14.8.21

Comment faire des trous dans les jours ? Comment interrompre tout ? Comment tout faire disparaître ? Ici. C’est-à-dire, peut-être, poser cette question : comment trouver de l’absence ? Et cette question, par exemple, qui se pose, la voici : comment se fait-il que la philosophie occidentale, et par mimétisme, par automatisme tardif, la poésie occidentale, et ensuite l’Occident tout entier, bref, comment se fait-il que l’Occident tout entier ait toujours été obsédé par la présence alors que la grande pensée, la grande question pour qui pense soit précisément celle-ci : comment être seul — pour penser —, c’est-à-dire : comment s’absenter ? Comment disparaître ? Comment faire des trous dans les jours ? Comment faire de l’absence pour exister ? Personne, c’est la vérité, personne ne peut faire semblant de s’absenter, alors que tout le monde peut faire semblant d’être présent. Toutes ces questions et toutes ces réponses sont étranges, d’ailleurs, non ? Comment se fait-il qu’on puisse faire semblant d’être là alors qu’il faut disparaître, c’est-à-dire le montrer, pour ne plus être là, ne plus être du tout ? Foutre le camp. Qui a dit qu’il n’y avait pas de rapport sexuel ? On peut faire semblant de n’être pas, mais on ne peut pas faire semblant d’être. Qu’est-ce que je fais ici ? Tout à l’heure, je suis censé dire un texte, on le lira en appendice ci-dessous, et d’autres aussi, mais c’est celui-ci que j’ai écrit, pour aujourd’hui, pour le mariage de mon ami. Qu’est-ce qu’un paradoxe ? Devoir échapper à son ami pour aimer son ami. Devoir échapper à la société pour faire partie de la société. Tout autre société étant absurde, imbécile, totalitaire. Je cite :

oh mon amour
tout s’écoule
et j’admire la vanité de ces âmes
seules
en leurs froides rumeurs
partout les rues en sont pleines
et dans la nuit s’entendent cris
ou bien oublis
ou bien dénis
il y a tous ces songes vulgaires
regarde
dont on tapisse les murs
quand ils régurgitent nos raisons
d’être ou je ne sais pas
de faire semblant
peut-être
tu dis
de changer tout le temps
sans que jamais rien ne change
jamais

oh mon amour
les métamorphoses placides
dont tu gardes la mémoire
lucide
sont sans des jours qui disparaissent
et paraissent si loin déjà
la glace au matin du nouvel an
le miroir
de tes pas dans le dédale
gelé
un peu de paix pour les absents
toujours quelque chose casse
toujours quelque chose trépasse
même les rimes semblent dérisoires
telles façons de croire encore un peu
que rien n’est en jeu
marques de nos pas dans la neige
des palais d’espoir
dans le noir fondu déchaîné
que rythment les essuie-glaces
ils prêchent la rigueur
n’est-elle pas ici ma demeure ?
n’est-elle pas ici ta demeure ?

oh mon amour
je compte ces quelques doigts qui nous séparent
nombre humide en marge de quoi
je fabrique force scaphandres
pour approfondir
quelque chose que je ne comprends pas
et ne peux pas comprendre
c’est la lune
c’est un refrain
la lueur du lendemain
déjà
je fais une croix
avec le bout de tes doigts
et de celui de mes ongles
sur ta peau lisse
occidentale
je parle de la courbure de tes seins
émets l’hypothèse d’un drame
franchis l’enjambement de l’histoire
quelque part là-bas
quelque part par-dessus bord
pour tout ce qui fond
devant toi
et ne s’effondre pas
on ne dessine pas les murmures
gémit le corps fourbu
alangui sur les tapis de gloire
ce même soleil pâle brille
longtemps après que nous serons
devenus aveugles
devenus vieux
devenus sérieux

oh mon amour
s’il fallait s’assoupir encore
ne fût-ce qu’un instant
dans le lit du délire
résoudre l’équation de ton cul
et emporter la vérité au levant
je songerais au soleil pâle
qui nous échauffe
dans l’admiration de nos âmes
pures car
sans rien dedans
comme nées d’hier
et immaculées

oh contemple le vide
mon amour
c’est une idole qui s’enfuit
une métaphore qui s’épanouit
la fleur de nos péchés
remis dans l’obole de ton silence.


