22.12.22

Tout est tellement surdéterminé, me dis-je. Un type (plus ou moins) connu sort un bouquin et tout le monde s’y intéresse quand des dizaines d’autres, publiés en même temps, le sont dans l’indifférence la plus complète. Peut-on échapper à cette surdétermination tautologique ? Oui, mais il faut être fort. Et la plupart ne l’est pas, forte, mais terriblement faible. Enfin, je crois. Qu’est-ce que j’en sais après tout ? Pas grand-chose, probablement. Alors, pourquoi est-ce que je me permets des jugements de ce genre ? Oh, je ne sais pas, il faut bien dire quelque chose, non ? Sinon, si je n’écrivais pas, c’est-à-dire, que ferais-je ? Probablement rien. La paix royale. Je resterais là, à moitié allongé sur cet immense canapé, une jambe croisée sur l’autre, où, après avoir orienté le chauffage en direction de mes pieds, je m’assoupirais, en faisant peut-être mon domicile pour l’éternité — cruel destin. Depuis quelques jours, incité par mes messages de P. sur son compte twitter (Note en passant : les réseaux sociaux ne sont pas des entités, ils n’existent qu’en tant qu’usages, ils sont rien d’autre que ce qui s’en sert en fait.), j’écoute le disque de l’ensemble Huelgas de Paul van Nevel, The Landscape of the Polyphonists, disque sublime, hors du temps, où les voix charnelles semblent flotter dans cette éternité où je séjournerais si je n’écrivais. Tout est là, à portée de notre main, et pourtant, nous n’en goûtons rien, tournons en rond dans les mêmes sonorités, infrabasses dont la surpuissance condamne au crétinismequi les entend même involontairement. Cruel destin de l’intelligence : le progrès fait de nous des crétins. Là, bien loin de là, au contraire, rien de cela, mais l’ouverture maximale sur le dehors, l’air entre les choses, qui est le vrai paysage, le rien, le néant qui devient quasi palpable, une vérité plus profonde et qui se montre dans sa légèreté la plus parfaite, comme éthérée, indéfinissable et, pourtant, si simple, si juste, si évidente. Traversant la Drôme hivernale en écoutant le disque, tout était clair, mais il n’était rien besoin de dire, il suffisait d’être tout ouïe, tout oreilles, ouvert aux quatre vents, disponible, simple, sincère, présent mais à peine. Tout est tellement sous-déterminé, c’est comme si l’on avait voulu nous condamner à la surdité, nous réduire à un recoin d’existence où rien ne nous est possible qu’étouffer. Or, je puis me tenir différemment, et sentir différemment, et être dans une autre différence, dans un autre état d’esprit, dans un autre état du monde, plus indéterminé, mais pas moins clair, pas moins précis, non, plus spacieux, plus libre, plus vivant. Rien dans le monde ne te condamne à la souffrance que l’acceptation de la souffrance, rien dans le monde ne te condamne à la souffrance que le refus de la souffrance ; apprends à changer de sujet.

