19.12.19

C’est quoi, un métier ? Est-ce qu’un industriel détruirait le tiers de sa production annuelle parce que, quand même, ce qu’il fait, ce n’est pas terrible ? Tu vois, c’est Noël, le type s’aperçoit que, quand même, la couleur des cheveux de ses poupées, c’est vraiment laid, qu’est-ce que tu crois qu’il fait ? Est-ce que tu crois qu’il dit à ses employés : Bon les gars, tant pis, on fond tout dans la cuve à plastique, on recommence à zéro et on sortira tout ça sur le marché l’année prochaine. Ce sont les risques du métier, ouais ? Hier, j’ai détruit une bonne partie d’un livre que je suis en train d’écrire. Destruction paradoxale parce que je conserve ce que j’efface, mais destruction quand même parce que ce que j’efface n’est conservé qu’à des fins d’archives. Je ne sais pas combien, 25 % environ ? 25 % de la production, détruite, comme ça, en un après-midi à peine. Représente-toi la même chose à l’échelle industrielle. D’où ma question : c’est quoi, un métier ? C’est quoi, un métier si, justement, tu ne remets pas sur le métier ? J’ai effacé ce que j’ai effacé — parce que je trouvais que c’était mauvais, je savais que c’était mauvais, mais il fallait en plus que je le trouve, que je le sente, que je le ressente, enfin, tu vois ce que je veux dire — et, après avoir effacé ce que j’avais effacé, je me suis senti mieux. Beaucoup mieux. Plus léger. Avant, pendant que je lisais ce que j’avais écrit, je me sentais mal. Plusieurs fois, j’ai tapé du poing sur la table de rage, et gueuler tout seul chez moi, avant de me décider enfin à faire la seule chose que je pouvais faire : effacer, barrer, rayer, détruire, oublier, tuer celui qui avait écrit ce que j’avais écrit. Est-ce que c’est un métier, ça ? Je n’en suis pas certain. Tu crois qu’il y a quelque chose d’acquis. Parfois, même, tu t’imagines que tu sais faire. Mais c’est faux. C’est l’erreur à ne jamais commettre. Le savoir-faire. Quand tu la commets, à supposer que tu sois honnête avec toi-même, ce qui n’est pas aussi facile qu’on le croit, si tu es honnête avec toi-même, tu le sens, il y a quelque chose de douloureux, de honteux même. La nudité de la chose qui apparaît. Pas glorieuse, la chose. Plutôt molle. Tu sens qu’elle s’est laissée aller. Enfin toi. Manque de vigueur, de tonus. Facilité. Tu l’écris dans la marge. Un moment d’hésitation. Rature. Adieu. C’est quoi, le métier ? Faire 10000 pas en arrière et ne pas savoir comment les refaire en avant. Déprogrammer l’obsolescence.

Couru aujourd’hui. Après avoir fini de relire une version provisoire de ma traduction de la première partie des dits de Feldman à Middelburg. Courir — ce que je n’avais pas fait depuis une semaine, environ. Comme écrire, environ. Parallélisme des rythmes. Qui a dit qu’il y avait une distinction réelle entre le corps et l’esprit ? Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de différence. Recherche la nuance.

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13.12.19

Pourquoi est-ce que j’ai l’impression que si on ne part pas d’une question à laquelle on n’a pas de réponse à apporter, on est un charlatan ? Parce que personne ne pose plus que des questions rhétoriques, déguisant en questions des affirmations ? Il n’y a personne, pas l’ombre d’une personne, que des charlatans. Mais ce n’est pas une réponse. Tu ne croyais tout de même pas que j’allais te la donner ? Je ne sais même pas pourquoi je continue à me poser des questions. D’ailleurs, je n’ai même pas vraiment envie d’écrire. C’est peut-être le rhume. Un effet dont le rhume est la cause. La dépression de la dépression. Depuis hier, je passe presque toutes mes journées à pleurer. Je ne suis pas fatigué, pas trop, mais je suis quand même (un peu) handicapé : qu’est-ce que tu peux faire quand tu passes ton temps à pleurer ? Et puis, quitte à pleurer, j’aimerais autant être triste, vraiment triste. Mais non. Est-ce que, quand on a vécu un certain temps sans mourir — j’entends par là : en résistant à l’envie de mourir, à la mort des gens qu’on aime —, on finit par ne plus rien ressentir ? Est-ce qu’on ne pleure plus que quand on souffre d’un rhume de cerveau ? La maladie d’Héraclite. Πάντα ῥεῖ. C’est peut-être la malédiction des partisans de l’écoulement universel. Une fois dans l’année, au minimum, passer tout son temps à pleurer, essuyer les sécrétions, nettoyer avec force sérum une physiologie qui pourtant répugne à s’épancher. Les gens pleurent, mais ce n’est pas la vérité quand toi tu essaies de te tenir au plus près de ce que tu es, au plus ou au moins, au plus près ou au plus loin. Je pleure pour de vrai. Je ne pleure pas pour de vrai. Qu’est-ce que j’en sais ? Aujourd’hui, entre deux crises de larmes, j’ai écouté le deuxième quatuor à cordes, opus 10, d’Arnold Schönberg, celui qui marque le passage de la tonalité à l’atonalité, comme on dit, deux mouvements tonals et deux mouvements atonals. C’est un quatuor à cordes un peu particulier parce que, dans les deux mouvements atonals, une soprano chante. Des poèmes de Stefan George, dont le deuxième dit  pour commencer (quatrième mouvement du quatuor) : « Ich fühle Luft von anderem planeten. Je sens l’air d’autres planètes. » Tout coule. Mais tu restes là. C’est impressionnant, le nombre de paradoxes qu’on parvient à dégager de situations banales, quotidiennes, triviales, quelquefois. Peut-être que je suis trop seul. Peut-être que je deviens fou. Peut-être que je vais finir par découvrir quelque chose que je n’aurais pas pu découvrir autrement. Peut-être. Peut-être pas. Qu’est-ce que j’en sais ? En ce moment, ma vie est un peu comme ça. Un grand écoulement avec des trous dedans. Dans ces trous, il n’y a pas du vide. C’est l’inverse. C’est dans l’écoulement qu’il y a du vide. Les trous dedans la remplissent d’un simulacre de vie intense, d’un semblant d’existence. C’est peut-être là que je vais finir par découvrir quelque chose. Peut-être pas. Peut-être.

