Poisson, mon frère, dans ton aquarium, comment se fait-il que je me sente si proche de toi ? Et que faut-il faire, mon frère poisson, que faut-il faire pour comprendre enfin que la vitre qui nous sépare n’est que l’illusion d’une séparation ? Par elle, nous croyons mettre de la distance entre les choses et les êtres, distinguer des choses d’autres, mais sa transparence est trompeuse, mon frère poisson, qui nous fait accroire qu’elle n’existe pas alors qu’elle est partout, qu’elle traverse chaque instant de notre existence, éloigne, repousse, et ne nous permet jamais de rien comprendre. Poisson, mon frère, dans ton aquarium, j’ai eu envie de franchir la vitre et de venir t’embrasser. S’embrasse-t-on chez les poissons ? Mon frère poisson, on ne nous parle que de mort, pourquoi personne ne t’écoute ? Chut, écoutez-le, mon frère, le poisson, taisez-vous et écoutez, laissez-le parler. Hier au soir, comme je zappais sur les chaînes de télévision, je suis tombé sur deux vieux messieurs qui parlaient du droit à mourir. C’était formidable, disaient-ils, citant Montaigne ou Dieu sait qui, quel bonheur de pouvoir mourir quand on en a envie. Ah mourir, c’est cela l’ultime liberté. Incréduble, j’ai regardé quelques secondes ces deux vieux messieurs qui bavardaient, souriant sous le regard translucide de quelque animateur, et je me suis demandé si je dormais déjà et si, dans mon sommeil, je délirais, m’imaginant que je regardais à la télé Alain Comte-Sponville et Éric-Emmanuel Schimidt divaguer sur la vie, la mort, le sens de l’existence. Mais non, tout cela était bien réel, et se déroulait sous mes yeux médusés, effrayés, par tant de vieillesse, tant de laideur, tant de médiocrité. Tout à coup, je me suis senti vieux, vieux et fatigué. J’ai eu envie d’aller voir Daphné pour lui dire de me tuer avant que je devienne aussi vieux qu’eux, mais il était tard et Daphné dormait déjà. Je n’allais tout de même pas la réveiller pour ça. Oui, mais alors, aurais-je pu me dire si je ne rêvais éveillé, n’ont-ils pas raison, au fond : n’a-t-on pas le droit de mourir avant de devenir trop con ? Bien que sûr que oui, l’individu a tous les droits, c’est même à cela qu’on le reconnaît (c’est l’individu qui a inventé le droit, pourquoi se priverait-il, en effet, d’en inventer chaque jour un nouveau ? — ce n’est plus un code, c’est une rhapsodie), sauf que, eux, cons, eux, ils l’avaient probablement toujours été et le naufrage, ce n’est pas une question d’âge, non, c’est une question de goût. Qu’on puisse claironner sur tous les tons qu’on a le droit de mourir, ce n’est rien que montrer qu’on ne comprend rien à la vie. La mort n’est pas un appendice malheureux de l’existence, ce qui vient à la fin de la vie. La vie n’ouvre pas des droits à la mort comme le travail à la retraite (l’idéal bureaucrate de l’existence). Plutôt que de chercher sans fin des diversions, des divertissements, il faut regarder la réalité en face, droit dans les yeux, fussent-ils globuleux. Mais c’est le drame de notre époque, en suis-je venu à me lamenter, tout est tourné en ridicule et, in fine, tout n’est plus qu’un sujet de société dont on débat à la télé. Le naufrage, disais-je. Dans l’aquarium, ce matin, repensant à ces quelques secondes cauchemardesques que j’avais vécues la veille, je me suis demandé : si mon frère le poisson pouvait parler, s’il pouvait enfiler son petit costume de velours côtelé jaune moutarde et passer à la télé, que dirait-il ? Toujours le même bocal, quel monde, quand même.
