30.7.19

Tous les soirs, à peu près à la même heure, un chien se met à pleurer. Je ne sais pas où il se trouve, je dirais sur la gauche, quand je regarde par la fenêtre qui donne sur la rue, il me semble qu’il se trouve par là-bas. Au début, la toute première fois que je l’ai entendu gémir, j’ai eu peur que ce soit Daphné qui pleure ou appelle. Immédiatement, je me suis aperçu que ce n’était pas sa voix et que, de toute façon, elle ne pleurait ni n’appelait de cette façon, j’ai pensé un instant peut-être que c’était un autre enfant qui se plaignait, mais très vite, il est apparu clairement que c’était un chien. Je crois que tant qu’un doute subsistait sur l’identité de l’entité qui gémissait de la sorte, ces plaintes étaient déchirantes, ou pouvaient l’être, mais depuis que je sais avec certitude (auditive) que c’est un chien, les gémissements sont moins déchirants qu’agaçants. Pourtant, tous les soirs, à peu près à la même heure, quand j’entends ce chien qui pleure, je ressens quelque chose de triste, ou plutôt : je perçois une tristesse. La tristesse étant un concept humain, l’appliquer à un chien, c’est pécher par anthropomorphisme, mais c’est quelque chose que je ressens, moi, sa tristesse à lui, qui n’est peut-être pas la sienne, en réalité. Je n’en sais rien. Beaucoup de choses se passent par les oreilles en ce moment. J’ai écrit un texte cet après-midi à propos d’une expérience auditive que j’ai faite une nuit il y a quelques jours de cela, expérience qui est liée, elle aussi, à la rue, à ce qu’il s’y passe. Là où je vis, à Marseille, il n’y a que peu d’expériences auditives liées à la rue. Ce n’est pas tout à fait exact. Il y a des bruits, des sons qui proviennent de la rue, oui, mais comme je réside au sixième étage, ils viennent de loin, et la rue n’est pas une rue de ville, c’est presque une rue de périphérie (à supposer que ce mot possède un sens à Marseille). Or, ici, à Illiers-Combray, un seul étage à peine me sépare du niveau du sol extérieur. La rue n’est pas une rue très passante, ce qui, dans une ville comme Illiers-Combray, en dit long, mais il y a quand même des voitures qui la traversent fréquemment, des gens qui passent, une boulangerie (qui malheureusement a fermé, réduisant la fréquentation de la rue), les gens ont des jardins, il ne se passe rien, à vrai dire, mais il se passe toujours quelque chose, à vrai dire. En ce moment, j’écris sur un bureau qui se trouve à côté du lit dans la chambre où nous dormons, Nelly et moi. Ce n’est pas vraiment un bureau, c’est une planche posée sur des tréteaux, qui fonctionne comme un bureau. Mais ce n’est pas de cela que je veux parler. Je suis face au mur, la fenêtre (ouverte, nous sommes en été) se trouve à ma droite, ce qui fait que j’entends plus que je ne vois. Quand je lève la tête, je ne vois qu’un mur, là où, à Marseille, je vois un paysage. J’entends ici : les cloches de l’église, un carillon de jardin, des gens qui parlent, des voitures qui passent, des chiens qui aboient. Je viens de me poser la question, sans y répondre : je ne sais pas si c’est mieux de voir un paysage à son bureau ou de l’entendre, tout ce que je sais, c’est que c’est différent, et que cette différence, je la trouve intéressante. En tout cas, j’en fais quelque chose.

