21.6.21

Ai même oublié qu’il aurait fallu aller voter hier. Si je m’étais rendu aux urnes (selon l’expression consacrée), qu’est-ce que cela aurait bien pu changer ? L’idée de faire son devoir serait peut-être moins absurde si le devoir était différent. Et encore — pour disposer de quelque chose comme d’une conviction, il faudrait une dose d’illusion telle que, qui en serait victime, nagerait en plein délire. Me souvenant tout à l’heure de cet oubli, j’ai eu la tentation de chercher à m’informer de la situation créée par ces millions d’irresponsables qui ont toutefois cru bon de se commettre, mais je n’en ai pas eu la force. Que m’aurait-il fallu pour l’avoir ? Le sens du devoir, probablement. Son absence chez moi n’a rien d’idéologique, mais alors d’où vient-il ? Mieux vaut ne pas trop chercher à répondre à cette question, ne pas enquêter sur le genre d’affaissement qui conduit à lui. Parce que cet affaissement, ne faudrait-il pas que je constate qu’il est aussi le mien, que je ne suis pas étranger à l’affaissement de la société ? Affaissement, je crois que c’est le mot qui convient, plutôt qu’effondrement, qui dénoterait le brusque, le tragique, le violent, le brutal. Or ce que nous vivons n’a aucune de ces qualités-là, c’est mou, c’est sans vie. Sur les affiches qui présentent les gens pour qui il faudrait aller faire son devoir, les visages ont toujours le sourire, peut-être parce qu’ils savent que, si personne ne votait pour eux, ils seraient tout de même élus. Et puis, tant qu’on sourit sur les affiches, ça va. Bientôt quelqu’un viendra qui ne sourira pas, et alors il sera trop tard pour s’inquiéter. 

20.6.21

Le ciel ment et moi je prétends le croire. Mais pourquoi ? Pour le plaisir de singer la vérité ? Singer, n’est-ce pas ce genre de mots que j’emploie trop souvent ? Quels mots outre lui, quels mots est-ce que j’emploie encore trop souvent ? Je n’en dresserai pas la liste. Mais ces mots, ces mots que je me dis sans les dire à haute voix ni par écrit, ces mots expriment-ils quelque sens de plus qu’eux-mêmes ? Ont-ils un sens qui survient sur leur sens propre ? Ou font-ils semblant ? Comme moi. Aujourd’hui. Temps gris. Pluie horizontale. Les nuages s’écartent tard au moment du soir. T’en souviens-tu ? Amiens et ses rayons nocturnes, mes pantalons courts dans une soirée trop froide pour tolérer semblable incursion dans l’univers de la bourgeoisie (petite). Maman les avait voulus. Et qui pouvait bien désobéir à maman ? Est-ce cela, le patriarcat ? Bourgeois ou papa, tout comportement auquel ne préside pas une idéologie dûment répertoriée (où se trouve le catalogue d’icelles ?) n’est-il pas d’emblée suspect ? J’écris lentement. Les coudes plantés dans le matelas du lit sur lequel je me suis allongé à plat ventre. J’entends des explosions artificielles. Loin. Là-bas, de l’autre côté de l’appartement, je tends l’oreille pour écouter Daphné qui, attablée à dîner, chasse des mouches à grands coups de coups. Que ne la baptisâmes-nous Artémis ? C’était l’une de mes idées. Étrange enfer, par exemple, de Socrate, lui qui, pour avoir été le premier à avoir une idée, fut assassiné, étrange, cependant que n millions d’imbéciles furent et seront sauvés, dit Dante, tout ça pour une histoire de nom, de religion, genre d’étroitesse d’esprit dont fit preuve, tant d’ans plus tard, le petit prêtre qui baptisa Daphné. À qui la faute ? Ô ma petite hellène, ne cesse pas de changer. Chasse, tue, change, sois ta métamorphose. Ô laurieuse Daphné.

