26.4.18

Humeur exécrable en ce moment, à fleur de peau, mais fanée, la pauvre, la fleur, pas la peau, pas encore, toujours en décalage, un peu, juste assez pour ne pas être tout à fait en équilibre, ce qui n’est pas agréable, du tout, comme sensation, mais ça va passer, dis-je à Nelly, ce matin, ça va passer. Il faudra bien que ça passe, ajouté-je, à présent, reprenant mon journal, presqu’une semaine après.

Remis la Vie sociale sur le métier avant de l’envoyer à Marguerite. Encore une fois sur le métier ? Pas complètement. J’ai suivi les notes de la deuxième lecture de Nelly (certaines, oui, d’autres, non), de détails, oui, mais des détails qui font la différence. Des erreurs, des fautes, tout ça, changement de dernière phrase, qui implique en écho une modification de la première. Ce n’est pas une architecture, c’est un organisme, un changement de position d’un membre induit un changement de position d’un autre membre, pour garder l’équilibre. Un organisme réticulaire. Je ne relis pas le texte dans son intégralité. Le début et la fin à haute voix, oui. Je survole l’ensemble. Il faudra bien que ça tienne. Mais non : ça tient déjà.

« Un anarchiste, écrit Feyerabend, est comme un agent secret qui joue le jeu de la Raison pour saper l’autorité de la Raison (la Vérité, l’Honnêteté, la Justice, et ainsi de suite). »

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20.4.18

L’histoire est racontée par une bande d’enfants idiots qui jouent sur une plage déserte. Le monde leur appartient, tout est à leur portée, mais ils se contentent de jeter du sable et des cailloux dans la mer avant de se les jeter au visage cependant que leurs mères, un peu en retrait, leur crient qu’ils sont idiots. Les pères, eux, sont absents.

Carnaval à la crèche aujourd’hui. Il y a quelques semaines, quand nous lui avons demandé en quoi elle voulait se déguiser, Daphné nous a répondu en sorcière. Et même si les raisons de ce choix se situent sans doute plus au niveau d’une esthétique vestimentaire (avec un chapeau pointu !) que d’une conscience féministe déjà pleinement formée, nous ne pourrons pas que nous n’avions pas été prévenus.

Absence, défaut, manque, trou, vide — la lutte est continue, qui ne cessera jamais.

Pourquoi l’idée que l’on se fait de la morale, de l’ordre public, implique-t-elle la souffrance ? Comme si l’on finissait toujours par dire aux gens : vous n’êtes pas là pour vous amuser, vous êtes là pour souffrir, faire des sacrifices, manquer de tout, désirer quelque chose que vous ne réaliserez jamais. Gens mêmes qui dès lors trouvent des sortes de jouissances refuges (sexe, drogue, extrêmes, etc.). Alors que le but de l’existence est la jouissance, une forme ou une autre d’accomplissement supérieur, qui englobe et dépasse les souffrances nécessaires pour y parvenir. Alors qu’il faut dire aux gens qu’ils sont là pour jouir et s’amuser, même si cela n’est pas sans exiger quelques efforts puisqu’il faut bien souffrir pour exceller. C’est ce contresens moral-là qui justifie ensuite toutes les dictatures du sacrifice, le chantage à la faillite, la tyrannie de l’absence d’alternative, armes préférées des petits despotes à court d’idées : si ce monde est en faillite, eh bien, qu’il faillisse, nous en inventerons d’autres.

Ou, comme disent D&G, « penser, c’est toujours suivre une ligne de sorcière. »

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19.4.18

Ce journal est un effort d’approfondissement. Il est aussi bien dedans que dehors. Il s’y sent aussi bien. Ce journal est un tour dans des paysages qu’on découvre, qu’on invente, qu’on imagine, qu’on oublierait autrement. Ce journal est peut-être tout — sauf un journal. Quelqu’un écrit qui cherche quelque chose sans savoir exactement quoi sinon il ne chercherait pas il aurait trouvé.

Il n’y a pas que la mauvaise monnaie qui chasse la bonne.