13.8.21

Par exemple, il y a des gens qui ont une opinion sur l’avenir de Britney Spears. Ce que moi, toujours à titre d’exemple, je trouve incompréhensible. Mais je ne suis pas un modèle. Ce qui ne m’empêche pas de me demander par ailleurs si ma vie ne serait pas meilleure si j’avais une opinion sur l’avenir de Britney Spears, par exemple, ou d’autres sujets — importants, graves, complexes. Après tout, la démocratie, c’est fait pour ça, avoir des opinions et les exprimer, être libre, choisir avec qui tu couches, décider si tu es une femme ou un homme, ou les deux ou aucun des deux, ou un chien de race, être fluide, faire ce que tu veux, quoi, c’est ça, la liberté, non ? Quelquefois, j’essaie d’avoir des opinions, moi aussi, mais je ne me sens pas à l’aise avec, parce que, bien souvent, pour en exprimer une, il faut parler vite, et puis parler en plus d’une certaine façon plutôt que d’une autre, mettre sa voix à une certaine hauteur, prendre un certain air, adopter un certain ton, avoir l’air sûr de soi, distribuer les vérités comme un boxeur dopé et fou furieux les uppercuts, parce que c’est moins la valeur de l’opinion, le fait qu’elle soit droite et accompagnée de raison, que la façon dont elle est exprimée qui fonde sa force de conviction. Il faudrait que je prenne position, par exemple, sur des sujets, importants, graves, complexes, bien sûr, les sujets, sinon à quoi bon, à quoi bon avoir une opinion ? Tout le monde est occupé au xxie siècle, c’est vrai, c’est Jeff Bezos qui l’a dit, alors, quitte à avoir une opinion, autant que ce soit sur un sujet important, grave, complexe, car qui a du temps à consacrer aux sujets mineurs ? C’est comme si l’on te demandait si tu préfères être riche, capricieux et génial ou pauvre, banal et stupide. Qu’est-ce que tu choisirais ? Moi j’aurais préféré être riche, capricieux et génial, et pourtant, je suis pauvre, banal et stupide. Mais passons, ce n’est pas le propos. Il faudrait que je prenne position sur le racisme systémique, le grand remplacement, le réchauffement climatique, les libertés individuelles, la culture du viol, et sur tellement d’autres choses qui m’échappent, face auxquelles, moi, avec mes négligeables idées, mon journal pas intime, mes poèmes qui tiennent en cinq lignes (il s’en trouve même pour me dire qu’ils sont mauvais, étrange, non ? ils ont si peu d’importance), toutes ces choses face auxquelles je me sens si petit, si faible, si dérisoire. Les sujets ne sont pas en nombre infini, ne crois pas que tu puisses en inventer. Par exemple, ne crois pas que tu puisses te demander comment a fini par s’imposer cette fiction selon laquelle nous sommes tous très occupés, ne crois pas que tu puisses te demander si, vraiment, le xxie siècle est différent des siècles passés, disons, du ve siècle avant Jésus-Christ, quand Platon opposait au temps des affaires (celui de Jeff Bezos, de Britney Spears et de tous ces humains superoccupés) la σχολή, le temps libre, propice à la pensée, pas à l’opinion exprimée, à la philosophie. L’opinion est le régime d’un monde qui n’a pas le temps, qui s’exprime, qui s’agite, mais qui ne pense pas, qui ne peut pas penser.  — Alors quoi ? C’est Platon contre Jeff Bezos ? Socrate en Amérique ? — Oh non, ne fais pas l’imbécile, s’il te plaît.