19.6.21

Tout se ressemble-t-il ou est-ce moi qui ne sais plus faire la différence ? J’aime l’aveuglement paradoxal que procurent certaines visions. On pourrait dire oxymore. Vers dix heures, hier au soir, il ne faisait pas tout à fait nuit quand j’ai regardé la lune dans ce ciel qui me sembla d’un bleu plus profond encore que celui qu’on peut admirer, surtout par temps voilé, dans cette chaleur lactée. J’en pris la photographie, mais aujourd’hui celle-ci ce ciel ne le rend pas. Est-ce pour cette raison qu’on dit aussi d’une photographie qu’elle capture une image ? Parce qu’elle la prend pour ne jamais la rendre. D’ailleurs, la réalité ne se rend pas, elle semble là, qu’on la voie ou ne la voie pas. Dans le dictionnaire, j’ai cherché un synonyme du mot laiteux, et celui-là m’a donné l’idée d’un jeu de mots que je n’ai pas fait. Tant mieux. Deux voiles d’un blanc triangulaire traversent le paysage marin et puis disparaissent derrière un arbre, que surplombe une grue qui surplombe un interminable chantier. La vie se construit sur des on dit, des histoires rapportées par des gens qui ne les ont pas vécues. Ainsi se fait la réalité. J’aimerais faire l’économie de la perspective pour contempler la platitude du voir.

18.6.21

Quelle joie de n’être plus au courant. Phrase qui ne doit pas être entendue comme un plaidoyer pour l’ignorance, une hagiographie des simples d’esprit, l’apologie de l’imbécilité, non, rien que comme l’effet de la distance qui s’installe en quelques jours à peine entre ce que le monde social met en exergue et soi. Ce petit moi qui peut-être n’existe pas, ce ridicule homoncule. Ce petit moi qui ne semble rien et, pourtant, est tout. Les sujets qui font l’actualité et, la faisant, occupent l’espace mental, tous ces sujets paraissent si lointains désormais : on croit deviner encore des silhouettes dans un coin de l’esprit, mais c’est si vague qu’on ne sait pas très bien de qui ni de quoi il s’agit. Bill et Melinda Gates sont-ils des stars de la téléréalité et Rihanna, une religieuse ? En vérité, qui voudrait le dire ? Les révoltes semblent dérisoires, les drames risibles, les aventures banales. Comment, nous exclamons-nous en notre for intérieur, il se trouve encore des gens pour s’intéresser à cela, mais c’était quoi cela déjà ? Un match de foot, un attentat, une catastrophe industrielle, une campagne électorale, une tragédie grecque, une prouesse technique, la fête des femmes, un opéra, une émeute ? À qui pourrait savoir, je n’ai nulle envie de parler. La dernière chose dont je me souvienne, c’est une publicité vue sur le téléphone portable de Nelly, une publicité pour un livre de Marc Lévy, lequel prétendait mettre en scène un groupe de hackers qui font le bien. Avec BIEN écrit en gros. Qui pourrait regretter ce monde disparu ? Qui pourrait affirmer sans craindre de contrefaire la vérité que ce monde soit pourvu du moindre intérêt, qu’il mérite qu’on y pense, y accorde une quelconque importance ? Non que ce sujet me passionne. Beaucoup moins, en fait, que celui de ma propre joie, de mon sentiment de légèreté. Il fait chaud. Mais ce n’est pas ce que j’ai envie de dire. Je ne me suis pas absenté, c’est le monde social qui me semble plus éloigné que jamais. De son inéducable lourdeur, j’ai pris congé. Comme on congédierait un laquais.

