22.2.21

Multiples idées. Peut-être que mon organise en sécrète tant pour multiplier (bis) les chances qu’il y en ait une au moins qui aboutisse à quelque chose. Mais cela ne va jamais sans une certaine frustration : la conscience enregistrant la différence entre le nombre d’idées eues (noté m) et le nombre d’idées abouties (noté n), elle semble se concentrer uniquement sur les échecs (noté e), obsédée qu’elle est par le résultat de l’équation m-n=e, obsession qui lui interdit de percevoir que l’organisme, pour sa part à lui, a d’autres plans, plus vastes, lui interdit de comprendre que l’organisme est plus intelligent que la conscience, plus rationnel qu’elle. Façon de dire, en passant, que la nature est plus rationnelle que la culture, l’individu plus intelligent ou rationnel que la société. Ne faudrait-il pas dès lors court-circuiter la conscience ? Mais la conscience n’est-elle pas un produit de l’organisme ? Oui, c’est un épiphénomène linguistique du fonctionnement de l’organisme, lequel ne serait jamais devenu autre chose que cet épiphénomène, quelque chose qui survient cependant que l’organisme fonctionne (respire, digère, marche, pense, parle, etc.), si la société ne s’était pas développée jusqu’à l’hypertrophie, jusqu’à inscrire dans la conscience de ceux qui, par suite de cette hypertrophie, ne sont plus personne sinon ses membres, que tout est déterminé socialement. Énoncé absurde, certes, mais qui prend valeur de vérité dans une société surdimensionnée où les individus se voient assignés des places strictement définies, des rôles sociaux dont ils ne doivent pas sortir. Plus la société est imposante, et moins l’émancipation n’a de sens pour les individus, à tel point qu’elle change de sens pour ne plus signifier que l’adhésion aux valeurs du groupe social auquel l’individu appartient. L’individu, dès lors, n’en est plus un, ce n’est qu’un membre. Le corps social métaphorise le corps de l’individu (mon corps) pour en faire un membre de l’organisme qu’est le groupe social, la société. L’individu devenu membre perd totalement de vue la possibilité qui est toujours la sienne de s’affranchir du groupe parce qu’il ne se voit plus que comme membre, pas comme individu, plus que comme partie de l’organisme, pas comme organisme lui-même, tout. Multiplier les idées pour en trouver une qui me désolidarise du groupe. La haine de l’originalité n’est-elle pas, d’ailleurs, une pure conséquence de l’hypertrophie de la société ? Multiplier les idées pour en trouver une qui puisse me donner envie de dire moi la montrant du doigt. Pas le moi social noyau dur d’une identité qu’on m’attribue ; — un moi qui succède aux œuvres, se confondant avec elles et leurs effets sur moi et sur le monde.