12.8.21

N’est-ce pas étrange de trouver étrange ce qui ne l’est pas ? Il avait l’air arriéré ce jeune homme qui me dit Bonjour dans la rue, certes, mais est-ce le progrès de lui répondre, comme je l’ai fait, sur ce ton condescendant, de politesse supérieure, d’un Bonjour qui signifiait en réalité Mon pauvre ami, vous êtes inéducablement stupide, mais je vais faire comme si vous étiez normal ? Peut-être. Un peu plus tôt dans le séjour, c’est un jeune garçon qui m’avait salué de la sorte, et j’avais entendu sa mère lui expliquer ensuite qu’ici, comme ce n’était pas la campagne, ce n’était pas la peine de dire bonjour à tout le monde. Et je me souviens que ma mère m’avait fait une remarque de ce genre, enfant, après un séjour à la montagne où il était de bon ton de saluer les gens que l’on croisait alors que je gardais cette habitude là où elle n’était plus du tout de bon ton. On intègre des codes qui sont ceux de la vie sociale, mais qui n’ont aucun sens, voire détruisent le sens. Je cherche quelque chose à dire, mais sens bien que ça ne vient pas. Je ne sais plus qui m’avait posé cette question stupide, du genre : est-ce que tu écris tous les jours parce que tu as quelque chose à dire, que tu en ressens le besoin, ou par discipline ? Je ne devrais pas dire que c’est une question stupide, parce que ce n’est pas une remarque charitable de dire que c’est une question stupide, mais c’est une question stupide, une question que pose qui ne comprend pas ce que c’est qu’écrire. L’immense majorité de la population ne comprend pas ce que c’est qu’écrire, j’entends même les écrivains, ceux qui font profession d’écrire, je crois même surtout eux, en réalité, l’immense majorité ne comprend pas parce que cette compréhension est le fruit d’une expérience : à un certain moment, je ne sais pas quand, ce n’est pas quantifiable quand, à un certain moment, cela se produit, mais cela peut tout aussi bien ne pas se produire, c’est même cela qui se produit le plus souvent, sinon l’immense majorité comprendrait ce que c’est qu’écrire, à un certain moment, donc, l’idée (le quelque chose à dire), le désir (le besoin de dire ce que l’on a à dire), la discipline (la règle d’écrire tous les jours), et les moyens de le dire (l’écriture, ce qu’on appelle parfois — à tort — le style) ne font plus qu’un, ne forment plus qu’une seule et même activité, un seul et même état d’esprit, un seul et même geste : écrire. Je dis que la plupart des gens qui font profession d’écrire ne le comprennent pas parce que l’immense majorité des gens qui font profession d’écrire ne sont que d’horribles poseurs. Dans la librairie de la gare, ce matin, j’ai ouvert le livre de Leïla Slimani où elle raconte sa nuit passée au musée (une idée d’éditeur chauve, sans aucun doute), qui commence comme ceci : « La première règle quand on veut écrire un roman, c’est de dire non. Non, je ne viendrai pas boire un verre. Non, je ne peux pas garder mon neveu malade. Non, je ne suis pas disponible pour déjeuner, pour une interview, une promenade, une séance de cinéma. » Ensuite, je ne sais pas, je n’ai pas continué, c’était trop con, mais je me souviens de ce début parce que ce n’est pas un début du tout, c’est un truc de poseur (ou de poseuse, soyons inclusif, la connerie ignore superbement les sexes, les genres, les classes