25.5.18

Tout à l’heure, en descendant au parking du supermarché où j’étais allé faire les courses familiales, en début d’après-midi, pour reprendre la voiture afin de rentrer à la maison, j’ai cru qu’on me l’avait volée. J’ai poussé un petit cri de surprise, étouffé, certes, je suis bien élevé, mais un petit cri quand même, et j’ai posé mes paquets par terre, regardant autour de moi, l’air désemparé ou ahuri, je ne sais pas je ne me suis pas vu, avant d’envisager la succession des événements déclenchés par cette nouvelle réalité, ou absence plutôt de réalité. Appeler Nelly, se rendre au PC sécurité pour demander à visionner les images de vidéosurveillance, déclarer le vol de la voiture, prendre contact avec l’assurance, installer le vieux siège auto dans l’autre voiture, refaire une paire de lunettes de soleil à ma vue, passer pour un imbécile. Ainsi de suite, donc, ou à peu près. Après avoir parcouru la chaîne des raisons qui me séparaient de la disparition non désirée de la voiture à mon nouveau statut d’imbécile qui se plaint de l’insécurité radicale du monde (On ne peut même plus aller faire ses courses au supermarché ! Non mais vous vous rendez compte. Est-ce que vous vous rendez compte ? Je ne crois pas que vous vous en rendiez bien compte…), je me suis retourné et dit : Si ça se trouve, ce n’est peut-être pas le bon parking. J’ai repris les paquets que j’avais posés sur le sol du parking et je suis revenu sur mes pas pour constater qu’en effet ce n’était peut-être pas le bon parking. J’ai par suite repris l’ascenseur — que je ne prends jamais, mais que j’avais été contraint de prendre parce que la porte mécanique qui permet d’accéder aux escaliers était hors-service, comble du paradoxe automatique —, je suis remonté au niveau 0 parce que quelqu’un avait appelé l’ascenseur, ai discuté avec la dame qui venait de monter pour que je me semble à moi-même un peu moins crétin, et je suis descendu au niveau -2 (pas le niveau -1 comme lors de la première descente aux Enfers), j’ai marché jusqu’à la place où j’avais garé la voiture et je l’ai trouvée, comme si elle n’avait jamais bougé, et de fait.

Dans la vie, tout est une question de carrefour.

Ligeti Musica Ricercata Pierre-Laurent Aimard.

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24.5.18

Recopié les pages de poèmes dans le carnet gris en écoutant les Triadic Memories de Morton Feldman par Marylin Nonken. Sorte d’état second de l’écriture automatique, sans lire, déchiffrant l’écriture manuscrite plongée dans l’écoute sans écoute, le son plutôt que la musique. Pause pour préparer des poivrons grillés (une première), les doigts couverts du jus de ces choses rouge sombre. Ail et huile d’olive non ultra. Puis encore les pages du carnet gris. Le titre : Musique difficile. Inachevée. Qui finira avec la dernière page du carnet. La semaine prochaine. Dans dix ans. Jamais. Ensuite, avec Daphné à la plage jusqu’à ce qu’il soit l’heure du crève-cœur : rentrer. Chute, lèvre ouverte. Tout coule, flue et reflue, la mer tout comme le sang.

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23.5.18

Falsification de la vie. — Sous l’apparence de la diversité, partout la même chose. Une pluralité de canaux, mais un contenu unique. C’est ainsi qu’on falsifie la vie ; donnant à voir la diversité alors que c’est le même flux qui coule partout, la même eau dans tous les bras de tous les fleuves du monde.

On apprend la mort de Philip Roth, ce matin, écrivain américain que je n’ai jamais lu. « Géant de la littérature » — gigantisme indiscutable, même pour qui n’a jamais ouvert un seul de ces livres puisque c’est ainsi qu’en parlent, chœur des anges qui chantent ses louanges, dans le désordre de l’apparition googlienne, le HuffPost, 20 minutes, Le Progrès, la RTBF, Actu Orange, France Inter, France Culture, LCI, La Presse (Canada), TV5 Monde, et je suppose que j’en passe ou que tous n’en parlent pas encore.