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29.7.19

Pourquoi est-ce que je prends des notes depuis 3 jours sur cette feuille blanche verso Zero Day au lieu d’écrire dans l’un des carnets ou cahiers que j’ai pris avec moi pour écrire dedans, et que j’aime ? Est-ce une forme de métafétichisme, un fétichisme pour en finir avec le fétichisme ? Je ne sais pas. Je ne crois pas, mais je ne sais pas. Sur cette feuille, aujourd’hui, j’ai écrit trois paragraphes. Deux paragraphes tiennent en une phrase et ne sont pas destinés au journal, ou alors un seul, uniquement, je ne sais pas encore. Le troisième paragraphe, le premier si on lit la feuille de haut en bas, c’est-à-dire dans l’ordre chronologique, celui-ci est un peu plus long, de quelques lignes, où l’on peut lire ceci (je transcris sans récrire) : Me débarrasser de mes tics de langage. Oui, mais pour quoi faire ? À moins que mes tics de langage, j’estime qu’ils ne sont pas moi, mais quelque chose en trop, comme des espèces de parasites qui me font désécrire ou mésécrire ? Ensuite, je suis allé courir. 5 Km à 5:09 Min/km pour une durée de 25:48, me dit le registre des courses. Bien. Si je ne me suis pas senti mieux après qu’avant, je ne me sentais pas mal avant, je me suis senti bien après. Sauf que je n’avais pas répondu aux questions que je m’étais posées. Mais ce n’est pas ici qu’il faut que je réponde à ces questions, ce n’est pas le lieu de le faire, parce que ce n’est pour ainsi dire pas une question théorique, mais une question pratique : il m’importe moins de répondre à la question de savoir s’il faut ou non et comment me débarrasser de mes tics de langage que de trouver un moyen de me débarrasser de mes tics de langage afin de ne plus mésécrire mais de mieuxécrire, à supposer (bien sûr) que tout ce à quoi je pense quand je parle de tics de langage soit bien des tics de langage et qu’il n’y ait pas des formules logiques et d’autres qu’il faudrait au contraire éliminer parce qu’elles ne sont pas logiques mais simplement affectées, phrases de poseur, beauparler, et donc l’enjeu, c’est : dans ce tas de langage, qu’est-ce qui est bon et qu’est-ce qui est mauvais ? Non qu’il faille mettre un grand coup de pied dans le tas, non, mais il faut bien faire quelque chose. Écrire est une pratique.

Je ne compte pas mes cheveux blancs.
(C’est le deuxième paragraphe sur la feuille verso.)

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28.7.19

Deux questions : d’où vient le sens et à quoi sert-il ?

Rêvé que j’écrivais ces questions. Je me revois les écrire en lettres majuscules dans un cahier, lumière grise dans le rêve, comme la couleur du cahier où, si je les avais écrites hors du rêve, je les aurais écrites. Mais, si je me revois en train d’écrire ces deux questions, leur lettre m’échappe ; je vois une scène — moi en train d’écrire ces deux questions en majuscules dans un cahier —, mais je ne vois pas exactement les lettres, je devine, ce que j’ai écrit, et ma restitution de la lettre n’est qu’imparfaite. Il manque tout le contexte du rêve. Pourtant, je vois clairement l’image, et il me semble que je peux parcourir les signes par moi tracés, mais le rêve m’apparaît inaccessible, pure image, pas texte. Aussi, ce que je retranscris de la lettre du rêve, qu’est-ce ? Quelque chose que j’invente pour me faire accroire que je participe de mon rêve, que ma veille participe de mon rêve, ou l’esprit du rêve ? Pourquoi n’ai-je pas accès à la lettre du rêve ? C’est pourtant bien cela que je veux, le rêve littéral. Pas sa métaphore, par exemple. Pas son esprit. Rêvé aussi que quelqu’un parlait de la façon de rêver, de sa façon de rêver, mais au moment où j’ai noté par écrit ce rêve-là à la suite du premier sur une feuille de papier brouillon (le verso d’un tirage papier du pdf de Zero Day), tout de suite au réveil, je ne savais pas si c’était un rêve ou un souvenir diurne mélangé à des souvenirs nocturnes, une sorte de monstre figé entre le rêve et la veille. Ce second rêve est-il le contexte du premier ? Est-ce un seul et même rêve ? S’agit-il d’une sorte d’être tout autre ? Est-il possible de distinguer la veille du rêve ?

ORSONIRISME

ai-je écrit dans un cadre griffonné, ensuite.

