte pas. Réveillé, en fait, je ne le suis pas tout à fait. J’ai l’impression de rêver encore, de ne pas être sorti d’un songe détestable, qui me poursuit où que j’aille, on me dirait obsédé, mais ce n’est pas exact, je suis fatigué, je voudrais dormir tout mon soûl, toute une éternité. Oui, mais voilà, l’éternité, ça n’existe pas.
Si une journée passée dans une voiture ne sert à rien, à quoi bon la raconter ? À rien. Ou bien alors à l’oublier ? Ou bien encore à en faire d’elle quelque chose qu’elle n’était pas destinée à être ? De fait, je n’ai rien à raconter de cette journée. Rien de mémorable. À l’exception de ces trois heures incompréhensibles dans les environs de Parme, trois heures durant lesquelles, c’est pour cette raison que nous nous en souviendrons, il ne se passa rien puisque nous ne bougeâmes pas, n’avançâmes pas. Presque pas. Ou alors au pas. Preuve de l’existence de la vie moderne. Absolue. Trois heures. Heures mortes, c’est le cas de le dire. Chaos immobile. Masse d’êtres hagards qui ne comprennent pas pourquoi ils sont là alors que c’est précisément là où ils devaient être, là où ils voulaient être. Le mouvement a ceci de paradoxal qu’il ignore tous les points par lesquels il doit passer sans lesquels il ne saurait exister, mais réduit à ces points, il n’existe plus. En somme, enfin, non, en division, le mouvement est et n’est pas la somme des points qu’il parcourt. Mais alors, bougeons-nous seulement ? Matière à paradoxes éléates, sauf que rien ne bouge que ce qui possède en soi le principe de son mouvement. Quelques heures plus tard, enfin parvenus à destination, dans la rue, je regarderai l’enfant danser. Perfection en acte, en acte c’est-à-dire en mouvement, perfection en mouvement qui épuiserait même le plus désenchanté des désespoirs.
Toujours cette même passion pour la grammaire philosophique. Avec laquelle, j’essaie de substituer à l’énoncé un peu grossier de l’autre jour : « Les gens sont des cons », un autre plus précis, moins épidermique en quelque sorte, comme : « Une minorité maintient, par intérêt, profession, malignité, la majorité dans une situation de dépendance intellectuelle, morale et sentimentale telle que cette dernière se trouve dans un état de faiblesse proche de l’analphabétisme ». Mais je ne sais pas si je suis plus avancé. Tout ceci n’est-il pas exagéré ? D’autant que l’impression de débusquer un complot derrière la réalité me semble ridicule, en tout cas, elle me déplaît. Les choses sont beaucoup plus simples, me semble-t-il. Un exemple : cette femme influente dans le milieu salue la parution de deux romans écrits par des femmes qui aspirent à devenir influentes en parlant de « Tueuses ». Passé un instant durant lequel je me sens mal à l’aise (un peu plus tard, ayant entrepris de mettre de l’ordre dans mes idées pour analyser la cause de ce malaise, j’archiverai le tweet en question comme manière de pièce à conviction que j’envisage de produire devant le tribunal de ma raison pour m’assurer que je ne délire pas), je me dis que l’intérêt de ces gens-là n’est pas d’en finir une bonne fois pour toutes avec la domination, l’aliénation, dont ils se disent victimes (à tort ou à raison, telle n’est pas la question) pour que nous puissions tous vivre libérés, mais de substituer à une domination qu’ils estiment en leur défaveur une autre domination en leur faveur. Pour renverser la domination, et de dominés devenir dominants. Le vocabulaire employé par la femme de lettres féministe(s) pour parler des femmes de lettres féministe(s) face à la rentrée littéraire est le même que celui employé par l’homme de foot pas féministe pour parler des hommes de foot pas féministe(s) face au but. Mais au féminin. Preuve que, sous des dehors incommensurables, ce sont les mêmes mécanismes, les mêmes processus, les mêmes jeux et enjeux de pouvoir, de contrôle et de domination qui sont à l’œuvre. Exactement les mêmes, malgré le féminin. Le même désir de puissance, de violence, de meurtre coule dans toutes les veines de l’humanité. Derrière le voile des apparences inclusives qu’on présente comme le progrès dans sa version définitive, la porte d’entrée du royaume des fins, la même pulsion de mort est à l’œuvre. Réduction de toutes les différences au même. Ainsi, la fin de l’aliénation nous paraît-elle utopique non en raison d’une espèce de loi qui voudrait que, si elle est possible en droit (théoriquement), elle s’avère irréalisable dans les faits (pratiquement), mais parce que, pour se réaliser, il faudrait que les gens qui accèdent au pouvoir renoncent à ce pouvoir. Ce qui ne se produit jamais. Les avantages acquis ne sont jamais rendus, mais conservés et exploités pour son intérêt personnel. Un peu avant, cette illumination nocturne qui me tiendra éveillé plus longtemps que je ne le souhaitais. Je ne souffre plus, me dis-je. Or, cela représente un handicap. Et, comme je ne vais pas quitter Nelly et Daphné pour le plaisir de me blesser par peur de les blesser, il faut donc que je trouve quelque chose qui me fasse du mal. Ce n’est pas une question de masochisme, c’est peut-être même tout le contraire : l’absence de souffrance m’endort, et il faut que je découvre ce qui me tiendra éveillé, l’aiguillon permanent qui m’interdira de sombrer dans le confort, le dard du taon socratique qui me tirera de mon sommeil dogmatique. M’interrogeant sur la question (d’anatomie et de vocabulaire), je découvre que les taons n’ont pas de dard. Plus précisément, ce sont les femelles qui, se nourrissant de sang, mordent la chair de leur proie avec leur stylet. Avec quoi d’autre, en effet, avec quoi d’autre écrire ?
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