21.12.22

Barbarie de l’autoroute du soleil sur laquelle chaque instant passé creuse un peu plus profond dans le bitume la question : Comment se fait-il que je ne sois pas déjà mort ? Conduire là est une reductio ad absurdum de l’idée selon laquelle il faudrait vivre dangereusement : le danger vient de partout, en même temps, de la droite de la gauche, il est le fruit pourri de la sauvagerie inculte à laquelle des populations entières sont réduites par l’époque, il est omniprésent, permanent, d’une imbécilité totale, et y survivre n’a rien d’un dépassement de soi du surhomme nietzschéen, n’importe quel clampin en est capable jusqu’à ce que, dans un bref moment d’inattention, il fauche un enfant. Et là, c’est le drame. Sain et saufs, toutefois, nous sommes bien arrivés à Grignan, dans l’odeur des feux de cheminée, où nous nous passerons la nuit. Après avoir déambulé un moment dans son échoppe, Daphné se plante devant la libraire du village, l’observe un instant assise derrière son bureau avant de lui dire : « Il y avait longtemps que je n’avais pas vu quelqu’un fumer la pipe. » Merveilleuse enfant. Incarnation de l’idée de vie même, espiègle, légère, belle. Mieux que dangereusement, c’est pour cela qu’il faut vivre, pour cette idée-là de la vie, et non pour celle qui, prisonnière de son obsession de la vitesse, passe à côté d’elle-même, se nie par ce qu’il y a, en elle, de pire. Regardant le paysage devenir provençal, je fais attention, moins au paysage, c’est-à-dire, qu’à moi-même, à mon propre penchant au sublime, soleil couchant et nuages à contrejour qui s’accrochent aux collines, pins et cyprès, génie du calcaire. Sur la place qui porte son nom, une statue de Marie de Rabutin-Chantal, dont la plume n’éclipse pas l’étonnante coupe de cheveux, avec ses mèches qui tombent en couettes ou en grappes de raisin, capillarité dionysiaque. Iconographie toujours plus étrange des écrivains qui ne sont pas faits pour l’image.

20.12.22

Il a plu, l’air est doux, et la terre humide dans le jardin. Je n’ai envie de rien, de rien de plus, me suffit tout ce que j’ai déjà, je suis déjà, il faut que je consolide cet équilibre, que je cesse d’agir, que je le laisse agir sur moi, que les intentions aient le temps de prendre forme, de prendre corps. Du fait du temps qu’il fait, et probablement aussi de la période de l’année, le jardin semble désert que je traverse avec une sorte de calme olympien que je ne me connaissais plus depuis longtemps. Cependant que je remonte les allées des deux jardins successifs qui conduisent au boulevard, je me moque un peu, dans le premier, de ces faiseurs d’exercice physique. Hier déjà, j’avais observé le voisin qui occupe l’appartement de l’autre côté de la cour intérieure où nous vivions avant faire des exercices en short et torse nu. J’étais allé dans la chambre de Daphné, j’avais écarté légèrement les rideaux pour voir sans être vu et j’avais regardé ces morceaux de son corps qui se déplaçaient en l’air exécuter leur étrange chorégraphie. Quand sa compagne était rentrée, il consultait son téléphone. Elle s’était plantée devant lui, avait posé la main sur son ventre, comme pour le caresser, mais lui n’avait pas réagi, il ne l’avait pas vraiment regardée, il donnait l’impression de se laisser adorer et de se complaire à cette adoration dont il était l’objet. Ensuite, je crois qu’il lui avait montré une position de gymnastique, qu’elle avait exécutée à son tour (mais elle n’était pas visible depuis mon poste d’observation), et puis j’avais arrêté de les espionner. Je ne me sentais pas honteux de le faire, non, au contraire, je trouvais que c’était très drôle de les observer, mais j’en ai eu assez. Je me suis souvenu que, moi aussi, j’habitais là avant, mais cela ne m’a rien inspiré de particulier. Un peu après, refusant catégoriquement de regarder le Guépard en version française, et tant pis si c’est snob, il vaudra toujours mieux être snob qu’abruti par l’épuisante industrialisation de la culture, laquelle parodie la démocratie pour mieux écouler sa marchandise (en vérité, de la camelote : l’industrie culturelle transforme tout en camelote, — note cet aphorisme), j’ai regardé un autre film que je n’avais pas vu depuis longtemps, une histoire de comédien qui connaît une ascension sociale fulgurante dans l’Allemagne nazie, et c’était très beau. La veille déjà, j’avais regardé un film du même réalisateur avec le même acteur sur l’ascension fulgurante d’un officier de l’armée dans l’Autriche-Hongrie impériale, et c’était très beau. Et ces films (Oberst Redl et Mephisto) étaient comme des témoignages nostalgiques d’une époque révolue (pas l’époque de leur fiction, l’époque de leur tournage), que je n’avais pas vraiment connue. J’ai conscience que c’est une grande partie une illusion, mais la partie qui n’est pas une illusion, à supposer qu’elle existe, que raconte-t-elle ?