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27.7.19

Quand on imagine une chose, se la représente, y pense, fait je ne sais quoi avec, pourquoi ne s’imagine-t-on pas dans le même temps son contraire ? Voilà qui ferait gagner du temps, on n’aurait pas nécessairement à argumenter, à faire voir l’infini champ des possibles qui s’offre à nous quand on pense à quelque chose. Pas seulement le contraire d’une chose, mais une autre chose quasi en tous points identique, infinies variations infimes qui se succèdent les unes aux autres pour produire une étendue à considérer les yeux ouverts, les yeux fermés, comme on veut, à considérer parce que l’existence, loin d’une ligne droite qui va d’un point à un autre, du début à la fin, comme dans un mauvais roman, dont on commencerait par écrire le début et puis la fin, est toute en circonvolutions, spirales, labyrinthes, pentes et descentes et puis descentes et puis pentes, vent de face ou dans le dos, tours détours, circonlocutions qui tournent toujours autour d’un axe, d’un centre qu’on essaie de décentrer, d’un ego qu’on voudrait un peu moins enflé, un peu plus honnête, un point autour duquel s’enrouler, se dérouler, déplier, déployer, employer les ressources du langage, faire couler les sources de l’écriture, etc. ad inf. Quand on imagine une chose, ne ferait-on pas tout aussi bien de ne pas l’imaginer, d’en imaginer une autre qui soit dépourvue de tout rapport avec elle, mais cela existe-t-il seulement une chose qui soit dépourvue de tout rapport avec une autre, tout ne se tient-il pas, même de loin, même par des fils qu’on ne croirait pas, labyrinthes qui te donnent le vertige, perdre l’équilibre, te perdre tout court, mais c’est pour ton bien, c’est pour le meilleur, si tu savais d’emblée où tu allais, tu passerais ta vie à bâiller, déjà que vivre est d’un ennui terrible, si encore tout était écrit, le début et puis la fin, avant les autres tomes entre les deux extrémités, autant commencer par se suicider ? À quoi bon écrire un livre écrit d’avance ? À quoi bon vivre une vie vécue d’avance ?

Coup de téléphone. Coup de théâtre. Coup de chaud. Coup du sort. Coup pour coup.

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26.7.19

Dehors, il peut. Un merle sautille dans le jardin, picore la terre adoucie par la pluie qui tombe par intermittence depuis ce matin. J’allais écrire quelque chose à propos de l’époque dans laquelle nous vivons et puis non — je n’en ai pas eu envie. Moins par manque de force que par manque de force : ce n’est pas moi qui manque de force, qui n’aurais pas l’énergie d’aborder tel ou tel sujet dont, pourtant, tous les experts autoproclamés, les gourous télévisés, les monarques égocentrés et autres dictateurs en devenir s’accordent à dire que c’est de cela — impérativement — qu’il faut parler, que cet impératif lui-même qui manque de force, de puissance, parce que c’est l’impératif d’une époque qui a les yeux rivés sur elle-même, qui est obsédée par elle-même, ne voit ni n’entend ni ne sent rien d’autre qu’elle-même. Même quand ils se font peur, les gens s’admirent, se trouvent en avance sur leur temps, quand même ils sont en retard sur leur temps puisqu’ils sont de leur temps. Mais ce ne sont ni l’avance ni le retard ni l’à temps qui importent, en vérité, c’est de se sentir jeune. Pire que le fascisme, le nazisme, le totalitarisme, le racisme, notre époque abhorre tout ce qui n’est pas jeune. Je ne dis rien d’original (il ne manquerait plus que ça). Mais la jeunesse — réelle ou fantasmée — n’est pas un argument, c’est un âge. Or, un âge est déjà en retard sur son temps. Il est né. Tout le monde est en retard sur son temps. Il n’y a pas d’esprit qui voie plus loin que le bout de son nez. Tout le monde est fasciné par le bout de son nez, que celui-ci ait la forme d’un phallus, d’un utérus, d’un accélérateur à particules ou d’un jardin en permaculture. Et puis quoi ? Je ne cesse de me contredire, parlant finalement de ce dont je ne voulais mot dire. Comment faire comprendre quelque chose à quelqu’un ? Je ne sais pas. Tous les moyens employés (la peur, la coercition, l’argumentation, etc.) me semblent inappropriés. Il faut parler de ce dont on a envie de parler, quitte à parler tout seul, prophétiser dans le désert (où trouve-t-on les prophètes, sinon dans le désert ?), laisser le reste aux autres, qu’ils s’excitent, qu’ils s’entretuent, qu’ils s’admirent, cela m’est bien égal. Pendant que j’écrivais, mon merle s’est envolé.