sociales, tout, elle est ce que Kant aurait appelé, s’il avait su, une loi universelle de la nature), c’est peut-être de la littérature, j’entends par là que c’est certainement ce que les gens veulent lire, ce pour quoi ils veulent dépenser leur argent, mais ce n’est pas écrire, c’est singer l’écriture, faire comme si on écrivait, prendre la pose de qui écrit, mais n’a rien à dire, ne dit rien, ne peut rien dire, est impuissant à écrire. Je dis les gens, et c’est probablement caricatural, après tout qui sont ces gens ? Un peu tout le monde, en fait. À mesure que l’Occident progresse dans la haine de soi, s’installe une conception de la culture qui n’a plus rien à voir avec le génie, le talent, l’art, et donc l’écriture, mais avec le rôle que telle ou telle chose joue dans la machine à se haïr soi-même que constitue l’Occident. Les livres ne se vendent pas parce qu’ils sont bons, mais parce qu’ils forment des coups sur l’échiquier de la guerre que l’Occident se livre à lui-même. Pour une Occidentale, ou un Occidental, on fait semblant que ce n’est pas la même chose, mais c’est évidemment absurde de supposer des différences essentielles là où il n’y en a pas, bref, pour une Occidentale du premier quart du XXIe siècle, il n’est ainsi pas étrange de dire d’un livre écrit par un individu issu de la diversité C’est nul, mais la diversité, c’est important parce que l’esprit occidental n’a plus aucune idée de ce qui est bon et de ce qui est mauvais. À ces catégories à la source desquelles l’esprit occidental pouvait se placer, se sont substituées d’autres catégories qui ont toutes pour fonction d’alimenter la haine que l’Occident conçoit à son encontre. Être à la source du bon et du mauvais est une entreprise risquée parce qu’il est possible de se tromper. Admirer ce qui œuvre en faveur de la diversité, quand même cela serait d’une nullité affligeante, est rassurant parce que ce sont des catégories que la société a déjà validées, que je n’ai plus qu’à admettre et valoriser pour devenir un membre acceptable et accepté du monde social, participer à la marche en avant du progrès. Tous les arriérés sont étranges et il ne faut pas qu’ils cessent de l’être parce qu’ils nous rappellent l’existence d’une époque à laquelle rien de ce que nous tenons pour universellement valide ne l’était, ils nous rappellent donc que les valeurs que notre époque partage sont contingentes et susceptibles d’être dépassées au profit d’autres ensembles de valeurs. Ce qui ne signifie pas que tout soit relatif : les croyances que nous entretenons, nous les tenons trop facilement pour absolues alors qu’elles ne sont que des moments dans une histoire qui ne connaît sans doute que très peu de progrès (la découverte de la vaccination, par exemple, est un progrès objectif quand même on n’y croirait pas, quand même on serait contre). Il est bon aussi que nous ayons des mères qui nous éduquent, nous enseignent ce qu’il est de bon ton de faire et de ne pas faire. Ainsi, quand nous rencontrerons un arriéré à qui personne n’a jamais rien appris, nous nous souviendrons que nous aussi, à une époque lointaine, nous étions comme lui, et puis nous avons appris, mais finalement nous ne sommes pas très différents de lui. Cela nous évitera de nous prendre un peu trop au sérieux et d’écrire un peu trop de conneries.