19.12.22

La photographie ratée du 12 de la rue Linné n’est peut-être pas simplement une photographie ratée du 12 de la rue Linné mais aussi un signe. Un signe de quoi ? Qu’il ne faut pas être touriste en sa propre ville, dirais-je. Pourtant, il y a quelque chose qui tient de cela, non ? Non, je ne crois pas. Quand je marche dans Paris, comme je l’ai fait aujourd’hui, je ne le fais pas en tant que touriste, mais en tant que, en tant que quoi ? En tant que flâneur ? Non, le mot ne convient pas qui me semble tombé en désuétude, j’entends : il n’est plus de notre temps. Or moi, que je l’aime ou non, ce temps, que j’aime en être ou non, j’en suis. Alors que suis-je quand je marche ? Je ne sais pas ; — faut-il toujours se nommer ? Faut-il toujours se ranger quelque part ? Quand, précisément, ce n’est pas l’immobilité de la catégorie qui convient, mais l’élan du x (l’inconnue, l’indéterminé) qui se déplace, un x — quel que soit son genre, sa classe, sa race, que sais-je encore ? — un x en mouvement échappe à toute définition : est-ce un passant, un revenant, un fantôme, une apparition ? Il n’y a pas de réponse définitive à la question. X = quelque chose,  peut-être, oui, mais quoi ? X = quelque chose, ou peut-être pas. Le trou de cette équation étant creusé, qu’y a-t-il au 12 de la rue Linné ? Oh, pas grand-chose, en vérité. Rien qu’une plaque où se lit la phrase suivante : « L’écrivain Georges Perec a vécu dans cet immeuble de 1974 à 1982 », plaque sur laquelle quelque esprit malin semble avoir partiellement effacé les e de Gorgs Prc. X = e. Qui sait ? Passant par là ces derniers temps, je me suis souvenu que l’immeuble où Georges Perec avait vécu à la fin de sa vie se trouvait dans les parages, mais où ? Je ne le savais plus exactement. Toutefois, je n’ai pas eu envie de chercher, ce n’était pas l’information que je voulais trouver, mais c’était le lieu que je voulais voir, l’atmosphère que je voulais sentir, ce je-ne-sais-quoi qu’on ne sent, qu’on ne perçoit que quand on est là, aussi ne l’ai-je pas fait. Et passant par là aujourd’hui, j’ai vu l’immeuble, et la plaque. J’en ai fait la photographie. J’ai vu que la photographie était ratée, mais je n’ai pas insisté (je n’ai pas refait la photographie, je n’ai pas effacé la photographie), j’ai passé mon chemin. « Parages » rime avec « passages ».

