Mauvaise nuit encore. Pas de festival qui s’achève, ce sont les ouvriers qui ont pris le relais des artistes, comme toujours, mais de nouveau le bruit détestable de ce moteur à explosion, qui déchire ce voile de paix recouvrant le monde qu’est la nuit, vient me tirer hors de mon sommeil. Un jour, il faudra faire la généalogie de la haine de la nuit, du désir de lumière permanente, du fantasme de l’activité continue, sans pause aucune, du 24/7, de ces villes toujours plus immenses qui repoussent la pénombre dans des recoins toujours plus sombres, notre histoire, nous citadins qui ne connaissons pas la nuit et qui, quand nous la découvrons, en avons peur comme des enfants tout neufs. Te souviens-tu de cette nuit noire de Finistère, quand j’avais fait demi-tour sur la petite route menant au port, nous la connaissions bien pourtant, mais elle avait disparu dans le noir de la nuit, et il ne restait plus que deux corps perdus au monde, qui tâchaient d’avancer à tâtons, vers Dieu sait où ? Peut-être est-ce le même motard, mais ce n’est pas la même moto que la veille, je le devine à l’écoute, le bruit n’est pas identique, il est plus aigu, plus pétaradant que ronronnant, ce qui ne le rend pas moins insupportable, simplement différent. J’essaie de m’accrocher à cette différence pour détourner mon esprit de l’insomnie qui le guette et sombrer ainsi dans le sommeil, mais je n’y parviens pas, alors je me dis que ce n’est pas grave, que je dormirai plus tard, vers le matin, c’est toujours quand il est trop tard que le sommeil perdu revient, mais je crois que je m’endors, et je rêve que je suis à Dallas, où je ne suis jamais allé, mais à Houston, mais à Austin, et qu’en revenant, je demande à une amie, qu’avec R nous étions allés rejoindre à Austin, si elle connaît Dallas. Pourquoi Dallas ? Pas la moindre idée.
Nuit striée de réveils. Causés par les infrabasses du concert en clôture, j’imagine, du festival qui a privatisé pendant trois jours l’espace public du parc où j’ai l’habitude de courir et envahi la nuit. Le kilomètre à vol d’oiseau qui me sépare du lieu d’où ne suffit pas à atténuer cette pollution sonore. Histoire du paysage. Causés par le rodéo d’un motard que rien ne semble pouvoir arrêter, que personne ne semble vouloir arrêter. Images de la France. Fille aînée de personne. En conséquence de quels réveils, je me souviens que j’ai fait quatre rêves. Dans le premier, je présentais des ouvrages à GB, livres que j’avais traduits ou écrits, ou les deux, peut-être, ce n’était plus très clair au réveil, ce qui l’était, en revanche, c’est que, sur le dernier, dont je n’étais pas l’auteur, il portait des corrections, commençant bizarrement par la fin et se plaignant de la mauvaise qualité du travail effectué, avant de s’interrompre, me disant qu’il allait emporter le livre pour continuer, puis me le rendre, ce à quoi je répondais en plaisantant qu’il faudrait qu’il m’en procure un autre, vu l’état de celui-ci. Nous rîmes. Ensuite, lors d’un grand cocktail, mon père, vêtu d’un smoking, nous proposait des petits fours. Le deuxième rêve était une sorte d’hymne érotique à la virilité turgescente. Qu’est-ce que tu bandes dur, s’exclamait-t-elle. Dans le troisième, mais