11.8.21

C’était hier. J’y ai pensé ce matin. Que j’avais entendu Nelly dire d’un écrivain qui va publier un roman à la rentrée littéraire, et dont elle va défendre certains intérêts, c’est sublime, phrase que je ne l’ai jamais entendu dire d’aucun de mes ouvrages. C’était hier et, ce matin, je me demande si c’est parce que cet ouvrage est sublime alors que les miens ne le sont pas ou si c’est le genre de phrases qui s’échangent dans le milieu littéraire comme on échange de la fausse monnaie dans d’autres milieux ou si c’est le genre de phrases qu’on emploie pour parler d’autres que moi parce qu’ils jouissent d’une aura dont moi je ne jouis pas ? La femme de l’homme le plus beau du monde pense-t-elle que Brad Pitt est sublime mais pas son mari, simplement parce que l’un est une star du cinéma tandis que l’autre ne l’est pas ou est-ce qu’elle n’ose pas dire que son mari est l’homme le plus beau du monde et que Brad Pitt ne l’est pas qui, en plus d’être un exécrable comédien, ne l’a jamais émue le moins du monde et a quand même pris un sacré coup de vieux ? De fait, quand deux professionnelles d’une même profession parlent entre elles de la vie littéraire, je ne me sens pas concerné, en ce sens qu’il me semble qu’elles parlent d’un milieu dont je suis de fait exclu, un milieu si lointain que j’en distingue mal les contours. C’est un peu comme si elles parlaient de leur visite au zoo : je pourrais les interrompre en m’exclamant « Bon, ça suffit maintenant, moi aussi, je suis un animal ! », mais je sens bien que ce n’est pas la question, que tel n’est pas le sujet de la conversation. (Par malheur, d’ailleurs, le sujet de la conversation, ce n’est pas moi : je ne suis le sujet d’aucune conversation.) Or, si tel n’est ni la question ni le sujet de conversation, c’est bel et bien cela qui me tire du lit, ce matin, vers sept heures et demi alors que nous sommes en vacances et que tout le monde dort encore dans la maison. Raison inane de se lever, mais cause réelle du phénomène. Dans la maison silencieuse, je descends au rez-de-chaussée, ouvre les volets, fait couler un café dans la tasse, m’assois, ouvre mon ordinateur, écris au son seul qu’émettent les touches du clavier quand mes doigts tapent dessus. Je devrais plutôt me concentrer sur la façon dont je pourrais travailler autant que Balzac (12 à 14 heures par jour quand il était à Saché, dit la jeune femme qui, de retour en ce lieu sublime, présente la vie de l’écrivain au château), mais non, c’est à des questions futiles que je m’attache, ce en quoi je suis le symptôme le plus pur de mon époque, je sens comme elle, je pense comme elle, je vis comme elle ; comment pourrait-il en être autrement ? Avant de me lever, toutefois, me saisissant de mon téléphone pour voir l’heure qu’il était, pas tout à fait sept heures et demi, j’avais découvert l’image d’un écrivain (un peu) célèbre, mais qui ne semble plus faire que des vidéos, des vidéos comme textes pour dépasser le livre, je crois que c’est quelque chose comme ça qu’il veut faire, mais pourquoi ? je ne sais pas, sur son image, il y avait écrit en gros opinions, et quand j’ai cliqué dessus, une autre image est apparue, celle de la neige télévisuelle, comme on la voyait avant, quand il n’y avait plus rien sur les écrans. Pendant quelques instants, je regarde cette neige fixement, sans penser à rien, et puis décide de ne pas attendre plus longtemps les opinions du vidéaste de la littérature. C’est à ce moment-là que je pense à la question du sublime des autres, mais pas de moi, et que je décide de me lever pour étudier la question plus à fond. Détruire les illusions, avais-je essayé de dire, hier, dans la conversation, détruire les illusions, telle est la tâche de l’écrivain, mais qui t’écoute quand tu n’es pas le sujet de la conversation, ? Et il y a toujours un autre sujet de conversation que toi. C’est sur ces paroles désenchantées que je décide d’aller courir, 12 kilomètres. 12 kilomètres, non pour répondre aux questions que je peux bien me poser, mais pour les dissoudre dans la sueur le long du cours du fleuve.

10.8.21

Fenêtres ouvertes de nouveau, microclimats dans la saison, de l’autre côté de la rue parviennent les sons d’une détestable rengaine qui transpire de haine, de violences subies et infligées ; — le monde moderne, quoi. On a tort de croire que nous vivons une époque confortable, il n’y a ni paix ni possibilité d’apaisement, tout ce qui se règle avec de l’argent porte la menace d’une destruction. Pas d’esprit, pas d’âme, pas de morale, on hait les idées mêmes que ces mots évoquent, rien que des chiffres alignés les uns à la suite des autres. Oh oui, les yeux brillent devant les milliards, mais c’est d’aveuglement : on ne voit plus rien que des gens qui ont réussi ou qui se fracassent contre le mur de ce fantasme. Toute une espèce coupée en deux : d’un côté, le petit nombre des élus, de l’autre, la masse des gens ordinaires, banals, dont on peut se dispenser, dont on se dispense de fait. Le bonheur en espèces sonnantes et trébuchantes, plus bas degré, comme la liberté qui va avec, celle-là même qui est revendiquée par des figurines vides qui rêvent une vie qui n’est pas seulement inaccessible, mais inexistante. C’est sur son illusion que se braquent nos regards éteints. Mais pourquoi fais-je cette description ? Je ne le sais pas. Peut-être s’agit-il d’un automatisme, d’un réflexe, mais cette critique du plus bas degré de bonheur et de liberté, n’est-elle pas elle-même le plus bas degré de la critique ? Comme si je me dispensais de tout autre effort, ce faisant. Je suis allé chez le coiffeur, ce matin. Me découvrant cheveux coupés (la dernière fois que quelqu’un y avait touché, c’était Nelly, qui acheva de raser mon crâne au millimètre près, il y a un peu plus d’un an), j’ai cru voir un autre visage, mais c’était le mien, toujours le même, plus frais, plus vivant, plus à mon goût, je crois que je puis le dire ainsi. Derrière leurs masques, les dames qui tenaient cette boutique de province ne me semblèrent pas belles. Je prêtais toutefois à leurs façons de se mouvoir, de parler, le ton sec de la patronne, les gros mollets de la shampouineuse, l’insistance maladroite de l’encaisseuse. De quoi faire un roman, probablement. Pour l’instant, je préfère lire Balzac.