Dans un monde obèse, la pluralité est obsolète.

Hier, marché un peu dans le massif Sainte-Victoire avec Nelly et Daphné, les pieds dans la terre rouge et la tête dans les nuages. Là, face à cette puissance calcaire dont les sommets se perdent dans la brume pluvieuse du printemps, comment ne pas comprendre qu’on ait pu dire que Cézanne était fasciné par la montagne à raison de la peur que celle-ci lui inspirait ?

Méfie-toi de l’Un.

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16.5.18

Le problème, ce n’est pas la relation du relativiste au monde, mais que tout le monde ne soit pas relativiste.

Ceux qui ne doutent pas. Ceux qui n’imaginent pas qu’ils pourraient se tromper. Fléaux.

Leurs sourires m’angoissent, muraille d’émail qui barre l’horizon. Barre HLM inversée. Armée de dents dressées, barrière de bienveillance, de joie, de bonheur — factices. Toutes blanches. Elles ne te mentent pas, non : l’empire factice commence ici. L’empire véridique commence ici.

Fatigue, ces derniers jours. Envie de dormir tout le temps. Chercher des idées que je ne parviens pas à trouver. Ou plutôt : je suis après des idées que je n’ai pas les moyens de suivre. Pluie aussi. Pas mis le nez dehors. Pas travaillé. Il va falloir que je m’y remette, mais je n’en ai pas vraiment envie. Bien sûr, ce qu’il s’est produit avec l’éditrice m’a profondément découragé, comme la preuve qu’on ne peut décidément avoir confiance en personne — personne —, comme l’indice que le monde est résolument pourri, que tu peux certes foncer tête baissée et feindre de ne pas le voir (la plupart font ça, n’est-ce pas ?), mais si tu ne fais pas semblant, comment t’en remettre ? Concrètement, d’ailleurs. Comment te remettre au travail ? Sans illusions, ça risque d’être épuisant. Pas l’énergie pour. Pas en ce moment. Dans quelques jours, peut-être. Il faudrait.

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13.5.18

Si le fake est indiscernable de l’authentique, devenir paranoïaque est impératif. Question de survie. Tous les contenus te veulent du mal. Tous les faiseurs de contenu te veulent du mal.

(Je préfère le ciel bleu.)

Éthique du faussaire. Éthique du faiseur. Douter de tout est impossible (il faut bien que j’aie quelque certitude pour douter). La frontière entre le fait et le contrefait est pleine de trous. La vérité n’est pas une valeur première. Mieux : la vérité n’est pas une vérité première. Il faut rechercher d’autres états au-delà du vrai et du faux. Quelque chose comme une mania ;  — manie socratique de deviner.

« Daphné n’était pas le moins du monde une jeune fille effarouchée, écrit Robert Graves dans l’introduction de ses Mythes grecs. Son nom est une contraction de Daphoene (“la sanguinaire”), la déesse au tempérament orgiaque, dont les prêtresses, les Ménades, mâchaient des feuilles de laurier pour s’exciter et qui se ruaient dehors périodiquement à la pleine lune, attaquaient de paisibles voyageurs, déchiquetaient de jeunes enfants et de jeunes animaux ; le laurier contient du cyanure de potassium. »

Onomastique aiguë.

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7.5.18

L’universalisme républicain est une expression de la haine du pluralisme. D’où l’inévitable retour d’un discours qui mobilise les notions de sacré, de transcendance quand la démocratie est précisément le contraire : l’immanence et le profane. La haine du pluralisme qu’incarne l’universalisme républicain cherche à mettre un terme à la conversation. On ne discute pas parce qu’on touche à un domaine qui est au-delà des mots, au-delà d’un langage commun que tous peuvent parler. Un seul parle au nom de tous les autres. Où le pluralisme dit exactement le contraire : il faut que toutes les voix se fassent entendre parce qu’on ne parle jamais guère que pour soi. Raison pour laquelle il est impératif que nous ne mettions jamais terme à la conversation. Évidemment, en 2018, on voit facilement la béance de l’écart comique entre les appels à la transcendance et au sacré et l’usage crapuleux qu’on en fait effectivement en bradant les biens publics et en nivelant les droits des gens par le bas. La transcendance et le sacré ne sont dès lors que de vulgaires petits cache-sexes qui dissimulent mal les entourloupes auxquelles on se livre par ailleurs. Mais il n’en demeure pas moins que les vocables sacrés et transcendants excitent les amateurs du virilisme ; les appels au sacrifice, à la gloire, au don de soi, à l’absolu résonnant d’autant plus fort que soi-même, on n’a jamais rien fait sinon vendre au plus offrant des biens qu’on ne possédait pas.