vingt-six avril deux mille vingt-trois
Il y a toujours un qui dans les pas de qui nous marchons, me dirai-je un peu plus tard, quand j’écrirai mon journal, me souvenant alors que, en ce vingt-six avril deux mille vingt-trois, allant et venant sur la plage de l’Aber, j’avais pensé à Stephen Dedalus, allant et venant sur la plage de Sandymount Strand, le seize juin mille neuf cent quatre, où, pris de la même envie que lui, pour ma part, j’étais allé trouvé un endroit un peu à l’abri des regards derrière la dune pour me soulager. À quoi ça tient, la littérature. À quoi ça tient, la vie. Est-ce parce qu’il y a toujours un qui dans les pas de qui nous marchons, fût-ce, comme aujourd’hui, par métaphore, que, n’y tenant plus, j’avais fini par marcher en rond, afin de me persuader, au bout d’un certain temps mesuré en nombre de révolutions accomplies (combien, au juste, je ne le sais pas, un certain nombre, c’est tout ce que je puis dire, un certain temps), que je ne marchais plus que dans mes propres pas ? « Un cercle tracé en marchant », me suis-je dit ensuite, prenant la photographie de ces quelques révolutions que je venais d’accomplir dans le sable et l’image photographiée s’est superposée à ce que je voyais de mes yeux nus, image sur laquelle se superposait à son tour le souvenir de la photographie de la ligne faite en marchant de Richard Long et le souvenir d’Anne Teresa de Keermaeker dansant le long d’un cercle tracé dans le sable au son de Violin Phase de Steve Reich. Images par l’accumulation desquelles, si l’on voulait, on prouverait que, quand même l’on croirait tourner en rond tout seul, en réalité, on suit toujours un qui, fût-ce un qui absent, fût-ce un qui fictif, fût-ce Stephen Dedalus ou Richard Long ou Anne Teresa de Keersmaeker. Quel labyrinthe plus parfait qu’un impeccable cercle dont on ne peut jamais sortir qu’en le brisant, c’est-à-dire en ne respectant pas sa nature de cercle, en s’en échappant, en prenant la fuite ? Dans le dédale des signes dessinés par l’univers, on ne s’oriente qu’en acceptant de s’y perdre, de les suivre à la trace, et telle est l’origine de toute enquête. L’origine de toute enquête, et l’origine de toute existence : tâcher de découvrir quoi faire d’une chose dont on ignore la nature et dont on ne sait même pas si elle possède la moindre signification. Cette personne, là-bas, qui marche sur la plage, que fait-elle ? Erre-t-elle, rêve-t-elle, cherche-t-elle un endroit pour se soulager ou se contente-t-elle de promener son chien ? Qu’entre le ridicule et le sublime, il n’y ait pas de différence essentielle, guère plus qu’une différence de quelques degrés à peine, cela ne devrait pas nous effrayer. Non, au contraire, n’est-ce pas une raison supplémentaire d’aimer la vie ?
vingt-cinq avril deux mille vingt-trois
Grande paix. Le bonheur est un enclos dans un monde invivable. On voudrait le coloniser mais on ne le peut pas complètement, c’est une poche de résistance, il y a toujours quelque chose qui échappe, s’échappe, ouvre un passage vers ailleurs. Un panneau INTERDIT AU PUBLIC fixé sur des barrières métalliques empêche l’accès aux vieilles marches de pierre qui conduisent à la chapelle. Je les contourne. Tente de pousser la porte du petit édifice, mais elle est fermée. Je fais quelques pas en sens inverse, prenant le panneau à revers, dans l’herbe, des fleurs sauvages, jaunes et blanches, forment un tapis que j’essaie de ne pas piétiner, mais ai-je les pieds suffisamment légers ? Tout est lourdeur. Dans la presse, je lis que le PDG de Google, après avoir licencié 12000 de ses employés, a gagné 226000000 de dollars en 2022. Et dire que c’est cela, l’idée du bonheur de mon époque. Comment s’étonner que l’intelligence ne soit plus qu’une valeur moyenne, à mi-chemin entre la laideur et la voiture de luxe ? À quoi sert le langage si rien n’est réellement accessible à la conscience ? Alors, c’est la réalité qui nous échappe. Pourtant, tout est là, clair, lisible, que manque-t-il pour la comprendre, pour la faire sienne ? Je me retourne. Prends une, puis deux photographies de ce que je vois de là où je me trouve. Il y a quelque chose de parfait dans le rapport dynamique que cet espace, la photographie et moi nous entretenons, quelque chose de parfait en dépit de l’exiguïté de l’espace qui se trouve là, devant moi, et que je prends en photographie. C’est pour cette raison que, depuis quelques jours, je recommence à prendre des photographies de ce que je vois. Je ne crois pas à la photographie en tant qu’art, je ne crois plus vraiment à l’art de façon générale, et cette pratique n’est pas une pratique artistique, c’est une pratique documentaire, ce qui n’exclut pas l’esthétique. Je crois à la dimension esthétique du document qui date une impression, une émotion, une sensation, une idée, une perception lequel peut se substituer à la chose même (le lieu, par exemple, dont je disais hier que, le voyant, je voyais l’idée que j’avais eue à cet endroit même, et le conte, et toute la vie) pour la faire revivre, ouvrir un passage où c’est le monde qui se découvre, qui s’ouvre là devant soi. Je crois en quelque chose ; ce n’est pas si mal que ça.
