29.6.21

Comme je ne comprends rien à rien, j’ai décidé de continuer avec la plus grande précision à faire ce que je fais. Quelle meilleure méthode, en effet, pour résoudre les problèmes que de ne surtout rien changer ? Partout, des solutions, des explications, des théories, des faits, des analyses, des pamphlets, des diatribes, des éloges, mais pas un seul mot qui donne envie de vivre, pas la moindre parole agréable à l’oreille ou aux yeux. Rien que des gens tellement affairés à faire leur affaire de ce qu’ils font que, s’ils devaient lever la tête, pris de vertige, ils tomberaient par terre. C’est à cause de ceci que mon journal a pris un jour d’avance : j’en ai tellement assez, je suis tellement las de tout cela, que j’écris chaque jour le journal du lendemain. Entendrais-je prendre de vitesse la réalité ou bien la précipiter ? On n’arrête pas de dire que tout va très vite, que tout s’accélère, et c’est peut-être vrai, mais d’où vient alors cette sensation que tout traîne en longueur, que tout s’éternise ? Faut-il vraiment consacrer du temps à ce qui a lieu, à ce qui se déroule inlassablement on dirait ? Le passé a le charme des objets patinés par le temps, l’avenir a le toucher d’une peau qui frissonne à l’idée de l’aventure, mais que le présent est prosaïque. Dans ma tête, aujourd’hui, j’ai déjà fait tout ce que j’avais à faire — c’est-à-dire : j’ai déjà déroulé le programme de ma journée —, pourquoi faudrait-il encore que je le fasse, pourquoi les choses ne se font-elles pas toutes seules ? La réalité va peut-être de plus en plus vite, mais elle n’est pas encore automatique : il ne suffit pas de la penser pour qu’elle ait lieu. Dans de telles conditions, qui oserait parler de progrès ? Tout n’est que lenteur, lourdeur. Je rêve d’un immense laps de temps libre qui, débarrassé de sa substance, se confondrait avec le vide, le silence, un désert bleu, le confort d’un nuage, de l’air à perte de tout. Au lieu de quoi, des gens regardent des gens taper dans un ballon, d’autres commentent le fait que d’autres n’aient rien fait, n’étant pas allés voter, mais ce pourrait être tout, ce pourrait être n’importe quoi, tout le monde a quelque chose à dire, mais rien ne semble plus avoir le moindre sens, et, de fait, de cette irréversible accumulation temporelle, ce sont des siècles de bavardage dont on pourrait faire l’économie, dont on devrait faire l’économie, mais auxquels on se complaît. Pourtant, que trouvons-nous vraiment digne de s’écrire au passé ? Quelques phrases, les détails de quelques tableaux, des notes qui forment quelques mélodies, guère plus. Et nous avons raison. Bien sûr que nous avons raison. Tout le reste n’est jamais qu’une nouvelle incarnation de cette ancestrale et maladroite tentation d’envelopper les choses dans le voile superstitieux d’une cause, d’une raison plus ou moins ultimes. Si nous les poursuivons de notre inassouvible désir, c’est dans le but de justifier une existence que nous ne sommes pas capables par nous-mêmes de rendre nécessaire. Aussi cherchons-nous ailleurs et n’y trouvons-nous rien.