17.6.21

C’est Nelly qui m’a appris qu’il n’était plus obligatoire de sortir de chez soi masqué. Mais tu le sais d’où ? lui ai-je demandé dans une formulation approximative (c’était le matin). Ce à quoi elle a répondu : On en parle partout. Sauf que moi, ne m’informant plus, ne fréquentant plus les réseaux, comment aurais-je pu le savoir ? Eh bien, tout simplement comme ceci : en parlant. Comportement qui semble presque déplacé au regard des immenses progrès accompli par l’espèce humaine en ce premier quart de siècle, non ? Je trouve. Certains imaginent des implants pour communiquer à distance, et moi je parle à mon épouse. Quel arriéré je fais. À quoi j’occupe mes journées, dès lors, si je ne m’informe plus ? Eh bien, je cours dix kilomètres chaque matin, tôt, très tôt, parce qu’il fait chaud, très chaud, je relis ma traduction de Morton Feldman, tâche éprouvante, s’il en est, j’en ai vraiment plus qu’assez, je tiens mon journal, et puis je m’abrutis devant une série qui était à la mode il y a, il y a je ne sais pas combien de temps, 10 ans ? environ. J’ai des projets de lecture, mais je n’en ai pas la force. Pas plus que je n’ai la force d’entreprendre quoi que ce soit. Est-ce l’effet des premières chaleurs, comme on dit, qui, comme on dit, arrivent toujours d’un coup ? Que se passerait-il si elle en arrivait en plusieurs ? Question du genre : que se passerait-il si quelque chose d’impossible se produisait ? comme on en trouve dans la presse et sur les réseaux, mais je n’informe plus, je ne m’intéresse plus, je ne fréquente plus. Mais alors qu’est-ce que tu fais ? Je ne sais pas encore. Guillaume vient de m’envoyer le fichier annoté de la vie sociale. Qui devrait paraître l’année prochaine. Quand j’ai reçu son courrier, non, quand j’ai reçu son courrier, j’étais en train de courir, et je me suis dit tu vas voir qu’il va trouver une raison de ne pas publier ce livre, ce livre est maudit, j’ai continué de courir, et quand j’ai ouvert, j’ai pensé à un texte de règlements de compte que je pourrais écrire pour dire à tous ces béotiens qui n’ont pas cru en mon texte et qui ont grandement contribué au ralentissement considérable de ma naissante absence de carrière littéraire tout le mal que je pense d’eux, et c’est vrai que j’en pense, et pire encore que je ne puis l’écrire, mais ce serait trop négatif. Trop négatif. N’est-ce pas cela que je me suis dit, en effet, au moment de m’endormir, hier soir, qu’il fallait que je découvre le moyen de convertir le négatif en positif ? Alchimiste postmoderne, quoi. Et puis, j’ai pensé que je n’avais pas lu la dialectique négative d’Adorno qui, cependant que j’écris, se tient cachée dans mon dos, mais aurais-je la force de la lire par cette chaleur ? Probablement pas. Et ensuite, j’ai pensé à la poussée, comme on dit d’une plante, pas d’un paquet d’avants en mêlée, en réponse à la question de savoir comment on fait pour continuer à vivre alors même que tout semble conspirer à nous convaincre de ne plus, la poussée, me suis-je répondu à la question de savoir comment convertir le négatif en positif, ce qui pousse une plante à sortir de la terre la plus impropre, la plus hostile à la végétation, la terre qui végète et qui, sous la poussée de la poussée, ne végète plus, non, mais croît, la conversion du négatif (la croissance) en positif, la poussée.

16.6.21

Pas d’informations ni de réseaux en tout genre aujourd’hui. Plus par rébellion (contre moi-même, j’entends) que par indifférence (même si, entre l’une et l’autre, il n’y a guère de différences). Quelquefois, mouvement réflexe, je tends la main pour et puis je la retire d’un coup, comme si je m’apprêtais à toucher quelque chose qui allait me brûler, un danger, quelque chose dont il faut que je me préserve à tout prix mais dont, par la force de l’habitude, sous l’effet de la pression du monde social, j’ai oublié de me protéger. Mon premier téléphone portable, ce n’est pas moi qui l’ai acheté, on me l’a offert, moi, je n’en voulais pas, cela ne m’intéressait pas, ou alors était-ce par esprit de contradiction ? peu importe, mais il fallait en avoir un parce que tout le monde en avait un ou parce que tout le monde devait en avoir un ou parce que tout le monde allait en avoir, de toute façon, tautologie du monde social, de cette fausse nature. Et aujourd’hui, tout le monde essaie de trouver comment s’en passer. Qui doutera, pensant à cela, de l’absurdité absolue du monde social ? — De sa bêtise fondamentale. — Car, nous n’agissons pas d’une certaine façon pas parce que nous avons de bonnes raisons de le faire ; nous agissons d’une certaine façon parce que c’est ainsi que tout le monde le fait. Mais d’où viennent de tels comportements ? D’un certain point de vue, des appareils comme les téléphones portables sont des symboles du progrès : ils rendent matérielle cette idée abstraite. Enfin, on peut toucher l’abstraction. Peu importe de quelle nature est l’invention, du moment qu’on invente quelque chose. De même qu’on envoie des gens dans l’espace pour ne rien faire qu’être dans l’espace, on invente des objets pour ne rien faire qu’être consommés. C’est cela, le tourisme universel. Je n’ai aucune bonne raison d’être là où je suis, mais j’y suis quand même. Je n’ai aucune bonne raison de faire ce que je fais, mais je le fais quand même.  Pourquoi ? Parce qu’il faut y être. Parce qu’il faut le faire. J’exagère ? Vraiment ? D’un autre point de vue, les objets comme les téléphones portables sont des machines destructrices, de réelles armes d’abrutissement, des outils d’uniformisation. Mais ça, déjà, c’est du passé. On ne s’interroge même plus sur les causes de l’intoxication, rien que sur la façon de vivre avec. Il faut faire un effort pour vivre une vie qui ne soit pas parasitée de l’extérieur par quantité d’informations et d’opinions (en vérité des approximations et des barbarismes érigés en idéologie globale) dont je n’ai pas besoin et dont je ne sais pas quoi faire (dont je ne sais pas quoi parce que je n’en ai pas besoin, et inversement). Malgré les apparences d’une propagande plus ou moins adroite, le monde social globalisé qu’impose le réseau omniprésent ne libère pas : partout où je suis, je suis bombardé de messages et ceux qui les diffusent savent tout le temps où je suis, de sorte que je ne suis plus jamais seul — la sociabilité est permanente, elle ne connaît pas d’interruptions, seulement des pannes temporaires à l’énoncé desquelles, sur les réseaux d’informations, se constitue l’événement. Qu’il faille se faire violence pour échapper à la violence de la sociabilité perpétuelle est une troisième violence que le monde social m’inflige. Tout mon univers est structuré par des problématiques qui ne sont pas les miennes, qui me sont étrangères (au sens propre comme au sens figuré), mais avec lesquels il faut que je vive. Qui n’est pas en prise avec son temps, en phase avec son époque, ne présente aucun intérêt : sans même qu’elle soit impossible (mais elle représente un coût supplémentaire dont on doit pouvoir se passer pour maximiser le profit), sa difficile marchandisation vaut disqualification a priori. Aussi, tout devient-il de plus en plus simple, non que le progrès résolve les problèmes, mais ils coûtent cher et, quand on en a les moyens, mieux vaut s’en passer. Et de qui les pose. 