18.12.22

Hier, G., à qui je venais de dire que j’ai une amie en commun avec l’auteur dont il venait de dire du mal du livre, m’a envoyé le livre en question pour que je me fasse ma propre idée. Ce qui a de bien avec la littérature de merde en epub, c’est qu’on peut la lire aux chiottes, tranquille, un dimanche matin. Viens-je réellement d’écrire cette phrase ? Eh bien, mon Dieu, oui, je crois, oui. Devrais-je avoir honte ? Probablement, oui, probablement. Mais les gens qui écrivent de mauvais livres et les gens qui publient les livres que les gens qui écrivent de mauvais livres ont écrits, ont-ils honte ? Non. Alors ? Alors, je ne sais pas. Hier, je suis allé au studio où j’ai joué de la guitare tout l’après-midi. En sortant du studio pour rentrer à la maison, je me suis dit que c’était vraiment génial de pouvoir aller passer l’après-midi à jouer de la guitare au studio, que c’était vraiment génial d’être ici à Paris, vraiment génial de faire ce que je faisais, bref, génial de vivre. Bizarre, non ? Comme je l’ai dit à Nelly hier au soir, depuis combien de temps est-ce que je ne me suis pas plaint ? Ça commence à faire longtemps, pas vrai ? Et, c’est vrai, oui, que je trouve que tout est parfait. Pourtant, il y a toutes les raisons du monde de trouver que tout est imparfait : je suis trop gros, il y a la guerre en Ukraine, le bilan carbone de l’être humain est scandaleux, le réchauffement climatique s’accélère, Elon Musk, enfin, je ne vais pas énumérer toutes les raisons du monde, ce serait trop long, mais je ne trouve pas que ce soient des raisons suffisantes, non, ce ne sont pas des raisons sine qua non, non. Est-ce pour cette raison, parce que je n’ai pas de raisons de me plaindre malgré toutes les raisons de se plaindre, que je me défoule sur ce pauvre livre ? Peut-être, peut-être pas. Moi, spontanément,  même si, comme je le répète, je connais quelqu’un qui connaît la personne qui a écrit le livre que j’étais en train de lire aux toilettes, ce dimanche matin, spontanément, moi, je n’ai pas eu l’idée de lire un de ses livres, pourtant, je savais que c’était un écrivain, mais c’est vrai que ça ne m’est pas venu comme ça. Est-ce que j’en veux à G. de m’avoir envoyé le fichier du livre ? Pas vraiment. En fait, je crois que je suis rassuré : rassuré de constater que je ne suis pas le seul à être accablé par la mauvaise littérature. Qui, comme le désert de Nietzsche, croît. Le livre en question, qui n’était pas un premier roman, comme on dit, mais un deuxième, comme on dit aussi, il y a même un prix littéraire pour ça, je crois, le prix du deuxième roman, mais pour quoi n’y a-t-il pas de prix ? on aimerait le savoir pour créer le prix, le livre en question va avoir dix ans. Et depuis, quatre autres ont été commis par le même auteur, ce qui, compte tenu de la nullité terrifiante de l’ouvrage en question, est très angoissant, commis comme des suicides, des suicides non de leur auteur, mais de la littérature. L’idée qu’on puisse faire carrière avec une telle nullité est en soi révoltante, mais moi, elle ne me révolte pas. Quand G. m’a proposé de m’envoyer le fichier, j’ai accepté pour me sentir un peu moins seul avec mes goûts et mes dégoûts. Je n’ose presque plus dire du mal de rien. Quand tu dis du mal de quelque chose — un livre, par exemple, dont l’auteur a du succès tandis que toi, qui critiques l’auteur à succès du livre dont tu parles, tu n’en as pas —, tu vois toujours le soupçon dans le regard de ton interlocuteur, soupçon qui a tôt fait de se muer en acte d’accusation : si tu critiques, c’est parce que tu es jaloux, nécessairement. La vérité est plus simple, qui se passe de tout soupçon, si on doit critiquer, c’est parce que c’est nul, un point, c’est tout, mais les autres, qui s’imaginent toujours plus intelligents qu’ils ne le sont en réalité, les autres s’imaginent toujours autre chose. À côté de la plaque. Alors, j’ai accepté le fichier pour me sentir moins seul. J’ai lu quelques pages, affligeantes, mais vraiment, et qui pourtant n’ont vraiment rien de rare, sont même, je crois que c’est l’expression qui convient, sont même monnaie courante. Car, en effet, c’est bien de cela qu’il s’agit : pour faire circuler l’argent, il faut des produits, et qui marchent, plus c’est médiocre, plus c’est creux, plus c’est imbécile, et plus ça a de chances de marcher, et les gens de s’y reconnaître, les pauvres. Littéralement, ils s’appauvrissent et enrichissent les gens qui publient ce genre de livres indigents. Il y a quelque temps encore, pas si longtemps que cela, « naguère », comme nous en avons parlé hier à peine avec Daphné qui voulait savoir ce que signifiaient les mots « jadis » et « naguère », comme les poèmes de Verlaine, naguère, donc, je me serais demandé à quoi bon continuer, je me serais dit que rien ne valait la peine de se donner la peine de le faire, que tout était foutu, que les charlatans avaient gagné, définitivement gagné, je me serais complu en interminables jérômiades, et j’aurais eu raison de le faire, puisque, en effet, le monde est ainsi fait, mais aujourd’hui, je n’en ai pas la moindre envie. L’auteur du livre en question est sans doute en train d’écrire son prochain roman (je lis sur sa fiche que cela fera deux ans, l’an prochain, qu’il n’a pas publié de roman, c’est donc le moment, un tous les deux ans, en bon petit employé des lettres contemporaines, triomphe de la bureaucratie, et dire que ces gens-là sont de gauche), donc la terre tourne comme toujours elle a tourné, comme toujours elle tournera, et moi, j’ai décidé de faire ce que j’avais à faire malgré elle, malgré eux, malgré tout. Avanti o popolo, comme qui dirait. La vie sociale est ainsi faite qu’il faut, pour y survivre, une bonne dose d’indifférence. Qui se refuse au conformisme que la vie sociale présuppose et implique est contraint de s’armer d’indifférence pour n’y pas succomber. Pour ma part, ce refus du conformisme est moins de combat que de goût, il n’est pas politique, il est esthétique : je ne supporte pas la laideur, la médiocrité, la bêtise, je suis comme cela, je n’y peux rien. Il se peut qu’à côté de ces génies qui peuplent le pays des lettres, je ne fasse jamais rien qu’écrire aussi, j’entends par là : que je ne jouisse jamais du millième de succès dont ces gens jouissent, mais — si cela devait être, ce qui n’a rien de certain, tout est possible, ne l’oublions pas —, eh bien, j’accepterais cela comme mon destin, j’écrirais ce que j’ai envie d’écrire, ce qui me semble vrai, beau, intelligent, drôle, fou, que sais-je encore ? et je vivrais ma vie comme je l’entends. Avanti o Girolamo, comme qui dirait.