21.2.21

On peut tout reprocher aux évidences, mais évidemment pas de s’imposer d’elles-mêmes. Comme celle-ci que je ne pourrai sans doute pas vivre loin de la mer, qu’elle m’est une forme de nécessité vitale externe, comme une origine liquide, amniogénèse, même si le mot n’existe pas. Conception banale (de par sa nature, non son objet) mais qu’il m’a semblé devoir énoncer aussi simplement que possible. Quand je dis la mer, je ne pense pas toutefois à la mer en général, mais à ce littoral-ci, une bande de terre finalement assez étroite et peu étendue entre ici et un peu plus au sud. Mais ailleurs, non ? Cela, je ne saurai le dire, il faudrait tout d’abord en faire l’expérience. C’est vrai que, certains jours, je hais cette ville. Comme il est vrai que, certains jours, aussi, je hais toutes les villes. Ou que je n’en hais aucune. Mais ce n’est pas une question de géographie, c’est une question d’atmosphère. Hier, circulant dans la ville, les différences apparaissaient sensibles : visuelles, auditives, olfactives, certes, mais avant cela, simplement une sensation ou un sentiment, une impression qui anticipe sur la pensée, qui pense avant que tu commences de penser, avant que tu puisses dire en une phrase ce que tu ressens. C’est un vaste problème de savoir si l’on peut penser hors la langue, et ce n’est certainement pas ce que je veux dire ou le contraire, ce que je veux dire, c’est que les rues se faisaient sentir avant que tu n’aies conscience de les avoir senties. C’est donc que quelque chose se passe d’abord que tu identifies ensuite. C’est le réel, si tu veux, et le réel souvent est impalpable, insaisissable, léger et fuyant comme le climat ambiant. Mon atmosphérologie me précède. Tout comme ma thalassologie. N’allons cependant pas nous imaginer des sciences spéciales ou régionales. Non, je dirais plus modestement (et plus véritablement) que ma pensée de l’atmosphère (et de la mer) me précède, précède ma pensée. Que suis-je au fond sinon un animal qui sent, flaire, hume l’air, perçoit des vérités auxquelles la conscience n’a pas encore accédé ? Et cet animal que je suis n’a-t-il pas toujours un temps d’avance sur moi-même, ne me trace-t-il pas la voie dans laquelle ensuite je vais m’engager, ne pense-t-il pas mes pensées avant qu’elles ne me viennent, ne sent-il pas mes sensations avant que je les appréhende ? Immergé jusqu’au mollet (température de l’eau circa 12°C), les chairs se tendent, les veines se resserrent. L’enfant joue libre. Je la regarde avec l’impression qu’elle marche sur l’eau. Éclat de sa beauté.

20.2.21

Petits bruits de l’enfant dans le lit conjugal. Présence animale. Le réveil comme une sorte de retour à l’origine, fantasmée certes, mais réelle pourtant. Toujours l’attention rivée sur quelque chose, même quand elle semble fuyante, lâche, distante. Plus tard, ce sont des rues que nous traversons. Vapeurs de joints avant 10 heures du matin. Est-il possible qu’une civilisation tout entière repose sur le trafic et la consommation de drogues plus ou moins légales ? Exotisme au cœur même de la ville où tu vis. C’est vrai qu’on peut voir les choses ainsi. Et tout autrement : peu sinon pas de femmes dans les rues — où sont-elles, disparues ? On pourrait tout raconter d’une façon et puis d’une autre. On pourrait ? Non : on le devrait. Faire toujours varier les perceptions, changer de place sans discontinuer. Comme tout change tout le temps, comment la façon dont on perçoit et comprend ce tout qui tout le temps change pourrait-elle ne pas changer elle aussi ? Est-ce vrai que tout change tout le temps ? Ce qui demeure. Ce qui se transforme. Des mutations. Des transmutations. Je ne sais pas si c’est vrai. Je ne sais pas si c’est faux. À présent, du soleil couchant, je ne vois que les ombres portées, les zones de lumière qui se découpent sur le mur, des reflets qui aveuglent. Avec le soleil, c’est tout un peuple qui va rentrer chez lui. Et cette docilité, n’étant ni sublime ni désespérée, a quelque chose de comique. Bouffonnerie à l’échelle des continents. Si l’on cherchait l’essence de l’Humanité (j’insiste sur l’entité majuscule dans tout ce qu’elle a de ridicule), n’est-ce pas là qu’on la trouverait ? Zéro noblesse. Rien que des petits êtres qui se pressent, s’entassent, se séparent, trouvent partout où ils le peuvent les moyens de s’éviter eux-mêmes. D’un point de vue ou un autre, notre survivance n’est-elle pas étrange ? Qu’elle est belle cette lumière, me dis-je alors que je ne la vois pas, ne peux la regarder en face. Le soleil ni la mort, etc.