15.6.21

J’ai fait un rêve étrange et imbécile, cette nuit. Les protagonistes en étaient les gens avec qui je travaillais et se trouvaient au-dessus de moi dans la hiérarchie des éditions Grasset. L’histoire, en quelques mots, consistait en ceci que j’avais avancé de l’argent pour une campagne de publicité que je devais rembourser. La somme s’élevait à 19000 euros et il me restait encore 6000 euros à rembourser. On s’adressait à moi de façon très agressive, et j’avais beau me défendre en expliquant que j’avais avancé cette somme et qu’on pouvait donc être compréhensif, le remboursement allait venir, mais comme je gagne moins de 2000 euros par mois, c’est long, forcément, il me semblait que personne ne voulait rien entendre. Je voyais des dents et des mâchoires serrées en guise d’unique réponse. Je tentai de trouver du réconfort auprès de quelqu’un qui me semblait plus proche de moi, mais en vain. Tout ceci me causait une sensation si désagréable, oppressante, si pénible à supporter, que je finis par me réveiller. Ou du moins, c’est l’impression que j’eus, car le rêve semblait continuer et, dans cette seconde partie, je cherchais des solutions pour me défendre en téléchargeant sur un disque dur des données qui prouvaient que les personnes qui m’humiliaient s’étaient rendues coupables de fraudes fiscales. Mais, malgré les dangers qui me guettaient dans cette entreprise, dangers que je percevais clairement, cette tentative de chantage me semblait comme forcée, comme si je n’étais plus vraiment en train de rêver, comme si je poussais le rêve dans une direction qui n’était pas la sienne pour sortir de la position de victime dans laquelle je me trouvais dans la première partie et qui provoquait chez moi des sentiments particulièrement désagréables. Repensant à ce rêve cependant que je laçais mes chaussures pour aller courir, ce matin, je le mis en relation avec les souvenirs d’humiliation qui me reviennent à la mémoire ces derniers temps, et cette question que je me pose chaque fois que l’un de ces souvenirs me revient de savoir pourquoi ce ne sont que des souvenirs d’humiliation qui me reviennent et pas des souvenirs agréables ; je n’ai tout de même pas connu que des humiliations dans ma vie, mais aussi des événements dont je pourrais me souvenir pour y jouer le rôle du héros. Ce qui en dit long, de fait, sur mon état mental du moment. Le rêve, comme je l’ai dit, en plus d’être désagréable, d’être un cauchemar, en ce sens, donc, le rêve me parut en plus imbécile. Comment, me suis-je en effet demandé, comment puis-je rembourser une somme que j’ai moi-même avancée ? Mais s’agissait-il de la même somme ? Oui, je le crois. Dans le rêve, cela ne semblait pas impliquer contradiction, mais à l’état de veille, il m’apparut de manière manifeste qu’il y avait là une incohérence : je ne peux pas rembourser la dette à ceux-là même qui ont l’ont contractée auprès de moi. Mais la logique nocturne n’est pas la logique diurne et il ne fait aucun doute que les protagonistes du rêve n’existent pas en tant que tels, simplement en tant que versions de moi, ce qui revient à dire qu’il faut que je me rembourse la dette que j’ai contractée envers moi-même. N’est-ce pas moi qui me suis dit, le mois dernier, qu’il fallait que je me pardonne ? Est-ce le même fil qui se déroule, la même ligne que je remonte ? Mais cette interprétation est passablement abstraite. Les protagonistes incarnent des figures de l’autorité, autorité qu’à la fois j’incarne moi aussi en tant que père (j’essaie d’en faire le meilleur usage possible, c’est-à-dire que j’échoue en permanence tout en ayant conscience de cet échec et en essayant par suite de mieux faire) et dont je suis cependant dépourvu en tant qu’écrivain (mon œuvre a si peu d’échos qu’elle ne mérite probablement pas le nom d’œuvre et je cherche à accomplir quelque chose dont je me sens incapable). Est-ce sous ce rapport-là que l’échange doit se faire ? Vampirisme de ces rêves cauchemardesques qui aspirent la nuit et ruinent le monde au réveil : que ne fais-je pas pour ne pas résoudre mes problèmes et que fais-je pour ne pas les résoudre ? Et que devrais-je faire et ne plus faire ? Là-dessus, le rêve demeure muet. C’est en cela, qu’il est un cauchemar.