je ne suis plus tout à fait certain de l’ordre, ce fut peut-être le dernier, pas le premier, en tout cas, cela j’en suis certain, dans le troisième, je plantais des fleurs. Quant au quatrième, je me souviens de l’avoir fait, de même que je me souviens de m’en être souvenu au réveil mais, tandis que je me souvenais des autres, je dus l’oublier. Étrange trou. D’où cette fatigue légère que je ressens depuis le réveil. Causée par la course aussi que j’ai faite hier en fin de journée, 9 kilomètres dans la ville, à cause du parc donc fermé, 9 kilomètres sous une chaleur lourde et épuisante. Séquelles bénignes, mais séquelles quand même. Dans le Bal de Sceaux dont j’ai terminé la lecture hier au soir, Balzac oppose l’amour à la société. Émilie, qui a toujours été la juge implacable des ridicules de ses contemporains bien au-dessus desquels elle se tient dans sa tour d’ivoire, Émilie tombe amoureuse de Maximilien. Coup de foudre réciproque. Mais, quand elle le découvre calicot, tous leurs projets communs s’effondrent. Elle finit par épouser un vieil oncle qui se refuse à mourir. Et quand, à la fin du roman, elle reverra Maximilien qui, devenu riche, aura retrouvé toute la noblesse de sa particule, il sera trop tard. Balzac conclut son roman par cette remarque cruelle : « En ce moment, M. de Persépolis lui dit avec sa grâce épiscopale : “Ma belle dame, vous avez écarté le roi de cœur, j’ai gagné. Mais ne regrettez pas votre argent, je le réserve pour mes petits séminaires.” » L’argent et les sentiments ne font pas bon ménage. La société, je l’ai dit hier, la société n’aime pas l’amour, qui menace l’ordre qu’elle établit pour se maintenir dans son empire. Un peu plus tôt dans son récit, Balzac, anticipant la chute pathétique en une phrase géniale, avait décrit ainsi la transformation d’Émilie : « Peut-être, après tout, son égoïsme se métamorphosait-il en amour. » En amour, c’est-à-dire : en un sentiment antisocial. Contre la cohérence des dispositions constituées en seconde nature par le milieu (la position dans la hiérarchie sociale, l’argent, l’éducation, la certitude de sa supériorité), l’amour introduit du désordre. Découvrant ce qu’elle s’imagine être la basse extraction de son amant, l’amour, par la force des préjugés sociaux, se métamorphose à l’envers en égoïsme. Le sujet clos sur lui-même, contrairement à ce que donne à penser une sociologie idéologique grossière, est l’individu entièrement socialisé, dont l’égoïsme accomplit le rôle que la société lui donne : croyant faire ce qu’il veut, c’est-à-dire se croyant libre, il renforce le déterminisme dont il est l’objet. L’individu qui, par l’amour, s’ouvre à une autre dimension de l’existence, est le seul qui soit vraiment libre parce qu’il change, se transforme, accomplit sa métamorphose, dit Balzac. Que cette évolution se solde par un échec, dit encore Balzac, n’est pas la preuve de l’irréalité des sentiments individuels, de l’amour en l’occurrence, mais de la violence que la société fait subir à ses membres, véritables martyrs, comme l’était en un sens inverse l’Augustine de la Maison du chat-qui-pelote, véritables martyrs dont l’élan se fracasse contre le mur d’enceinte invincible du monde social.