19.2.21

Je viens de noter dans mon carnet trois mots qui me trottaient dans la tête depuis plusieurs jours sans que je sache très bien quoi en faire puisqu’en eux-mêmes ils ne veulent pas dire grand-chose, qu’ils appellent une suite (trois mots, c’est un peu court, tout de même), mais que celle-ci ne vient pas. Pas encore, du moins. Est-ce que je les ai écrits pour les objectiver, les oublier, m’en souvenir, les effacer ? Probablement tout cela à la fois. Hier, sur la route du col de la Gineste, écoutant cette vieille émission de radio consacrée à Robert Musil, dans l’atmosphère grise et humide percée de soleil seulement au-dessus du cap Canaille, quelque chose a-t-il pris forme ? Une conscience plus précise des choses et de moi-même ? Ce n’était pas le temps (la météo) que j’espérais, mais j’ai composé avec lui. Un itinéraire un peu stupide, vain, bien sûr, mais réel, comme une délimitation intangible de l’espace. On ne devrait jamais délimiter autrement l’espace qu’en ne le touchant pas, ne le modifiant pas — toute géographie devrait être purement mentale. À l’écoute de ces voix, je me suis souvenu des raisons qui m’avaient conduit à ne plus croire au moi. Un fragment d’autobiographie intellectuelle. Mais ce n’est pas ce que je retiens. Plutôt cette superposition des univers : la Mitteleuropa et la Méditerranée. Comme si celle-ci n’était justement pas possible. D’où sans doute ce sentiment étrange à la lecture des chapitres que Musil a intitulés « Voyage au paradis » au cours desquels Agathe et Ulrich vont passer l’été dans une île de l’Adriatique. Étranges et belles ébauches. Par pure association d’idées, me voilà en train de mesurer la distance entre Recanati et Porto Recanati (entre 15,5 et 18,5 km selon la route selon qu’on prend la Strada Provinciale Bella Luce ou Helvia Recina). C’est dans ces chapitres qu’Ulrich et Agathe consomment leur amour incestueux. Dans ces chapitres qu’on trouve aussi les pages parmi les plus belles de l’Homme sans qualités. Comme nous le fait lire cette remarque d’Agathe à Ulrich : « Sais-tu, Ulrich, conclut Agathe, tu es comme ça : si on te donne des feuilles et des branches, tu les recouds pour en faire un arbre ; mais moi, j’aimerais essayer un jour de voir ce qu’il advient si nous nous cousons par exemple les feuilles sur la peau. » 

18.2.21

Pourquoi sourit-il comme un débile ? me suis-je demandé en regardant ce type faire de la publicité pour du saké. Pourquoi le monde entier sourit-il comme un débile dès lors qu’il a quelque chose à vendre ? Comment regardera-t-on ces images dans 150 ans ? Comme le symptôme d’une époque qui s’effondrait ? Ou comme la préhistoire d’un règne absolu dont nous n’avons pas encore idée ? En attendant, le déferlement de ces images non sollicitées est un viol sans répit de la conscience. Impossible de leur échapper. Dès lors, il faut ou bien s’y adonner pleinement, sans résistance, sans distance, sans esprit, ou bien accepter de souffrir. Longtemps. Peut-être jusqu’à la fin de sa vie. Et accepter de transmettre cette souffrance à ses enfants. Pourtant, que peut bien valoir un monde qui accepte que, pour taper dans un ballon, un type gagne à lui seul un salaire équivalent à la somme des salaires de milliers de personnes ? Que nous nous soyons collectivement résignés à accepter une situation semblable comme n’étant pas injuste, mais se justifiant au contraire (dans la théorie du ruissellement, par exemple), n’est-ce pas ce qu’il y a de plus éloquent à dire à propos de notre époque ? Que nous ayons collectivement capitulé devant l’injustice universelle explique-t-il, par reflux en quelque sorte, l’explosion communautaire ? Conséquence d’un profond désespoir : comme on ne peut plus transformer le monde (le rendre meilleur), tout ce qu’on peut faire, c’est trouver des moyens de le rendre un peu moins insupportable, un peu moins invivable, se donner des modes de vie parallèles, fabriquer des micro-combats qu’on a des chances de remporter au lieu de venir sans cesse se fracasser contre le mur infranchissable d’une lutte perdue d’avance, s’imaginer un au-delà nouveau, un au-delà de plus, mais si loin qu’on y croit uniquement au prix d’une terrible oppression, d’une terrible soumission, de la dissolution complète du moi dans un surmoi impitoyable. Sauf que cela ne répond pas à ma question : pourquoi ce type sourit-il comme un débile ? Pourquoi le monde entier sourit-il comme un débile ? Peut-être n’y a-t-il pas de réponse à cette question. Peut-être est-elle comme un trou dans l’être, un profond mystère qu’on ne pénétrera jamais : le mystère du sourire de l’univers capitaliste.