Tout un effort qui se concentre et se décentre, s’enroule autour de son auteur et va voir ailleurs, sachant qu’il n’y est pas. Toute une suite d’efforts pour trouver une façon de vivre, découvrir une vie qu’on puisse vouloir vivre. Tout pour trouver comment vivre et à quoi bon.

Si tu considères sans faux humanisme l’existence et la façon dont on la vit, combien de vies valent la peine d’être vécues ? Combien de vies semblent vaines avant même d’avoir commencé, combien de vies s’étirent mollement, combien de vies parasitent la possibilité de millions d’autres. Il ne s’agit pas de montrer comment vivre — se donner en exemple — ; il s’agit d’apprendre à vivre — édifier.

Irradiés de soleil. En prenant la Corniche, au retour du Frioul, où nous avons conduit Daphné pour occuper sa journée cependant que la crèche est fermée pour cause de grève, des Catalans au Prado, les plages sont déjà investies par les Marseillais. Comment ne pas admirer un peuple qui ne veut pas travailler et s’adonne si superbement et avec si peu de scrupules à l’otium qu’il invente ? La plage est l’otium du peuple. Vive la grève !

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18.4.18

Fatigue aujourd’hui parce que Daphné s’est réveillée dans la nuit, vers deux heures du matin. Quand je suis allée la voir dans sa chambre, elle était assise dans son lit et se racontait des histoires. Je lui ai demandé pourquoi elle n’arrivait pas à dormir et elle m’a répondu qu’il y avait trop de gens dans sa chambre. C’est possible. Ce n’est pas ce que je lui ai dit. Je lui ai dit qu’elle était seule, pas comme à la crèche, il n’y a personne dans sa chambre. Je ne le lui ai pas dit, mais c’est possible qu’il se passe beaucoup de choses en ce moment dans sa façon de voir les choses, le monde, de les appréhender, de les décrire, des les expliquer et que, parfois, elle ait l’impression d’être plusieurs. Ensuite, réveils successifs jusqu’à je ne sais pas quelle heure, à cause du chat des voisins qui miaule sur son balcon, dans mon quasi sommeil, peut-être que je m’imagine que c’est Daphné qui nous appelle, à cause du lave-vaisselle qui fait un bruit de ferraille, j’ai l’impression que ça dure des heures alors que ça n’a peut-être pas duré plus de cinq minutes. Je ne sais pas. Ensuite quand je me suis réveillé, je sais que j’aurais voulu dormir encore. Passons.

Il n’y a pas d’autre politique possible qu’utopiste. La réalité se résumant à ce qui existe déjà, être réaliste consiste à ne rien vouloir changer du tout. L’utopisme — la conception selon laquelle seules des réalités qui n’existent pas encore et qu’il faut inventer peuvent nous sauver de la réalité présente — est une recherche permanente (un peu comme on dirait une révolution permanente). Il n’y a pas d’utopie ultime parce qu’il n’y a pas de réalité ultime. L’erreur est de croire qu’un état peut être désirable parce que la réalité peut être un état. La réalité n’est pas un état. D’ailleurs, la réalité n’existe pas. Il n’y a qu’une infinité d’événements qui ont lieu tout le temps. La politique n’est qu’un ensemble d’événements non délimité strictement parmi cette infinité d’événements. Il n’y a pas de primat de la politique. L’utopisme n’est pas uniquement public — la recherche d’une coopération meilleure entre un certain nombre d’individus —, il est d’abord privé — la recherche d’une meilleure façon de vivre.

Si le microcosme est une image du macrocosme, le macrocosme est une image du microcosme.

Soleil. Ciel bleu. Quelques nuages. Un peu de vent. Les oiseaux chantent. Les marteaux piquent. Les gens sont des cons. La vie suit son cours.

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16.4.18

Comment la vie peut-elle être si parfaite et si pourrie à la fois (simultanément) ? C’est ma grande énigme du moment.