vingt-quatre avril deux mille vingt-trois
Beaucoup de rien. C’est ce à quoi l’on aurait pu s’attendre si la route pas tout à fait déserte n’avait pas révélé autant d’un vide si profond. Immenses à-plats jaunes des champs de colza semblent irréels. Qu’ils soient la réalité même (avec tout ce que l’on est en mesure de lui reprocher, tout les reproches dont on peut accabler l’usage que l’on en fait — la réalité existe peut-être, mais elle ne se présente jamais à nous que dans l’usage que nous en faisons — nous ne faisons rien que des usages), cela ne change en rien à l’effet qu’ils font, l’impression qu’ils procurent et qui fait partie de ce qu’ils sont. Soudain, quelque chose s’ouvre qu’on pourrait appeler l’espace si l’espace n’était pas partout, disons donc que c’est sa perception qui semble plus facile. L’espace en tant qu’espace n’est pas plus ou moins accessible, pas plus ou moins là, non, mais quand on tend la main, on a l’impression qu’il n’y a rien, et c’est sublime, cette non-chose, là, ce non-être, là, rien. Ici, il n’y a rien. Quelle merveille. Un peu plus tard, l’air entre les choses sera un parfum et l’air entre les choses, on dira alors que c’est le parfum des choses. Depuis combien de temps n’avais-je pas couru sur ce sentier qui longe la côte jusqu’à la baie ? Presque cinq ans. C’est étrange, j’aurais dit que cela faisait plus longtemps. J’avais l’impression que la dernière fois, j’habitais encore à Paris alors que non, j’habitais déjà à Marseille. Je me souviens que, cet été-là, j’avais écrit six contes. Six contes en six jours. Je me souviens que l’un de ces contes, je l’avais écrit en courant sur le sentier, l’idée m’en était venue là, en courant, j’ai revu l’endroit exact tout à l’heure, et je l’avais écrit en courant, ensuite, comme j’avais écrit « La disparition des mâles » sur la Corniche à Marseille, quand j’habitais encore à Paris, recopiant couvert de sueur les phrases déjà écrites en pensée une fois rentrée à la maison. C’est étrange, encore étrange, de se souvenir exactement de l’endroit où l’on a eu une idée ou en tout cas de se dire à l’endroit où on a eu l’idée en question : « C’est exactement ici que j’ai eu cette idée. », de se souvenir et de l’endroit et de l’idée, comme si l’endroit et l’idée n’étaient pas séparés, n’étaient pas des entités distinctes. Les idées ne sont pas dans la tête, elles sont dehors. Le conte s’appelle « La vie dans les bois », c’est le troisième des six contes que j’ai écrits ces six jours-là. Si j’étais un grand écrivain, on publierait ces contes dans un volume à part, si j’étais un grand écrivain, il y aurait bien un con pour trouver un titre génial à ce volume, une phrase sortie du texte viendrait nommer l’ensemble, ou quelque chose comme ça, avec une préface intelligente et tout et tout, mais comme ce n’est pas le cas, le con, c’est moi, et ces contes, personne ne les a publiés. Il faut dire que je ne les ai proposés à personne. Qui en voudrait ? Personne. Quod erat demonstrandum. Ces contes, si j’ai envie de les relire ? Je ne sais pas. Pas tout de suite, en tout cas. Tout de suite, j’écris mon journal. Le premier conte s’appelle : « La porte bleue », et je me souviens très bien de l’endroit où j’ai eu l’idée de ce conte, dans le jardin de la maison que nous avions louée cet été-là, mais je ne peux pas y retourner, ce n’est pas chez moi, et le type qui nous avait loué la maison cet été-là n’a plus jamais voulu nous la louer. Le deuxième conte s’appelle « On cherche la lune dans la nuit noire », et je peux faire à son sujet la même remarque qu’au sujet du premier et du troisième conte qui, comme je l’ai déjà dit, s’appelle « La vie dans les bois. » Le quatrième raconte une vision que j’ai eue sur la route et s’appelle « I’M