17.12.22

Le boulevard est presque désert ce matin mais, de l’autre côté, la télévision est allumée, devant laquelle, sur son vélo d’intérieur, un homme en tricot gris sans manches pédale à une cadence soutenue. Je le vois de dos. Il a le visage tourné vers l’écran. À quoi pense-t-il ? Pendant quelques instants, je pose mon menton sur la partie la plus proche du poignet de la paume de ma main gauche et contemple cette saynète. J’essaie de ne pas juger ce que je vois, j’essaie de me contenter de voir, sans intention, sans presque regarder, mais c’est peut-être plus facile que nécessaire. On peut laisser couler le fleuve de l’existence devant soi comme s’il n’existait pas, comme s’il n’était la métaphore de rien, et c’est ainsi que nombre d’entre nous ont décidé, en effet, de vivre leur vie, n’est-ce pas ? D’où la difficulté de ce « nous », la difficulté de le dire sans sentir qu’il ne dénote aucune réalité. Que veut-il dire ? L’autre jour, un intellectuel déclarait que la coupe du monde de football était le dernier événement fédérateur de la Nation. Je n’ai pas lu l’article, je n’en ai pas eu le courage (Est-ce ça, me suis-je demandé, un événement ?), pressentant qu’il serait insignifiant, comme toutes ces généralités désincarnées dont on accable la réalité, laquelle se trouve rejetée toujours un peu plus loin de nous, mise à distance, comme tenue en respect pas nos bavardages incessants. Comment quelque chose aurait-il lieu, comment une expérience se produirait-elle ? Herbie Hancock raconte qu’un jour qu’il jouait en concert avec Miles Davis, pendant le solo de Miles sur « So What », il s’est trompé et a joué un accord qui sonnait faux. Entendant son erreur, il s’arrêta, les mains sur les oreilles, incapable de jouer pendant une minute. Mais Mile n’entendit pas cet accord comme une fausse note, il marqua une pause et joua quelque chose qui rendait la fausse note juste, le mauvais accord bon : « Miles ne l’entendit pas comme une erreur, dit Hancock. Il l’entendit comme quelque chose qui venait de se passer. Simplement un événement. Et donc, cela faisait partie de la réalité de ce qui était en train de se passer à ce moment-là. » Herbie Hancock ajoute qu’il a compris ce soir-là qu’il ne fallait pas s’attendre à ce que le monde corresponde à nos désirs, nous rendant ainsi les choses faciles, pour ainsi dire, mais qu’il fallait être prêt, être disposé, avoir l’esprit suffisamment ouvert pour faire l’expérience des situations telles qu’elles sont afin de pouvoir en faire quelque chose de bon. Si tu n’accueilles pas la réalité telle qu’elle est, telle qu’elle est et non telle que tu voudrais qu’elle soit, tu ne peux rien en faire, tu ne peux pas faire qu’une fausse note soit juste. Tu te condamnes à être prisonnier de toi-même , de tes désirs tautologiques, au lieu de faire l’expérience des choses telle qu’elles sont. C’est cela, l’esthétique de l’attention — une esthétique, et donc une éthique — : accueillir la réalité telle qu’elle est afin d’être capable de trouver une façon de faire sonner juste le faux. Pendant que j’écoutais Herbie Hancock parler de Miles Davis, le cycliste d’intérieur a disparu. Incrédule, je le cherche des yeux. Et puis, je me lève, vais chercher le disque, appuie sur lecture, Kind of Blue.

