Couru 8 kilomètres. Désormais, quand je n’en cours pas 10, j’ai le sentiment d’avoir failli. Étrange bête que l’individu occidental tel que nous le connaissons aujourd’hui, non ? Des siècles d’entraînement à la culpabilité l’ont rendue si sensible qu’elle sursaute à l’idée d’une faute qu’elle aurait pu commettre (envers elle-même, envers les autres, n’importe qui, n’importe quoi), et que l’affirmation de son innocence ressemble toujours à la transgression d’un tabou, ou d’une loi écrite dans son code génétique même. Étrange bête, en effet, qui se conçoit comme séparée et qui, de cette sorte de promontoire ou de purgatoire, le point de vue variera selon l’endroit où elle se situe sur la courbe que décrit le cycle des crises qui scandent son histoire, légifère inlassablement sur tout. Pourtant, cette séparation semble récente. Quand Aristote, par exemple, écrivait que ἄνθρωπος φύσει πολιτικὸν ζῷον, il affirmait peut-être la nature politique de l’être humain, mais avant tout une continuité naturelle entre les êtres vivants. Car, ζῷον, en grec, cela signifie moins l’animal comme nous, nous l’entendons, ce que plus tard on appellera « les bêtes » pour leur demander si elles ont ou n’ont pas une âme, que ce qui vit, autrement dit : « “animal” par opposition à ce qui n’est pas animé ; dit des plantes, mais aussi de l’homme », comme l’écrit Chantraine. D’animal, donc, ici, il n’y en pas, mais de la vie, oui. L’être humain fait de la politique, certes, mais c’est avant tout un ζῷον comme les autres. Si nous ne nous concevions plus comme séparés, nous sentirions-nous moins coupables ? En attendant de répondre un jour peut-être à cette question, il faut que j’appelle ma belle-mère pour lui souhaiter un joyeux anniversaire. Entêtant retour du réel dont on ne parvient jamais à se débarrasser tout à fait.
Ne rien comprendre au monde, est-ce un signe de débilité ou de santé mentale ? À moitié une question rhétorique. Disons que je ne peux pas comprendre qui pense avoir compris. Mais de quelle compréhension parles-tu ? Des choses simples ou d’une compréhension plus grande, plus profonde ? Tout. Tout ceci : les choses simples comme les plus profondes sont le monde. Ce matin sur la plage, univers gris sale. Mais ce n’est que la couleur extérieure des choses, qui rayonnent malgré cette antilumière froide. Une petite fille vient demander si elle peut jouer avec Daphné qui répond oui et lui demande comment elle s’appelle. Je les regarde jouer dans le sable. Que devient cette simplicité ? Qu’advient-il de la facilité avec laquelle on entre dans le monde ? Disparaît-elle ? Et si oui, où va-t-elle ? Sont-ce nos corps qui, vieillissant, se sclérosent ? Est-ce que nos croyances se durcissent, s’ossifient jusqu’à former des superstitions à l’aune desquelles tous les phénomènes sont interprétés ? Ce que l’on appelle une compréhension du monde. En fait de compréhension, des habitudes de penser, des manies, des tics, des associations qui, à force d’être répétées, semblent naturelles et nécessaires, des idées de plus en plus fixes, mais de moins en moins d’intelligence : on attribue à tous les phénomènes une nature immuable, mais on se dépouille de tout naturel. L’existence tout entière n’est plus qu’un immense rite dont on ne comprend pas le sens mais que l’on accomplit quand même parce que, sans lui, ce serait le monde qui n’aurait plus le moindre sens — le rite est l’unique véhicule qui permette d’accéder à un monde de plus en plus lointain auquel on est de plus en plus étranger. On choisit d’omettre des données au profit d’autres et l’on hypostasie cette sélection pour en faire la réalité. Alors que nous sommes quoi ? Beaucoup d’eau, un peu de chair : la même étoffe cousue toujours de la même manière.