28.6.21

Est-ce normal de prendre moins de plaisir à l’idée de publier la vie sociale qu’à entendre quelqu’un m’interpeler, une assistante de vie scolaire de l’école où va Daphné, m’interpeler sur le chemin de l’école pour me dire que ma fille est merveilleuse ? Normal ou a, je ne crois pas que ce soient les bons termes dans lesquels poser la question, mais je ne suis pas étranger à mon époque, laquelle est obsédée par cette notion. De fait, la plupart du temps, je ne comprends pas ce qui excite mes contemporains, c’est-à-dire : tout chez eux me laisse froid, ce qui les excite ne m’excite pas. Quand telle sociologue, par exemple, partant du principe que tout est déterminé socialement, prétend avoir démontré que a est déterminé socialement, et qu’une polémique s’en trouve déclenchée, je me demande pourquoi, qu’est-ce qui excite tant les gens dans les tautologies ? D’autant que les tautologies, elles aussi, sont socialement déterminées, et moi, et ce journal, et mon amour pour ma fille, et mon amour pour sa mère, et tout. Même l’idée que tout est socialement déterminé est socialement déterminée. Mais alors comment faire ? Qui déconstruira la déconstruction ? (Pas la peine de chercher une réponse à la question, la réponse est la question.) Normal ou a, il me semble que c’est ce que je ressens, et si j’ai tort ou raison de ressentir ce que je ressens, cette question, non plus, n’a pas le moindre sens. Pourtant, les phénomènes sont les mêmes : dans les deux cas, le monde social valide ce que je fais ou ce que je crois, mais dans le cas du livre, cela ne me touche pas, alors que dans le cas de ma fille, cela me rend heureux. Ce n’est pas vrai que cela ne me touche pas pour le livre, mais je n’arrive pas tout à fait à me sortir de l’esprit qu’en quelque sorte, c’est trop tard. Mais, encore une fois, que faut-il entendre par là : est-ce trop tard pour le livre ou trop tard pour moi ? Une question dans la question dans la question, etc. ad inf. Peut-être est-ce simplement que je n’ai pas envie de travailler en ce moment, que j’ai envie d’être débarrassé de tout emploi du temps, de toute contrainte, comme cette correction de la traduction de Feldman qui s’étend, traîne à l’infini, et après m’avoir angoissé, je crois, m’ennuie tout simplement. Je travaille gratuitement sur ce texte depuis si longtemps qu’il me semble tout simplement absurde de continuer à faire ce que je fais. Mais je le fais quand même, non par devoir, mais parce que, parce que quoi ? Je suis une mauvaise personne, je devrais avoir honte d’écrire tout cela, mais si je ne le dis pas, personne ne le fera, et je ne veux plus cacher la vérité. Faire semblant ne m’a jamais rien valu de bon, que du mauvais, me faire jeter comme un malpropre, me faire humilier, rien de bon, que du mauvais. Sauf que l’écrivain est si précaire qu’il lui arrive souvent de faire des choix par défaut, des choix qui vont à l’encontre de ce qu’il devrait faire. Et quand on va en l’encontre de ce qu’on devrait faire, de ce que l’instinct dit de faire, il n’y a jamais qu’une seule issue possible : l’échec. C’est cuit. Suis-je sérieux ? Un peu trop. Ou alors, en effet, je le redis : je suis fatigué. Comment faire la différence entre les deux ? Tout ce que je peux faire, je le répète, tout ce que je peux faire, c’est dire la vérité sans songer à rien d’autre qu’elle, aux conséquences, sans songer à rien faire d’autre que l’exprimer. C’est ainsi que nous pouvons espérer distinguer les fantasmes de la réalité.

27.6.21

Prose molle de Barthes. Tristement savante : les mots grecs collés aux choses, sa conception des noms, ces majuscules qui rendent tout si minuscule. L’impossibilité de faire une expérience, ai-je envie de dire, l’expérience passant toujours par le filtre de préconceptions théoriques, passant par, mais pas à travers, empêchée donc par elles. J’essaie de lire le premier des textes qu’il a consacrés à Twombly (« Sagesse de la peinture ») parce que, si kitsch soient-elles, je trouve quelque chose aux photographies que Horst P. Horst a prises pour Vogue de lui dans son appartement à Rome ; mais c’est moins une question d’art qu’une question d’atmosphère. Cet effet méditerranéen dont Barthes parle avant que je referme l’article sur lui-même, c’est moins dans les œuvres que dans l’espace que je le perçois. J’essaie de lire le premier des textes de Barthes, mais quand cette exclamation me tombe dessus : « Que c’est beau ! », je ne puis m’empêcher de lire : « Quel ennui ! » et, en effet, quel ennui. Barthes appartient à cette catégorie d’auteurs qu’occulte le culte dont ils font l’objet : tant qu’on ne le lit pas, tant qu’on se contente de le lire à travers l’image que la république des lettres a fabriquée de lui, avec ces petites médailles symboliques, ces cérémonies solennelles, ces hommages rendus en grande pompe, ces prix remis, ces tombeaux, surtout, une sorte de charme peut opérer, à condition de désirer ce charme, de désirer être ensorcelé, de préférer, comme je l’écrivais hier, d’aimer mieux ses fantasmes à la réalité, mais pour qui n’est pas déjà sous le charme, c’est cette impression de mollesse qui l’emporte, cette odeur de renfermé que dégage la bourgeoisie provinciale, même quand elle est montée à Paris pour réussir dans, dans n’importe quoi, la littérature, l’édition, la finance, la chanson, la politique, dans n’importe quoi pourvu que l’on réussisse, cette odeur est toujours présente. Elle ne part jamais. Pour des êtres qui manquent de vitalité, la classe sociale d’où l’on vient sera toujours l’élément dominant : chez eux, l’ethos domine le logos. Je reviens aux photos, posées, ridicules, auxquelles je trouve malgré tout quelque chose, parce qu’elles me touchent, m’offrent l’image d’une vie que je voudrais avoir vécue, ou que je voudrais vivre. Enfin, d’une vie, non, je ne voudrais pas vivre la vie d’un autre, mais d’un lieu où vivre ma vie. Dans Rome, cette ville que j’ai tant aimée et où je ne suis plus allé depuis si longtemps. C’est ce dont je rêve, et pourtant, les bustes au milieu desquels posent l’artiste, la femme et l’enfant sont moins figés que les figures vivantes qui semblent les singer. Et puis, je me souviens : au fond des pièces du palais, des toiles immenses, parfois retournées, pans blancs où semblent lancés des traits, d’illisibles signes, aussi énigmatiques que l’archétype qui sert de modèle à ces sphinx qui ornent les improbables accoudoirs de fauteuils dorés. Je découvre qu’on peut acheter de grands tirages modernes des photos de Horst, notamment un portrait de l’artiste en cape d’environ 1,5 mètre sur 1,5 mètre pour 22000 et quelques euros. Et je ne sais pas ce qui est le plus ridicule : la pose sur la photo, le prix (hors frais de port), ou le fait que je sois là en train de regarder cette image tout en la trouvant ridicule.

