9.8.19

Couru tous les jours depuis 15 jours, entre 5 et 10 kilomètres chaque jour, soit environ 95 kilomètres. Quand je n’en peux plus, je m’arrête, je rentre à la maison, je m’assois à ma table d’écriture, et j’écris. Ce n’est pas une mécanique, je crois plutôt que courir déclenche quelque chose, mais en fait, je n’en sais rien, ce pourrait être tout simplement le rythme que j’ai trouvé quelques jours après être arrivé ici. Je ne sais pas. Ce que je sais, en revanche, c’est que, pendant un temps assez long, j’ai cru que je n’avais pas de volonté, que je souffrais en quelque sorte d’akrasie (la faiblesse de la volonté, c’est-à-dire : video meliora proboque deterioraque sequor), mais je m’aperçois à présent que ce n’est pas vrai, ou bien est-ce que je ne souffre plus de cette sorte de maladie morale ? Mais comment me suis-je guéri ? Parce qu’il va de soi que, à supposer que je me sois guéri de cette maladie morale, ce dont je ne suis pas certain, quand même, en y pensant, je trouve que c’est hautement probable, je me suis guéri moi-même, je ne suis pas allé chez le psy, je n’ai pas pris un coach en développement personnel, ni d’antidépresseurs, je ne suis pas devenu bouddhiste, même pas végane, je n’ai pas changé de sexe non plus, non, ni d’orientation sexuelle, d’ailleurs. Est-ce que je me trompais, donc, est-ce que je ne souffrais pas de cette maladie morale ou est-ce que je souffrais de cette maladie morale dont j’ai fini par guérir ? Je ne sais pas. Mais comment aurais-je guéri de cette maladie si je ne me suis pas fait aider, comme on dit ? En travaillant sur moi-même, probablement. (Wittgenstein dit quelque part que la philosophie est avant tout un travail sur soi-même.) Parce que je me rends bien compte que ce que je ne parvenais pas à faire auparavant, désormais, je le fais, je fais preuve de discipline, une discipline personnelle que personne d’autre que moi-même ne m’impose, quand je prends une décision, je m’y tiens (j’ai décidé d’arrêter de fumer, j’ai arrêté de fumer, j’ai décidé de ne pas boire pendant un mois, au moins, je ne bois plus depuis que j’ai pris cette décision, je m’assois à ma table d’écriture tous les jours pour écrire, sans faute, ainsi de suite), je suis moins lâche, je crois, je ne fuis pas mon naturel, au contraire, j’essaie d’en faire quelque chose, quelque chose de bien, si possible, quelque chose que moi je juge bien, quand même je n’y parviendrais pas chaque fois que je le veux. Oh, je prends toujours trop de livres pour partir en vacances, mais je ne passe pas ces semaines sans rien faire, j’en tire quelque chose, que je n’aurais pas pu tirer ailleurs, pas pu tirer d’ailleurs, à une autre période, avec d’autres préoccupations. La volonté — du moins, ce que j’entends par là : quelqu’un qui ne souffre pas de faiblesse de la volonté —, la volonté n’est pas la rigidité (ce sont les cadavres qui sont rigides), c’est une force, qui pousse et qui s’alimente. J’ai couru 10 kilomètres sur la départementale, aujourd’hui, entre Illiers-Combray et St-Éman, où je suis sorti de la départementale pour aller à la source du Loir, que je ne suis pas sûr d’avoir trouvée, même si j’ai trouvé un point au-delà duquel j’avais l’impression que je ne pouvais plus aller, un endroit où j’ai dû arrêter de courir et marcher pour avancer, autour d’un étang, dans lequel quelque chose de suffisamment gros pour que je m’en émeuve a plongé sous l’eau quand il a senti ma présence, après les abeilles, je craignais le pire, mais non, je ne pouvais tout simplement plus avancer, alors j’ai fait demi-tour, c’est logique, et je suis rentré à la maison.

Je n’ai pas d’objectif (pas de projet). L’activité, c’est l’objectif.