16.12.22

Est-ce la photogénie extraordinaire de la réalité ou mon regard à moi ? Toujours est-il qu’hier, prenant des photographies avec mon téléphone portable, j’ai eu envie d’avoir de nouveau un véritable appareil photo pour faire des photographies en noir et blanc, rien qu’en noir et blanc, du monde que je vois autour de moi. Pourtant, je trouve qu’il y a trop d’images, je trouve que la photographie “artiste”, même quand elle est documentaire, c’est de l’escroquerie, à quelques rares exceptions près que je n’ai pas envie d’énumérer à l’instant, je trouve que le poids des photos écrase nos pauvres petits mots et que c’est l’une des raisons pour lesquelles nous parlons si mal, parvenons si mal à dire les choses, et nous tenons à une distance toujours grandissante de la clarté, mais c’est ce dont j’ai eu envie. Et sans doute cela aussi, ce sera une envie passagère, une lubie qui ne durera guère, mais j’ai eu le sentiment qu’il y avait quelque chose pour moi, comme dans la musique, mais pas comme dans l’écriture, l’écriture, c’est autre chose. Ah oui, mais quoi ? Chut, répète-toi ces deux mots, en prenant le temps de les dire et de les écouter : autre chose. J’ai failli me mettre en colère à plusieurs reprises, ces derniers jours, à cause de deux traductions qui paraissaient ou allaient paraître, et qui me semblaient tenir, pour l’une, de la magouille culturelle, et pour l’autre, eh bien de rien du tout, mais cette dernière m’a rappelé quelqu’un, quelle drôle d’idée, pas vrai ? Et à cause d’un livre aussi, qui va reparaître quinze ans après (encore un peu et c’était un plagiat de Dumas), et que l’auteur, comme Cometti avait eu le bon mot de le répliquer à quelqu’un qui l’accusait de faire du journalisme philosophique, tient pour si définitif qu’il n’a pas jugé bon d’écrire autre chose sur le sujet pendant tout ce temps. Mais non, je ne me suis pas mis en colère. J’ai laissé glisser les choses sur moi, et je suis passé à autre chose. J’ai pris la ligne 12 du métro à l’heure de pointe, direction la Goutte d’or, pour écouter de la musique fort. Et c’est sur le chemin du retour que j’ai pris les photographies qui m’ont donné envie d’en faire d’autres, plus belles, en noir et en blanc, et seulement en noir et en blanc. Quelqu’un en moi me dit : « Mais à quoi bon ? » Quelqu’un d’autre lui répond : « De quoi je me mêle ? » Et moi, je me dis que nous devrions toujours nous mêler de ce qui ne nous regarde mais que, bien souvent, je m’en aperçois, je me tais, je ne dis plus rien, de peur de tomber dans quelque piège qui me mettrait en mauvaise posture, alors que, peut-être, il est là, le piège, la preuve que ce sont les autres qui ont gagné, dans ceci même : on n’ose plus prendre la parole. Terreur soft.

