16.12.22

Est-ce la photogénie extraordinaire de la réalité ou mon regard à moi ? Toujours est-il qu’hier, prenant des photographies avec mon téléphone portable, j’ai eu envie d’avoir de nouveau un véritable appareil photo pour faire des photographies en noir et blanc, rien qu’en noir et blanc, du monde que je vois autour de moi. Pourtant, je trouve qu’il y a trop d’images, je trouve que la photographie “artiste”, même quand elle est documentaire, c’est de l’escroquerie, à quelques rares exceptions près que je n’ai pas envie d’énumérer à l’instant, je trouve que le poids des photos écrase nos pauvres petits mots et que c’est l’une des raisons pour lesquelles nous parlons si mal, parvenons si mal à dire les choses, et nous tenons à une distance toujours grandissante de la clarté, mais c’est ce dont j’ai eu envie. Et sans doute cela aussi, ce sera une envie passagère, une lubie qui ne durera guère, mais j’ai eu le sentiment qu’il y avait quelque chose pour moi, comme dans la musique, mais pas comme dans l’écriture, l’écriture, c’est autre chose. Ah oui, mais quoi ? Chut, répète-toi ces deux mots, en prenant le temps de les dire et de les écouter : autre chose. J’ai failli me mettre en colère à plusieurs reprises, ces derniers jours, à cause de deux traductions qui paraissaient ou allaient paraître, et qui me semblaient tenir, pour l’une, de la magouille culturelle, et pour l’autre, eh bien de rien du tout, mais cette dernière m’a rappelé quelqu’un, quelle drôle d’idée, pas vrai ? Et à cause d’un livre aussi, qui va reparaître quinze ans après (encore un peu et c’était un plagiat de Dumas), et que l’auteur, comme Cometti avait eu le bon mot de le répliquer à quelqu’un qui l’accusait de faire du journalisme philosophique, tient pour si définitif qu’il n’a pas jugé bon d’écrire autre chose sur le sujet pendant tout ce temps. Mais non, je ne me suis pas mis en colère. J’ai laissé glisser les choses sur moi, et je suis passé à autre chose. J’ai pris la ligne 12 du métro à l’heure de pointe, direction la Goutte d’or, pour écouter de la musique fort. Et c’est sur le chemin du retour que j’ai pris les photographies qui m’ont donné envie d’en faire d’autres, plus belles, en noir et en blanc, et seulement en noir et en blanc. Quelqu’un en moi me dit : « Mais à quoi bon ? » Quelqu’un d’autre lui répond : « De quoi je me mêle ? » Et moi, je me dis que nous devrions toujours nous mêler de ce qui ne nous regarde mais que, bien souvent, je m’en aperçois, je me tais, je ne dis plus rien, de peur de tomber dans quelque piège qui me mettrait en mauvaise posture, alors que, peut-être, il est là, le piège, la preuve que ce sont les autres qui ont gagné, dans ceci même : on n’ose plus prendre la parole. Terreur soft.

15.12.22

Un rayon de soleil m’oblige à plisser les yeux, et puis à les fermer. Je n’écris plus. Me tiens dans sa portée le temps qu’il dure. Ensuite, de la main droite, je crée ma petite éclipse personnelle. Là, quelques instants avant qu’il ne disparaisse, je me réchauffe dans la lumière froide de l’hiver. Ce ne sont pas les choses qu’il faut apprendre à aimer, mais ce qui arrive, si éphémère que ce soit. À l’exposition du Louvre qui porte le nom du livre de Perec, exposition que je trouve passablement décevante et affreusement moralisatrice (devant le chat mort de Géricault, c’est la première fois que je me sens sommé par un cartel de ressentir quelque chose « à mesure de mon amour pour les bêtes », me dit-on, comme si l’expérience esthétique, préalablement avant de se faire, devait être enregistrée dans les statuts de la fondation Brigitte Bardot — mais tout sera comme cela, désormais, n’en doute pas un instant, « liberté, liberté chérie » ne sont déjà plus que les paroles d’une vieille chanson dont on a oublié les couplets), quelques tableaux attirent mon attention : trois natures mortes de Chardin (« La tabagie », « Lièvre mort avec poire à poudre et gibecière » et « Un lapin, deux grives mortes et quelques brins de paille sur une table de pierre ») ainsi qu’une de Morandi (simplement intitulée « Natura morta ») parce que j’y vois, sous deux modalités singulières, la même lumière blanche. C’est bien peu pour l’industrie de la culture, mais assez pour moi. Aussi, dans le carnet au bison noir, je note : « La qualité spécifique de la lumière des tableaux de Chardin qui semblent rayonner, irradier — le blanc de la cruche, du pelage. // Serait-il inexact de dire que c’est la même lumière, le même blanc — le blanc des choses — qu’on voit chez Morandi ? À cette immense nuance près que, chez Morandi, la lumière blanche n’irradie plus, elle a envahi tout l’espace du tableau qu’elle illumine jusqu’à la frontière de l’invisible. » Et puis, je ferme le carnet, me lève, et le range dans la poche de ma veste où il se tient prêt à servir à nouveau.