17.2.21

Météorologie. Après avoir couru 9 kilomètres sous ce ciel de pur azur, traversé la traverse puis le parc longé la mer pour gravir la corniche jusqu’à cette petite avancée polygonale de l’anse de l’Oriol et retour, je ressens un profond vide, mais un bon vide. Qu’est-ce qu’un bon vide ? Je ne sais pas, je dirais un état où l’individu s’est débarrassé d’une partie de lui-même, celle qui le rend insensible ou trop sensible, je ne sais pas non plus. Difficile d’écrire dans ces conditions, me dis-je. C’est sans doute plus une question qu’une affirmation. Je ne pense à rien. Et puis, un mot me vient : météorologie. Alors, j’écris. Ces derniers jours, ayant rouvert le tome 2 de l’Homme sans qualités que je n’avais pas eu le courage de lire cet été, volume où Jean-Pierre avait regroupé les échecs qu’avait connus Musil dans la recherche d’une fin à son livre, je découvre un univers que je ne connais pas, comme un écrivain que je n’aurais jamais lu. Il y a des pages, même inachevées, qui sont d’une si grande beauté que je me demande comment Musil a pu se résoudre à ne pas les publier. Quelle exigence était la sienne ? Me vient à l’instant une question que je ne devrais peut-être pas formuler en ces termes parce qu’elle est grossière, imprécise, trop ambitieuse : n’attendait-il pas trop du roman ? Son échec n’est-il pas l’échec du roman, un moment historique où la toute-puissance du roman se retourne contre lui et conduit à la ruine ? Après Musil, il n’y aura plus que des faiseurs. Caricatural ? Peut-être. Peut-être pas. Mais je ne veux pas porter de jugement sur des cas particuliers (tel ou tel auteur vaut-il mieux que tel ou tel autre ? aucun intérêt), plutôt esquisser l’idée que Musil s’est probablement trouvé face à l’épuisement des ressources du roman. Situation que l’on pourrait interpréter comme manifestant le caractère épuisable des ressources du roman. Là où d’autres formes de l’écriture ne le sont pas forcément, voire sont inépuisables. Tout ceci est très schématique, j’en ai conscience. Cependant, rien n’indique qu’il n’y ait pas une finitude des formes. Une forme finie qui continue malgré cette fin ne cesse pas d’être cette forme, elle devient aussi un produit aux frontières bien définies, aux codes explicites, aux règles établies (la transgression faisant partie de ces règles). Or, ce avec quoi Musil est aux prises, tout comme ces personnages (les deux couples symétriques / asymétriques Agathe-Ulrich, Clarisse-Walter), dans cette recherche d’une fin à son roman, ce sont justement les frontières : frontières du moi, frontières entre les êtres, frontières entre les formes, etc. Il y a comme une tentative d’abolir les frontières tout en les maintenant, de les dépasser tout en les affirmant. Et rien ne dit que ce geste ne confine pas à l’impossible. Sauf qu’il faut le faire. Il faut tenter ce saut ultime. Celui qui ne s’y risque pas est-il autre chose qu’un faiseur ? Puisque c’est une image que Musil évoque dans les pages que j’ai lues hier, cette recherche-là s’apparente à la nature duelle des dieux grecs. Comme Apollon, dont l’arc est une lyre et inversement, qui est à la fois celui qui guérit et celui qui propage les épidémies (au début de l’Iliade ses flèches répandent la peste dans la plaine de Troie). Le roman est-il capable de supporter cette dualité ? La forme qui assume cette dualité — cette contradiction, faut-il dire (comme Musil a pu le dire, je cite de mémoire, « Le contradictoire ne peut être vrai, mais il peut être vivant. ») — ne doit-elle pas être capable de subir nombre de métamorphoses ? Comme la langue d’Homère, qui était à la fois poésie, mythe, récit, légende.