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8.8.19

Tout est calme. Ce qui ne signifie pas que tout va bien. Je pourrais tout aussi bien être anesthésié. Mais tout est calme, oui, c’est vrai. Je viens de m’asseoir à ma table d’écriture, volets croisés fenêtres ouvertes, et il n’y a presque pas de bruit, une voiture passe au loin. C’est peut-être moi, qui fais le plus de bruit. Tout est calme, mais cela ne veut pas dire que tout aille bien. Ce pourrait être, au contraire, le monde rejeté à distance, de façon artificielle. Si c’est un artifice, ce n’est peut-être pas un mal pour autant. Est-on forcé d’entrer en relation avec le monde ? Et puis, c’est une question que je me suis souvent posé, qu’est-ce que le monde ? Wittgenstein répondait, par exemple, « alles was der Fall ist », ce qui ne nous avance pas vraiment, nous éloigne plutôt du but recherché, non ? Je ne sais pas. Si je me demande ce qu’est le monde, je crois qu’il y aurait tout un ensemble de choses que je ne voudrais pas y mettre, des événements qui n’y auraient pas leur place, des personnes aussi. Je pourrais en dresser la liste, mais je n’en vois pas trop l’intérêt. J’ai commencé. Arrêté. Exercice fastidieux. Je parle d’un sentiment. L’intellectuel (celui qui est passé de la chaire à la tribune) ne vaut guère mieux qu’un escroc, il a réussi une OPA symbolique sur un sujet, et désormais personne ne pourra l’aborder sans le consulter, lui demander son avis. Le devoir intellectuel me semble être tout autre : en appeler au retrait, à la dissidence par l’absence, à l’abstention, à l’objection par la disparation, prôner la vacance et le congé, la permanence des grandes vacances. Tout est calme, mais c’est une illusion. J’aurai pu passer l’après-midi à contempler le plafond, allongé sur le lit, ou le ciel, dans l’herbe, voire plonger dans l’écran de la télévision, y disparaître tout entier, au lieu de quoi, comme chaque jour, je me suis assis à ma table d’écriture et j’ai écrit. Il n’y a pas de calme, que momentané, qu’imaginaire. Dehors, il y aura toujours une voiture qui passe, un scooter, un motard qui fait rugir le moteur de son engin. Il y aura toujours du bruit. Le calme n’est jamais qu’une illusion, même quand il n’y a nulle part où aller, quelqu’un y va, avec la ferme intention de prouver au monde entier qu’il ne part pas en vain. On voudrait lui dire : cela n’a pas de sens, mais à quoi bon intervenir dans des affaires qui nous sont étrangères ? Il n’y a rien à dire, rien à opposer. Rien. Quand on y pense, ce peut être si beau, rien, il suffit de ne pas le concevoir à la manière d’une absence, d’un vide, d’un manque, d’un trou, d’une béance, de quelque chose qui attend quelque chose d’autre pour le remplir, mais d’un tout complet, parfait, auquel rien ne fait défaut, ne manque. Sans mystique ni mythologie. Le retrait, la dissidence, l’absence, l’abstention, la disparation, la vacance, le congé, les grandes vacances évoquent toujours un temps chômé, comme si le temps devait être occupé, affairé. C’est une erreur fondamentale, la croyance en l’agir, en l’action. Au commencement, il n’y avait peut-être rien du tout, rien que ce qu’il faut. Et c’était très bien ainsi. Pourquoi les gens ont-ils commencé à agir, c’est-à-dire à suragir, à en faire trop ? Pourquoi ne cessent-ils pas dès lors ? Ce n’est même pas frénétique (sur l’air de la course à l’abîme), c’est mécanique : on construit des univers avec personne dedans, simplement des clients qui ne voient pas qu’un jour viendra où l’on se passera aussi d’eux. À force d’en faire trop, on se retrouve dans le néant forcé. Il n’y a plus rien à faire, et tu ne sais même pas comment t’occuper tout seul. Faire des phrases, en nombre infini, y a-t-il meilleure façon de s’occuper tout seul ?