Je passe la majeure partie de la matinée à essayer de résoudre un problème de nature technique qui n’existe pas ou alors s’est résolu tout seul. Mais cela n’existe pas, les problèmes qui se résolvent tout seuls. À moins que j’aie trouvé la solution en dépit de moi, sans en avoir conscience, qui sait ? Quand je m’en aperçois, j’essaie de ne pas succomber à la tentation de donner un sens moral à cette aventure minuscule, j’essaie de ne pas faire de l’histoire de cette matinée perdue à ne presque rien faire l’histoire de toute notre vie. Et comprenant que c’est plus difficile que je ne le crois, il me semble que cette propension à trouver un sens moral aux moindres fragments de nos existences, comme à trouver une dimension esthétique à tous les aspects de nos vies et de leur environnement, même les plus repoussants, vient du fait que nos existences sont foncièrement nulles, vaines, mal vécues, voire pas vécues du tout. D’où, me semble-t-il donc, cette propension au superlatif, cette volonté de voir de la politique partout, de faire de chacun de nos gestes, de chacune de nos déclarations un manifeste pour le bien de l’univers. Si nous étions sincères — mais qui peut se flatter de l’être ? —, si nous étions sincères, nous avouerions qu’il n’en est rien, que nos gestes ne sont que des mouvements plus ou moins bien exécutés, nos déclarations guère plus que les éructations d’estomacs gavés d’aliments indigestes. Oh, bien sûr, ce n’est qu’une façon de dire la vérité, parmi d’autres, bien sûr, mais qui pourrait bien avoir le désir d’une telle vie, qui en supporterait la seule idée ? Me trouvant incurablement imbécile, il vaut mieux que j’érige cette bêtise crasse en signification supérieure et édifiante afin de tromper mon monde qui, après tout, je suis comme lui, il est comme moi, ne demande que ça. Il faut de l’énergie pour anéantir le mensonge et l’hypocrisie (ne serait-ce qu’à nos yeux à nous-mêmes), une énergie que nous préférons investir ailleurs, dans la réussite professionnelle, la multiplication des partenaires sexuels, la possession d’une plus grosse voiture, d’une plus grande maison, de plus gros seins, l’indécente quête de la célébrité, partout où elle se gaspille en pure perte, une dépense sans reste, sans histoire. Et nous endormir avec le sentiment veule du devoir accompli. Dans la pénombre encore, au réveil, j’avais gardé les yeux fermés quelques instants de plus, cherchant non pas de bonnes raisons de me lever, qui est sincère les connaît déjà ou sait qu’il n’en est pas, mais une idée à contempler ainsi, allongé. Les traces qui semblaient avoir été faites par d’invisibles griffes sur ma peau il y a quelques jours disparaissent peu à peu. Par la fenêtre, j’observe des femmes venues de l’autre rive de la Méditerranée observées par un homme qui, torse nu, déjeune seul et debout sur son balcon, un coup d’œil succédant à une bouchée. C’est l’été.
Les gens sont des cons (je simplifie), tel est le problème, mais pas la solution (ce serait trop simple). Nelly et moi, nous discutons longuement au sujet de l’un de nos désaccords (pas sur le fond, sur la forme), qui pourrait se résumer ainsi : faut-il être ou non un justicier moral ? Moi, je ne le pense pas. La discussion dure plusieurs jours, par intermittence, car nous ne faisons pas les choses à moitié. Et soudain, je pense : quand nous avons décidé de faire baptiser Daphné, l’opposition d’une partie de notre famille ne nous a pas fait changer d’avis. Pas plus que les explications que nous avons pu donner pour justifier notre choix (des arguments, quoi) n’ont fait évoluer la position de l’opposition. Tout le monde est resté dans son camp plus ou moins retranché, plus ou moins éclairé. Pour caricaturer, ainsi, on pourrait dire que nous vivons dans une sorte de monadologie sociale sans harmonie préétablie : nous sommes tous enfermés dans nos mondes privés, ne communiquons pas, ne pouvons pas le faire. Mais alors comment se fait-il que nous rencontrions quelqu’un avec qui nous partageons le même sentiment, la même conviction : les gens sont des cons ? Y a-t-il des failles dans les monades, des lézardes par où passe la lumière ? C’est nécessaire. La fissure de la monade, c’est cela l’amour. La société passe son temps à se défendre (la sociologie est l’arme d’autodéfense de la société) contre l’individu. Combat rapproché. Les sentiments sont socialement déterminés, dit-elle. D’ailleurs, tous les comportements le sont. Comme si l’individu représentait une menace pour la société. Un danger. Ce qui est vrai. Mais pourquoi la société, qui est l’incarnation de la force, craint-elle l’individu, lui qui, seul par définition, est l’incarnation de la faiblesse ? La société n’aime pas l’amour ; elle n’aime que ce qu’elle peut déterminer. Elle se représente (parce que, oui, même la société fantasme) comme l’harmonie préétablie de notre monadologie. Et pourtant, ça déraille. Il le faut. Chance de joie.