16.2.21

Gris sombre ce matin. Difficile de sortir de la nuit, à supposer qu’on le veuille. Gris d’après la pluie des nuages qui stagnent. Où demeurer, à supposer qu’on le puisse ? Pas de séjour, donc. D’un certain point de vue, tous les jours sont les mêmes. Et cette identité ne dit rien de bon. Or, du point de vue où ils sont toujours différents, les jours, ce qui s’y déroule les reconduit à l’indifférence. Pourtant, si j’essaie de comprendre d’où vient ce sentiment, je ne dirais pas de la tristesse. De la fatigue ? non plus. De la difficulté de s’extraire d’un songe, d’en extraire une essence plus exacte que l’ordinaire résidu. Lumière artificielle qui ne dissipe pas les doutes, mais les maintient dans une forme d’existence molle, laquelle s’attarde sur des ombres, masques auxquels on adresse cette paradoxale prière de nous sauver la vie. — Nous sauver de la vie. — Personne ne veut plus se bâtir un abri de livres. Labyrinthe en forme de bibliothèque au mitan duquel se tiendrait un chimérique monstre, inaccessible auteur de nos vies avant qu’elles ne passent à l’existence. Là-contre, nous courons, regards vides, après le lieu inaccessible où est entreposé le contenu de nos cerveaux. Un avenir mais pas de destin. Étrange idée du lendemain. À moins que ce ne soit l’inverse. Qui sait ? Parlent seuls les humains qui ont quelque chose à vendre. Oreilles sans écoute. Pareil à du bruit blanc. Je me frotte le visage dans le dessin d’ouvrir les yeux. Pas âme qui vive. J’entends des bruits qui viennent de l’au-delà, mais je fais trop bien la différence entre les oiseaux et les humains pour y croire. Certains jours, tout semble entrave. D’autres, en revanche, c’est simplement vrai. Qui est l’objet du délit sinon celui qui vit ? Tout le monde le montre du doigt, bête étrange, et qui pense. L’existence est le front d’une guerre binaire où s’affrontent l’expérience et le code.