26.6.21

Ce matin, avant même de me lever, encore dans mon lit pas tout à fait éveillé, j’ai formulé pour moi-même deux propositions critiques, ou une proposition critique double, dans laquelle étaient mises en parallèle deux formes d’expression qui, à première vue, pouvaient sembler étrangères l’une à l’autre, l’art contemporain et la publicité, mais qui, c’était ce qu’espérait montrer ma proposition critique, en réalité, expriment la même chose, et j’allais les fixer dans ma mémoire pour les consigner par écrit un peu plus tard ici quand, par une forme de lassitude anticipée, j’ai laissé tomber ces formulations pour, pour rien, justement, sinon le compte-rendu rétrospectif que j’en donne à présent, plus ou moins bien éveillé, je ne sais pas trop, ma lassitude anticipée m’ayant sans doute sauvé de quelque chose de pire que ce que ma proposition critiquait, le fait de vivre dans ses fantasmes et non pas dans la réalité. Toute thérapie, quelque forme qu’elle prenne, ne devrait-elle pas, soit dit en passant, commencer par là ? L’exposition claire et sans ambiguïté de la différence réelle qui existe entre mes fantasmes et la réalité. C’est tout à fait comme ces listes que certains, s’imaginant qu’ils ont quelque chose à apprendre aux autres, sans que personne ne leur ait rien demandé, ces listes que certains dressent pour expliquer comment bien écrire. En fait non, pas comment bien écrire, how to write good, dans ce merveilleux ameringlish, amer anglais, qui est désormais notre lingua universalis, forme bâtarde d’universalisme et de relativisme, et qu’en suivant, on est sûr d’une chose seule, de même pas écrire good, de ne pas écrire du tout. Personne ne me demandant rien à moi non plus, pourquoi le dirais-je quand même ? D’autant que je n’ai pas de cause supérieure à faire triompher, pas d’idéologie à promouvoir, pas d’orientation socioreligiosexuoéthicoethnique à défendre, pas d’ennemi à abattre non plus, ou alors un ennemi d’une immensité telle et d’une taille si réduite, d’une présence à la fois si aveuglante et invisible, que cette cause toute d’oxymores est sans effet. Personne ne me demande rien parce que personne n’a envie d’entendre que le problème (tous les problèmes) est à la fois très simple et très compliqué, qu’il ne faut pas plus de temps pour le résoudre que pour claquer des doigts, mais qu’il faut répéter ce claquement de doigts toute sa vie durant. Tu ne peux pas aimer la vie et le confort, ces deux choses ne vont pas ensemble, d’ailleurs, tu le sais très bien, dès que tu préfères ton petit confort à la vie, tu grossis. Dès que les gens commencent à penser comme toi, aies la certitude que tu te trompes : c’est toi qui penses comme eux. C’est cela, le confort : penser comme tout le monde. C’est tout à fait comme écrire en capitales d’imprimerie DÉCONSTRUISEZ-VOUS ! à des interlocuteurs abstraits parce que tu es convaincu de connaître la vérité, d’avoir un accès direct à elle que les autres, tous ceux à qui tu désires crier DÉCONSTRUISEZ-VOUS ! n’ont pas, les pauvres, il faut les sauver. La position du missionnaire est confortable parce que, t’y tenant, tu as toujours raison. Les choses étaient très claires dans ma tête dans mon lit, ce matin, un peu trop claires, sans doute, quand elles sont trop claires comme ça, sans avoir rien fait, il y a quelque chose de suspect, les choses ne se font pas toutes seules, ce serait formidable, pourtant, mais c’est ainsi. C’est tout à fait comme ce type, un voisin qui, parce que j’ai dû avoir la gentillesse d’échanger deux ou trois mots avec lui un jour par inadvertance et, ensuite, de prendre des nouvelles de sa santé, le voyant blessé, ce type qui se croit autorisé à m’interpeler dans la rue, sans même me dire « bonjour », comme si nous étions des copains ou je ne sais trop quoi, et moi, qui me sens obligé de lui parler depuis que nous avons pris cette exécrable habitude d’échanger deux ou trois mots quand nous nous croisons, comme le font les gens sympathiques, c’est-à-dire toujours un peu sur le ton de la plaisanterie, pour signifier une proximité qui n’existe pas, je lui parle effectivement, faisant semblant de rire quand il s’imagine faire une remarque comique, mais n’omettant jamais, de finir ma phrase par bonjour, cela même par quoi il aurait dû la commencer. Il ne manquerait plus qu’il me tutoie. Remarque marginale : Toute culture se voulant désormais populaire, comment ne pas vouloir honnir toute culture ?