14.6.21

Avant d’aller faire les quelques achats dont j’avais besoin au Carrefour du coin, je m’étais dit cela me fera quelque chose à raconter, comme si, réellement, aller faire des courses dans un hypermarché pouvait donner lieu à un récit. Si j’y mettais du mien, je crois, je parviendrais certes à tirer quelque chose de ce périple miniature, mais faut-il sincèrement se rouler dans l’ordinaire le plus trivial, vouer un culte à la banalité du banal, admirer le quotidien dans ce qu’il a de plus plat, ou le haïr, cela ne fait guère de différence, au point d’écrire à son sujet ? Faut-il faire de la prose à son sujet quand la réalité est déjà prosaïque ? Vaste question. À laquelle une réponse exacte ne permettrait de résoudre qu’une petite partie de l’ensemble encore plus vaste au sein duquel elle trouve place : comment se fait-il que nous tolérions une telle proportion de vie nulle dans nos existences ? Par vie nulle, j’entends tout ce temps que nous consacrons à des activités au cours desquelles, malgré l’apparence d’agir, nous ne faisons rien, en réalité, ne vivons pas, nous contentant d’une forme de conscience qui dépasse de peu, et pas toujours sans doute, l’état végétatif. Comment tolérons-nous si peu de vie ? Nos lointains ancêtres, quand ils partaient chasser la bête sauvage, mettaient la vie en jeu : la leur ainsi que celle de la tribu et la vie de l’animal. Que met en jeu qui va au supermarché ? Un peu de néant, beaucoup de laideur, nulle ardeur, un effort minimal, quoi d’autre ? C’est ainsi, la vie. L’hypermarché offre à bas coût une image concentrée dans le temps et l’espace de la nullité de nos vies même dans toute l’étendue de leur durée. Si on le lui proposait, qui accepterait de vivre pareille vie ? Mais personne, bien sûr. Et que faire dès lors de ce paradoxe insignifiant qui veut que nous acceptions tous, collectivement et individuellement, de vivre de telles vies ? L’hypermarché, la télévision, internet, les jeux vidéo, la musique populaire, la démocratie participative, la société d’exploitation et de loisirs dans son ensemble (exploitation et loisirs n’étant jamais que les deux faces d’une seule et même réalité sociale), tout concourt à la réduction à rien, à la réduction à la nullité de la vie. Qu’est-ce qu’une vie qui mérite d’être vécue ? demandera-t-on en contrepoint. Je ne sais pas. Pas celle-là, en tout cas. 