15.2.21

N’est-ce pas d’une cohérence quasi paranoïaque que notre époque, laquelle haït de toutes ses forces la nature, soit en même temps profondément obsédée par elle ? — Est-ce que c’est ce que tu vas écrire aujourd’hui dans ton journal ? — Eh oui. Pourquoi pas ? — Non, je ne sais pas, je me disais que tu pourrais parler d’autre chose, être un peu moins, enfin, je ne sais pas, un peu plus… — Bien sûr. Faire comme les autres, faire comme tout le monde : « Dîné à la Coupole avec Cioran. Quelle vivacité d’esprit ! Si seulement il n’était pas mort, le pauvre. » Mais non. D’une part, je ne connais personne, et puis tous les restaurants sont fermés. — Tu fais le malin, mais ce n’est pas drôle. — Je ne cherche pas spécialement à être drôle. Tous les matins, je lutte contre moi-même, contre le monde, contre l’écriture même. — Tu n’as pas l’impression de te répéter ? Je suis sûr que tu l’as écrite au moins dix fois, cette phrase. Alors que, d’une part, elle est fausse, et que, d’autre part, si elle était vraie, ce serait une phrase de poseur ridicule. — Je ne vois pas où tu veux en venir. — Nulle part. J’essaie simplement de te faire remarquer un certain nombre de choses. — Selon toi, il faudrait que je change, si je comprends bien. Il faudrait que je m’oppose à mon meilleur jugement, c’est ça ? C’est vrai, après tout, pourquoi s’efforcer de dire la vérité, pourquoi la chercher, pourquoi ne pas faire comme tout le monde ? — C’est quoi ton problème avec tout le monde ? — Aucun. Je regarde la réalité en face, c’est tout. Et puis, arrête de t’opposer systématiquement à moi. C’est lassant et ça ne mène à rien. — Je ne m’oppose pas systématiquement à toi. — Mais bien sûr que si ! Tu ne fais que ça. Sans même prendre la peine de lire ce que j’ai écrit. Tu arrives avec ton assurance de redresseur de torts imbu de lui-même et tu m’assènes tes convictions déguisées en conseils bienveillants. — Ce n’est pas la peine d’être agressif. Je ne voulais pas être désagréable, tu sais. C’était simplement une question que je me posais. Fais comme tu veux. — Alors, laisse-moi écrire. — Vas-y. — Mais c’est trop tard, j’imagine. L’idée est passée. Ou du moins la forme qu’elle avait quand j’ai eu l’idée de l’écrire. Est-ce que je n’aime rien ? Ou est-ce que les objets que j’aime, que je pourrais aimer si je les rencontrais, ne sont pas de ce monde, un peu comme quand je me dis que je n’ai pas les moyens matériels de mes goûts esthétiques ? Mais s’ils ne sont pas de ce monde, de quel monde sont-ils ? C’est bien le problème. Je n’ai pas envie de faire partie du camp des perdants. Et pourtant, je sens bien que c’est le mien. Je ne l’ai pas choisi, je préférerais appartenir à l’autre camp, mais c’est ici que je me trouve, contre ma volonté, contre mes désirs, parmi tous ceux que l’histoire oublie et dont l’image s’efface toujours un peu plus vite. Et n’est-ce pas normal que l’histoire oublie toujours plus de monde ? Il n’y a pas de place pour le souvenir de tous. Il faut faire des choix, éliminer les autres versions du monde pour n’en conserver qu’une, qui donnera l’illusion d’un monde cohérent. Pourquoi pas ? Je ne suis pas contre cette idée. Non, j’aurais simplement aimé faire partie de l’autre camp. Ou plutôt, que l’autre camp, le camp des gagnants soit différent de ce qu’il est dans cette version-ci du monde parce qu’alors, dans cette version-là du monde, j’aurais pu en faire partie. Peut-être suis-je trop fatigué, raison pour laquelle je raconte n’importe quoi. Je n’ai pas dormi comme je le voulais cette nuit. Je n’ai pas la sensation que le sommeil m’a apporté ce dont j’avais besoin. Le repos. La paix. La clarté. La joie. Depuis que je me suis levé, et même avant, je crois, je pense à aller courir. Seul moyen de remettre de l’ordre dans ces idées qui habitent mon corps ou du moins d’opérer sur elles une manière de sélection accélérée : celles qui ne résisteront pas, j’en serai débarrassé. Et puis, si c’est moi, qui ne résiste pas à l’effort, le problème sera définitivement réglé. Enfin, allais-je ajouter, mais à quoi bon cette remarque désespérée ? Tu crois que les choses ne sont pas suffisamment évidentes comme elles sont. Je vais aller courir. Mais d’abord, je vais passer l’aspirateur. Les idées seront peut-être plus claires après. Après, on verra.