Fatigue, mais morale dirais-je. Or qu’est-ce ? De la lassitude, peut-être. Un sentiment, aussi, qui se dégage à la faveur d’une question posée, comme sortie d’un brouillard épais. Pourquoi vivons-nous avec des gens que nous n’aimons pas ? Pourquoi coexistons-nous ? C’est tout le problème de la vie sociale : pour justifier le fait que, par contrainte, par inadvertance, par hasard, par force, même celle des choses, les individus partagent leur existence avec d’autres individus qu’ils n’aiment pas, s’organise un monde social de telle sorte que cette antipathie naturelle paraisse dérisoire et détestable au nom d’un principe, d’une cause, d’un nom plus grand que cet élan spontané qui fait défaut (c’est le principe de la théocratie, de la monarchie ou de la république) et si une telle unité n’est pas possible, on fabrique alors une autre version de cette cohérence, plus faible, d’apparence moins totalitaire, mais d’essence identique (c’est la fraternité, la diversité). Dans tous les cas, c’est la même parodie du sentiment qui est à l’œuvre : comme les sympathies et les antipathies ne se commandent pas, sont substitués à ces propensions, ces élans, ces instincts, des comportements réguliers, normaux. Plus l’individu s’éloigne de lui-même, de la vie, et plus il aspire à la normalité, à être reconnu, comme tout le monde, plus il se confond avec la société. En ce sens radical, la société est l’ennemie de la vie. Qu’elle étouffe, canalise, interdit, gère. Et certes, il n’est pas possible de le nier, certes, la société protège la vie en garantissant la sécurité de tous — protection dont la figure archétypale est le grand Léviathan —, mais même le Léviathan n’est pas assez puissant, pas assez fort, pour gommer le point d’interrogation qui innerve tout individu digne de ce nom ; — toute singularité. Le singulier, l’idiot, l’individu agit sur le cours de l’histoire, qu’il accélère ou ralentit, en rappelant la valeur du sentiment sauvage, inéduqué et inéducable, en l’affirmant contre toutes les habitudes trop bien consenties. La société n’aime pas l’individu qui fuit quand on lui ordonne de rester, se sacrifie et demeure quand on lui fait miroiter des ailleurs pleins de promesses. La société ne peut pas aimer, seul l’individu le peut, lui à qui, toujours, on l’interdit.
Paix relative. J’essaie d’en jouir. J’ai beau savoir que non loin d’ici, de l’autre côté, pour ainsi dire, des ouvriers s’affairent depuis plusieurs jours déjà au montage des scènes d’un énième festival d’été, hauts décibels et effluves de saucisses grillées, ici tout semble calme. Paix relative, donc, il paraît. Dans la rumeur faible et distante de la rue, lointaine quoique juste en bas, chantent mes animaux lyriques, poètes automatiques, compagnes de la chaleur, muses spontanées. Je me tais. Je les écoute. Sans dire un mot, je les appelle par leur nom, bêtes à musique. Une pie jacasse. La même partout dans l’univers. Par endroits, le bleu du ciel tire sur le gris, tend vers l’oubli. Le soleil fait briller les feuilles de l’olivier. Verte luminosité à l’éclat blanchâtre. Paix pas si relative qu’on la dirait par prudence. Oh, je sais que tout est faux, que tout est mensonge, que chacun ne pense qu’à soi dans le continuel élan d’un orgueil irréfréné, sorte d’ire frénétique, systématique, mais puis-je me reprocher d’y croire quelquefois, de m’abandonner à la passion pour un paysage qui n’existe plus, n’a peut-être jamais existé que dans les rêves que nous faisons, éveillés et debout, songes d’un monde meilleur que le nôtre, plus vrai et plus doux ? Je regarde la lumière qui fait plisser les yeux, dure et belle. Quand je n’aime plus ni la ville ni le monde, je les regarde par ce petit bout-là, lorgnette d’une certaine vérité, ouverture sur l’équilibre entre le désespoir et la lueur. Et ce matin, combien de litres de sueur ?