25.6.21

J’ai écrit des phrases que je ne comprends pas en souvenir d’une épiphanie qui n’a peut-être pas eu lieu. Et d’autres que je n’ai pas écrites mais que j’avais pensées au moment de cette épiphanie. Que faut-il entendre ? Comment faut-il s’y prendre ? Chaque fois qu’il me semble avoir une idée, me dire que je vais faire un nouveau livre, ou bien considérer toutes ces idées non comme des fragments d’un tout absent, mais comme des parties disparates à comprendre, à lier ? Relier, délirer. Hier, j’ai écrit 97 vers après avoir arrêté de regarder un mauvais film sur un grand poète. Est-ce que cela fait de moi un mauvais poète sur lequel personne ne fera jamais de grand film ? Quelle idée saugrenue. Pas sur le poète, les 97 vers, que je n’ai jamais lu, mais sur une idée que j’avais en tête depuis plusieurs jours, une phrase, plus exactement, qui me hantait et ne paraissait pas vouloir me laisser en paix tant que je ne lui aurais pas trouvé la destination qui lui convenait. L’ai-je trouvée, cette destination ? Quand j’ai le sentiment de n’avoir rien à dire, je fais état de mes doutes. Ou alors sont-ce mes doutes qui me donnent le sentiment de ne rien avoir à dire ? Comment savoir ? En le disant ? De cette idée qui devrait former le tout présent par opposition au fragment, j’ai gardé la trace par écrit, sur une feuille de brouillon, c’est-à-dire au verso d’une feuille déjà imprimée, au cas où elle déciderait de me fuir. Mais, l’ayant notée, je me mets à me poser des questions stupides : faut-il que j’écrive tous les bouts du tout dans un cahier consacré à cela seul ? faut-il que j’ouvre un nouveau fichier ? et si j’arrachais les pages de ce carnet dans lequel j’avais commencé d’écrire mais où je me suis arrêté, cela ne serait-il pas mieux ? oui, mais ces pages que tu as écrites, comme celles qui sont dans ce fichier sur les yeux de la sainte, n’appartiennent-elles pas déjà au tout qu’il te faut composer ? questions qui ne servent à rien, sinon à retarder à combler le vide de la chose qu’il me faudrait emplir de moi, ou moi de la chose. 