La civilisation, ce n’est pas ce qu’on peut voir au musée, mais ce qu’il se passe entre les gens.

Le club des gagnants au repêchage. — Pas étonnant qu’on n’apprenne jamais rien tant que l’on n’a pas appris à perdre.

Les mœurs douces et policées de la démocratie (grecque, donc méditerranéenne) vs. les assauts héroïques contre des ennemis que l’on fabrique soi-même (jacobins, tournant le dos au midi).

(Même si tu sais que tu parles dans le vide, tu ne peux pas t’empêcher de parler.)

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5.5.18

Ce n’est pas que je ne souhaite pas être en phase avec mon époque, c’est que je n’y parviens pas. La nuance est de taille. C’est peut-être exagéré. Sous de nombreux aspects, en effet, mon existence est parfaitement en phase avec mon époque. Mais théoriquement, si j’ose m’exprimer ainsi, non. Impossible de l’être. C’est quelque chose que je ressens, par exemple, dans le tas monstrueusement gros de livres qui paraissent chaque année et que je n’ai pas la moindre envie de lire, qui me dégoûtent même de lire, et constituent l’époque de la masse, des contenus qui dégoulinent par tous les pores de toutes les peaux, des idées grossières érigées en idéologies, la caricature, la simplification, l’explication facile, des sous-produits de l’industrie culturelle qui alimentent les esprits, les réduisent à une servitude dont ils n’ont même pas conscience, dont ils ne veulent surtout pas avoir conscience. Quelle différence entre les simagrées automatiques du pouvoir et les gesticulations bavardes de l’écrivaillon qui les dénonce ? Aucune. C’est la même chose, le même tissu adipeux d’une époque qui passe la majeure partie de son temps à s’ausculter, à s’admirer, à se dénoncer, à se complaire dans le spectacle ridicule qu’elle donne d’elle-même. C’est pour cette raison qu’on accorde tant d’importance à la vie politique, la vie publique, laquelle n’est rien d’autre qu’un ensemble de saynètes qui se déroulent  — en France — dans l’espace clos et microscopique de quelques arrondissements de Paris, pour la jouissance de commenter des images, des mises en scène qui insultent le peu d’intelligence qu’il reste en ce bas monde. Comme dénoncer la misère, la violence, la tristesse du monde en faisant la une d’un journal propriété de milliardaires. La blague ne fait plus rire personne. Elle ne fait même plus pleurer personne. Ne se laissent faire que ceux qui veulent bien se laisser faire. Plus une once d’intelligence. Plus rien. Que le tas monstrueux des bavardages qui grossit chaque jour. Toujours plus gros. Toujours plus bête. Il faut lutter contre cette graisse verbale. Cure d’amaigrissement radicale. Regarder le ciel bleu ou bien ses pieds et fermer sa gueule. Ne rien avoir à dire de rien. I have nothing to say and I am saying it and that is poetry as I need it, disait John Cage dans sa Lecture on Nothing. C’était en 1949. 70 ans plus tard le blablabla a pris le pas. Tout le monde a quelque chose à dire. Enfin quelque chose ? Tout le monde a sa petite opinion et sait comment la faire entendre. Ça fait tellement de bruit que personne n’entend rien, ne comprend rien, ne retient rien. Des bouts de viande avec des trous pour les yeux et des excroissances pour les doigts. Cela fait longtemps, désormais, qu’il n’y a plus d’intelligence qu’artificielle.   