9.8.21

Que vaut ton existence ? Pas grand-chose. Si on te la montrait en face, tu serais terrifiée. Mais ce n’est pas vrai, il n’y a pas de conditionnel : ta vie, dans sa vérité la plus crue, ta vie t’est montrée tous les jours par son absence, par son indifférence, par son insignifiance, donc, et toi, tu ne la vois pas, tu vois ce qu’on te montre, obsédée que tu es par ce derrière quoi ta vie se trouve cachée, dissimulée, obscurcie, cela même, tu l’admires et, pourtant, dans son négatif, c’est le spectacle cruel, mortel de ton existence qui est figuré. Tu n’existes pas. Il suffit qu’un téléphone sonne, qu’une image apparaisse, qu’un message émis d’ailleurs, de nulle part peut-être, soit diffusé pour que, aussitôt, tu t’effaces, tu sois effacée, en vérité, négligeable chose dont l’histoire du monde peut faire l’économie sans perte, sans tristesse, sans oubli. D’où l’acharnement à la diversion : les objets sont là pour cela, des objets en tous genres, car les causes aussi sont des objets, des animaux, du climat, de la liberté, de la vie, de n’importe quoi — c’est moins l’objet en lui-même que ta relation à lui qui compte —, du moment que tu peux continuer de jouir. Il faudrait arrêter pourtant, un instant, contempler le sublime néant dont est fait ton quotidien, le logement ordinaire où réside l’extraordinaire, ce territoire dévasté où s’abroge la loi universelle de la survie de l’espèce. Jadis, je crois, ce territoire, on l’appelait l’âme, ou quelque substantif semblable, mais ce mot ne faisant plus partie de notre vocabulaire, et la chose qui l’accompagnait n’existant plus, par suite, nous sommes dépourvus des outils conceptuels qui nous permettraient de faire quelque chose de cette expérience, de la nommer, de la décrire, de la vivre. Cette expérience a lieu, c’est le paradoxe que je voudrais souligner, cette expérience a lieu, mais personne ne la vit : la personne qui devrait vivre cette expérience n’en a pas les moyens. Qui se trouve sans rien face au néant. Démunie. Les expériences flottent dans mon monde sans langage pour les décrire, expériences vécues par intermittence, procuration, médiation d’un autrui lointain, distant, indifférent. Dieu pouvait se loger au cœur de l’individu, mais cet endroit s’est vidé, ce n’est pas là que vivent les stars qui fascinent nos désirs, leurs paradis sont ailleurs, dans la fiscalité, pas dans le monde réel. Et puis, ton cœur, soyons sérieux : qui pourrait vouloir habiter un lieu si triste, si pauvre, si vain ? Un être qui aime d’un amour infini, mais toi, personne ne t’aime.