Que faire du bruit infernal des machines ? Et celui-ci vaut-il mieux que le silence du désert où ta voix se perd, où tu ne parviens même pas à la projeter ? Écho immédiat, mat, comme quand tu ne t’adresses qu’à toi, seul. À qui est-ce que je parle ? Tout le monde centré sur soi-même, à commencer par moi, comment pourrait-il en être autrement ? Sauf que. Non, cette phrase commence mal. Avançons quand même ce qui s’ensuit. Je n’ai jamais cru à la séparation. Que je tiens pour un sentiment du froid. Lequel préside à tout enfermement. Le ciel me paraît toujours si grand. Infini. Mais sans le sentiment correspondant de notre humiliation. Au contraire. Quelque chose de plus profond. Ne suis-je pas le ciel, moi aussi ? Et le ciel n’est-il pas moi, lui aussi ? Je tends la main, tourne la poignée, ouvre la fenêtre. Tout est là. De l’air. Mais le bruit aussi, plus fort, —implacable logique de l’industrie — que fait la machine à goudronner le béton, bétonner les dernières de nos illusions. Comment se fait-il que des êtres aient encore le courage de parler ? Je m’interromps un instant pour enlever la couche de poussière, fine mais indésirable au moment précis où je la vois, qui recouvre le plateau sur lequel j’écris. Bruit trop fort. Je me lève, tends la main, rabats la fenêtre de gauche à droite, tourne la poignée en sens inverse d’avant. La ferme. Rideau relevé, dans cet étouffement soudain (le son d’un piano enregistré n’y étant pas non plus pour rien), apparaît la colline vert sombre sur le fond gris clair de l’univers. Suis-je fou, imbécile, inconscient, médiocre ?
Où vont les idées qui nous échappent ? Sont-elles stockées dans une sorte de réservoir à idées, genre d’entendement divin leibnizien où sont rangés tous les mondes possibles, ou bien disparaissent-elles tout simplement ? Ce qui revient en fait à se demander ce que sont les idées, des choses qui ont une manière d’être (au sens d’une subsistance par soi) ou de pures impulsions électriques, disons, des connexions fugaces entre neurones qui, si elles ne sont pas enregistrées par la main, la mémoire, ou autre chose, passent pour toujours ? Et d’où vient cette impression que j’ai déjà eu ce genre d’idées, voire que j’ai déjà écrit cette page de mon journal que je suis en train d’écrire ? Du fait que j’ai déjà laissé des idées m’échapper, sans aucun doute, mais je n’ai pas envie de vérifier dans les millions de signes que compte désormais mon journal ceux qui seraient susceptibles de correspondre à l’écriture de cette idée sur les idées qui s’échappent. Quoi qu’il en soit, cette idée me plaît, d’une fugacité ontologique de l’idée, de son naturel éphémère, pure connectique de l’idée, laquelle ne serait quasi rien sans une action qui vient l’enregistrer, rien qu’un bref flux informationnel, une décharge, un passage, une électrocution. Les idées ne sont rien, ce qui importe, c’est ce que l’on en fait, mais elles sont tout, sans elles, on ne peut rien faire. Cette nuit, j’ai eu une idée que je n’ai pas notée, par paresse, par fatigue, parce que, dans mon esprit, à ce moment-là, ce n’était pas l’heure de noter l’idée, à tort, parce que c’est toujours l’heure d’écrire, même quand on dort à moitié, même quand on est profondément assoupi. Repensant à présent à l’échappée de l’idée, je vois ses contours, pourtant, qui se dessinent, et sa forme qui disait en substance qu’il n’y a pas de société, rien que des instincts qui se confrontent, s’affrontent, se rencontrent, mais je ne sais plus très bien à propos de quoi je l’ai eue, cette idée. Et, au fond, peut-être, c’est ce que je me dis à présent, peut-être cette idée m’a-t-elle échappé parce qu’elle ne portait à proprement parler sur rien, ce n’était même pas une idée que j’ai eue, ni même une idée qui m’est venue, mais une idée qui est née en réaction à quelque chose d’autre qu’elle-même, une idée suggérée par autre chose qu’elle-même, par quelqu’un d’autre que moi. Mais toutes les idées ne sont-elles pas de cet ordre-là ? Je ne sais pas. Je me sens de plus en plus mal à l’aise avec cette idée parce qu’il me semble que j’ai déjà écrit tout cela, plusieurs fois, avec la même insatisfaction. Et je ne sais plus très bien quoi en penser. Ce matin, après le rendez-vous avec la directrice de l’école où Daphné ira l’année prochaine, je suis allé courir. 