51 pages de poèmes dans le carnet gris aujourd’hui.

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3.5.18

Le fantasme de l’absolu, la passion du sacrifice, la haine de la banalité, surtout quand, soi-même, on y est parfaitement étranger ; qu’on ne fait qu’incarner la doxa de l’époque, triste, violente, bête. L’absolu, vu de loin — le sacrifice, tout en sauvant l’intégrité de son petit corps rassis avant l’heure — l’état d’exception parce qu’on ne sait pas tout ce que le temps qui passe a de précieux, qui permet de faire, d’inventer, qui est nécessaire à toute invention digne de ce nom. Il faut aller vite, au pas de charge. Comment fait-on les œuvres ? En y consacrant sa vie. Autrement, on torche, on abat, on dilapide, on exécute, on défait.

Négativité du négatif.

Ce monde triste, violent, bête, qui ne semble même pas se décider à mourir enfin.

On pourrait passer le reste de sa vie à faire semblant, mais ça sert à quoi ? Mieux vaut déserter. Sauf que qu’est-ce que tu peux faire ? Pris entre tous les feux, ceux qui te disent que tu n’es rien et ceux qui te disent que vivre en soi suffit. Ou bien tu exploites ou bien tu végètes ? Et c’est tout ? Et entre les deux ? Enfin, même pas entre les deux. Surtout pas entre les deux. Débilité d’une telle alternative. Non, ailleurs, plus loin, autrement. Pour changer. Le manque d’imagination est déconcertant parce qu’il réduit l’horizon, fait de l’univers quelque chose de simple : Regardez, ce n’est pas plus compliqué que ça. Et le chaland esbaubi de bégayer devant un bon sens si bien accompli.

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2.5.18

Si la violence des black blocs peut se comprendre comme une réponse justifiée mais illégitime à la violence de la société contemporaine (justifiée parce qu’elle aurait la justice pour elle quand même elle ne serait pas légitime car elle n’aurait pas la loi pour elle), il n’en demeure pas moins qu’elle est purement et simplement vaine. Comment, en effet, la destruction d’une enseigne d’un groupe multinational pourrait-elle avoir le moindre poids face aux millions d’heures de publicité, de présence médiatique, d’occupation des esprits achetées par ce même groupe ? Or c’est bien cette vanité de l’action qui est problématique. Non pas une action ponctuelle, locale, ciblée, mais la vanité de toute action dans un monde où les esprits sont occupés par un imaginaire produit par les groupes multinationaux. Il est aussi difficile de décoloniser un esprit que de décoloniser un pays, alors des milliards, imaginez. Toute action est vaine dans un monde où les jugements sont déjà rendus, les règles énoncées, les analyses conduites, les grilles de lecture tracées, les décisions prises, un monde où les jeux sont faits. L’action est vaine. La réalité est verrouillée. Tout est bouclé. La guérilla ne peut plus être urbaine, car elle est toujours d’emblée condamnée à l’échec, par l’opinion, à l’échec à cause même de l’opinion. La seule guérilla possible, en l’état actuel des choses, c’est une guérilla imaginaire, une guérilla de l’imaginaire, qui ne s’en prenne pas à la devanture des magasins, mais à la facture même des esprits, des pensées, des idées, des opinions d’où sortent ces magasins. Il ne sert à rien de fracturer la porte d’une entreprise s’il y en a cent mille autres. C’est la porte de l’imaginaire qu’il faut fracturer parce qu’elle s’ouvre sur d’autres possibles, et qu’elle déverrouille d’autres portes à sa suite. La guérilla de l’imaginaire est une lutte pour désarmer l’emprise, l’empire en pire, l’organisation externe et orientée de nos façons de voir, la structuration monétaire de nos habitudes de penser.

9,01 km dit le registre des courses. Sous la pluie. À Marseille. Le 2 mai. Qu’importe ? Mieux après qu’avant. C’est comme ça que je me sens.