THE FUTURE. » Le cinquième conte s’appelle « Notes pour une théorie de la catastrophe individuelle », aujourd’hui, si je devais lui donner un titre, je l’appellerais plutôt : « Notes pour une théorie de la catastrophe personnelle », je trouve que ça sonne mieux, mais c’est aujourd’hui, demain, si je devais donner un titre à ce conte, je lui en donnerais peut-être un autre, et il reflète assez bien le genre d’idées que je ressassais à cette époque à cause de l’échec de mon roman La vie sociale, lequel n’a jamais trouvé d’éditeur et n’en trouvera jamais. Quant au sixième conte, il narre une partie de l’histoire d’un personnage qui s’appelle Vadim Blanc, le conte aussi s’appelle « Vadim Blanc ». Ce personnage, Vadim Blanc, on le retrouve aussi dans La découverte de la singularité, le texte dont j’ai parlé à R. il n’y a pas longtemps. Tout se tient dans ce que j’écris. C’est peut-être pour cette raison les gens s’en foutent de ce que j’écris parce que moi, je ne m’en fous pas, ni d’eux, ni de ce que j’écris. 4848 signes. Je ne pensais pas écrire autant aujourd’hui. C’est fou, la vie.
vingt-trois avril deux mille vingt-trois
Vision du monde réel et réelle vision du monde font-elles la moindre différence ? Le devraient-elles ? Qu’est-ce à dire ? Que nous n’y comprenons rien ? Que nous ne comprenons que trop bien et faisons dès lors semblant ? Mais semblant de quoi ? Semblant de ne pas ? Je suis allé courir ce matin. C’était une belle matinée d’automne égarée au début du printemps, me suis-je dit, parfaite pour faire un tour à pied dans le jardin après avoir remonté le boulevard jusqu’à la Closerie des Lilas, tourné à gauche pour croiser le maréchal Ney, traversé le jardin des Grands explorateurs, Marco Polo, Cavelier de la Salle, fait un deuxième tour avant de m’arrêter pour rentrer en marchant, rue de Fleurus, coupé le boulevard Raspail à la hauteur des Belles Lettres, rue Notre Dame des Champs, rue de Rennes, à droite brève portion du boulevard avant le retour au point de départ. Temps parfait, boucle parfaite, j’aimerais dire « allure parfaite », mais je ne le puis pas, meilleure allure que les jours précédents, oui, cela ne fait aucun doute, mais pas suffisante à mon goût. Une allure à mon goût, quelle serait-elle ? Une partie de la réponse est dans le point d’interrogation : je l’ignore. Mais n’est-ce pas pour la trouver que tu cours ? Eh bien, non, ce n’est pas pour courir que je cours, ou alors si, c’est pour courir que je cours, un peu comme les komu-sō jouaient du shakuhachi pour jouer du shakuhachi, un peu comme je joue de la musique pour jouer de la musique, c’est-à-dire pour atteindre à une sorte d’éveil, non pas un état stable, mais parvenir une sorte de compréhension de l’univers et de tout ce qu’il s’y trouve (le monde et moi, ce pourrait être une définition de l’univers, d’ailleurs, — « qu’est-ce que l’univers ? le monde et moi »), où la vision du monde réelle et la réelle vision du monde ne font aucune différence, comment savoir dans ces conditions quelle allure peut bien être la bonne ? La boucle, c’est la chance que nous offre l’existence, quand même elle nous ramènerait toujours au point de départ, ne nous ramènera jamais au point de départ, il y a toujours une forme spirale dans la boucle, comme dans les premières pièces que Steve Reich a composées et où, tout tournant en rond, la musique va quelque part, entraîne l’auditeur dans son immobile mouvement ; l’immobilité du mouvement entraîne et dépasse l’immobilité du mouvement. Le ciel semble s’éclaircir par moments, je laisse les pensées passer, comme les nuages, je ne les retiens pas. Mes affaires préparées sont étalées sur la table, attendent que je les range dans des sacs, attendent de prendre la route demain matin.