10 kilomètres. Mais ce n’est pas de cela que je veux parler, ni même de la pureté du bleu du ciel au-dessus de moi, au-dessus de nous, non. En montant la côte de la corniche (de la plage vers la ville, pour ainsi dire), j’ai été frappé de voir ces camionnettes de police, cachées, c’est du moins l’impression que j’ai eue les voyant, et qui semblaient attendre quelque chose qui n’avait pas encore eu lieu, ou du moins qui n’avait pas encore eu lieu aujourd’hui, peut-être la veille, mais pas aujourd’hui, quelque chose qui allait avoir lieu, et qui devait être strictement encadré. Tout en courant sous le soleil parfait de ce premier jour de mars, je me suis demandé si cette réalité qu’on connaissait déjà avant qu’elle ait eu lieu, et contre laquelle on s’armait (façon plus ou moins de parler), je me suis demandé si cette réalité pouvait faire autre chose que nous décevoir et, me suis-je encore demandé, cette production de la déception qui semble consubstantielle à la réalité dans laquelle nous vivons, comment se fait-il que nous nous en accommodions si facilement, voire que nous l’appelions de nos vœux communs et unanimes ? Nos comportements sont prévisibles, d’ailleurs ils sont prévus, et nous nous comportons quand même comme on prévoit que nous allons nous comporter, ce qui entraîne des comportements tout aussi prévisibles en réaction à ces comportements, et ainsi de suite, tant et si bien que la réalité se confond avec les prédictions comportementales que nous faisons à son sujet. Or, une telle réalité, si prévisible, ne doit-elle pas se dissoudre d’elle-même, s’user en quelque sorte, à force d’être prévue, s’étioler comme une scène jouée encore et encore finit par ne plus faire ni rire ni pleurer ? Ou, plus exactement, n’est-ce pas à souhaiter ? Pour que quelque chose se passe — enfin.
J’ai décidé de ne pas mettre le nez dehors aujourd’hui. Même si mon rhume va mieux, j’ai dans l’idée qu’agir le moins possible me fera le plus grand bien. Demain, nous rencontrerons la directrice de l’école où Daphné devrait aller l’année prochaine. Ce sera bien assez tôt en matière d’action. Par la fenêtre, j’observe les cyprès et les pins. Ce sont les arbres qui bougent, leur cime certes, mais ils n’y sont pour rien, c’est le vent qui en est la cause, mais il n’y est pour rien, ce sont des zones d’air qui se déplacent, mais elles n’y sont pour rien, c’est la terre qui tourne, mais elle n’y est pour rien, et caetera. Jusqu’où pourrait-on remonter les chaînes de causes et de raisons ? Jusqu’au moment où l’on est trop fatigué pour continuer ? Et nous, où nous arrêtons-nous ? Notre époque, c’est à elle que je pense. À ce qui lui convient le mieux ? À ce qui est le plus proche d’elle ? Alors que c’est vers le plus lointain qu’il faut s’orienter pour trouver l’origine des phénomènes. Enrouler la chaîne des causes et des raisons et la dérouler. Dans un sens et puis dans un autre, et ainsi de suite, comme une manière d’exercice de gymnastique. L’explication la plus proche, celle donc qui a le plus de chances de convaincre le plus grand nombre, n’est pas la meilleure ; c’est la moins fatigante à trouver. Et comme elle permet d’emporter la conviction (une conviction fondée sur des arguments erronés est-elle une conviction ? le mystère est entier), personne n’a intérêt à aller chercher plus loin. Je vais rester chez moi aujourd’hui. Du dehors m’arrive tout ce dont j’ai besoin pour penser, tout ce dont j’aurai besoin pour dormir. Je me souviens d’un rêve que j’ai fait cette nuit (je crois que j’en ai fait un autre dont j’ai essayé de me souvenir dans la nuit mais sans le noter — en vain, manifestement). Nous devions nous rendre à un concert qui avait lieu dans une sorte de péniche, un ponton couvert sur une grande étendue d’eau. Je visualisais parfaitement la structure sur pilotis (ce n’était donc pas une péniche, mais bien un ponton) et, me rendant compte qu’il était très dangereux de rassembler un nombre si important de personnes dans un espace si réduit et si fragile, je me refusai à monter sur le ponton, et décidai de rester sur la partie en béton de la structure. J’étais en colère contre elle, mais malgré cette colère, j’envoyais un message téléphonique à Nelly pour lui dire de quitter le ponton. Ensuite, je me suis réveillé.