15.12.22

Un rayon de soleil m’oblige à plisser les yeux, et puis à les fermer. Je n’écris plus. Me tiens dans sa portée le temps qu’il dure. Ensuite, de la main droite, je crée ma petite éclipse personnelle. Là, quelques instants avant qu’il ne disparaisse, je me réchauffe dans la lumière froide de l’hiver. Ce ne sont pas les choses qu’il faut apprendre à aimer, mais ce qui arrive, si éphémère que ce soit. À l’exposition du Louvre qui porte le nom du livre de Perec, exposition que je trouve passablement décevante et affreusement moralisatrice (devant le chat mort de Géricault, c’est la première fois que je me sens sommé par un cartel de ressentir quelque chose « à mesure de mon amour pour les bêtes », me dit-on, comme si l’expérience esthétique, préalablement avant de se faire, devait être enregistrée dans les statuts de la fondation Brigitte Bardot — mais tout sera comme cela, désormais, n’en doute pas un instant, « liberté, liberté chérie » ne sont déjà plus que les paroles d’une vieille chanson dont on a oublié les couplets), quelques tableaux attirent mon attention : trois natures mortes de Chardin (« La tabagie », « Lièvre mort avec poire à poudre et gibecière » et « Un lapin, deux grives mortes et quelques brins de paille sur une table de pierre ») ainsi qu’une de Morandi (simplement intitulée « Natura morta ») parce que j’y vois, sous deux modalités singulières, la même lumière blanche. C’est bien peu pour l’industrie de la culture, mais assez pour moi. Aussi, dans le carnet au bison noir, je note : « La qualité spécifique de la lumière des tableaux de Chardin qui semblent rayonner, irradier — le blanc de la cruche, du pelage. // Serait-il inexact de dire que c’est la même lumière, le même blanc — le blanc des choses — qu’on voit chez Morandi ? À cette immense nuance près que, chez Morandi, la lumière blanche n’irradie plus, elle a envahi tout l’espace du tableau qu’elle illumine jusqu’à la frontière de l’invisible. » Et puis, je ferme le carnet, me lève, et le range dans la poche de ma veste où il se tient prêt à servir à nouveau.