24.6.21

Combien faut-il d’écrivains au RSA pour faire un prix Goncourt ? Combien faut-il de salariés au chômage pour payer le voyage dans la lune de Jeff Bezos ? Combien faut-il d’humains malheureux en moins pour faire un humain heureux en plus ? Relu la vie sociale avec les annotations de GV. Enfin, non, simplement ses annotations (j’avais déjà relu le texte avant de le lui envoyer et il ne sert à rien de s’y replonger maintenant : il est là, je le vois, je puis me faire confiance). Parfois, avec ma réponse, ces remarques forment un texte plus long que le passage qu’elles commentent. Dommage, me dis-je, que tout ceci ne soit pas manuscrit, Daphné aurait pu le vendre aux enchères quelque temps après ma mort. À moins que nous n’éditions ce nouveau fichier en NFT pour le vendre une fortune à un magnat de la drogue qui fera d’une pierre deux coups : blanchir ses bitcoins et assurer la sécurité financière de ma fille. Peu crédible ? Sans doute. Surtout, j’ai profité de cette nouvelle lecture pour récrire la fin. Trois phrases tout au plus, mais qui changent tout, me semble-t-il. Ce n’est plus une boucle close, mais une spirale, forme qui épouse la construction du livre, dans son ouverture, son jeu, son ironie. Heureux ainsi (un peu stupide de l’être, comme je l’écris à GV, mais je n’y peux rien, et je ne veux pas le cacher) de voir que le lecteur tombe dans les pièges que je lui tends. Pas pour ces pièges en soi, en soi, ces pièges ne m’intéressent pas, non, mais pour ce sur quoi ils attirent l’attention : les différences inaperçues qui font toute la différence. Je n’écris pas que pour ça, mais j’écris pour qu’on les voie. Pour qu’elles apparaissent. La température baissant, je cours plus vite, je dors mieux. Mais maintenant, je me lève pour aller fermer aux quatre cinquième la baie vitrée : derrière l’ombre du parasol, avec le vent qui souffle, j’ai froid.

23.6.21

Il faut être imbécile pour croire en quelque chose et inconscient pour ne croire en rien. N’est-ce pas les réflexions de ce genre qui nous confinent à la folie ? Et sur lesquelles, cela ne fait guère de doute, il faudrait ouvrir son opus magnum. Tisser la grande œuvre à partir de cette folie qui se trouve chaque jour au cœur même de notre expérience du monde, des autres, de la vie. Entre qui se fait jouir à l’annonce catastrophique de la fin du monde et qui s’extasie dans la contemplation yogique de son rectum, il n’y a pas vraiment de choix : tout ceci respire l’ennui à pleins poumons, comme si l’on s’agitait parce qu’il faut bien vivre, mais sans vitalité vraiment, simplement par habitude, par convention, voire par acquis de conscience. Mais conscience de quoi ? Le mystère reste entier. Comment se fait-il, par exemple, que personne ne parle de ces gens dont l’existence prouve à elle seule que la vie mérite d’être vécue, mais que le énième crétin qui trouve un moyen tout neuf de salir le monde se voit décerner le titre honorifique de héros du progrès, que la énième buse qui découvre, au cours du premier quart du XXIe siècle, l’existence de l’agriculture et de l’élevage soit tenue pour le chantre des droits humains et des animaux (lesquels, comme chacun sait, sont des êtres humains comme les autres) ? Bref, comment se fait-il, disons les choses ainsi pour simplifier, comment se fait-il que la bêtise fasse toujours plus de bruit que l’intelligence, la laideur que la beauté, la bassesse que la grandeur ? Et comment faire, en outre, pour ne pas venir inlassablement se fracasser contre le mur de ce scandale de la raison sans cesse renouvelé : c’est toujours le pire qui se produit ? Car, quand même autre chose se produirait, on n’en parlerait pas : qui pourrait bien vouloir perdre son temps avec quelque chose qui ne fait pas vendre ? Aussi, chaque jour, c’est le défilé des nains boursouflés, des cosmonautes du dimanche, des inventeurs de nullité, des scieurs de branche, des maîtres chanteurs, des dieux bateleurs, des idoles des gogos. Et chaque jour, ce spectacle est un peu plus tragique, un peu plus comique. Cela me fait penser qu’hier, au moment de m’endormir, un moustique s’est mis à me tourner autour et à me piquer. Je l’entendais, mais ne le voyais pas (pour cause, la lumière n’était pas allumée). Et moi, qui voulais dormir, qui ne voulais l’allumer, la lumière, tout ce que je trouvai de mieux à faire, pour me débarrasser de cette sale petite bête nuisible, fut d’essayer de l’écraser à l’aveugle, ce en quoi je ne parvins à rien sinon à me mettre des baffes à moi-même, multipliant par deux et la douleur et le désagrément, sans jamais trouver le sommeil. Mais ceci n’a rien à voir avec cela.