vingt-deux avril deux mille vingt-trois
Qu’est-ce que cela fait de se regarder mourir tout en ayant conscience d’être en train de mourir ? Pas une question qu’il faudrait poser à l’autre, n’importe qui, mais à soi-même, comme ceci : Qu’est-ce que cela fait d’appartenir à une civilisation qui est en train de disparaître ? Moments de lucidité, telles des éclaircies dans une sempiternelle grisaille (ai-je déjà, mot à mot, écrit ce dernier membre de phrase ? j’ai l’impression que oui, mais est-ce vrai ? et où ? et si, ou son contraire, quelle importance ?), moments trop brefs, peut-être, mais pourraient-ils durer plus longtemps ? L’être doit continuer à avancer, c’est la loi : tu ne peux pas te laisser tomber comme une pierre qui tombe tomberait sur le bitume, effondrée la chose, blam, et puis après, qui te remarquerait ? Les événements, innombrables, toujours plus, les événements dissimulent ce que l’on pourrait apercevoir. L’écran fait écran. Tout est là, tout est visible, et pourtant, rien n’est vu, rien ne peut être vu. La banalité du paradoxe même semble le rendre impossible à voir. On n’y voit rien. Pourtant, il n’y a plus de noir. Les étoiles dans le ciel de l’univers sont éteintes par les satellites maniaques. Qui crie au fou, voilà qui est enfermé. Ne rien faire dès lors ? Sinon, quoi ? Je ne sais pas. De toute façon, me plaindre, c’est une humeur, au bout d’un moment, je me lasse. Épuisant plus encore que la colère que j’ai évoquée il y a quelques jours, le sentiment de n’être pas entendu, le sentiment que personne n’écoute. Alors que faire ? Se taire et disparaître ? {Vie de moine, 3} Au Japon, à l’époque de Muromachi, des moines pratiquaient la méditation en jouant de la flûte (shakuhachi), ils s’asseyaient sur des nattes, récitaient des hymnes de quatre vers, et mendiaient dans les villes. À l’origine, on les appelait komo-sō, « moines assis sur des nattes » ou boro-boro (« déguenillés »). Mais par la suite, komo-sō a été déformé et on les a appelés komu-sō, « moines du néant. » Vêtus un grand chapeau cylindrique de paille tressée qui leur couvrait toute la tête, portant sur la poitrine un kara (une pièce de tissu carrée accrochée au cou qui symbolise l’état religieux) et équipés d’une épée en bois, ils déambulaient dans les rues en jouant du shakuhachi. Les moines ne professaient aucune doctrine, ne se référaient à aucun sūtra, se contentant de jouer de leur flûte pour parvenir à l’éveil. D’où quelquefois, tandis que je songe à cet étrange art de vivre, cette question qui demeure en suspens : comment vivre autrement ? Hier au soir, mon shakuhachi se sera incarné dans les ondes de la Jazz Bass Fender de G.
vingt-et-un avril deux mille vingt-trois
La fleur
ou quelque chose comme
mon âme
qui crame
quelque chose du râle peut-être
ou de cet étrange silence
la nuit
comme rien ne semble jamais se destiner à rien
errance circulaire de nos oracles
vociférations pour dire que sais-je
que ne sais-je faire
des signes impossibles avec les doigts
lapsus calami ?
j’ajoute des poids sur les paupières du monde
et à la fin
les arrache
des fusées déchirent notre univers clos
où tout a valeur d’explosion
parfum suave de la mort
et les épaves tombées du ciel qui peuplent l’océan
hantent muettes nos troubles futurs
plus jamais de drame
que des choses qui vont dans le bon sens qui vont dans le bon sens qui vont dans le bon sens
la fleur
à l’envers de cette décence commune
pousse
et c’est n’importe où
mon champ
c’est n’importe où
chez moi
dit-elle
ou bien est-ce moi
qui flotte à la surface
me laisse prendre là où tout afflue
reflux du vague à quoi ?
vague à tout vague à vague
la joie de mon dérapage
sur mon passage quelque chose brûle en effet
brûle les effets de la vérité
trop de quoi unique
coït interrompu jusqu’à nouvel ordre
sur les murs écrit en lettres milliardaires
ADOPTE
quand moi je voudrais abandonner
tout abandonner
me dépouiller de toute foi
et qu’on puisse enfin me confondre avec l’invisible
quelque chose brûle
et peut-être est-ce l’effet
de ce qui n’a pas encore été fait.