14.12.22

Lu, ou relu plutôt, la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Perec. Qui, si elle n’épuise pas la place Saint-Sulpice, semble en revanche épuiser son auteur, qui se plaint, a froid, se met à boire, trouve chez toute connaissance qui le croise un prétexte pour se détourner de son objet, ne sait plus très bien ce qu’il fait là, semble avoir des hallucinations, se répète. Et puis, écouté un grande partie de l’Atelier de Création Radiophonique intitulé Tentative de description de choses vues au carrefour Mabillon le 19 mai 1978, année de la parution de La vie mode d’emploi, ou un peu moins de quatre ans après la tentative saint-sulpicienne des 18, 19 et 20 octobre 1974, et parmi les choses qui me gênent, je crois, dans cette démarche (géniale, je le dis en passant, mais je ne veux pas oublier de le dire même si cela va sans dire), c’est l’idée d’aller quelque part pour faire cette expérience. Cette expérience-là, ne peut-on pas la faire n’importe où ? Ne pourrais-je pas la faire, ici et maintenant, depuis l’endroit où je me trouve assis, et n’est-ce pas le génie de cette expérience de pouvoir être faire n’importe où ? À la fin d’Espèces d’espaces (1973-1974), Perec écrivait : « Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : « Ici, on consulte le Bottin » et « Casse-croûte à toute heure ». // L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que quelques lambeaux informes : // Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. » Où il y a quelque chose du Cygne de Baudelaire, bien sûr (« Paris change ! mais rien dans ma mélancolie // N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs, // Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie, // Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs. »), mais un étrange désir de permanence que, paradoxalement, me semble-t-il, la description méticuleuse en direct de ce qu’il se passe à tel endroit à tel moment échouera toujours à enregistrer, contrairement peut-être à l’allégorie qui tient moins de la description que du sentiment, dont le propre est peut-être de retenir. C’est ce que constate Perec dans sa Tentative : il y a toujours quelque chose qui échappe. Et comment en serait-il autrement ? Pour accomplir le dessein d’échapper au temps, il faudrait vivre tous les temps en même temps, ce qui précisément, comme Proust l’a montré, est impossible : en voulant sauver quelque chose, on ne sauve rien du tout parce que, en vérité, les bribes ne sont jamais suffisantes, elles ne sont jamais les bonnes bribes parce que les bribes que nous voulons sauver sont celles qui tombent dans l’oubli : nous voulons sauver de l’oubli ce qui est tombé dans l’oubli. Notre serpent ne se mord pas la queue, il y a toujours ce petit bout qui lui échappe, un petit bout qui est le plus important, parce qu’il tombe dans l’oubli ; or il est tombé dans l’oubli. Il n’y a que quelque chose d’autre que le réel qui permet d’en saisir quelque chose qui ne périt pas : une fiction. Ou, comme disait Kafka, « Odradek ». « Odradek qui, comme le disait Walter Benjamin, est la forme des choses tombées dans l’oubli. »

13.12.22

Pas de jours enfant malade pour le pauvre écrivain que je suis, et qui dois chercher dans les interstices de la réalité d’étiques espaces où exister. « Étique » et « éthique », est-il étonnant que ces mots soient homonymes ? Non sans doute pas, mais c’est le hasard, heureux et malheureux, en l’occurence, ne va pas croire que la langue morte que je parle révèle quelque réalité que ce soit. Déjà, cette langue, si quelqu’un a encore envie de la parler, n’est-ce pas merveilleux, n’est-ce pas irréel ou quasi ? (Ma passion nécrophile : la langue française.) Je pourrais me féliciter : je prends soin d’un être autre que moi, plus faible que moi, qui a besoin de moi, mais je ne le fais pas. Je ne crois pas que Daphné soit plus faible que moi, elle me semble au contraire bien plus forte que moi. Ou, disons les choses autrement pour faire entendre la même idée, si je prends tel soin d’elle, c’est que je veux qu’elle devienne plus forte que moi, et non qu’elle se rende compte, à quarante ans passés, qu’elle a raté sa vie, ou toute une partie de celle-ci. Ce n’est pas littéralement que je considère avoir raté ma vie : d’après mes propres critères, j’ai réussi ma vie (je voulais écrire des livres, tenez, les voici), mais ce ne sont pas les critères en vigueur dans la société dans laquelle je vis (l’argent, la célébrité, etc.) et qui furent sans doute les critères en vigueur dans toutes les sociétés modernes. Simplement, j’ai encore trop d’une colère en moi dont je sens bien qu’elle m’étouffe, m’empêche de parler l’idiome que je pourrais parler sans elle, défunt peut-être (je ne suis pas responsable du temps où je suis né), mais plus libre, plus léger. J’ai encore trop le désir d’un triomphe désuet, encore trop d’amour pour une vérité fanée. Il faut être plus léger, mon cher, plus libre, plus profond que cela. Comment ? Comme ceci, peut-être : j’aime le temps qu’il fait en ce moment. Je consulte la météo qui avertit : vigilance jaune, grand froid. Mais moi, ce temps, je le trouve juste, je le trouve parfait. Le ciel est clair, l’air est sec. Il y a peut-être trop d’humains sur terre, mais j’ai l’impression de pouvoir respirer. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être pour la raison que voici : je n’ai pas de rang, je n’ai pas de sang, je n’ai pas de genre, je n’ai pas de race ; j’écris.