Je ne pense pas qu’il y ait une réponse, une et une seule réponse univoque. C’est peut-être pour cette raison que cette question est ma grande énigme du moment, parce qu’en un sens la meilleure réponse revient à dire que c’est comme ça, c’est tout, il n’y a pas de raisons, il faut vivre avec. Sauf que ce n’est pas une réponse du tout, ce n’est qu’une dissolution du problème dans le néant supposé de l’existence.

Les gens qui t’adressent leurs « amicales pensées » après avoir détruit un an de travail peuvent-ils vraiment être considérés comme des amis ? Pensent-ils seulement ?

En un autre sens, tu pourrais aussi bien penser qu’il faut simplement te débarrasser de la pourriture de la vie, passer à autre chose, digérer, ravaler ta haine, tes angoisses. Or, reconnaître que la vie est pourrie, cela a un sens, aussi. Tu ne peux pas accepter l’hypocrisie antisociale, le mépris, la distance, sans rien dire, sans rien faire, simplement parce qu’il faudrait jouer le jeu, parce qu’il y aurait des codes à respecter. Et ne pas voir que le microcosme est une image du macrocosme.

Travaille sans grande conviction — comment pourrais-je en avoir ? — à la traduction des araignées. Quelques pages, pas plus. Mais je sais ce que j’ai à faire. Et je fais ce que j’ai à faire. C’est la moindre des choses. Ensuite, ménage dans tout l’appartement, douche et puis promenade, grande boucle pour rentrer à la maison. Ciel laiteux troué de bandes bleues qui apparaissent par endroits en retrait, par soustraction de l’espace.

Hier, au bord de la mer, plage de la Pointe rouge, Daphné les pieds dans l’eau, le monde était exactement comme il devait être.

Je n’arrêterai pas d’écrire, non. Il faut que je trouve comment continuer.

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14.4.18

Dos douloureux toute la journée d’hier. En haut à gauche, entre l’omoplate et le cou. Musculus levator scapulae. Ce matin, aussi. Je ne suis pas bloqué, j’ai mal. Je devrais dire sans doute que je somatise — c’est comme ça qu’on dit dans les magazines, non ? —, mais je ne crois pas qu’il y ait une différence réelle entre le corps et l’esprit. Alors, je ne le dirai pas. Peut-être est-ce la façon dont l’individu réagit quand il est agressé et se trouve dans l’impossibilité de se défendre ? Je ne sais pas. Sans doute. Peut-être. Je vis, c’est tout. Je ne suis pas vaincu, j’encaisse le choc. Je ne suis pas mort, non, je ne suis pas mort, mais ça fait mal.

Quand tu regardes les séries américaines à la télé, tu apprends que la pire chose à faire, c’est larguer une fille en lui envoyant un texto. Refuser un texte par mail, après avoir fait quatre livres ensemble, ce n’est pas mal non plus. (Je ne dirai rien du contenu du mail en question que j’ai finalement reçu. Nelly est en train de relire la vie sociale, comme je le lui ai demandé. Mais de cela, non plus, je ne dirai rien.)

C’est fou à quel point on peut douter, à quel point, en fait, on peut être faible. Est-ce que si tu étais plus fort, est-ce que si tu doutais moins, tu écrirais mieux ? Je ne sais pas, peut-être. Peut-être qu’après tout, je devrais écrire différemment, suivre des structures plus linéaires, emprunter « les autoroutes de la narration ». Mais il y a quelque chose qui résiste. Peut-être suis-je trop vaniteux, peut-être ne devrais-je pas faire tant de manières.

Hier, comme le musculus levator scapulae me faisait souffrir, je me suis allongé aux deux tiers sur le canapé et j’ai regardé un film. Corporate. Qui aurait pu être un chef-d’œuvre s’il n’avait pas voulu sauver le monde. Toute la partie descriptive est juste et forte, dans sa retenue même, qui montre bien ce que deviennent les rapports sociaux. Car « le monde de l’entreprise » n’est pas empire dans un empire, c’est toute la sociabilité qui se modèle sur lui à mesure que l’on persuade les peuples que la concurrence ne doit pas connaître de limites. Du coup, c’est toute la vie qui en porte désormais l’empreinte. Et le discours de la RH qui contraint le salarié à un dilemme qui ne peut connaître d’autre issue que la démission est le même que celui du politique qui explique au petit peuple rassemblé devant son poste de télévision qu’il n’y a pas d’alternative à sa politique.