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25.7.19

Chaque expérience est unique. Et, par conséquent, une conséquence aussi rapide que la lumière, chaque instant de l’existence l’est aussi — impossible à reproduire, à répéter. C’est ce qui rend la vie si belle et si tragique, aussi. Est-ce une pensée qui m’est venue spontanément, ou me suis-je forcé à l’avoir, pour avoir quelque chose à dire, quelque chose à dire de plus ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que j’étais à l’arrêt sur le bord d’une route, à l’abri d’un petit bois. Il faisait 42°C, c’est ce que le thermomètre de la voiture me disait, et j’ai écrit cette phrase. Ensuite, j’ai continué de rouler. Plus loin, ou avant, je ne sais plus, toutes les routes finissent par se ressembler et celui qui conduit ne sait plus si c’est la même route ou une autre, s’il est déjà passé par là ou non, s’il tourne en rond ou non, mais je sais que, un peu avant ou un peu après, je me suis dit tiens la route est mouillée, mais non la route n’était pas mouillée, c’est le bitume qui avait fondu, prenant cet aspect liquide qui, à une certaine vitesse, le faisait ressembler à une surface qu’on aurait arrosée d’eau. Tout n’est qu’illusion, aurais-je pu me dire alors, mais non, je ne me le suis pas dit. Peut-être que tout est illusion, je ne dis pas le contraire, ce n’est pas parce que je ne l’ai pas dit que j’ai dit le contraire, j’ai continué de rouler, fenêtres ouvertes, le vent brûlant mes joues rabattant mes cheveux devant mes yeux cachés derrière mes lunettes de soleil. Ensuite, je me suis garé, je suis descendu de la voiture, et je me suis assis dans un jardin, où j’ai écrit les deux remarques que voici. Elles sont recopiées telles quelles.

Comment devenir pure écriture ? Accomplir, en quelque sorte, ma vraie nature ? Flux permanent de langage. Comment être écrivain et désirer autre chose ?

Lutte sans pause ni faillir contre les clichés. Comment peux-tu être écrivain autrement ?

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24.7.19

Comment ne pas te sentir intrus en ce monde ?

J’ai failli écraser un lièvre tout à l’heure. Je roulais sur une route départementale entre la Beauce et le Perche. Il y avait des oiseaux sur le bord de la route, des tourterelles, des canards, des faisans, je crois, je ne suis pas expert en botanique, je regardais ces oiseaux par intermittence pour ne pas perdre trop longtemps la route de vue, quand un lièvre soudain a traversé, j’aurais pu l’écraser, à une seconde près, je l’aurais écrasé, mais non, je l’ai vu, j’ai levé le pied, tourné le volant un peu (pour rien, mais c’était un mouvement réflexe, inutile, sinon dangereux), il a traversé la route, continué son chemin, disparu dans les champs, où une moissonneuse-batteuse, peut-être, aura eu raison de lui. Un peu plus tard, en me disant qu’au lieu d’écrire cette page aujourd’hui, je devrais écrire une lettre à Pierre pour lui raconter cette histoire, au lieu ou plutôt en plus, j’ai compris d’où naissent tous ces petits cadavres, corps écrasés, chairs éparses sur la chaussée, qu’on croise en conduisant sa voiture. Certes, d’un certain point de vue, cette révélation n’était pas une révélation — nous savons tous que ces animaux que l’on voit écrasés sur la route, ce sont les automobilistes qui les ont tués —, mais, d’un autre point de vue, cette révélation était une révélation. On peut tuer en voulant tuer, mais il y a un mal plus grand encore, lequel consiste à tuer en voulant faire et en faisant autre chose. J’aurais pu tuer ce lièvre sans vouloir tuer ce lièvre, sans même y prêter attention, à 70 km/h sur une route départementale, la vie d’un lièvre ce n’est pas grand-chose, elle ne fait pas le moindre bruit quand elle s’en va, on ne s’en aperçoit pas, même pas, et n’est-ce pas le plus grand mal, quand on y songe : détruire tout en faisant autre chose, détruire tout en voulant faire autre chose ? Celui qui détruit en voulant détruire, je ne dis pas que son comportement est excusable, mais lui, au moins, il sait ce qu’il fait. Tandis que celui qui détruit en voulant faire et en faisant autre chose fait deux fois le mal : par destruction et par ignorance. Je crois, mais je me trompe peut-être, je crois que c’est ainsi que le plus grand mal est fait (j’entends par là : le plus grand des maux et la plupart des maux) désormais : par effet secondaire — on fait une chose et c’est une autre qui se produit cependant qu’on la fait.