8.8.21

Plus il est question de la fortune des stars d’aujourd’hui et plus mon désir de métaphysique grandit. Stars du foot, de la pop, du web, de la tech — on dirait un concours d’onomatopées, à quoi se trouve réduit notre langage, de facto, sans que personne n’ait rien demandé, pas moi en tout cas dont le désir de métaphysique, de jure, croît sans discontinuer. Je n’ai jamais réellement cru à la métaphysique, même si j’ai cru à la possibilité de sa destruction par l’analyse logique du langage, ce qui est à peu près la même chose, in fine, et le fait que j’en aie désormais le désir (depuis ce matin, je pense notamment à ces expressions : métaphysique de l’amour, métaphysique de la mort, manières de mantra, aussi bien que flatus vocis, que mon cerveau se répète pour ne pas ramollir) le désir signifie moins sa résurgence, son retour après un long détour, que l’envie d’autre chose, le besoin toujours plus pressant de changer de sujet, de changer le sujet. Tout est devenu si prosaïque, que l’idée même qu’un autre registre soit possible semble inconcevable à la majorité des esprits (ils ne peuvent même pas former l’idée de cette possibilité) : nous sommes prisonniers de cet univers immédiat, dont l’expression la plus frappante est la fascination ébahie pour l’actualité, le présent, le contemporain. Tout ce qui ne relève pas de la simultanéité, de l’immédiateté est condamné a priori à ne pas exister. D’où l’immense distorsion que subit notre perception de la réalité, accordant de l’importance à des phénomènes mineurs, grossiers, imbéciles. Comme les myopes croient bien voir parce qu’ils ont le nez sur l’objet de leur regard, nous magnifions des événements microscopiques qui prennent l’ampleur de notre horizon. Et pourtant, on n’y voit rien. Tout est faux, je sais, quand, levant les yeux au ciel, je découvre que tout est parfait.

7.8.21

Qu’est-ce qui est vrai ? Pas une théorie de la vérité, sinon comme décitation, tout au plus, mais qu’est-ce qui est si présent que l’on puisse s’y fier ? Qu’est-ce qui, sans demeurer, nous tienne en haleine, donne désir d’exister ? On dit : « Le temps passe » et, sans doute, est-ce la vérité, comme le ciel qui s’obscurcit, son averse en trombe avant l’éclaircie. Se fier, se tenir dans le tumulte sans le refuser, sans l’omettre ni le nier, en l’accueillant sans qu’il nous détruise, nous confie au néant. Tout n’est que néant, est-ce vrai ? J’essaie de me souvenir à quelle occasion j’ai dit à Daphné, hier, cette phrase de Nietzsche : l’homme (Mensch, pas Mann) aime mieux vouloir le néant que ne pas vouloir du tout. Il avait été question de la pierre de Spinoza qui, jetée par une main distraite, s’imagine qu’elle est elle-même au principe de son propre mouvement, s’imagine qu’elle est libre. En rapport sans doute avec quelque sujet d’actualité, nous avions pu ainsi distinguer des points de vue, des perspectives, mettre en évidence la différence entre s’imaginer être soi-même la cause de son propre mouvement, ce qui revient, croyant être libre, à ne l’être pas, et connaître les causes par lesquelles nous sommes déterminés à agir, connaissance sans laquelle nous ne saurions être libres. Et sans doute, s’agissait-il de faire entendre, de faire sentir l’abîme qui sépare les gesticulations de nos contemporains d’actions réelles. Jamais en vain. N’est-ce pas alors la preuve, je reviens après mon détour à ma négative affirmation, n’est-ce pas la preuve que tout n’est pas néant, que quelque chose peut être vrai ? Mais quoi ? Mes poèmes me semblent vrais et, quand même ils ne le seraient pour personne d’autre que moi, cela n’annulerait en rien la force dont ils sont porteurs, la vitalité parfois douce parfois dure parfois tendre parfois cruelle qui est la leur, que je veux pour eux. Ne pouvant me résoudre à tourner en rond dans ma tête comme tous ces gens qui se font les prisonniers d’eux-mêmes, ne pouvant faire de moi cet être faux pour qui le langage ne serait pas la pointe la plus extrême qui permet de piquer au vif la vérité, mais un instrument dans une illusoire conquête du pouvoir, une langue mensonge, j’élabore, pour détruire toutes les stratégies, des phrases simples, des phrases folles, aux sons inouïs, aux formes inconnues. En cela consiste le vrai, me dis-je enfin, me résolvant à tort à l’évidence de conclure.