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7.8.19

Cette nuit fut terrible. C’est la conviction d’être un écrivain raté qui m’a éveillé. Mais, contrairement à un mauvais rêve dont on parvient à dissiper rapidement après s’être éveillé l’impression désagréable qu’il procure, mélange onirique d’angoisse et de folie, on ne se débarrasse pas aussi facilement d’une vérité. Dans le livre que je suis en train d’écrire, j’ai écrit que je me suis rendormi — parce que je ne souffre pas d’insomnie — ce qui est vrai, signe probable de bonne santé (plus de tabac, plus d’alcool, vie de famille, course à pied, lecture et écriture occupent mes journées), qui plus est, mais il n’en demeure pas moins, et c’est ce dont le livre aussi garde la trace, qu’un sentiment de ce genre poursuit hors de la nuit, toute la matinée et longtemps encore après. En fait, c’est quelque chose avec quoi j’apprends à vivre. Ce qui ne signifie pas que je l’accepte, mais c’est quelque chose qui ne dépend pas de moi (quand même je n’aimerais pas trop cette expression). Je n’y suis pour rien si je suis un écrivain raté : j’écris les livres que j’écris, il se trouve que personne ne veut plus les publier, qu’y puis-je ? En écrire d’autres ? Mais je n’en ai aucune envie. Ici, je me répète, c’est vrai, j’en ai conscience, et cela ne m’est pas agréable, mais c’est ainsi que vont les choses. Je ne me complais dans cette forme allégée (light) de malheur, mais je ne peux pas non plus la passer purement et simplement sous silence. C’est la réalité. N’est-ce pas réjouissant que le moins réaliste ait le plus grand sens de la réalité ? Je ne m’illusionne pas — et cette affirmation-là tient une place très importante dans ma morale personnelle. C’est une dimension de l’existence qui importe : on ne travestit pas la réalité, on peut ne pas l’aimer, on peut la trouver médiocre, on peut la trouver vulgaire, on peut trouver qu’elle n’est pas à la hauteur des espérances, mais on ne la fuit pas, on ne fait pas comme si elle était différente de ce qu’elle est.