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11.12.19

Remède pour traverser un rhume comme la quille du navire, l’écume. — Ustensiles : un grand verre (pinte), une casserole avec son couvercle, un presse-agrume, une cuillère (suffisamment longue pour ne pas se brûler les doigts). — Ingrédients : de l’eau, du thé (Earl Grey), un petit citron, du miel de lavande. — Recette : versez l’eau dans la casserole, le couvercle sur la casserole, et placez-la sur le feu. Mettez à bouillir. Pendant ce temps, disposez le sachet de thé dans le grand verre. Transvasez l’eau bouillante dans le verre et laissez infuser (trois minutes suffisent). Pendant ce temps, pressez le citron. Versez son jus dans le verre après que vous en aurez préalablement ôté le sachet de thé. Prélevez une cuillerée de miel. Plongez-la dans le verre et mélangez jusqu’à ce que le miel soit dissous complètement dans le liquide. La couleur doit être homogène, aux reflets dorés. — Buvez à petites gorgées en prenant soin de ne pas vous brûler.

Tu vois le pire, me suis-je dit après avoir rédigé la recette de ce remède, lequel ne fait pas de miracles mais couler une goutte de délice dans un océan de sécrétions, le pire, tu vois, c’est que jamais le monde n’a eu de sens, c’est vrai, c’est une erreur que nous commettons trop souvent de nous imaginer que cela date d’aujourd’hui, qu’avant c’était différent, je crois que c’est faux, mais ce n’est pas cela le pire, non, le pire, c’est que personne ou presque ne fasse quoi que ce soit pour remédier à cette situation de non-sens absolu. L’immense majorité s’enfonce chaque jour un peu plus dans ce non-sens total. C’est ce que j’ai noté hier, et que j’appelle pour parler simplement l’impossibilité de sortir de sa tête, l’enferment dans une façon de penser rigide, étriqué, quand même c’est l’Humanité ou la Terre que l’on voudrait sauver, l’incapacité à échapper à son propre point de vue, non pour le relativiser, mais pour ne pas raconter n’importe quoi. Parce que, quand tu t’enfermes dans ta propre façon de penser, tu ne prêtes même plus la moindre attention à rien, rien qu’à elle, et la simple logique — ne pas raconter n’importe quoi — est sacrifiée sur l’autel de ta certitude d’être dans le vrai. Comment enrayer la production de non-sens ? Est-ce seulement possible ? Ou es-tu condamné à le voir proliférer sans rien pouvoir faire d’efficace ? Parce que, se lamenter, ce n’est pas efficace, en rire, ce n’est pas efficace, dresser la liste de tous les non-sens que tu rencontres, ce n’est pas efficace, se couper du monde, ce n’est pas efficace, les dénoncer, non plus, ce n’est pas efficace (comment parler à quelqu’un qui ne veut pas, ne peut pas sortir de sa tête ?).

C’est désespérant. Et je ne sais pas ce qui me fait le plus mal à la tête : le rhume ou les crampes mentales ?