Je roulais sur ces routes départementales, et j’avais l’impression que je n’aurais pas dû être là où je me trouvais. Je me suis demandé si je ne devrais pas faire ce même chemin à vélo, m’arrêter pour parler avec cette dame qui m’avait regardé passer d’un air étrange, comme si j’étais un étranger, et j’étais un étranger, mais non, ce n’était pas cela que je voulais, je ne voulais pas aller à la rencontre des gens, je voulais observer, voir, pas parler. J’ai éteint la radio, coupé la climatisation, ouvert les fenêtres, et j’ai roulé, m’arrêtant pour regarder plus attentivement ce au milieu de quoi je me trouvais, prendre une photographie, observer pas parler. Évidemment, du langage, je ne fais que cela, mais mon langage était en quelque sorte en retrait, retardé, je prévoyais ce que je pourrais penser, dire, écrire, mais je le retenais. Je ne peux pas me passer du langage, mais je peux le ralentir.

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23.7.19

L’église d’Illiers est déserte. Pourtant, il fait environ 15 degrés de moins dedans que dehors. Mais il n’y a que moi. Quelques cierges allumés témoignent du passage de paroissiens venus chercher quelque chose, le salut, un travail, qui sait ? Je fais le tour, m’assois sur un banc, regarde les pans de mur décrépits. L’église n’est pas en ruine, mais elle fait voir sans doute une civilisation éteinte, qui n’a plus cours, un peu comme une monnaie ancienne pour laquelle on n’a plus d’usage ; certains gardent quelques pièces dans une boîte, mais ils sont vieux, et eux-mêmes ne savent pas très bien quoi en faire, ils se disent qu’un jour, peut-être, ce seront des antiquités qui auront de la valeur, mais est-ce si sûr ? et puis quand est-ce, un jour ? Dans la chapelle où des cierges se consument, il y a un livre, mi recueil de prières mi livre d’or, on s’y adresse aussi bien à Dieu qu’on y invoque Stéphane Bern, c’est étrange, mais c’est la France. Je continue de le feuilleter quand une prière en particulier attire mon attention. Elle commence comme ceci : « Je reviens vers vous, etc. ». Le reste est un tissu de fautes d’orthographe, de grammaire approximative, de galimatias francisant. L’écriture d’un enfant de 7 ou 9 ans (les petites prières sont signées) ne se distingue que difficilement de celle d’une vieille femme (je le suppose), ou d’un homme mûr (il a signé de son prénom). Je me dis que des usages se sont définitivement perdus, que ce n’est peut-être pas si grave, mais une question n’a pas encore reçu de réponse : quels usages ont pris la place de ces usages qui n’ont plus cours ? Quelle civilisation a succédé à cette civilisation éteinte et dont des restes sont enfermés ici ? Je lève les yeux, remonte le pan de mur décrépit, jusqu’à la voûte et la charpente qui la soutient. Aux extrémités des monstres tiennent dans leur horrible gueule ouverte les poutres. Infernales menaces. C’est beau, tragique, vain, sans le sens. J’ai une pensée que je ne devrais pas avoir. Tant pis. Ces gueules sont devenues inoffensives. Il faudrait à la place des djihadistes hallucinés. Nouvelles menaces qui ont leur place dans d’autres temples. C’est la canicule, paraît-il. Et c’est vrai qu’il fait chaud. Dehors pas dedans, ai-je déjà dit ; À une heure et demi d’ici, une jeune fille est venue faire la morale aux adultes, heureux de montrer par ce petit spectacle qu’ils ne sont pas si vieux qu’ils en ont l’air. Pendant tout ce temps, je n’ai rien dit. Le silence était complet dans l’église. Je n’ai entendu que le bruit des voitures à l’extérieur et le son des cloches. Est-ce elle, la nouvelle civilisation qui annule et remplace l’ancienne ?