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6.8.19

Dans la librairie à Orléans, tout à l’heure, j’ai eu l’impression que les livres en vente avaient tous été écrits par des gens qui passaient à la télévision. C’était manifeste, du moins, moi, j’ai trouvé que c’était manifeste. C’était une très grande librairie, mais j’ai eu l’impression qu’il n’y avait rien dedans, que des livres que je n’avais pas envie de lire, des choses comme ça, laides, des choses dont tu te dis comme ça, mais non mais ce n’est pas possible que les gens lisent ça. Mais si, mais si. C’est sans doute parce que je suis jaloux, en tout cas, jamais de la vie je n’achèterai ce genre de livres, honnêtement, je crois qu’il vaut mieux ne rien lire du tout plutôt que de lire ça, ne rien lire, jamais. Je ne suis pas du genre à prendre les lecteurs à partie, les gens font ce qu’ils veulent de leur argent, après tout, ce n’est pas le mien, les exhorter à lire mieux, non, tout ce que j’ai fait, c’est une moue, comme ça, un peu dubitative, un peu dégoûté, un peu comme celle que l’on fait quand on se trouve dans un endroit pas très propre et qu’on n’ose toucher les choses, parce qu’on est obligé par leur force même de les toucher, les choses, que du bout des ongles des doigts, tout en manifestant ostensiblement qu’on le fait parce qu’on y est obligé et qu’on trouve cela passablement sale, et puis je suis sorti sans rien acheter. Nelly cherchait une encyclopédie sur l’Égypte antique pour Daphné, elle a demandé à une vendeuse si elle l’avait, elle lui a répondu que non, qu’elle l’avait vendue, qu’il fallait la commander, parce que, apparemment, quand on vend un livre dans une librairie, on n’a pas l’idée d’en commander un autre exemplaire au cas où quelqu’un d’autre voudrait aussi l’acheter. Apparemment, le théorème si quelqu’un achète x, il est probable que quelqu’un d’autre voudra ce même x n’est pas un théorème de libraire. Et puis, c’est toujours les mêmes livres des mêmes éditeurs qu’on trouve, les mêmes couvertures, les mêmes histoires, les mêmes têtes, bref. Cela n’a aucune importance, à vrai dire. Ce qui en a, en revanche, ce sont ces deux abeilles qui m’ont piqué tout à l’heure, je l’ai bien cherché, je crois, avant il y avait une ruche à l’endroit par où je suis passé, et j’avais échappé de peu à la piqûre, la semaine dernière, mais comme elle n’y était plus, la ruche, je me suis dit que j’allais de nouveau passer par là, que je ne craignais plus rien, sauf que je craignais quelque chose, enfin, je ne craignais pas ce que j’aurais dû craindre, je ne craignais rien alors que j’aurais dû, la semaine dernière, j’avais réussi à semer les abeilles, en sprintant, mais cette fois, non, une piqûre au-dessus du coude, une autre en haut de la nuque, celle-là, l’abeille s’est prise dans mes cheveux, les cheveux de la Méduse, me suis-je dit ensuite, faisant le malin, elle aurait mieux fait de ne jamais s’y perdre, mais elle ne savait pas qu’elle n’en ressortirait que morte. Comme ça me gênait un peu, une ou deux heures après, j’ai demandé à Nelly de regarder dans mes cheveux. Elle m’a enlevé un petit dard qui était resté planté là. Mais ne m’avait pas empêché de terminer ma course quotidienne. Des péripéties sans aventure.

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5.8.19

Faut-il sauver le monde ? Ce monde, n’importe quel monde, le monde en général. Et puis, ça veut dire quoi sauver le monde ? Le transformer radicalement pour faire un monde meilleur ? C’est quoi, un monde meilleur ? Un monde bio ? Est-ce l’idéal de notre civilisation, un monde bio ? Je me souviens, un été que nous avions passé en Italie, à la RAI (radio), j’avais entendu une voix disserter sur la ressemblance et la différence entre bio et dio. Inaudible en français, cette proximité est-elle pourtant étrangère à notre façon de penser ? Ce qu’on a pris l’habitude d’appeler la collapsologie ressemble à s’y méprendre à une eschatologie. Il faut se transformer pour se rédimer, le salut personnel et le salut mondial se confondant dans une grande réforme de la vie : végétarisme, fin du progrès, fraternité avec les animaux (qui accéderaient au statut d’êtres humains comme les autres). Une grande mutation pour le salut. L’âme et Dieu ont disparu du tableau collapsologique, remplacés par le corps et la nature, mais le moteur du mécanisme est le même : la peur de la mort, de la destruction, du feu qui brûle. S’il y a bien un progrès technique, scientifique (même négatif, ce n’est pas la question), en revanche, il n’y a pas de progrès moral. Le fait d’intégrer plus d’individus dans l’humanité peut sembler, d’un certain point de vue, un progrès, sauf que la façon dont on traite les individus qui font partie de l’humanité est toujours la même. Il y a plus de membres de l’humanité, mais l’humanité est toujours la même. L’humanité est toujours plus nombreuse, mais elle est toujours égale à elle-même. Ce qui ressemble à un paradoxe n’en a que l’apparence. Il y a un progrès intellectuel (qui va de pair avec le progrès scientifique, technique), on comprend mieux les autres parce qu’on parvient à les décrire d’une façon qui fait qu’ils nous ressemblent, mais nous-mêmes, nous ne savons pas quoi faire de nous, ou plutôt, nous nous faisons toujours la même chose ; il y a un progrès intellectuel, mais il n’y a pas de progrès moral. L’humanité est plus grande, mais elle n’est pas devenue meilleure. On pourrait m’objecter qu’intégrer plus d’individus dans l’humanité est un progrès moral, mais je ne crois pas que ce soit exact. Intégrer toujours plus d’individus dans l’humanité peut être considéré comme un progrès dans notre relation à l’autre, mais non dans notre relation à soi. Ainsi, n’est-il pas étonnant de voir des défenseurs des droits des animaux afficher le plus grand mépris, voire la plus grande haine (avec les violences physiques qui accompagnent ce sentiment), à l’encontre de ceux qui mangent les animaux. C’est qu’on perçoit bien l’altérité, et on veut la nier (faire des animaux des personnes avec les droits dont ce statut permet de jouir), mais on ne comprend toujours rien à ce que l’on est, soi, si l’on veut à ce que c’est qu’un être humain, on agit toujours avec les mêmes mécanismes, les mêmes ressorts : la peur, la haine, etc. : Repentez-vous, sinon vous allez tous mourir. Toujours la même rengaine, nous n’avons pas avancé d’un pas.