L’écrivain n’est plus guère qu’un prestataire de services : il apporte un texte, on le prend ou on ne le prend pas. Ce n’est pas plus compliqué que ça.

Contraste saisissant avec les rues de Marseille. Glycines qui tombent des murs d’enceinte des maisons. Ciel changeant de nuages et d’éclaircies. Je marche un peu pour aller à la boulangerie. Perfection de ces quelques minutes. Ailleurs, c’est la guerre. Comme toujours.

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13.4.18

Hier soir, j’ai compris que j’étais un écrivain raté. Enfin, hier soir, je ne sais pas, peut-être que c’était ce soir. Tout dépend du point où on se place dans le temps. Il est 2 heures 25 du matin et j’ai reçu le mail dont je veux parler vers 7 heures 30 du soir. Je suppose que c’était hier soir. Bref. Hier soir, donc, j’ai compris ceci : Je suis un écrivain raté. Nelly était en train de lire des histoires à Daphné cependant que moi je buvais une bière, une Corona sans citron vert, j’aime bien, je pensais n’aimer qu’avec citron vert, mais sans, c’est bien aussi, c’était la deuxième, en fait, de bière, quand j’ai reçu un mail de l’éditrice de mes précédents livres. Dans ce mail, l’éditrice de mes précédents livres s’inquiétait du fait que je n’aie pas répondu à son précédent mail qui, c’est ce qu’elle me disait, aurait pu me décevoir, voire m’indisposer (mot à mot). Sauf que moi, ce précédent mail, je ne l’ai tout simplement pas reçu et que je dis à qui veut l’entendre depuis des semaines que j’en ai assez d’attendre en vain qu’elle daigne me répondre. L’histoire est longue qui fait que j’en suis là à attendre en vain une réponse qui ne m’est jamais parvenue. Pour Pedro Mayr, de fait, j’avais déjà attendu un an. C’est long, un an. Nous en avions parlé. J’avais cru que nous nous étions compris. Il faut croire que non. On a beau parler aux gens, on a beau leur dire qu’on les aime ou qu’on va leur prendre jusqu’au dernier sou de leur petite pension de retraite, ils n’écoutent pas. Jamais. Rien. Bref. Dans ma réponse, je ne lui ai pas parlé de retraite. Non. Dans ma réponse, je lui ai répondu ce que je lui ai répondu. Pas mal, non ? Mais surtout, que je me suis senti humilié. Humilié et méprisé. Il faut savoir que l’éditrice de mes trois derniers livres est aussi l’éditrice du dernier Goncourt, comme on dit (cherche sur Google si tu ne sais pas). Et ce que j’ai trouvé humiliant et méprisant, c’est qu’elle ne se serait jamais permis ce genre de désinvolture avec le prix Goncourt en question — paix à son âme. Bref. Ce n’est pas tout à fait cela que je voulais dire. Ce que je voulais dire, c’est ceci : après avoir reçu son mail, après l’avoir insultée chez moi à haute voix et m’être excusé auprès de Daphné parce qu’on ne devrait pas employer ce genre de mots (ensuite Daphné est venue me voir pour me faire un bisou — elle ne me l’a jamais fait, elle a deux ans et demi — et me dire de sa petite voix ravissante et rieuse : Papa n’est pas fâché, non ce à quoi j’ai répondu : Ben si, en fait, papa est très fâché, mais ce n’est pas à cause de toi, mon amour, papa est fâché à cause du travail parce que, oui, en fait, c’est un travail, écrire, et que même les écrivains ratés ont une famille), je me suis souvenu à ce moment-là que j’étais un écrivain raté. Quand je travaillais chez Grasset, et que j’écrivais des livres que personne ne lisait, je savais déjà que j’étais un écrivain raté, et ces quelque trois livres (plus une traduction pour l’éditrice) m’ont simplement fait oublier cette réalité (quand même personne ne les aurait lus non plus). Sauf que désormais, je la perçois de nouveau clairement. Est-ce que je préférais qu’il en fût autrement ? Oui, assurément. Je ne suis pas du genre à me complaire dans le malheur. Si longtemps que cela dure, Daphné et Nelly font mon bonheur. Mais l’échec ne vaut rien en soi. Il vaut quelque chose si et seulement s’il permet de faire quelque chose qu’on n’aurait pas pu faire autrement. S’il n’est qu’une voie sans issue, à quoi bon ? Avec l’éditrice or c’est une voie sans issue. Tout ce temps perdu. Je n’ai jamais publié pour publier, toujours pour aller quelque part, pour réussir ma vie, et m’y voici : nulle part. Ironie de la mort. Tu n’as pas envie de mourir et pourtant, c’est ce qu’il t’arrive. Je me souviens, un jour, après une réunion au département de philosophie, on discutait, Aude Bandini, Jean-Pierre Cometti, et moi, et Jean-Pierre (je ne l’appelais pas Jean-Pierre à cette époque, je n’aurais même pas osé y penser) m’avait dit qu’il ne fallait pas être aigri. Nous parlions d’un quatrième larron qui n’était pas là, il était au Collège, ou il y finirait bientôt, je ne sais plus, mais l’idée m’est restée. Vous savez, il ne faut pas être aigri, Jérôme. Je ne l’ai jamais oubliée, cette phrase. D’autres qu’il m’a dites, non plus. Mais c’est pour d’autres histoires. Il ne faut pas être aigri. L’aigreur est une lente mort et vicieuse, qui te ronge et te laisse sans rien, sans même toi-même. Tu ne peux pas toujours aimer la vie, ça non, ne prends personne pour un con, mais ce n’est pas une raison pour en vouloir au monde entier. Pas une raison d’en vouloir à qui que ce soit ­— ni de haïr. Bref. Ce livre, que l’éditrice n’aime pas, même si je ne sais pas pourquoi parce que je n’ai pas eu l’honneur de lire le retour de lecture qu’elle a rédigé à son encontre, je n’ai plus envie de le publier. C’est mon aigreur. Elle est bien réelle. Je ne peux pas la nier, faire comme si elle n’existait pas. Mais je peux faire quelque chose contre elle. Ce livre, il faut pourtant que je le publie parce qu’on (on, c’est le Centre National du Livre) on m’a donné de l’argent (une bourse) pour que je l’écrive. Et que je la mérite, cette bourse. Et alors ? Et alors, rien. La bonne question, c’est : Et après ? Et après ? Et après, plus rien. Après ce livre — à supposer que j’arrive à le publier, sinon je rendrai ladite bourse à moi octroyée — je rembourserai —, après ce livre, je ne publierai plus rien. Plus jamais. Il est 3 heures 07 du matin.