30°C à l’ombre, 8 km parcourus entre sol y sombra, cadence tranquille, rien que pour la joie pure et vraie de mettre un pied devant l’autre et d’avancer, la joie pure et vraie du corps en mouvement — courir. C’est la vie même (pas courir, ce n’est pas ce que je veux dire, non : l’intention, l’action). Mais nous sommes si empêchés de vivre, par les forces qui tirent en sens contraires la société, que quand il nous est donné de vivre nous ne savons pas saisir l’occasion. Nous sommes inaptes au καιρός, parce que tout, dans notre vie, est prépensé, préconçu, importé d’ailleurs, d’autres qui ont des pensées que nous pourrions avoir si personne ne les avait pensées avant nous pour nous. Les gens ne te comprennent pas quand tu parles parce qu’ils ne peuvent pas entendre, ils entendent les sons qu’on leur a mis dans l’oreille, qui sont déjà là, vieux, pas ceux que tu émets. Et toi-même, quand tu entends ta propre musique, bien souvent, tu ne la comprends pas, tu n’entends à la place qu’un vacarme inexprimable. Le καιρός (j’ai déjà employé ce mot, le mois dernier, il me semble, mais dans un contexte tout différent, à Saché, pour dire la fuite devant l’ennemi incarné en un enfant obèse) n’est pas un pur concept ; c’est une figure. Lysippe l’avait sculpté au IVe siècle avant Jésus-Christ, on connaît son œuvre par d’autres plus tardives : Καιρός est un jeune homme nu, ailé, à la drôle de coupe de cheveux : longs devant et rasés derrière, quand on veut s’en saisir, il a déjà passé. Une épigramme d’un poète grec du IIIe siècle, Posidippe de Pella, lui est consacrée (c’est l’helléniste Évelyne Prioux qui traduit) : « — Qui est le sculpteur, et d’où vient-il ? — Il est de Sicyone. — Quel est son nom ? — Lysippe. — Et toi, qui es-tu ? – Καιρός, qui dompte tout. — Pourquoi marches-tu donc sur la pointe des pieds ? — Je cours sans cesse. — Pourquoi as-tu une paire d’ailes à chaque pied ? — Je vole comme le vent. — Pourquoi as-tu un rasoir dans la main droite ? — Pour montrer aux hommes que je suis plus vif qu’aucun tranchant. — Pourquoi tes cheveux cachent-ils tes yeux ? — Pour être saisi par celui qui me rencontre, par Zeus. — Mais pourquoi es-tu chauve, sur le derrière du crâne ? — Parce que nul ne m’agrippera par derrière, quelque envie qu’il en ait, une fois que je l’aurai dépassé, avec mes ailes aux pieds. — Dans quel but l’artiste t’a-t-il sculpté ? — Pour vous, ô étranger ; et il m’a placé dans le vestibule, pour que j’y serve de leçon. » Entendre sa propre musique, c’est une question de rythme, d’allure et d’endurance. C’est toute la personne qu’il faut investir dans cette démarche. S’oublier au profit du flux, de l’énergie, de la vie, le temps d’entendre sa musique. Quand cela se produit, il se peut que l’on se sente dépassé par les événements. C’est que l’on devient plus grand que soi-même.