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4.8.19

Deux semaines sans alcool : dans mon esprit, j’ai remplacé l’alcool par de l’eau gazeuse, ce qui ne veut rien dire ou tout dire, à vrai dire, je ne sais pas. Dans les Frères Karamazov (j’avance lentement, mais c’est ainsi, petits pas de l’été), hier soir, j’ai lu ces pages, c’est le starets Zosime qui parle, ses propos étant relatés par Alexéi, où il dit : « Hélas ! ne croyez pas à cette union des hommes. Concevant la liberté comme l’accroissement des besoins et leur prompte satisfaction, ils altèrent leur nature, car ils font naître en eux une foule de désirs insensés, d’habitudes et d’imaginations absurdes. Ils ne vivent que pour s’envier mutuellement, pour la sensualité et l’ostentation. Donner des dîners, voyager, posséder des équipages, des grades, des valets, passe pour une nécessité à laquelle on sacrifier jusqu’à sa vie, son honneur et l’amour de l’humanité, on se tuera même, faute de pouvoir la satisfaire. Il en est de même chez ceux qui ne sont pas riches ; quant aux pauvres, l’inassouvissement des besoins et l’envie sont pour le moment noyés dans l’ivresse. Mais, bientôt, au lieu de vin, ils s’enivreront de sang, c’est le but vers lequel on les mène. Dites-moi si un tel homme est libre. Un “champion de l’idée” me racontait un jour qu’étant en prison on le priva de tabac et que cette privation lui fut si pénible qu’il faillit trahir son “idée” pour en obtenir. Or, cet individu prétendait “lutter pour l’humanité”. De quoi peut-il être capable ? Tout au plus d’un effort momentané, qu’il ne soutiendra pas longtemps. » On ne critique jamais les mœurs qu’au nom de mœurs supérieures. On ne fait jamais son autocritique qu’au nom d’une morale personnelle supérieure. On ne se déprécie jamais qu’au nom d’une version meilleure de soi. Comment deviendras-tu meilleur si tu ne consens pas à l’effort, si tu n’as pas le courage d’y consentir ? Le plus difficile pour celui qui a du talent, par exemple, c’est de ne pas céder à ce talent, de ne pas s’y complaire, de faire mieux, autre chose, différemment. Ne pas se reposer. On trouve un style, un ton, un rythme, et on fait et refait toujours la même chose. Alors qu’il faut chercher ailleurs — toujours. Et tant pis si tu te retrouves tout seul ; la solitude à laquelle tu t’abandonnes en préférant un mode de vie inférieure, parmi les autres, est plus difficile à supporter encore. Ne pas boire, courir, écrire tous les jours, ce journal et puis le reste. Ascèse, oui, en un sens, mais sans négation de la vie, plutôt son exaltation, discipline de soi pour un soi meilleur, recherche des conditions d’une existence supérieure. Ce genre de choses, en tout cas.