vingt avril deux mille vingt-trois
Couru une heure ce matin. Sans compter la pause pour faire la bise à A. et discuter quelques minutes avec elle, près du Parc Montsouris. Est-ce que cela, courir, comme je ne l’avais plus fait depuis des mois, est-ce que cela fait partie de ce que j’ai appelé hier, une « vie de moine » ? {Vie de moine, 2} Oui, au sens que voici : prendre un pan de l’existence et tout changer, non pour le plaisir expérimental d’observer les effets du changement, quand même ce plaisir serait certain, mais pour donner un grand coup de hache dans le cœur de la vie, et la voir voler en éclats. Comme on ne sait pas se taire, comme on a trop peur pour fuir, accepter la défaite et tout recommencer à zéro, il faut détruire. Qui veut préserver la vie — la vie sociale, les habitudes, les institutions, les relations, l’organisation, l’ordre, le travail, et tout ce que j’oublie de mentionner pour ne pas perdre le fil de ma pensée —, qui veut préserver la vie ne comprend pas la vie. La vie ne se conserve pas, la vie est par nature changement. (Le changement est la nature de la nature.) Tout ce qui ne change pas est voué à la mort. Mais ce changement, ce n’est pas celui dont on vante les mérites en ces temps où nous vivons et qu’y s’obtient en basse politique par quelque réforme d’on ne sait trop quoi, de n’importe quoi pourvu que quelque chose semble changer, pourvu que l’illusion du mouvement soit donné à qui veut bien croire l’admirer ; — le changement prend le sujet du changement pour objet : le changement se change toujours lui-même, qui change ne change rien, ou du moins pas tant qu’il ne se change soi-même, qui change quelque chose, dit toujours et avant tout : « Je change. » Je change donc je ne suis plus, je me transforme, je détruis — I destroy, I destroy, I destroy. La peur de la destruction, d’où provient son atténuation par oxymore en « destruction créatrice », n’est pas tant la peur des effets de la destruction, que la peur du processus même, la peur de tout processus, de tout acte, de tout ce qui n’est pas, mais a lieu, se déroule, vit. La « destruction créatrice » est rassurante parce qu’elle sauve l’être quand la destruction ne sauve rien, mais dissout, anéantit. S’anéantir soi-même, changer tout soudain, balayer ses habitudes d’un revers de la main pour faire de la place sur la table d’écriture, humilier ses certitudes, ce n’est pas tant du courage que cela demande, que l’envie de vivre. La haine de la sclérose, c’est elle l’amour de la vie.
dix-neuf avril deux mille vingt-trois
{Vie de moine, 1} Depuis quelques jours, en plus de mon carnet grand public à lignes dans lequel j’écris avec mon stylo à bille rétractable, tous deux noirs, je transporte avec moi un carnet grand public, noir lui aussi, mais aux pages vierges dans lequel je ne dessine rien. Il est là : quand je change de pièce, il change de pièce aussi, quand je prends mon sac pour aller faire un tour, je le mets dans mon sac, mais je ne m’en sers pas. Il y a plusieurs raisons qui pourraient expliquer le fait que je ne m’en serve pas, la première étant que je ne sais pas dessiner, mais je crois que cela n’épuise pas tout le sujet. C’est vrai que je ne sais pas dessiner, mais cette ignorance ne m’a pas empêché de dessiner, à l’occasion, par le passé. Non, la vérité est quelque peu différente, qui se peut approcher tout d’abord par une question. N’y a-t-il pas quelque chose de sublime dans cet espace vierge, concentré sur lui-même et portatif ? Comme une étendue de rien repliée sur elle-même, des couches superposées de possibles, des éventualités feuilletées dont je ne fais rien, mais qui sont là, disponibles. Disponibilité du néant au format de poche, que peut demander qui cherche à envisager des choses qui n’ont pas encore été cernées, des événements qui n’ont pas encore eu lieu, des faits qui n’ont pas encore été circonscrits, des paysages qui n’ont pas encore été vus, des phrases que personne n’a encore dites ? Vais-je conserver cet espace vierge, là, toujours avec moi, à portée de mains ? Je ne sais pas. Pour être tout à fait honnête, j’avais écrit quelques phrases dans ce carnet, au début de l’été dernier, me semble-t-il. Après que nous nous fûmes installés de nouveau à Paris, j’allais m’assoir au cimetière du Montparnasse où j’écrivais des phrases simples, des phrases paisibles, mais j’ai arraché ces pages pour faire de ce carnet non un carnet d’écriture mais un carnet de dessin sans dessins. Le carnet de dessin sans dessins, c’est presque un concept en soi, une idée de génie sans génie, mais peut-être qu’il ne doit pas demeurer ainsi, peut-être que, comme toutes choses, il doit changer, peut-être que, comme moi, il doit changer. Je ne sais pas. Peut-on savoir ? Faut-il savoir ? Ne faut-il pas plutôt laisser les choses se faire, comme ce vide qui s’est fait dans les pages de mon carnet ? Pourquoi se remplirait-il, ce vide ? Pourquoi ne se remplirait-il pas, ce vide ? La liberté est totale ; l’indétermination, parfaite.