D’où vient le besoin des gens de s’agglutiner ? Et mon instinct à moi, de les fuir ? Dans le parc, vus d’en haut des escaliers qui mènent au château, centaines de points de couleurs comme des taches qui envahissent le champ de vision. Si l’on ne savait pas ce que c’était, peut-être trouverait-on que c’est beau. Comme la visualisation à échelle macroscopique d’un virus pourrait paraître belle, avant que l’on apprenne qu’il s’agit d’Ebola, et que c’est mortel. Le problème du monde n’est-il pas qu’il est toxique sans qu’on le sache ? Et le comble du kitsch, de confondre ce qui est mortel avec ce qui est beau ? Mal de tête quand je marche. Troisième rhinopharyngite de l’hiver. À croire que les microbes de Daphné, qui la laissent, elle, parfaitement indifférente ou presque, à croire que ces microbes s’adaptent parfaitement à mon organisme qu’ils conquièrent sans aucune résistance : en admiration devant ma fille, je me livre à eux corps et âme. Tout ce que je cherche, moi, c’est de la lumière, soleil d’hiver. Ce n’est pas que j’aime particulièrement cette ville, mais (a) j’aime le climat qu’on y trouve, malgré un excès de vent et de trop fortes chaleurs l’été, et (b) est-ce que j’aimerais une autre ville ? Je haïssais Paris de toutes mes forces. Ce qui n’avait pas empêché ce journaliste belge de critiquer le germanopratocentrisme du Feu est la flamme du feu (mais qui s’est jamais imaginé qu’un journaliste devait savoir lire ?). Peut-être que je ne suis chez moi nulle part. Ou qu’il y a un quelque part où je dois retourner que, contrairement à Ulysse, je ne sais localiser. La Corse ? Qui s’est jamais senti moins corse que moi ? Personne. La Méditerranée, pour moi, est une réalité, mais pas de celles, régionalistes, qui s’expriment dans des accents, des motifs colorés, des habitudes bien ancrées, des racines. Tout n’est-il pas de ma faute : que je n’aie pas d’amis, que je n’aie pas de racines, que je n’aie pas de réseaux, que je n’aie pas de lecteurs ? Tout n’est-il pas fondamentalement lié ? On ne pourra pas douter de mon sens aigu de la morale et de la justice, — mais personne n’en a rien à foutre. Alors à quoi bon ?