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3.8.19

Peut-on décemment se réjouir que 80% des Français aient l’intention de partir en vacances avec un livre dans leurs bagages ? Peut-on se réjouir que les gens lisent ? Peut-on se réjouir que les gens partent en vacances ? Peut-on se réjouir ? C’est un peu comme se demander si la vie a un sens. Peut-on vraiment se poser ce genre de questions ? Tout à l’heure, par exemple, je suis allé courir dans les champs et puis sur la route (plus sur la route que dans les champs pour éviter les abeilles qui ont essayé de me tuer quand je suis passé à côté de leur ruche, hier) et, quand je suis passé sur la route, une voiture m’a dépassé avec à son volant un automobiliste qui écoutait toutes fenêtres ouvertes une musique impossible, un mélange d’exotisme, de pop, de musique électronique, de chanson française, quelque chose d’incroyable, qu’en fait je ne suis même pas capable de décrire. Au cédez-le-passage, il s’est arrêté. J’ai cru qu’il laissait passer une voiture, mais non, il n’y en avait pas. Il n’avançait plus. Alors, je me suis dit, Jérôme, c’est bon, tu vas voir que c’est un maniaque, pourtant, je ne suis pas une adolescente, mais c’est un malade, il va vouloir me parler, me faire monter dans sa voiture, me montrer son petit appendice, en plus à la campagne, ils sont tous plus ou moins arriérés, tout le monde le sait, non mais qu’est-ce que je fous ici ? La voiture ne bougeait toujours pas. Je suis arrivé à sa hauteur, j’ai jeté un coup d’œil à ce qu’il faisait. Évidemment, il regardait son téléphone. Là, planté en plein milieu de la route, comme s’il était seul au monde. Il a levé la tête, m’a regardé. Je me suis dit, merde, pourquoi est-ce que je l’ai regardé ? il va croire que j’ai quelque chose à lui dire, j’ai hoché imperceptiblement la tête d’un air dédaigneux et supérieur pour lui signifier que je le méprisais et me suis dépêché de le dépasser en accélérant dans la mesure du possible, c’est-à-dire de mes forces obèses. J’ai tourné à gauche pour entrer dans Illiers-Combray. Mais, évidemment, face à une automobile, un piéton ne tiendra jamais la distance. Lui aussi, il a tourné à gauche. Je ne le regardais plus, mais je l’entendais, avec son horrible musique qui beuglait à en pleurer. Il m’a rejoint, a ralenti à ma hauteur. Là, je me suis dit, c’est bon, lui, il va essayer de me violer. Je ne mens pas, c’est vraiment ce que je me suis dit. Pourtant, je suis gros, tout rouge, plein de sueur. Oui, c’est vrai, Jérôme, me suis-je dit, mais d’abord, tu as minci, et en plus, c’est justement ça, le problème avec les maniaques, les détraqués, les paysans arriérés, on ne sait jamais ce qui est susceptible de les exciter, tu vois, un Parisien, on sait, une soirée au Silencio, ou l’inauguration de la Fondation Louis Vuitton, ça l’excite, pas de risques de se tromper, un Marseillais, tu lui donnes huit litres de pastis, tu le jettes à la mer avec des boules de pétanque, il est content, ce con, mais un paysan, non, on ne peut pas savoir, si ça se trouve, tu vas tomber sur quelqu’un qui jouit en pénétrant tout entier dans l’utérus des vaches, ou sur un violeur de jogger, on ne peut pas prévoir. Si on pouvait, ce ne serait plus la campagne. Il a ralenti et a commencé à me parler. Je me suis dit, Jérôme, ne fais pas le malin, pas la même erreur une deuxième fois, ne le regarde pas, fais comme s’il n’était pas là, comme s’il n’existait pas. Je continuais de courir et lui de me parler. J’ai eu du mal à comprendre. Comme je ne le regardais pas, comme je faisais comme s’il n’existait pas, je ne pouvais pas trop m’intéresser à ce qu’il disait, mais je crois qu’il m’a raconté qu’il voulait m’encourager. Ne l’encourage pas, Jérôme, lui, ne l’encourage pas, c’est un détraqué, c’est évident. Alors, il a accéléré et m’a laissé tout seul sur ma route à Illiers-Combray. La vraie question que je devrais me poser, cependant, n’a rien à voir. Je devrais me demander pourquoi nous ne sommes pas allés à Vienne en vacances, mais comme c’est moi qui ai eu l’idée de venir ici, je crois qu’on approche là de profondeurs insondables.