Des jeux pour enfants cassés et interdits. Des détritus abandonnés sur une pelouse crasse en face d’un chemin qui fuit une improbable civilisation mais que personne n’emprunte qu’à regret. De jeunes chiens ahuris qui se courent après à midi au milieu de pique-niqueurs ravis quoique affamés sur une aire d’autoroute glaciale. Les regards admiratifs de la famille d’un maître qui crie le nom de son animal domestique. Lequel, en retour, ne lui obéit pas. Comment s’appelle-t-il au juste, ce pauvre chien ? Pfizer, Kaiser ? J’hésite. Il se répète. Dyson, Tyson ? Aucune hypothèse n’est à exclure sur l’autoroute du soleil ; — mon Dieu. Si je devais donner une réponse à la question Qu’est-ce que la vraie vie ? me suis-je interrogé à peu près cependant que je me soulageais — bien obligé — à l’urinoir collectif du restauroute de l’aire au rythme d’une incompréhensible chanson de Johnny Halliday, lieu à la virilité sale, inventé probablement par un esprit aussi pratique que pervers, un ingénieur, sans aucun doute, ce serait celle-ci. Ce qui ne constitue bien évidemment pas une réponse à la question Pourquoi ? Laquelle, au contraire, comme pour prendre sa revanche sur la disponibilité parfaite d’un nombre toujours croissant de réponses à la question précédente, et toutes aussi désespérantes les unes que les autres, cela va de soi, laquelle demeure sans réponse. Parfois, on croit toucher du doigt une phrase de cet ordre, une solution à un problème quelconque que l’on se pose avec insistance. On le croit, en effet, mais, comme le nuage absurde d’un rêve qu’on n’aura jamais fait, elle se dissipe dans le geste même qui semble autoriser à l’atteindre. Nous touchons là aux limites de quelque chose, mais nous ne savons pas de quoi. Telle est la meilleure image de notre existence. Peut-être. À moins que. À moins que quoi ? Partout, des individus négligeables donnent leur opinion définitive sur d’innombrables sujets aux ramifications infinies. Et c’est ceci, me dis-je à présent, c’est tout ceci qu’on appelle la démocratie. Sale temps pour les idées, pensai-je alors, remontant le col de mon imperméable, improbable détective privé au cœur polaire de l’été.
Difficile de redescendre quand on a touché au sublime, ce sublime ne fût-il qu’une illusion. Mais je m’y efforce. Demain nous quitterons Tours. Avant de faire un peu de ménage dans la maison, histoire de rendre quelque chose d’à peu près habitable à nos hôtes (payants), je regarde la télévision où, sur la chaîne d’informations en continu d’un industriel breton, cinq hommes discutent du résultat d’un sondage d’après lequel, pour 43 % des Français, la France est en train de devenir une dictature et, s’ils semblent trouver que le mot de « dictature » est un peu exagéré, ils s’accordent cependant à dire que les 43 % de Français en question n’ont pas tout à fait tort. Au même moment, les talibans entrent dans Kaboul où, d’après un journal fondé par un vieil intellectuel bourgeois il y a près d’un demi-siècle, ils interdisent à la population d’écouter de la musique, d’aller au cinéma, de faire de la politique et à la population féminine, plus spécifiquement, de travailler, d’aller à l’école, les obligeant en outre à porter un vêtement les couvrant intégralement. Évidemment, aucun sondage ne nous dira ce que les 43 % de Français qui pensent que la France est une dictature pensent de cette théocratie, si c’est un régime politique plus ou moins désirable que l’odieuse dictature dans laquelle ils ont le droit de raconter tout et n’importe quoi, et c’est tant mieux, pour ma part, je préfère ne pas le savoir. Il est vrai qu’on pourrait croire que ces faits n’ont rien à voir ensemble, et sans doute n’y a-t-il pas de lien de causalité avéré entre les croyances de 43 % des Français et les croyances de la totalité des talibans, sauf que c’est dans ce même silence de la raison que naissent les barbares. Nous aurions tort, nous Occidentaux, si éclairés que nous le fûmes jadis, nous aurions tort de croire que le genre de ravage politique que l’Afghanistan