dix-huit avril deux mille vingt-trois
Je suis assis à la table de la cuisine. Dans un numéro de Pif Gadget, je lis les aventures de Rahan, homme préhistorique qui, armé de son seul coutelas, rend le monde meilleur. Je dois avoir sept ans au moins, la scène se déroule dans la cuisine de l’appartement de Marseille, pas dans celle de l’appartement d’Amiens, où j’ai vécu pendant six ans. Je le sais parce que les couleurs ne sont pas les mêmes, plus sombres pour Amiens, plus claires pour Marseille, et que les deux pièces ne sont pas orientées de la même façon dans l’espace. Je dois avoir sept ans au moins et je suis heureux. En partant d’Amiens, j’ai été très malheureux parce que j’ai dû quitter Peire. Je me souviens d’une scène qui se déroule chez lui, à l’étage de sa maison. C’est le soir, nous sommes chez Peire pour que je lui dise au revoir. Mes parents me disent que nous devons partir, mais je ne le veux pas. Ils me disent que nous nous écrirons, mais cela ne m’intéresse pas, je ne veux pas écrire, je veux vivre, je veux rester avec Peire pour toujours. Je sens que je ne suis plus le maître de mes mouvements, que des bras me prennent, alors je me mets à pleurer, à hurler, je ne veux pas qu’on m’arrache à mon ami, je ne veux pas partir, je veux rester ici, c’est ici chez moi. En haut de l’escalier, il y a de la lumière et moi, même si je ne le veux pas, on me force à descendre, on me tire vers le bas. Je suis dans les bras de ma mère, mais je ne veux pas descendre l’escalier, je ne veux pas partir, je veux rester avec Peire, mon meilleur ami. Peire et moi, nous nous écrirons une lettre ou deux, et puis plus rien, l’amitié par correspondance est un non-sens pour l’enfance. Peire et moi, nous ne nous reverrons jamais. L’arrachement, la coupure, la déchirure, l’enlèvement. Quand je suis retourné vivre à Marseille, je l’ai fait, parce que je me suis cru méditerranéen, mais ce n’est sans doute pas vrai : la première trace du bonheur, son origine, c’est dans le nord de la France qu’elle est située. Alors, c’est ce que je me dis, peut-être que, pendant des années, je me suis trompé, trompé sur moi-même, trompé sur le monde, trompé sur tout. Ces deux souvenirs qui s’enchaînent l’un à la suite de l’autre en sens inverse de la chronologie m’émeuvent aux larmes, nouent ma gorge, je dois reprendre ma respiration pour les écrire, ne pas être dépossédé de moi-même par leur venue. Ils m’émeuvent tant ces deux souvenirs que je ne veux pas évoquer ce qui, dans le présent, a causé leur anamnèse, de crainte de les abîmer. Ils en savent plus sur moi que moi-même. Ils contiennent un secret que je ne suis peut-être pas encore prêt à découvrir, pas encore prêt à révéler. Mais je m’approche d’eux, je me rapproche de mon origine. Et le fait d’être (un mauvais) père n’y est sans doute pas étranger. Je voudrais que quelqu’un console cet enfant, mais c’est impossible, seule la réalité, un autre cours de la réalité, aurait pu le faire, et la réalité, cet autre cours de la réalité, c’est cela qu’il a vécu, c’est cela que j’ai vécu. Le souvenir est inconsolable.
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