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2.8.19

Voir du pays. — D’un pays, on ne voit jamais que ce que l’on veut. Prieuré, étang, abbaye, ruisseau, château (un peu moins), chemin, église, jardin, parc, champs, ruches, mais pas la zone industrielle, le centre commercial, à deux cents mètres, à peine, de l’abbaye, les usines, qui ressemblent pourtant à s’y méprendre à des églises, les drives, les kebabs, les magasins fermés dans le centre et les zones périphériques immenses parkings à ciel ouvert sinistres barres de béton. On ne voit jamais que ce que l’on veut. De loin, c’est frappant, si tu n’y fais pas attention, tu peux facilement prendre une usine avec ses silos à grains pour une église, plus difficilement, en revanche, une église pour une usine, la structure est la même — là, il manque simplement une croix quelque part pour dire, attention sacré, enfin, feu le sacré, et ici, simplement des gens pour y aller. Quoique là non plus, en réalité. D’un pays, on ne voit pas grand-chose que ce que l’on veut bien consentir à voir. La perception est ainsi faite, les mondes se jouxtent, mais on fait un choix sans même s’en rendre compte. Que faudrait-il faire, dès lors, pour tout voir ? Eh bien, rien, je crois, se laisser porter par la route, le chemin, une manière de destin mobile qui anime les convictions immobiles, les croyances aux distinctions trop fermes, strictes, les frontières. Il n’y a pas de frontières, que des dégradés, des atmosphères qui se convertissent progressivement l’une dans l’autre, des pays qui changent, mais non, rien de fixe, guère d’unité que celle à laquelle on tient, s’accroche, comme quand on dit la France. France, fille aînée de l’Église, où les portes des églises inscrites au titre des Monuments Historiques sont closes, vitraux brisés, nids à pigeons avec vue imprenable sur le paradis (c’est en ligne droite, suivez la flèche). Qu’est-ce que c’est, la France ? Un gouvernement, un territoire, un peuple, une histoire, un patrimoine ? Je ne sais pas. Ici, dans ce petit morceau de ce qu’on appelle la France, qu’il me soit étranger ou non, je ne vois pas, je ne sens pas. C’est quoi, la France ? Tout ce que je sais, c’est qu’on y roule à 80 kilomètres heure.

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1.8.19

Les paysages lointains ne sont pas ceux que l’on s’imagine. Ici, entre la Beauce et le Perche, champs partout à l’entour, brûlés par le soleil qui ne brille plus tellement ces derniers jours, plaine de blé, je sens l’ailleurs, pas la proximité, le loin, très loin, une sorte d’inconnu qui ne menace pas, au contraire, accueille, apaise, baume de pays. Je cours entre les champs, croise des ruches, des tracteurs, quelques marcheurs, rares, trop rares, cerné de routes qui me semblent tourner en rond, s’enrouler autour d’un point qui se déplacerait à la vitesse de l’automobile, rouler jusques au bois, sentir l’odeur de la pluie sur la terre, regarder les chevaux s’abriter, les vaches qui ne s’abritent pas. Peut-on parler du regard d’une vache ? Je ne sais pas. Oui, c’est possible, après tout, on peut parler de tout. Alors, pourquoi pas ? Si je devais en parler, qu’est-ce que j’en dirais ? Qu’il est quelque chose d’étranger, lui aussi, mais pas au sobre voyageur que je suis, étranger au langage. Je ne connais rien de plus étranger au langage que le regard d’une vache. J’en ai regardé une dans les yeux, hier, dans le Perche. Elle était là et, pourtant, c’est ce que je me dis à présent, repensant à son regard, elle n’était pas là. Les vaches ont une présence impossible, massive, imposante, lourdement là, où cependant elles ne sont pas, d’où elles s’échappent, avec cet air incommunicable dans les yeux, parce qu’à côté du langage, juste à côté tout près, une chaleur qui ne signifie rien, qui ne peut rien signifier.