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19.7.19

Jusqu’à quel point peut-on comprendre autrui ? Question qui peut s’entendre aussi : Jusqu’à quel point faut-il comprendre autrui ? Dans l’Idiot, le prince Mychkine comprend mieux les autres qu’ils ne se comprennent eux-mêmes, et ce sont les autres par suite qui ne le comprennent pas parce qu’ils ne se comprennent pas eux-mêmes comme lui-même les comprend, eux. Qui comprend autrui, lui pardonne. Lui pardonne tout. Lui pardonne peut-être trop ? N’y a-t-il pas, au cœur de cette compréhension d’autrui, un fond platonico-socratique d’après lequel nul n’est méchant volontairement et celui qui fait du mal à autrui, fait le mal, se fait surtout et avant tout du mal à lui-même. N’est-ce pas ce que ne cesse d’affirmer le prince dans l’Idiot — c’est celui qui offense qui est le plus offensé, celui qui fait du mal qui souffre le plus, celui qui s’avilit qu’il faut aimer le plus ? Pour le sauver. Quelque part à l’autre bout du spectre, un nietzschéen qui nierait qu’il faille avoir pitié du faible, qu’il ne faut sauver personne, qu’il ne faut sauver personne de personne, personne de soi-même, professerait un anti-platonisme sévère — il n’y a que l’individu face à son destin, seul, isolé même, qui doit se débrouiller tout seul avec ses propres mésaventures métaphysiques. Comme si l’on n’avait jamais besoin de quelqu’un qui écarte une mèche sur le fond de l’enfant que nous avons été et sommes encore et nous dise tout va bien, tout ira bien, ne t’inquiète pas, je suis là, tu n’as rien à craindre. Évidemment, que je crains quelque chose, je crains même tout, peut-être, l’ouverture d’une métaphysique cruelle, les péchés que rien n’absout parce qu’ils sont commis envers soi-même, la bêtise, la violence, l’indifférence, la médiocrité. Oh, la médiocrité ! Il faut en finir avec la métaphysique. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? On peut se débarrasser d’un certain nombre de concepts superflus, d’entités excédentaires, de bagages trop lourds dans la perspective de voyager léger, prendre congé de l’être, aimer le destin, en fait, on peut tout faire, mais alors quoi ? Souffre-t-on moins ? Que ce serait bien. On souffre plus, c’est probable. Souffrance nécessaire, assurément. Mais tout ce dont on aura fait l’économie reviendra tel un projectile meurtrier. De tout cela, il fallait s’en débarrasser, mais personne n’a dit qu’on n’était plus en danger. La couche de gras qui enveloppe l’obèse métaphysique lui donne l’illusion d’être protégé. Quand celui qui d’astreint à un régime strict, mais salutaire, s’expose radicalement. Comprend-on jamais autrui ? Forse che sì forse che no dit le labyrinthe. Auquel la vie est semblable. Croire comprendre, s’engager dans une direction, et s’apercevoir qu’on fait fausse route. Ou alors, effet de miroir du dédale, que c’est autrui qui erre. Errer sur une route dont nul ne sait où elle va ni même si elle va quelque part. Pourquoi pensons-nous ? Pourquoi pensons-nous que nous pensons ? Pourquoi nous demandons-nous pourquoi nous pensons que nous pensons ? Pourquoi nous demandons-nous pourquoi nous pensons ? Nous ne tombons pas pieds et poings liés dans les labyrinthes. Ce sont nous qui les fabriquons, les labyrinthes, en parlant. Mais le pire est à venir, toujours, — comment en sortir ?