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11.4.18

46 pages de poèmes dans le carnet gris. En un sens, je crois que c’est ce que j’ai fait de mieux.
— Depuis quand ?
— Depuis toujours.
Depuis ces jours où j’écrivais dans des carnets des aphorismes qui devaient changer le monde et qui m’ont changé moi ; — ce qui est peut-être la même chose. Ce que j’ai fait de mieux, oui. Comme quelque chose que tu n’écris pas pour que ce soit lu, mais pour que ce soit. Purement et simplement. Quand, étudiant, j’écrivais dans mes carnets (c’est-à-dire : quand j’ai commencé à écrire de façon consciente), je n’écrivais pas pour que ce soit lu, mais pour que ce soit. L’incompréhension ne provient-elle pas toujours de là, d’ailleurs, de ce que l’on s’imagine que ce que l’on écrit attend un verdict ? On fait comme si. Mais ce petit jeu de faire semblant ne ruine-t-il pas toute la littérature ? Pas le grand corps social de la littérature, ce géant obèse qui s’empiffre, grossit, et semble ne jamais vouloir éclater comme la baudruche pleine d’air qu’il est. Non, l’activité : écrire.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— C’est illisible.
Non que cela ne puisse être lu, mais ce n’est tout simplement pas fait pour ça. Écrire sans attendre de verdict, sans rien attendre du tout. Mais ne pas écrire pour écrire, ça non, comme si ce que l’on faisait tournait à vide. Si ce que je faisais tournait à vide, je ferais autre chose. Du vélo. Écrire mes poèmes dans un carnet. Ce que j’ai fait de mieux, comme on ne dirait pas rapporté à un ensemble de valeurs. Ce que j’ai fait de mieux, comme une ontologie.