22.6.21

Ne me demandez pas comment je le sais, croyez-moi sur parole, les écureuils du parc ne sont pas vraiment les écureuils du parc. C’est bien là qu’ils vivent, mais ils sont malades. Personne ne le dit parce qu’un tel aveu dévoilerait la vraie nature de la réalité, sa nature fallacieuse, fausse et scandaleuse, mais les personnes haut placées le savent, évidemment qu’elles le savent, ce sont elles qui en sont responsables. Je n’en ai pas la preuve formelle, mais je crois que ce ne sont pas seulement les écureuils qui sont malades, mais toutes les bêtes qui peuplent le parc, les poules comme les lézards, les ragondins et les oiseaux, les chats, oui les chats surtout, tous sont malades. Mais comment se fait-il alors qu’il y ait toujours des animaux dans le parc, des animaux, je veux dire, qui ont toutes les apparences de la bonne santé, comment cela se fait-il, hein ? allez-vous me demander. Et c’est vrai, je vous l’accorde, je vous l’accorde, le petit écureuil que j’ai croisé ce matin avait l’air en pleine forme, il n’avait pas l’air mourant du tout, mais justement, la racine du problème se trouve là, précisément là. Ces animaux, on les remplace. La nuit, une fois le parc fermé, quand personne ne peut plus guetter, fureter, observer, quand même les employés de la surveillance du parc sont rentrés chez eux, la nuit, les brigades de remplacement du vivant viennent ramasser les petits corps morts des petites bêtes inoffensives (même si, pour les ragondins, le côté inoffensif se discute) et les remplace par des animaux qui, s’ils sont déjà malades, tous les animaux sont malades, n’ont en tout cas pas encore développé la maladie. Personne ne se rend compte de rien parce que, à vrai dire, personne ne s’intéresse aux pauvres petites bêtes inoffensives qui peuplent le parc, même moi, avant de percer ce secret à jour, je ne m’intéressais pas à elles, mais il faut dire que tout est fait pour que l’on ne s’en rende pas compte. Tout, la discrétion est absolue. Mais pourquoi, Jérôme, pourquoi veux-tu que l’on cache au public que les animaux sont malades ? Cela n’a aucun sens. Me rétorquerez-vous. Et l’objection a l’air décisive, en effet, à l’ère qui plus est de la transparence totale, mais la réponse à l’objection est dans l’objection même : il ne faut pas que les gens sachent, il ne faut pas que les gens se doutent, il faut que les gens croient que tout va bien. C’est idiot, Jérôme, complètement idiot, cela fait un an et demi que l’on ne parle plus que de virus et de maladie et toi, tu prétends qu’on cache au public que les écureuils sont malades, c’est complètement ridicule. Moi aussi, je me suis fait cette remarque. C’est le bon sens qui parle, mais ici, les choses sont différentes : ce qu’il faut cacher, ce n’est pas un problème de santé publique, c’est la nature même de la réalité, — que tout est faux. Tu ne vas quand même pas dire aux petits enfants que les écureuils sont malades, si tu dis aux petits enfants que les écureuils sont malades, le monde s’effondre, si même les petits écureuils meurent, il n’y a plus la moindre raison de croire en quoi que ce soit, plus la moindre raison de se lever le matin. Ton histoire de virus, elle parle à l’instinct de survie qu’il y a en chacun de nous, mais la maladie des petites bêtes, elle touche à quelque chose de beaucoup plus précaire, de beaucoup plus fragile, mais de tout aussi essentiel, l’illusion de la justice, si tu veux l’appeler ainsi. Si le monde n’est pas juste, s’il n’y pas une propriété du monde qui le fait tourner rond, que ce soit la solidarité naturelle entre les êtres humains ou un dieu omnipotent, peu importe, si les petites bêtes meurent, autant rester couché dans son lit en attendant de mourir, s’il n’y a pas de justice, les récompenses sont aléatoires. Or qui aurait envie de participer à un monde où les petits animaux sont malades et meurent ? Qui ? Les salauds, les pourris, les méchants, voilà qui. Il faut que cela cesse. Le mensonge n’a que trop duré. Il faut que quelqu’un prenne les choses en main. Il faut que quelqu’un fasse entendre la vérité. Demain, à l’aube, j’irai éventrer ces petites bêtes, et je les suspendrai aux arbres par leurs entrailles, elles pendront là quand les premiers enfants viendront se promener dans le parc, quand les coureurs leurs parents y courront dans l’espoir absurde de maigrir, quand les vieux en vélo feront leur ultime tour de piste, les vieilles prendront leur ultime leçon de yoga. Il faut qu’on voie que tout est faux, il faut qu’on comprenne que tout est mentir, il faut qu’on sache que seuls les salauds, les pourris, les méchants peuvent triompher dans ce monde. Et il faut que ça cesse. Pauvres petites bêtes.