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10.12.19

Le privé a probablement toujours été élaboré par le public, la conscience se construisant comme une émanation de la vie sociale, mais ce qui a changé, pour nous désormais, n’est-ce pas l’irradiation permanente du privé par le public, de la conscience par la vie sociale, de l’intimité par la publicité ? À tel point qu’on ne sait plus très bien s’il y a des pensées intimes en dehors des tweets protégés. Une manière de dernier refuge, reductio ad absurdum de l’intimité ; ce qui est privé, c’est ce que je ne montre pas à tout le monde, pas ce que je ne montre à personne — il y a quand même une sélectivité —, mais seulement à certains des inconnus qui constituent mon réseau social. L’absence de secret, pourtant, n’a-t-elle pas quelque chose de terrifiant ? Comment peut vivre qui n’a pas de secrets, lesquels ne sont pas nécessairement inavouables, mais que l’on n’a simplement pas envie d’avouer ? Comment sortir de ta tête si tu n’y es jamais ? Comment sortir de ta tête si tu n’y es jamais seul ? On n’est jamais vraiment seul, c’est vrai, il y a toujours quelqu’un, une figure, une personne, une idée, un concept, quelque chose. Seul, c’est une façon de parler plus qu’une façon d’être. On ne pourrait pas vivre seul — nous sommes des animaux sociaux —, mais on ne peut pas vivre tout le temps avec tout le monde, face à l’humanité tout entière, acharnée à cliquer. À quoi est-ce que je pense ? Bien sûr qu’un individu intégralement orienté vers lui-même se condamnerait à l’échec, au permanent ressassement ? Mais c’est quoi, l’échec au regard de toutes ces vies réussies ? Réussies pour rien, moi, c’est ce que j’en dis. Plus personne n’est célèbre par hasard, toutes les vies sont tendues par ce désir-là. Et les autres ? Y a-t-il seulement quelqu’un pour s’y intéresser ? Des millions de gens se massent devant des écrans pour regarder des gens déguisés chanter des chansons débiles ? Crois-tu que ces nuées agglutinées aient une vie intérieure ? Intérieure à quoi ? Qu’y a-t-il à l’intérieur de rien ? Quelquefois, c’est vrai, oui, tu désires le rien, le vide, le silence, mais tu sais bien que ce désir n’est orienté que par une seule fin : arrêter un instant le bruit infiniment trop public que font les personnes quand elles se vident d’elles-mêmes, quand elles se satisfont d’être ces tuyaux où passent ce que nul ne retient parce que personne ne peut vouloir retenir cette vie-là. Personne ne peut vouloir vivre cette vie. Et pourtant, tous la vivent. Est-ce que c’est ça, ma morale ? Ma morale négative ? Mon moralisme ? Je ne sais pas.

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9.12.19

Qu’est-ce qui n’est pas faux, feint ? Qui peut ne pas être pris en flagrant délit de mentir, tricher, dévoyer, imiter, répéter, gesticuler, se donner des airs de mais rien en fait ? Qu’est-ce qui est authentique quand être authentique est une posture qui n’a rien d’authentique ? Le vent souffle si fort par moments qu’on aurait presque l’impression que quelque chose s’est passé, mais en fait non. Comment exister quand exister ressemble si fort à ne pas exister qu’on ne sait plus très bien comment faire la différence ? Peut-on seulement la faire ? Pour chaque voix, il y en a une autre qui affirme l’exact contraire. Dans ce contradictoire concert, qui oserait encore prendre la parole, prétendre avoir quelque chose à dire ? Avoir quelque chose à dire, écœurante illusion. Aux confins du ridicule, les gens défilent dans les rues de la capitale de l’univers préalablement privatisées par les organisations syndicales. Retransmission ininterrompue de l’ensemble de nos existences contingentes. Qui s’y intéresse ? Et quand même tu aurais envie de dire qu’avant, c’était mieux, n’oublie jamais qu’avant est la cause de maintenant. Et qu’ainsi tout est pénétré de tout dans un insupportable continuum. Toute cause a un effet qui est lui-même une cause. Et Dieu, dit-on, se cause lui-même causant tout, causa sui de toute la théorie des causes et des effets. Y a-t-il un instant quand tout cela s’arrête enfin ? Oh, pas grand-chose, rien de spectaculaire, rien d’admirable, rien d’estimable, pas grand-chose, une voie sans issue. Peut-on vouloir autre chose sinon que tout s’arrête ? Plus de devenir, un moment au point mort de l’énergie. Au lieu de t’efforcer à cela, que fais-tu ? Tu continues, tu ne peux pas t’en empêcher. En cela comme en tout le reste, le microcosme est à l’image du macrocosme, incapable du moindre répit. Le poème de la création n’est pas illisible, c’est tout le contraire, il est mal écrit. Et celui qui a tout compris, vendrait son âme pour écrire l’ultime trait d’esprit.