Qu’est-ce que la vie sinon cela ? Aimer. Cultiver le secret. Écrire comme tu respires. Des poèmes illisibles. Laisser jaillir ce qui autrement serait indicible. S’acharner contre ce que l’on veut taire. Haïr la légitimité. Le reste n’est qu’ersatz de l’existence.

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9.4.18

Quand est-ce qu’être un connard réactionnaire est devenu socialement désirable ? Quand est-ce que mener une politique conduisant à moins de libertés et moins de justice pour les individus est devenu synonyme de progrès ? Jamais ? Sans doute. Car, un peu comme dans ces délicats paradoxes sorites (quand y a-t-il tas de sable ?), tu ne sais pas quand le changement a eu lieu parce qu’il n’a pas eu lieu d’un coup (il n’est pas possible d’identifier un moment quand et, d’ailleurs, peut-être que ce moment quand n’existe même pas), mais résulte d’un glissement historique. La moindre des causes de ce glissement progressif n’étant certes pas le vieillissement des populations occidentales.

Daphné n’aime pas faire la sieste à la crèche. Quand je lui pose la question — Pourquoi est-ce que tu n’aimes pas faire la sieste à la crèche ? — elle me répond qu’il y a trop de copains.

Les arguments rationnels s’épuisent vite, surtout quand on ne cultive plus la raison (quand on ne cultive plus rien, de fait, que « La Culture »). Il faudrait plus justement faire sentir. Mais comment faire sentir un peuple dont on traque et détruit patiemment la moindre trace de sens esthétique ?

Avec quoi tu crois que tu sens ? Ton poste de télévision ?

Tous ne sommes pas des animaux grégaires. Et non.

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4.4.18

On te jette le monde à la gueule jusqu’à ce que ta foi, ta voix, tout ce qui participe de toi soit frappé d’indifférence, et que cette indifférence finisse par sembler naturelle, à toi comme à tous. — On, appelle ça : la Famille, l’État, le Pouvoir, l’Homo Œconomicus, et caetera, toute cette faune de majuscules qui dépeuplent l’univers. — On, c’est le mouvement incessant de la substitution : une vérité indiscutable à la place des toutes les phrases que tu pourrais bien vouloir inventer, et écrire, un comportement unique au lieu de tous les gestes qui seraient autant de façon de faire les choses, de faire des choses, de faire quelque chose, de faire n’importe quoi. Tu ne te jettes pas au monde, tu ne te jettes pas dans le monde, c’est le monde qu’on jette à toi, se présente dès lors comme un mur, une impasse, un nombre plus grand, un principe plus puissant.

Comment ne pas baisser les bras ? Comment, surtout, ne pas se poser de questions auxquelles on répondra toujours par des réponses a priori, qui te précèdent et te laissent sans voix, justement sans voix ?

La fatigue est tombée sur tes yeux. À supposer que quelque chose en ait jamais eu, plus rien n’a de sens.

Regarde les choses par la fin, le moment où elles s’effondrent, usines en flammes, routes détruites, processions de femmes et d’hommes sans rien qui les relie. Est-ce que quelque chose les a jamais reliés ou n’était-ce qu’une façon de survivre comme une autre, une illusion pour ne pas mourir tout de suite après avoir compris ? Regarde les chose par le début, y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Les gens passent à la télévision. Mais est-ce une réponse à la question : pourquoi les regarde-t-on ? (Insiste pour qu’on entende le double point d’interrogation.)

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