Est-ce que si la paix du monde était plus bruyante, elle serait plus désirable aussi ? La paix du monde, laquelle contient la paix de l’âme. Je n’étais plus retourné à mon poste d’observation depuis plusieurs semaines. Quelques marches de béton au bout d’une plage artificielle, laide, où je m’assois au milieu des choses, des gens — au milieu de l’être. Le plus fascinant, c’est qu’il n’y a rien à voir, que l’ordinaire, la banalité du monde tel qu’il suit un cours qui semble inaltérable alors même qu’il court à sa perte. (Est-ce bien le cas ? On le dit, parfois, mais je ne sais pas). Enfants qui jouent, vieil homme au téléphone qui parle trop fort pour ne rien dire, entraîneur dressé dans son bateau pneumatique à moteur qui encourage de jeunes canoéistes, mère qui prend sa fille en photographie, femmes voilées qui se saluent en tapant leur poing l’un contre l’autre. Pourquoi les hommes ne sont-ils jamais voilés ? Je me pose la question, mais je n’ai pas la réponse. Quand je regarde la photographie que j’ai prise de ce que je voyais de là où je me trouvais, tout me semble lointain alors que tout était si proche, si réel, si là. Faut-il s’étonner que la vie nous semble irréelle ? Tant nous avons mis de distance entre elle et nous. Est-ce le fruit d’un absolutisme des principes (de plaisir, de précaution, que sais-je encore ?) ou une peur de notre nature qu’une longue évolution a fini par produire ? La fatigue me rend calme, ou les oreilles bouchées, je ne sais pas. Je traverse un monde auquel il me semble que je suis indifférent tout en lui appartenant totalement. Est-ce une contradiction ou simplement, bêtement, les choses telles qu’elles sont ? La mort de Philippe Jaccottet m’a ému. Pourtant, je n’étais pas un grand lecteur de sa poésie (y remédier), mais ses traductions de l’œuvre de Robert Musil ont tellement compté dans ma vie : la lecture des Journaux, des Essais, et puis bien sûr de l’Homme sans qualités (au bout duquel j’étais enfin parvenu le 24 février) ont joué un rôle décisif dans ma formation intellectuelle. Et elles compteront encore, je le sais. Toujours la mort, mais qui sait si l’essentiel — parfois — ne survit pas ?
Comment faire pour ne pas succomber à la colère, la rage, la haine ? Non qu’il faille renier ces sentiments, ils font partie de ce que nous sommes, mais comment faire pour ne pas nous laisser submerger par eux, pour ne pas les laisser nous dissoudre entièrement, et conserver assez de force pour aimer, observer, penser ? Dans le parc zoologique en quoi nous avons transformé le monde, y a-t-il encore une place pour des sentiments comme ceux que je ressens, pour les pensées comme celles que je pense, pour les images comme celles que j’essaie de percevoir, c’est-à-dire : y a-t-il encore une place pour celui de qui ce sont les sentiments, les pensées, les perceptions ? C’est vrai que tout me pousse à croire que non, et pourtant, je suis là quand même. N’est-elle pas singulière, cette pensée ? Que je n’ai pas ma place au monde et que, pourtant, je sois déjà au monde, et que ce soit cette existence-ci qui me fasse douter d’elle-même, de sa justification, pour le dire en des termes qui manquent peut-être de précision. Fatigué aujourd’hui, pris froid hier, alors, au lieu de courir, je sors marcher un peu, cueille quelques fleurs jaunes pour Nelly avec qui j’ai été injuste hier. J’ai tort de retourner l’injustice dont je suis victime contre elle, mais je me retrouve dans ces moments-là si désemparé que je ne sais que faire de ce qu’il m’arrive, me demandant si tout cela a un sens, et n’en trouvant aucun, pas même absurde, pas même délirant, ou alors tellement ignoble qu’il fait douter de la notion même de sens. Je ne cherche pas à me racheter. C’est simplement une pensée qui prend forme dans ces petites fleurs qui poussent là, sur l’arbre de l’autre côté du muret en bordure du chemin.