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30.4.18

Il faut inventer une nouvelle avant-garde. Les mouvements sociaux (ce que l’on a coutume d’appeler ainsi), en tant que destinés à renverser le pouvoir ou réformer la société ou la conserver contre les offensives de l’État au terme d’une démarche majoritaire (la convergence des luttes, la grève générale, etc.), sont voués à l’échec. La période que nous vivons est marquée par un consumérisme et un médiatisme qui tendent vers leur maximum (qu’ils n’ont pas encore atteint). Massivement, la population est occupée par la dépense, pas la transformation, et les outils qui permettent de contrôler la population (les médias) sont aux mains des responsables du consumérisme (grandes entreprises privées et États). Dans de telles conditions, la majorité ne sera jamais en faveur d’une transformation, mais toujours pour le maintien de l’ordre existant moyennant quelques réformes sociétales, dont la fonction néologistique est de convaincre la majorité que l’ordre existant — la démocratie majoritaire centralisée — est le meilleur possible. La démocratie majoritaire centralisée fabrique de nouveaux mots pour maintenir un ordre fondamentalement inchangé. Dans ce contexte, une avant-garde doit se poser comme minorité. Minorité minoritaire, dont le but n’est pas d’être reconnue par les instances de la démocratie majoritaire centralisée, pas d’être normalisée ni d’intégrer une majorité plurielle, un genre à qui l’on accorde une réforme orthographique pour qu’elle se sente acceptée dans sa différence (la démocratie majoritaire centralisée est essentiellement néologistique), mais d’inventer des réalités qui n’existent pas encore et ne peuvent pas exister parce qu’elles minent l’entreprise majoritaire centralisée. Une avant-garde de ce genre ne veut pas d’un monde nouveau, d’un homme nouveau — pas plus que d’une femme nouvelle, s’entend —, d’une nouvelle société, d’un nouvel ordre social, mondial, parce que ces nouveautés-là sont paradoxalement toujours les mêmes, elles unifient, réduisent, centralisent, alimentent la fabrique majoritaire et ses prises de décision uniques. Une avant-garde de ce genre reconnaît qu’elle ne sait pas ce qu’elle veut parce que ce qu’elle veut n’existe pas encore et que sa tâche est de le découvrir. Cette avant-garde part de rien, littéralement. Contre le fonctionnement néologistique et métaphorique du monde majoritaire, elle en appelle à un sens littéral de voix multiples qui ne peuvent pas se réduire à une. Mais ce sens littéral ne se découvre pas en revenant à l’origine des mots. C’est le néologisme métaphorique du pouvoir majoritaire qui a introduit cette idée d’une origine, d’un sens originaire, qui n’existe pas, n’a jamais existé. Le sens, c’est l’usage ? Non. Le sens, ce sont tous ces usages qui ne peuvent pas être unifiés, qui n’ont pas besoin de communiquer entre eux — n’ont pas besoin d’une lingua franca, d’une langue française — pour circuler. Pas de sens, pas d’essence, — des sens. Plutôt que d’envoyer des messages, il faut faire circuler des bruits qui, du point de vue d’une langue unique, d’un pidgin, ne veulent rien dire mais dessinent de nouveaux horizons possibles. Il ne faut pas trouver une voix plus forte que les autres et qui prendra le pouvoir pour ne plus jamais vouloir le rendre, en attendant qu’une autre voix plus forte que les autres se fasse entendre, etc. Il faut désirer une infinité de sons différents. C’est la volonté d’unifier (de former une entité qui est nécessairement factice parce qu’elle gomme les différences) qui reproduit sans cesse le même, la même masse à qui s’adresse une grande voix (la Famille, la Patrie, la Nation, l’État, l’Entreprise) qui parle pour tous. Personne ne peut parler à ma place. L’anti-représentationalisme n’est pas négatif, ce n’est pas un acte négateur, mais l’expression de la nécessité de parler en son nom propre. Si la majorité n’a fondamentalement rien à dire, c’est parce qu’on ne lui en laisse pas le loisir. Or, ce n’est même pas un loisir. C’est l’œuvre d’une vie.

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