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5.12.19

Depuis je ne sais pas combien, une semaine ? un peu moins, un peu plus, je ne compte pas, je suis obsédé par un morceau du Magnificat de Bach, l’Omnes generationes, un morceau très court, moins de deux minutes, je crois, qui est comme une sorte de canon infini, de boucle infinie, non, pas de boucle, de spirale infinie, très vif, très allant, mais allant où ? je crois qu’on ne sait pas, justement, je crois qu’on ne peut pas le savoir, si c’est aux cieux ou nulle part. Et peut-être est-ce le même endroit. Je ne sais rien de ce morceau, je ne veux rien savoir, ni ce qu’il veut dire, ni pourquoi, surtout pas, je préfère mon ignorance à tout savoir, je veux simplement sentir cette jouissance musicale, cette explosion magnifique après le très calme, très triste, à pleurer vraiment, à gros silences, du Quia respexit. Tu me diras, il y a toujours quelqu’un pour trouver quelque chose à dire, si possible en t’insultant, en t’humiliant, ce qui m’est arrivé aujourd’hui, un type, comme ça, avec qui j’étais censé travailler, qui m’a écrit un mail auquel il avait joint une lettre pour m’insulter (le mail s’intitulait « Une lettre pour vous » et la pièce jointe « Une lettre pour Jérôme Orsoni 5 décembre 2019 » — ça n’arrive qu’à moi), pour me dire que j’étais nul, que je ne comprenais rien, c’était à se demander pourquoi j’étais né, Nelly m’a dit, vas-y, rumine dix minutes, et puis passe à autre chose, il n’en vaut pas la peine, ça y est, les dix minutes sont passés, adieu, il y a toujours quelqu’un pour t’insulter, et tu me diras, tu sais Jérôme, tes préoccupations ne sont pas trop en phase avec les préoccupations de tes contemporains. C’est vrai, c’est vrai. Mais tu sais quoi ? Mes préoccupations ne sont pas en phase avec mes préoccupations. Mes préoccupations, c’est quoi ? Ce malade qui m’écrit pour me dire que je suis nul, que je ne le comprends pas, que je suis un incapable, et caetera, en un sens, ce sont celles-là mes préoccupations, l’existence dans ce qu’elle a de plus banal, ordinaire, la quotidienneté, travailler pour gagner sa vie, gagner sa vie, quelle horreur. Tout à l’heure, j’écoutais ce morceau dans la voiture, en allant chercher Daphné chez son grand-père. Au feu rouge à la sortie de l’autoroute, j’ai regardé les barres d’immeubles qui barrent les cimes des collines au loin derrière. Accrochés à l’un de ces immeubles, gris-bleu, blanc cassé, marron orangé, couleurs indéfinissables (pourquoi les couleurs des hlm ne sont-elles pas tout simplement primaires, pourquoi faut-il cacher la pauvreté derrière un écran de mauvais goût ?), il y avait deux ouvriers sur un échafaudage suspendus. On les voyait bien, l’un des deux portait une combinaison orange fluo. L’échafaudage suspendu oscillait de gauche à droite et puis de droite à gauche, comme un pendule ou un métronome. Comme il y avait des embouteillages à cet endroit, j’ai passé quelques minutes à les observer, toujours écoutant le Magnificat de Bach, et c’était étrange parce que tout ce que je voyais était très laid et, en même temps, il y avait quelque chose quelque part dans ma conscience quelque chose d’autre que j’ai fini par identifier : c’était comme si je voyais le monde à travers Deux ou trois choses que je sais d’elle de Godard. Ou plutôt : comme si ce morceau d’univers-là était transparent et me laisse voir, par transparence, une scène plus ou moins imaginaire de Deux ou trois choses que je sais d’elle sans Marina Vlady. Pourquoi est-ce que j’ai pensé à cela ? Je ne le sais pas. La musique, peut-être ? Non, je ne crois pas. Je ne sais pas. Mais c’est ce à quoi je pensais, voyant cet échafaudage sur le fond de ce paysage-là sur le fond de cette musique-là. Donc bon voilà, mes préoccupations ne sont pas mes préoccupations. Et je veux ajouter qu’il faut fuir ses préoccupations comme un virus mortel. Pourquoi est-ce que je disais ça déjà ? Ah oui, pour Bach. C’est vrai, c’est d’un autre temps, c’est si loin. Quand j’écoute Bach, je n’essaie surtout pas de savoir ce qui pourrait le rapprocher de moi, surtout pas de savoir ce en quoi il pourrait être mon contemporain. J’ai bien assez de contemporains comme ça. Ce que j’aime, c’est son étrangement, sa différence radicale. Un autre monde, là, dans mes oreilles. C’est inouï. C’est et ce n’est pas une métaphore. Quoiqu’il en soit, c’est le seul moyen de survivre : il faut s’étranger.