connaît, nous ne sommes plus susceptibles de le connaître. Les scènes de fanatisme meurtrier que l’on imagine dans les rues de Kaboul et d’ailleurs, nous en avons lu la description dans ces pages de Candide où Voltaire entreprenait de pourfendre la superstition crasse et l’odieux obscurantisme que faisait régner l’Inquisition dans les rues de Lisbonne. Nous les avons oubliées ou nous pensons qu’elles ne veulent plus rien dire parce qu’elles ne sont plus en prise avec l’actualité, et pourtant, tout est là, pour ainsi dire, tout, c’est-à-dire : la voix de la raison qui refuse de se taire quand même tout le monde lui enjoindrait de le faire. Les voix des Français continuent de parler dans leur dictature fantasmée quand même la raison leur conseillerait de se taire. Et, en un sens, ces voix sont abjectes. Sauf que leur expression, car elle est autoréfutante, est souhaitable, même si elle est difficilement supportable. C’est à cela qu’on reconnait une démocratie (même imparfaite). La critique de la bêtise est la même que la critique de l’obscurantisme, de la superstition, des paralogismes et de toute la litanie des sophismes qui occupent la majeure partie de l’espace public dans les démocraties occidentales. Comme nous, Occidentaux, si éclairés que nous le fûmes jadis, ne savons plus rien faire que nous haïr, c’est-à-dire nous boucher les oreilles quand nous entendons la voix de la raison, nous sommes envahis par une grande confusion : non seulement nous confondons les vessies avec les lanternes, mais nous nous privons de toute lumière. Plus nous progressons dans notre haine de soi et moins nous sommes à même de nous comprendre. Plus nous progressons dans notre haine de soi et moins, croyant pourtant nous en rendre capables, nous sommes à même de comprendre les autres, qui, à des degrés plus ou moins terribles, plus ou moins angoissants, plus ou moins mortels, souffrent des mêmes maux que nous. Ce n’est pas de notre haine qu’ils ont besoin, mais de son exact contraire.
La page du journal d’hier était alcoolisée, la page d’aujourd’hui devrait être fatiguée. Elle l’est. Mais ce n’est pas grave. Je vois bien où est l’essentiel, et je n’en ai pas peur. Hier, écrivant, dans un coin un peu à l’écart, je me suis trouvé attablé avec les commis de cuisine qui préparaient le repas du mariage, nous avons échangé quelques mots, j’avais beau être saoul, j’avais les idées suffisamment claires pour écrire et pour parler, une chose à la fois. J’étais là sans être là, un peu comme tout le temps : nous sommes toujours en deux endroits en même temps, là où nos pieds se trouvent et là où notre tête se trouve (les pieds sur terre, la tête dans les nuages, je l’ai déjà dit à plusieurs reprises) — là où nous marchons, parlons, avons toutes les interactions que nous avons au quotidien, et là où nous pensons, là où nos pensées se trouvent, nos pensées, nos rêves, nos désirs, les petites musiques qu’on entend en sourdine, les petites paroles qu’on s’adresse à soi-même, parfois pour rire, parfois pour ne pas pleurer, parfois pour pleurer. Ensuite, avec Rome Buyce Night, c’est-à-dire quelques heures après avoir écrit mon journal, ensuite, j’ai connu un grand bonheur (je parle pour ainsi dire de l’intérieur), chantant avec ardeur le texte que j’ai noté ici hier et d’autres (dont des morceaux de ceux parus chez abrüpt dans la revue error plus un morceau de la troisième partie sur laquelle je suis en train de travailler qui dit « calanques ») et un certain sens de l’oubli de soi, grande joie d’être là, simplement là. Pure présence parlante. Le contraire de l’absence, en effet, mais l’un ne va pas sans l’autre. 45 minutes de perfection sur terre, ce qui est rare, mais pas impossible. Grande joie et puis grande émotion après coup, un peu submergé par tout ça, toute cette musique, toute cette force qu’il est possible de déployer d’un coup, dans une salve. Toute cette vie, toute cette amitié, toute cette beauté. Maintenant, je vais me taire.
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