14.2.21

Fragments de rêves. Bribes bizarres. Des sentiments s’entrechoquent et résonnent d’un son vide. Intérieur. Est-ce que j’ai ma place quelque part ? Ou suis-je conduit vers une forme de nulle part ? Tout le monde semble avoir une idée fixe, bien à soi. Et moi ? Si l’on me posait la question, je répondrais le plus simplement du monde : même Dieu aurait pu être quelqu’un d’autre. Tout peut changer. Alors pourquoi s’imagine-t-on chaque fois vivre quelque moment définitif ? J’observe des voiles sur la mer plate, blanches. Le vent fait osciller doucement les branches. Le gris du ciel par endroits est troué de lumière. Y a-t-il un endroit sur terre que je pourrais aimer sans faille, sans distance, faire un avec le paysage au point que nous confondrions l’un et l’autre, fondrions l’un dans l’autre ? Mais pourquoi faudrait-il que je disparaisse ? Je concentre mon attention sur mes cuticules, tire sur un bout de peau avec les dents, m’arrête avant le premier sang. Il y a une tache plus claire sur le mur en face. Je voudrais la trouver belle, mais n’y parviens pas. Pas sa faute ni celle du blanc (encore), mais de ces textures hideuses, reliefs absurdes à la surface de la chose. D’où vient cette fascination pour la laideur, le kitsch, tout ce qui défigure un espace, brise un moment, rompt un équilibre ? La bêtise — le versant moral de la laideur (tout comme la laideur est le versant esthétique de la bêtise et le kitsch, en quelque sorte, le nom de l’ensemble que les deux forment) — la bêtise est une espèce invasive : il semble qu’elle finisse toujours par sembler normale alors qu’elle est l’origine du mal, la cause de l’absence de tout progrès esthétique et moral. Nous pourrions faire mieux, tellement mieux. Or non Nous sommes là, prisonniers de nos intérêts limités, rejouant sans cesse des saynètes obsolètes, mais confortables ; il suffit de se laisser faire. Pas la peine de penser. Variations sur des thèmes convenus. Je ferme les yeux un instant, respire calmement. Demain s’envisageant comme aujourd’hui, d’où vient que nous continuions de nous lever avec chaque matin ?

13.2.21

Mon défaut : difficulté à m’obséder. Je vois n pistes à suivre, mais je ne parviens, il me semble, à creuser assez profond le sillon d’aucune. Impression de me disperser dès lors. Ce qui ne signifie pas que je n’accomplisse rien. Ce n’est pas ce défaut que je pointe du doigt. Non, je viens de finir le Β des ruissellements (Nelly l’a lu hier soir et, ce matin, elle m’a dit qu’elle l’avait trouvé très beau), donc, ce n’est pas que rien de ce que je fais n’aboutisse qui me pose problème, mais plutôt ceci que je sens bien qu’il faudrait que j’avance dans quelque chose jusqu’à parvenir à l’impression d’être allé au bout de cette chose. « Mais cela ne ferait-il pas de toi un spécialiste ? » Je ne le crois pas. Ce que je recherche, ou non, disons-le plus exactement : ce qui me semble-t-il me fait défaut, ce n’est pas une expertise, c’est même quelque chose qui se tient probablement du côté opposé de l’échelle (pourquoi cette expression ?) de l’échelle qui sépare l’expertise de ce que je recherche. Ce que je recherche, c’est une discipline. Discipline : combien de fois ai-je abordé cette question dans ces pages ? Aucune idée. Trop souvent ? Ce n’est pas ce que je veux dire. Mais peut-être faut-il apprendre à voir les choses différemment. Peut-être que, face à ces toutes ces directions que je trouve devant moi, je cherche un lien, et peut-être y a-t-il un lien. Mais est-ce que je le perçois ? Est-ce que je le perçois inconsciemment ? Qu’est-ce que cela voudrait dire de percevoir un tel lien inconsciemment ? Est-ce la bonne question ? Je cherche une direction et je me retrouve avec des questions. Pas de réponse. Les réponses ne sont pas pour moi. Vraiment ? Je m’arrête quelques minutes pour passer l’aspirateur. Si au lieu de toujours poser questions, j’apportais des réponses, j’aurais sans doute plus de lecteurs, mais je m’éloignerais d’autant de la vérité. Comment faire alors pour avoir des lecteurs et s’approcher de la réalité ? Ce secret, le bruit de la machine ne me l’a confié.