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4.12.19

Si l’apparence n’est pas la réalité, qu’est-ce que la réalité ? La désapparence des choses ? Parce que les choses, semble-t-il, ne peuvent pas s’empêcher d’apparaître, est-ce que la réalité, c’est quand les choses se cachent, deviennent secrètes ? Est-ce que la réalité est la vie privée des choses ? Ce qu’elles sont quand il n’y a personne pour les regarder. Avoue que c’est un peu l’idée que l’on s’en fait, non ? Je réfléchis tout seul. C’est bon pour la santé mentale, c’est ce que je me dis, en tout cas. À force de ne plus réfléchir tout seul, penser est devenu quelque chose de vulgaire. Tout le monde a quelque chose à dire et personne n’entend se taire. Est-ce que la pensée est la vie privée de la parole ? La signification, ce que tu dis quand il n’y a plus personne pour t’entendre, quand personne ne t’écoute, mais que tu ne peux pas t’empêcher de parler, ce que tu écris, même quand il n’y a personne pour te lire, surtout quand il n’y a plus personne pour te lire. La désapparence des choses ne les rend pas plus réelles qu’elles le sont quand elles apparaissent. Qu’est-ce que cette phrase peut bien vouloir dire ? Quelle est la proportion d’expériences décevantes par rapport aux expériences satisfaisantes ? 1 pour 100. 1 pour 1000. Moins ? Ouvrir un livre au hasard. Écouter la radio. Crois-tu que la surproduction de biens culturels soit sans influence sur la culture, la civilisation, les mœurs ? Sans même parler de leur indigence ou non, simplement le fait qu’il y en ait tant, trop, énormément. Je lis les Mille et une nuits. J’écoute des œuvres vocales de Bach. En un sens, cela suffit. Un organisme normalement constitué peut-il en ingurgiter plus ? C’est vrai que l’obésité physique, elle, se voit. Les gens gros, ce n’est pas beau. Mais l’obésité culturelle. On ne la perçoit pas de la même façon. Elle est valorisée. Plus il y en a, mieux c’est. Notre hygiène culturelle ressemble à l’hygiène corporelle d’un autre temps, quand le fait d’être énorme était un signe extérieur de richesse, ou à l’hygiène démographique, quand faire des tas d’enfants était aussi un signe extérieur de richesse. J’écoute Philippe Herreweghe et le Collegium Vocale Gent interpréter le Magnificat de Bach, de quoi ai-je besoin de plus ? Mais tu ne peux pas écouter Bach toute ta vie. Pourquoi pas ? Si je lis une nuit par jour, des Mille et une nuits, je veux dire, cela m’occupera quoi ? un peu de moins de trois ans ? Il sera grand temps, alors, de parler de la culture ou de l’espèce de crétin souriant qui la représente sur les petits écrans. Il faut vivre avec son temps est une injonction odieuse, c’est entendu, toute la question est de savoir pourquoi nous sommes si disposés à y obéir, à être de notre temps alors que nous pourrions être de n’importe quel temps, d’aucun temps, imaginer un autre temps. Au lieu de cela, non, nous sommes bêtement de notre temps. Quelle monotonie. Est-ce que les choses que l’on cache sont plus réelles que celles que l’on montre ? La distinction apparence / réalité date-t-elle d’une époque à laquelle il valait mieux ne pas montrer qui l’on était vraiment, dire ce que l’on pensait vraiment ? Et notre confusion ne vient-elle pas du fait que nous sommes encore modernes (il va de soi que les post-modernes sont des modernes attardés), convaincus que le progrès d’hier (être libre de prendre la parole en public pour dire ce que l’on a envie de dire sans risquer de perdre sa vie) est la civilité d’aujourd’hui ? La conquête du public (la formation d’un espace public) a conduit l’individu au bord du suicide. De l’autodestruction. Il y a tant de choses qui se disent, tant de voix qui se font entendre, je suis sommé de tant de côtés de m’exprimer que je ne sais même plus quoi penser, je ne sais même plus comment penser. Je ne sais même plus ce que c’est, ça, penser. Mon moi profond est une vignette collée sur un écran que personne ne regarde. Bientôt quelqu’un viendra l’enlever, grattant sans ménagement une surface qui doit rester vierge, immaculée.