21.6.21

Ai même oublié qu’il aurait fallu aller voter hier. Si je m’étais rendu aux urnes (selon l’expression consacrée), qu’est-ce que cela aurait bien pu changer ? L’idée de faire son devoir serait peut-être moins absurde si le devoir était différent. Et encore — pour disposer de quelque chose comme d’une conviction, il faudrait une dose d’illusion telle que, qui en serait victime, nagerait en plein délire. Me souvenant tout à l’heure de cet oubli, j’ai eu la tentation de chercher à m’informer de la situation créée par ces millions d’irresponsables qui ont toutefois cru bon de se commettre, mais je n’en ai pas eu la force. Que m’aurait-il fallu pour l’avoir ? Le sens du devoir, probablement. Son absence chez moi n’a rien d’idéologique, mais alors d’où vient-il ? Mieux vaut ne pas trop chercher à répondre à cette question, ne pas enquêter sur le genre d’affaissement qui conduit à lui. Parce que cet affaissement, ne faudrait-il pas que je constate qu’il est aussi le mien, que je ne suis pas étranger à l’affaissement de la société ? Affaissement, je crois que c’est le mot qui convient, plutôt qu’effondrement, qui dénoterait le brusque, le tragique, le violent, le brutal. Or ce que nous vivons n’a aucune de ces qualités-là, c’est mou, c’est sans vie. Sur les affiches qui présentent les gens pour qui il faudrait aller faire son devoir, les visages ont toujours le sourire, peut-être parce qu’ils savent que, si personne ne votait pour eux, ils seraient tout de même élus. Et puis, tant qu’on sourit sur les affiches, ça va. Bientôt quelqu’un viendra qui ne sourira pas, et alors il sera trop tard pour s’inquiéter. 

20.6.21

Le ciel ment et moi je prétends le croire. Mais pourquoi ? Pour le plaisir de singer la vérité ? Singer, n’est-ce pas ce genre de mots que j’emploie trop souvent ? Quels mots outre lui, quels mots est-ce que j’emploie encore trop souvent ? Je n’en dresserai pas la liste. Mais ces mots, ces mots que je me dis sans les dire à haute voix ni par écrit, ces mots expriment-ils quelque sens de plus qu’eux-mêmes ? Ont-ils un sens qui survient sur leur sens propre ? Ou font-ils semblant ? Comme moi. Aujourd’hui. Temps gris. Pluie horizontale. Les nuages s’écartent tard au moment du soir. T’en souviens-tu ? Amiens et ses rayons nocturnes, mes pantalons courts dans une soirée trop froide pour tolérer semblable incursion dans l’univers de la bourgeoisie (petite). Maman les avait voulus. Et qui pouvait bien désobéir à maman ? Est-ce cela, le patriarcat ? Bourgeois ou papa, tout comportement auquel ne préside pas une idéologie dûment répertoriée (où se trouve le catalogue d’icelles ?) n’est-il pas d’emblée suspect ? J’écris lentement. Les coudes plantés dans le matelas du lit sur lequel je me suis allongé à plat ventre. J’entends des explosions artificielles. Loin. Là-bas, de l’autre côté de l’appartement, je tends l’oreille pour écouter Daphné qui, attablée à dîner, chasse des mouches à grands coups de coups. Que ne la baptisâmes-nous Artémis ? C’était l’une de mes idées. Étrange enfer, par exemple, de Socrate, lui qui, pour avoir été le premier à avoir une idée, fut assassiné, étrange, cependant que n millions d’imbéciles furent et seront sauvés, dit Dante, tout ça pour une histoire de nom, de religion, genre d’étroitesse d’esprit dont fit preuve, tant d’ans plus tard, le petit prêtre qui baptisa Daphné. À qui la faute ? Ô ma petite hellène, ne cesse pas de changer. Chasse, tue, change, sois ta métamorphose. Ô laurieuse Daphné.