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18.7.19

Que resterait-il si l’on retirait soudain de la circulation toutes les idées préconçues, si par un implant dans le cerveau des gens on parvenait à en extraire toutes les idées qui ne sont pas les leurs mais qu’ils pensent être les leurs et qui leur servent à penser tous les jours, à exprimer des opinions, émettre des avis, faire leurs courses au supermarché, voter aux élections présidentielles, choisir leur conjoint, nommer leurs enfants, choisir leurs sous-vêtements, et caetera et caetera ? On s’attendrait peut-être à une manière de grand bond en avant, une révolution soudaine et pacifique, tout à coup, la haine et la discorde disparaîtraient de la surface du globe, tout serait pour le mieux dans le meilleur de monde. On peut toujours rêver. Il me semble, au contraire, qu’il n’en serait rien, que les gens se trouveraient soudain n’avoir plus rien à dire, grosses bêtes bêtas incapables de quoi que ce soit, ouvrant de gros yeux ronds sur le monde qui les entoure, incapables d’y comprendre quoi que ce soit. Très vite, les économies s’effondreraient, les gens se négligeraient, ne sauraient même plus comment se nourrir, on verrait des êtres hagards forniquer au coin des rues, des cris de bêtes rauques leur tenant lieu d’expression de la jouissance, les immeubles se fissureraient bientôt, écrasant les rares survivants qui ne se seraient pas encore entretués, tout paraîtrait étrange et neuf mais, dirait-on, personne ne m’a jamais appris à m’étonner devant ce qui est étrange et neuf.

Je me souviens, quand j’étais enfant, ma mère avait invité une collègue de travail à dîner avec son mari. Elle avait fait un couscous. Une sorte probable d’acte manqué, parce que mon père, pied-noir, déteste le couscous, mais c’est une autre histoire. Bref, elle avait fait un couscous, et le mari de sa collègue lui avait dit qu’il n’en mangerait pas. Ah bon ? Non. Ma maman, avait-il dit, c’est ce que ma mère, la langue dans la joue, ne manquait jamais de rappeler quand elle narrait cette anecdote, ne m’en a jamais fait. Oh, qu’à cela ne tienne, lui avait répondu ma mère, je vais vous faire des pâtes au jambon. Merci.

Tu crois que l’univers, c’est loin, mais c’est au coin de la rue.

Aujourd’hui, dans mon journal, j’ai d’abord voulu recopier des pages de mon carnet au crayon à papier, ce que j’ai déjà fait, je crois, par le passé, mais finalement non, pas aujourd’hui. Il m’a semblé qu’il y avait autre chose à raconter. Qui n’est peut-être pas très intéressant — les pages écrites au crayon à papier dans mon carnet au bison rouge sont plus intéressantes que celles qu’on pourra lire écrites aujourd’hui, mais il faudra attendre que je sois mort pour le savoir (à supposer qu’on finisse jamais par le savoir) —, mais qui raconte sur deux modes différents — la fiction et le souvenir — une morale édifiante. Je sais tout ce que le fait de déclarer que les gens ne pensent pas par eux-mêmes peut avoir d’arrogant (les gens, c’est toujours : tout le monde moins soi), mais est-ce parce qu’une idée semble arrogante qu’elle est erronée ?

Le meilleur moyen de lutter contre les préjugés est d’apprendre à s’étonner. (Philosopher. Une vieille idée.)

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