Rêves étranges, ces dernières nuits, dont il ne me reste que des éclats, fragments disséminés dans la veille, entre adresses à un être qui n’existe probablement pas, lamentations en vain, et souvenirs confus. Si j’ai noté celui de la nuit du 11 au 12 février, je n’ai pas pris la peine de le faire pour ce qu’il reste des rêves des deux dernières nuits. Pourtant, il m’en reste des traces (absurdes), mais il vaut peut-être mieux qu’elles se diluent dans la masse d’images, d’idées, d’informations qui s’accumulent dans la conscience des jours, plutôt que de conserver quelque chose qui ne me concerne pas, mais un être plus vieux que moi, plus daté que moi, qui doit mourir, qui est déjà mort sans doute. Quelle responsabilité ai-je envers mes existences passées ? Ce que je puis dire, c’est que je ne m’en sens aucune. Je ne suis pas les mois que je fus. J’essaie de trouver des façons pas trop insensées, pas trop inutiles, de vivre les jours qui viennent ; — que ferais-je de ceux qui viennent de s’écouler ? J’observe les fétichistes du passé, de la mémoire, des souvenirs, éternels nostalgiques, interminables victimes, et je ne comprends que trop bien la jouissance qu’ils tirent du ressouvenir, de la douloureuse réminiscence, de l’apparence de purge à laquelle ils soumettent leurs vies en revivant traumatismes, joies, bonheurs, déceptions, et ainsi de suite. Mais pourquoi devrions-nous demeurer qui nous fûmes, qui nos ancêtres devinrent, pourquoi la vie qu’ils s’inventèrent, ou qu’ils héritèrent tout bêtement, faudrait-il que nous la vivions sans fin, la transmettant à ces êtres que nous mettons au monde et que nous rendons coupables avant même qu’ils sachent parler ? Ce n’est pas de drames dont ces êtres ont besoin, non, mais d’outils, pas de mémoire, non, mais d’un esprit capable de se tourner de tous côtés, d’envisager toutes les faces de la vie, tous les visages possibles, tous les visages imaginables, au lieu de vivre la pâle et frigide existence de qui n’en finit plus de radoter. Apprendre à oublier. Ou à trouver des ressources différentes dans le souvenir. Car, il faut bien faire quelque chose de ce qui a eu lieu, bien trouver un dénouement à ce qui nous est arrivé, un autre élan, de même. À présent, une épaisse couche de brume se répand sur la ville. Comme dans un rêve, ou quelque mauvais film. Déjà, les barres de béton au pied de la colline disparaissent. Bientôt, il ne restera plus rien de ce paysage, qu’un oiseau blanc et noir pourtant.
Désir de dissolution. L’individu s’anéantit de son propre chef dans l’appareil administratif de l’État. Dans une société sans norme transcendante, le comble du paradoxe n’est-il pas que chacun aspire à être reconnu comme normal ? Mais que faire de cette inflation des normalités ? Faut-il donc ne jamais douter de ses désirs ? Et puis, qui peut bien encore vouloir être tenu pour normal dans une société où tout s’avère prétexte à une parodie affolée de guerre civile ? Qui peut bien vouloir être érigé en règle universelle d’un monde qui produit chaque jour la quantité accablante de son propre malheur ? Et que faire de ce monde, non : que faire dans ce monde où le summum de l’honneur et de la gloire consiste à passer à la télévision ? Pour y échapper, je pars en courant. 10 kilomètres hier. 8 aujourd’hui. Cadence plus rapide. 20 secondes de moins par kilomètre parcouru. L’erreur étant sans doute de revenir. Mais non, je n’ai pas envie de fuir. En un sens, tout est parfait. Il s’agit simplement de trouver (découvrir ou inventer) ce sens. Très bien, me dis-je, mais n’est-ce pas là consentir à se résigner ? Peut-être. Peut-être pas. L’erreur n’est-elle pas surtout de nous envisager comme détachés, à part ? Alors que nous participons, faisons partie d’un tout infini. Musique déconcertante des choses. Stéréophonie. À droite, des travaux. Machines qui, du matin au soir, pour le deuxième jour de suite, découpent le bitume en morceaux. Doivent demeurer là-dessous les vestiges enracinés des vieux pins tronçonnés l’an dernier. Devant moi, la fenêtre est ouverte sur la colline derrière les barres de béton. Et les oiseaux, de part et d’autre. J’essaie de m’approcher de la baie vitrée fermée pour prendre en photo ces deux-là qui viennent de se poser sur la rambarde du balcon. Mais quand je m’approche, ils s’envolent. Logique instincive de l’espèce. Même pacifique, l’une est toujours la prédatrice de l’autre. Musil : « Friedenthal leva mélancoliquement les bras au ciel. « Vous êtes folle ! s’écria-t-il avec une impolitesse attristée. — Il faut en avoir le courage si l’on veut redresser le monde ! Il faut qu’il y ait de temps en temps des hommes qui ne participent pas au mensonge général ! » affirma Clarisse avec véhémence. » (HSQ, 2, 1066)
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