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3.12.19

C’est peut-être le temps, le climat politique ou alors le fait que je sois fou, mais j’ai commencé à recevoir des messages subliminaux qui m’étaient adressés par Morton Feldman. Enfin, subliminaux, ce n’est pas le mot. Comment est-ce qu’on dit, déjà ? D’outre-tombe, oui, c’est comme ça qu’on dit, des messages d’outre-tombe : Morton Feldman s’était mis à m’adresser des messages d’outre-tombe. Rien d’étonnant, aurait-on pu penser tout d’abord, comme je suis en train de traduire Morton Feldman, Morton Feldman s’adresse à moi, d’une certaine façon. Sauf que non, pas du tout, je ne dis pas d’une certaine façon, ceci n’est pas une métaphore. Je ne dis pas que Morton Feldman m’adresse des messages d’outre-tombe comme quand on dit que quelqu’un, quelque chose, une œuvre ou je ne sais pas quoi, nous parle alors qu’en fait elle ne nous parle pas du tout, elle n’a pas quelque chose à nous dire, mais quand même nous trouvons qu’elle a du sens pour nous. Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Quand je dis que Morton Feldman m’adresse des messages subliminaux, je veux dire qu’il m’adresse des messages subliminaux. Bon, je ne suis pas fou, enfin, pas complètement, Morton Feldman ne se plante pas là, devant moi, et ne se met pas à me parler. Quand je dis ce que je dis, je ne parle pas d’apparition. Tu imagines, un Juif New-Yorkais qui apparaîtrait dans ton salon comme la Vierge immaculée, soyons sérieux un instant, voyons, cela n’aurait aucun sens. Non, c’est plus subtil que ça. Et d’ailleurs, au début, quand ça a commencé à m’arriver, je ne me suis pas dit Tiens, voilà Morton Feldman qui m’adresse des messages d’outre-tombe, non, je me suis plutôt dit : Non, mais tu racontes vraiment n’importe quoi, Jérôme, tu as vu le nombre de contresens dans ta traduction, enfin, des contresens, non ce ne sont même pas des contresens, tu inventes carrément des phrases entières. Reprends-toi. C’est un sujet sensible, pour un traducteur, même un traducteur improvisé, comme moi, un sujet sensible, les contresens, les erreurs, quand on te les reproche, même si tu as des arguments à faire valoir, comme tu es sur la défensive, tu as toujours l’air coupable, la charge de la preuve, c’est une histoire de fous, mais passons, ce n’est pas ce que je veux dire, ce que je veux dire, c’est que je me suis très vite rendu compte que ces phrases n’étaient pas dans le texte que j’étais en train de traduire, ni dans la traduction que j’étais en train de relire, et que, pour autant, ces phrases, ce n’était pas moi qui en étais l’auteur. Étrange affaire. Si ce n’est pas moi, l’auteur de ces phrases, alors qui ? Si ce n’est moi, c’est que c’est l’autre. Quoi ? Oui, l’autre. Tu crois ? Comment ? Il dit que si ce n’est pas lui, c’est que c’est l’autre. Qui ? Mais suis, l’autre ? Morty. Ah ! Étrange affaire. Et pourtant, même à mon corps de texte défendant, je devais bien me rendre à l’évidence. C’est dommage qu’au début j’aie cru que c’était des erreurs de ma part parce que j’ai effacé bon nombre des messages qui m’étaient adressés d’outre-tombe par Morton Feldman. Il n’en reste plus que quelques-uns. Voire moins. Très peu, en fait. Presque rien. C’est peut-être le temps qu’il fait, ou le climat politique, ou le fait que je sois fou, mais dans une des phrases que j’ai conservées, Morton Feldman me disait de mettre au boulot. Keep working. Était-ce à cause de la grève dont on annonçait qu’elle allait plonger la France dans le chaos ? Peut-être. Je ne sais pas. Quand je lui ai posé la question, Morton Feldman ne m’a pas répondu. J’ai continué de relire ma traduction, mais je n’ai plus lu de ces phrases étranges. Je me suis dit, après tout, c’est un peu absurde, ce n’est pas comme si la France n’était pas régulièrement plongée dans le chaos par des mouvements sociaux. Ce qui serait étonnant, ce serait que la France ne soit pas plongée dans le chaos par des mouvements sociaux, alors là, cela vaudrait la peine que les morts se mettent à me parler pour m’inciter, par exemple, à faire quelque chose pour la France. Quoique je n’aie pas vraiment le profil ni l’âme d’une Jeanne d’Arc. Et puis, il y en a tellement des Jeanne d’Arc. C’est ce que j’étais en train de me dire quand j’ai vu une autre phrase sur l’écran, une de ces phrases étranges dont je n’étais pas l’auteur, mais qui apparaissaient là, pourtant, sous mes doigts, communication spirite à l’ère digitale, n’importe quoi, quoi. J’ai lu la phrase, et je me suis exclamé à haute voix : Oh là là, je commence à en avoir un peu marre, moi, déjà que je ne comprends à peu près rien de ce que tu racontes alors que tu es quand même ultra bavard, ce n’est pas la peine d’en rajouter. On ne va pas tout commenter quand même, si ? Dans la phrase, Morton Feldman disait, après quelques hésitations et des blancs dans l’enregistrement, que