6.8.21

Dans le Curé de village, parce qu’il sait que tout le monde le sait, Balzac laisse indit le nœud de l’histoire, comme un espace blanc au cœur même du récit, dont le fin mot ne sera révélé qu’à la toute dernière extrémité de l’ouvrage, au point supérieur de l’édifice, quand ce n’est plus une révélation, un truc malin dans la mécanique bien huilée, mais une confession, un moment de la plus haute intensité. Le roman, construction de langage, repose ainsi sur un fondement tacite, un langage sous le langage, un savoir implicite qui irrigue l’ensemble. Tout en lisant, je note cette exclamation de l’archevêque découvrant la vallée de Montégnac qu’il avait connue des années plus tôt inculte et inhospitalière devenue riche et généreuse sous l’action de Véronique : « Elle a ensemencé le désert ! ». Le féminin devient masculin et le masculin, féminin : triomphe de l’humide sur l’aride, la femme se fait semence et le désert, fécond. Plus profondément qu’un roman catholique, le Curé de village est donc le roman des métamorphoses, des défigurations et des transfigurations, des physionomies changeantes, le passé lui-même ne cessant de se transformer au cours du temps, un livre où les yeux sont jaunes, orange, gris, où les visages vérolés irradient, où toujours quelque chose est en train de vibrer, de menacer, de gronder, l’eau souterraine ne demandant qu’à surgir de la terre, comme la vérité qui gît sous le mensonge, le cilice de crin sous la robe, la belle enfant sous la mourante. Si tout éclate au grand jour, comme dans l’ultime confession publique de Véronique, que les garants de l’ordre social se chargent toutefois de contenir dans des limites inaudibles par la masse du peuple, c’est qu’il y a un puissant principe de vie à l’œuvre chez Balzac, une vitalité infatigable qui accomplit. Malgré les longueurs, les passages qui ne nous parlent plus, comme on dit, il y a quelque chose de terrifiant dans ces pages, une force ahurissante, un esprit qui toujours affirme. La finitude n’est pas l’épuisement des forces, mais leur conversion, leur transformation, leur métamorphose : sous toutes ses formes toujours changeantes, la vie s’exprime, croît et se déploie.

5.8.21

Ai-je eu une idée de génie ce matin ou le feu d’artifice pressenti ne sera-t-il qu’un pétard mouillé de plus ? Comment savoir ? Je me garde d’en parler plus avant de peur que l’édifice, fragile car inexistant, ne s’effondre d’emblée sous le poids de sa squelettique idée. Oh, que tout est fragile ! ai-je envie de gémir, mais je me retiens, cela ne sert à rien, en tout cas, ce n’est pas ce que je veux dire, et puis, je n’aime pas les points d’exclamation. Je suis une sorte de minimaliste de la ponctuation. Point, virgule, force points d’interrogation, deux points, plus rarement, point-virgule encore moins souvent, des tirets, oui, de temps en temps, mais peu de points d’exclamation, et jamais de points de suspension. Comme si la ponctuation avait quelque chose de vulgaire. Je crois que c’est ainsi que je la perçois. Certaines marques sont nécessaires, certes : le point, le point d’interrogation, la parenthèse que j’ai oubliée dans mon énumération, mais les autres me semblent suspectes, à l’exception de la virgule, qui structure la phrase, compose son architecture, relie ses membres entre eux, marque aussi les temps de la pause, de la respiration. Temps qui s’entend dans la lecture à haute voix que je pratique pour moi-même souvent, pour écouter ce que j’écris (cette page, comme celles d’hier et d’avant-hier, je suis en train de la relire à haute voix). Je me souviens de mon étonnement quand j’avais demandé à P, à la suite d’une lecture que j’avais trouvée très belle (en fait, j’avais trouvé qu’il lisait très bien), s’il s’entraînait à lire à haute voix, m’entendant répondre que non. Étonnement comme devant quelque chose d’impossible. Surprise, peut-être, vaudrait-il mieux dire. Mais comment s’entendre si l’on ne se parle pas à haute voix ? Dans le fichier de mon idée de génie créé ce jour, je note 2421 signes espaces compris pour commencer : la chose étant commencée, ce ne sera plus ni la chose ni l’idée ni le désir qui me feront défaut dans l’entreprise de son accomplissement, mais les efforts, la patience, le courage, la volonté.