En face de la maison que nous avons louée pour l’été, il y a maison qui vient d’être vendue. Très belle. Une grille avec un portail, cinq mètres avant cinq marches en pyramide. Porte d’entrée. Deux fenêtres de chaque côté, mur en briques. Cinq fenêtres au premier étage, mur blanc. Deux fenêtres au toit en tuile, deux cheminées de part et d’autre de celui-ci, une lucarne tout en haut. Symétrie. Je ne vois pas grand-chose, de là où je me trouve, de l’intérieur de la maison, que des cartons qui n’ont pas encore été déballés. Bien sûr que non, je ne pourrais pas vivre ici, mais c’est un endroit où l’on peut vivre, une maison comme celle-là, je pense.

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31.7.19

Tout à l’heure, lors de ma séance de gainage quotidienne, je n’ai pas eu de révélation. Pourtant, j’étais allé courir, comme tous les jours, j’avais transpiré, et continuais de transpirer le nez à quelques centimètres du sol, mais trop près, probablement, pour un être humain normalement constitué. Mais qui peut encore prétendre être un être humain normalement constitué ? Je n’ai pas eu de révélation, mais j’ai repensé à cet étrange tableau de Zurbarán que j’avais vu en début d’après-midi, tableau qui représente sainte Lucie, martyre qui finit par s’arracher les yeux pour les envoyer à son fiancé. Sanglant spectacle. Sur ce tableau, Lucie a les yeux clos, la tête orientée vers un plateau qu’elle tient dans sa main droite, côté spectateur, et sur lequel ses yeux sont posés. Si elle avait encore des yeux, dans la position où elle est, Lucie regarderait le plateau. Mais commet ses yeux y sont posés, elle ne les voit pas. En revanche, ses yeux fixent le spectateur. Si Lucie pouvait voir, ce qu’elle verrait, c’est qui la regarde, elle. Cette étrange, cruelle et impossible boucle, j’y pense depuis tout à l’heure. Je pense à ces yeux, réalistes et irréels, parce que ce ne sont pas des yeux morts, mais des yeux au regard intense, qui fixent celui qui fixe. Qui l’interrogent, peut-être. Qui l’observent, sans doute. Comment peut-on regarder quelque chose comme ça ? Sauf la légende, sauf la martyrologie, ce qui reste n’a aucun sens pour nous. Et pourtant, cette scène a trop de sens. On peut lui donner tellement de sens. J’ai photographié ces yeux en gros plan. Je viens de les regarder. Mais je préfère fermer les yeux. Quand je ferme les yeux, je vois ces yeux qui me regardent. Doublement impossible que de tels yeux me regardent : comment des yeux morts pourraient-ils regarder ? comment des yeux peints pourraient-ils regarder ? Peint est-il synonyme de mort ? Peut-être. Je ferme les yeux et je vois ces deux yeux peints et morts qui me regardent. Ils m’observent. Je voudrais que les paupières les ferment enfin, mais elles sont restées sur le visage de la sainte. Imagine surtout des yeux qui verraient sans paupières, qui verraient toujours. Je ferme les yeux et je vois ces yeux qui voient et me regardent, et j’imagine des yeux sans paupières qui verraient toujours. Ce n’est pas le martyre de sainte Lucie. La légende raconte que la vierge Marie les lui rendit. Est-ce le nôtre ?

Histoire sicilienne, Lucie, de Syracuse, vénérait sainte Agathe, de Catane, à qui on arracha les seins. Zurbarán a aussi peint cette sainte, seins sur un plateau.

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