13.6.21

Le calme s’est fait dans l’appartement. J’ai les idées dans la brume ou quelque part dans les environs. Voilà je ne sais combien de temps que je tourne autour de la même obsession, que je cours après la même pensée, fixe, elle, pas comme moi, qui oscille autour, et je sais qu’il faut que je l’accomplisse ou que je l’abandonne, il n’y a pas de tiers, parce que tout tiers serait une perte, une part en moins. Or, l’abandon serait un échec. Dès lors, plus qu’une alternative : ou bien échouer ou bien réussir, qui ne ressemble à rien, certainement pas à un grand dessein. Il fait chaud dehors, il paraît, et moi je frissonne de temps à autre dans l’appartement. Pas envie de sortir. Je regarde la lumière de loin, bête qui guette dans mon coin, à l’affût de signes effacés. La colère ne sert à rien. Qu’à alourdir le monde. Il faut s’en dépouiller, la laisser à elle-même, un adieu au bas-côté. Température ressentie 34°C, dit la météo. Mais ce n’est pas ce que je ressens, moi, qui ai un peu plus froid que ça. Enfermé. Oui, mais de mon plein gré. À l’issue d’un décret de ma volonté. Faux. Pas envie de soleil. Tout simplement. Aujourd’hui. Hier, la ville me parut sale. Trottoirs couverts d’excréments, gravas, mégots, papiers gras, masques, je ne sais quoi, je ne veux pas détailler : tout un peuple de rebuts jetés là sans considération pour la vie et les vivants. Comme c’est à nous-mêmes que nous infligeons une telle laideur, il est à craindre qu’on soit en mesure de juger du degré de vitalité d’un peuple en considérant ce qu’il balance derrière lui, sans même lui accorder une seconde de sa pensée. Et, contrairement peut-être à une idée trop répandue, enfin, je crois, je n’en sais rien, je devine, je ne suis certain de rien, contrairement à une idée trop répandue, ce qui est le plus civilisé est toujours à l’image de ce qui l’est le moins, et inversement, le moins, le plus, d’un bout à l’autre de la chaîne de déraison, tout se tient dans une solidarité parfaite que nulle volonté n’accomplira jamais. De la brume dans laquelle flottent mes idées comme de petits nuages de fumée, je décide de ne rien faire. J’attends de dormir. Vivement demain. Quel songe étrange. 

12.6.21

Qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter comme conneries ? me suis-je dit. Et s’il n’y a pas de quoi être fier d’une question de ce genre, ni à la penser ni à l’écrire, (mais y a-t-il jamais de quoi être fier quand on pense, quand on écrit ?), c’est ce que je me suis dit. Car, il me semble, en effet, que je me dois à la vérité dans ce journal pasintimedutout. Si ce journal l’était, en revanche, intime, ne me devrais-je pas aussi à la vérité ? Aucune idée. Y a-t-il des choses phrases que j’écrirais dans un journal intime que je n’écrirais pas dans ce journal pasintimedutout ? Sans doute. Les cahiers secrets dans lesquels j’ai tenu naguère le registre de mes rancœurs, de mes angoisses, de mes espoirs, et caetera, ces cahiers contiennent assurément des phrases que je n’ai pas écrites ici (si elles le sont là-bas, c’est aussi parce qu’elles ne le sont pas ici ; elles ne le sont pas deux fois), mais cela ne signifie pas qu’essentiellement elles ne puissent pas être ici mais seulement là-bas. Bizarre casuistique. Pourtant, ce n’était pas ce que je voulais dire. Je ne savais pas ce que je voulais dire. E, ne le sachant pas, je dis que je ne le sais pas, et caetera. Miracles délétères de la métactivité. Il fait chaud aujourd’hui. Et d’autant plus, c’est mon impression (est-elle vraie, est-elle fausse ? je ne sais, mais je sais qu’elle est sincère), d’autant plus chaud que je m’ennuie. Les gens ont beau avoir le teint halé, moi, je les trouve gris. Si gris. Ils m’agitent leurs bijoux de famille sous le nez comme de pauvres demeurés et, si je ne souris pas, ils trouvent que je ne suis pas sympa. Eut-il fallu que je me forçasse ? Chaque fois que cela m’est arrivé (et Dieu, dans son infinie clarté, Dieu sait compter les innombrables fois que cela m’est arrivé), je me suis trompé. Pourtant, je continue. Et si c’était moi, le demeuré, in fine.