tout ça, c’était des affaires de la classe moyenne. Après m’être exclamé, je me suis demandé, mais tout ça quoi ? J’ai demandé à haute voix à Morton Feldman ce qu’il entendait par là, mais évidemment il ne m’a pas répondu. Bien sûr, me suis-je écrié, bien sûr, ce n’est pas comme si ce n’était pas assez compliqué de comprendre quelque chose à ce que tu racontes, en plus, il faut que tu en rajoutes et quand je t’interroge, pas un mot, bien sûr, pourquoi faire autrement ? Oui, pourquoi faire autrement ? Il y aurait bien des moyens d’expliquer ce qu’il voulait dire par là, à partir des interventions que je suis en train de traduire, notamment, mais je n’en ai pas envie. C’est vrai, pourquoi tout expliquer ? Pourquoi ne pas rien expliquer, laisser les choses en l’état, laisser tout couler, qu’on comprenne ou qu’on ne comprenne pas. Après tout, qu’on comprenne ou qu’on ne comprenne pas, quelle différence cela fait ? Ce n’est pas satisfaisant, je m’en rends bien compte. Mais est-ce que la vérité doit être satisfaisante ? Ce matin, alors que nous avions mal dormi parce que Daphné avait eu une nuit agitée, j’ai parlé avec Nelly du Capitalisme, du Communisme et des idéologies. Idées stupides au petit-déjeuner, mais qu’est-ce que tu peux faire, quand ça vient, ça vient ? Tu vois, c’est comme un message d’outre-tombe de Morton Feldman : l’idée de recevoir un message d’outre-tombe de Morton Feldman est une idée géniale, non ? Fantastique, je vais pouvoir parler avec Morton Feldman. Même si c’est un peu fou, c’est extrêmement excitant. Mais quand ça t’arrive, et que tu ne comprends rien du tout, parce qu’il n’y a rien à comprendre, les messages ne sont pas toujours intéressants, et quand même ils le sont, on ne sait pas toujours très bien quoi en faire, c’est décevant. Mais quand ça vient, ça vient. Alors, ensuite, dans un de mes carnets de notes (le bison rouge), j’ai écrit (je cite) : Comme le Communisme, le Capitalisme est une idéologie. Enfin, « comme », le Capitalisme et le Communisme ne se ressemblent pas quant aux moyens, qui sont diamétralement opposés, mais quant à la fin, qui est la suppression de l’État. Capitalisme et Communisme sont le négatif l’un de l’autre, les négatifs d’une même utopie, la disparition de l’État. » Et, me dis-je à présent que j’ai raconté cette histoire avec les messages d’outre-tombe de Morton Feldman, même si je crois que je crois ce que je crois, que je croie ce que je crois ou que je ne le croie pas, qu’est-ce que ça change ? Nous vivons avec l’idée de changer le monde ou de ne pas trop souffrir quand nous avons à le subir, mais qu’est-ce que nous changeons et qu’est-ce que nous subissons ? Quand je regarde par la baie vitrée du salon, à main gauche, il y a une petite ouverture dans les bâtis de béton, qui laisse entrapercevoir le va-et-vient des gens sur la dalle de béton imitation marbre du centre commercial de l’autre côté de l’avenue. Parfois, l’idée que nous communiquions entre nous, c’est-à-dire qu’il y a seulement un nous, quelque chose de signifiant qui nous relie, qui fait que nous appartenons tous réellement au même peuple, parfois, cette idée semble particulièrement stupide. Et vide de sens. Je raconte mes histoires, et même si je peux m’imaginer ce qu’il se passe de l’autre côté de l’avenue, sur la dalle de béton de ce centre commercial, même si je ne l’entends pas, je devine les chansons qui s’y jouent, les mêmes que l’année dernière (l’année dernière, je me souviens d’une chanson qui m’avait particulièrement obsédé, qui faisait Feliz Navidad, Feliz Navidad, Feliz Navivad, Prospero año, y felicidad ad nauseam), j’y suis étranger. Même quand j’y prends part, j’y suis étranger, même quand je marche sur la dalle en béton de ce centre commercial, j’y suis étranger. Et ne sommes-nous pas tous les mêmes sous cet angle-là ? Nous sommes tous étrangers. Nous sommes étrangers les uns aux autres, mais aussi aux expériences que nous faisons. Combien d’expériences faisons-nous qui nous semblent vraiment les nôtres ? Une par jour, une de temps en temps, une par an, une par vie, zéro ? Il faudrait vraiment compter, pas simplement donner des estimations à l’aveuglette, s’imaginer mieux ou pire que l’on est, vraiment, combien ? Pas facile de compter. Même toutes ces phrases de Morton Feldman, toutes ces phrases que je traduis, sans toujours bien comprendre, sans toujours être sûr que quand je pense comprendre je comprends effectivement, que je ne raconte pas n’importe quoi, combien d’expériences représentent-elles ? Une ? Une demie ? Zéro ? Tout est si étrange quand on y pense, ton monde, là, comme il est, qui est complètement insensé, mais si tu es le seul à le percevoir insensé, ou si, de toute façon, il n’y a jamais qu’une minorité à le voir comme il est, à quoi bon le penser ? Pour la beauté du geste ? Est-ce suffisant ? Est-ce une raison de vivre, la beauté du geste ?

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29.11.19

A-t-on idée de vivre dans une demi-conscience une demi-existence une demi-vie ? J’écoute la Passion selon saint Matthieu. Le ciel est bleu. Il y aurait à faire autant de notations acoustiques que de notations climatiques. Le tout forme une atmosphère, mais je n’ai pas envie de la décrire. Dans mon carnet secret, je note des phrases secrètes. Tout est une question d’ordre des mots dans la phrase, d’ordre des phrases dans l’esprit, d’ordre de l’esprit dans le monde. On pourrait tracer une courbe ainsi, une courbe qui partirait ainsi du carnet secret pour s’accrocher à la destinée de l’univers. Nous en faisons tous partie. Nous y sommes tous pour quelque chose. Évidemment, tu le vois, ce qui intéresse la majorité de tes prochains et ce qui occupe la majorité de ton temps, tu le vois, si ce sont toutes des majorités, ce ne sont pas les mêmes majorités. Toi, tu serais plutôt l’infime minorité d’une minorité. Graphomanes sans nul droit de cité. Pas de voix au chapitre. Graphomane sans gramophone. En guerre contre les expressions toutes faites de l’immensité de l’expérience humaine réduite à presque rien, épluchures de la peau de chagrin, êtes-vous tout à faire d’accord plutôt d’accord plutôt pas d’accord tout à fait pas d’accord n’en avez-vous rien à foutre ? Le dire, ce ne serait pas exagéré, mais à quoi bon ? J’écoute la Passion selon saint Matthieu. Le ciel est bleu. Crois-tu que si je me répète ces deux phrases un nombre suffisamment grand de fois, plus rien d’autre n’aura de sens ? Crois-tu que le monde, ou l’infime petite partie de l’infini univers que j’occupe et qui me préoccupe, sera enfin en paix ? Tu ne seras jamais en paix. Je ne serai jamais en paix. Ai-je écrit aujourd’hui dans mon carnet secret. Cela, au moins, je peux le dire, ce n’est un secret pour personne. Le reste, c’est impossible à trahir. Pas encore, patience, un jour tout sera élucidé. Crois-tu qu’un jour tout sera élucidé ? Ou bien, comme ce n’est certes pas un secret pour moi, la paix s’échappe dans l’espace laissé béant de cette impossibilité à tout élucider ? Si je pouvais tout élucider. Si tout pouvait être élucidé. Une éclaircie qui ne s’achève, pas l’ombre d’une ombre. Un monde invivable en somme, sans abri, sans refuge, éternelle canicule, esprit au soleil grillé de la vérité. Pas un nuage dans le ciel, pas une idée en tête. Que le ciel transparent sans rien. J’écoute la Passion selon saint Matthieu. Le ciel est bleu. Mais il y a des nuages. Clairs. Plus ou moins gros. Pas menaçants. Si on les regarde attentivement, on dirait presque qu’ils donnent un sens à tout ce bleuté, sans eux, ce serait peut-être un peu creux toute cette étendue de bleu. Je ne dis pas ce que je ne dis pas, je n’aime rien tant que le bleu pur du ciel immaculé. Mais ne finirait-on pas par s’ennuyer devant tant de clarté ? Il faut aussi des idées bizarres, des idées qu’on ne comprend pas, comme de faire l’inventaire des monstres dans les Mille et une nuits, traduire des langues qu’on ne maîtrise pas, s’imaginer en un endroit où l’on n’est pas. S’aventurer. S’éloigner. Flotter dans l’atmosphère. Bonne journée.

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28.11.19

Je crois avoir circonscrit l’étendue du problème. La voici : tu ne peux pas aimer les progressistes parce que ce sont des abrutis et tu ne peux pas aimer les réactionnaires parce que ce sont des abrutis. Or, comme tout ce que les progressistes et les réactionnaires veulent c’est que tu choisisses ton camp pour que cette lutte absurde qui seule justifie leurs existences continue éternellement, et que toi tu affirmes que choisir son camp, c’est être un imbécile, eh bien, personne ne t’écoute. Tu parles tout seul dans le vent. Qui aujourd’hui s’est mis à souffler, et fort, qui plus est. L’étendue du problème de quoi ? tu me demanderas. L’étendue du problème de l’époque, je te répondrai. Époque qui ne veut surtout pas penser, mais hurler, chacun voulant faire le plus de du bruit possible de tout son être parce que c’est là, pour nous, la seule façon connue d’exister. Nous applaudissons et nous huons à chacune des prises de position de quelque figurine pixélisée célèbre (c’est-à-dire que nous passons notre temps à cela, applaudir et huer, parce que nulle figurine ne la ferme jamais). C’est tout ce que nous sommes capables de faire. Te rends-tu compte au moins de notre faiblesse ? Te rends-tu compte au moins de notre infirmité ? Sans doute pas, sinon tu ne parlerais pas. En pressant de simples et immatériels boutons, quant à moi, je masque des pans entiers de la réalité. C’est d’une évidente lâcheté, mais que puis-je faire ? Il est impossible de lutter tant la tâche est immense. À la taille de l’époque vécue, à la taille du monde connu. Alors qu’il faut me concentrer sinon je ne ferai jamais rien (tant pis si c’est secret, ou tant mieux, est-ce que je sais ?). L’autre jour, c’était le matin, j’ai dit à Nelly que le problème, ce n’était pas le langage, le langage est très bien comme il est, mais que les gens ne le comprennent pas. Ne comprennent rien. J’en suis convaincu. Tout est tellement de travers. Quand tu dresses la liste des mots-clefs sur lesquels tu es sommé d’avoir une opinion, tu découvres le langage cantonné à un univers si étriqué, replié sur lui-même, fondamentalement triste, sans horizon autre que lui-même et sa petite quotidienneté. Mais quoi, tu n’as pas envie de sauver l’humanité ? Que faire, sinon soupirer ? Si tu n’as pas d’opinions sur ces n mots-clefs (n étant chaque fois un nombre fini renouvelable à l’infini), tu ne fais pas partie de ton temps, tu n’appartiens pas à ton époque, tu es disqualifié. Et tu auras beau soutenir le contraire — que ce sont ceux qui acceptent d’être sommés de prendre position et somment ce faisant les autres d’en faire autant qui sont les fossoyeurs de notre temps —, qui aurait envie de t’écouter ? Quelques énergumènes qui ont eu une semblable idée avant toi. Sauf qu’ils sont morts ou alors il y a bien longtemps qu’ils ont disparu, qu’ils se sont retirés en un lieu secret, là où ils mènent une vie qui n’intéresse personne. Tant mieux, il n’y a rien qu’ils désirent tant que cela, l’indifférence, l’anonymat. La question que pose le problème dès lors : combien de temps vas-tu encore tenir, toi, avant de foutre le camp ?

La première orange de l’année.

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