14.12.22

Lu, ou relu plutôt, la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Perec. Qui, si elle n’épuise pas la place Saint-Sulpice, semble en revanche épuiser son auteur, qui se plaint, a froid, se met à boire, trouve chez toute connaissance qui le croise un prétexte pour se détourner de son objet, ne sait plus très bien ce qu’il fait là, semble avoir des hallucinations, se répète. Et puis, écouté un grande partie de l’Atelier de Création Radiophonique intitulé Tentative de description de choses vues au carrefour Mabillon le 19 mai 1978, année de la parution de La vie mode d’emploi, ou un peu moins de quatre ans après la tentative saint-sulpicienne des 18, 19 et 20 octobre 1974, et parmi les choses qui me gênent, je crois, dans cette démarche (géniale, je le dis en passant, mais je ne veux pas oublier de le dire même si cela va sans dire), c’est l’idée d’aller quelque part pour faire cette expérience. Cette expérience-là, ne peut-on pas la faire n’importe où ? Ne pourrais-je pas la faire, ici et maintenant, depuis l’endroit où je me trouve assis, et n’est-ce pas le génie de cette expérience de pouvoir être faire n’importe où ? À la fin d’Espèces d’espaces (1973-1974), Perec écrivait : « Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : « Ici, on consulte le Bottin » et « Casse-croûte à toute heure ». // L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que quelques lambeaux informes : // Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. » Où il y a quelque chose du Cygne de Baudelaire, bien sûr (« Paris change ! mais rien dans ma mélancolie // N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs, // Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie, // Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs. »), mais un étrange désir de permanence que, paradoxalement, me semble-t-il, la description méticuleuse en direct de ce qu’il se passe à tel endroit à tel moment échouera toujours à enregistrer, contrairement peut-être à l’allégorie qui tient moins de la description que du sentiment, dont le propre est peut-être de retenir. C’est ce que constate Perec dans sa Tentative : il y a toujours quelque chose qui échappe. Et comment en serait-il autrement ? Pour accomplir le dessein d’échapper au temps, il faudrait vivre tous les temps en même temps, ce qui précisément, comme Proust l’a montré, est impossible : en voulant sauver quelque chose, on ne sauve rien du tout parce que, en vérité, les bribes ne sont jamais suffisantes, elles ne sont jamais les bonnes bribes parce que les bribes que nous voulons sauver sont celles qui tombent dans l’oubli : nous voulons sauver de l’oubli ce qui est tombé dans l’oubli. Notre serpent ne se mord pas la queue, il y a toujours ce petit bout qui lui échappe, un petit bout qui est le plus important, parce qu’il tombe dans l’oubli ; or il est tombé dans l’oubli. Il n’y a que quelque chose d’autre que le réel qui permet d’en saisir quelque chose qui ne périt pas : une fiction. Ou, comme disait Kafka, « Odradek ». « Odradek qui, comme le disait Walter Benjamin, est la forme des choses tombées dans l’oubli. »

13.12.22

Pas de jours enfant malade pour le pauvre écrivain que je suis, et qui dois chercher dans les interstices de la réalité d’étiques espaces où exister. « Étique » et « éthique », est-il étonnant que ces mots soient homonymes ? Non sans doute pas, mais c’est le hasard, heureux et malheureux, en l’occurence, ne va pas croire que la langue morte que je parle révèle quelque réalité que ce soit. Déjà, cette langue, si quelqu’un a encore envie de la parler, n’est-ce pas merveilleux, n’est-ce pas irréel ou quasi ? (Ma passion nécrophile : la langue française.) Je pourrais me féliciter : je prends soin d’un être autre que moi, plus faible que moi, qui a besoin de moi, mais je ne le fais pas. Je ne crois pas que Daphné soit plus faible que moi, elle me semble au contraire bien plus forte que moi. Ou, disons les choses autrement pour faire entendre la même idée, si je prends tel soin d’elle, c’est que je veux qu’elle devienne plus forte que moi, et non qu’elle se rende compte, à quarante ans passés, qu’elle a raté sa vie, ou toute une partie de celle-ci. Ce n’est pas littéralement que je considère avoir raté ma vie : d’après mes propres critères, j’ai réussi ma vie (je voulais écrire des livres, tenez, les voici), mais ce ne sont pas les critères en vigueur dans la société dans laquelle je vis (l’argent, la célébrité, etc.) et qui furent sans doute les critères en vigueur dans toutes les sociétés modernes. Simplement, j’ai encore trop d’une colère en moi dont je sens bien qu’elle m’étouffe, m’empêche de parler l’idiome que je pourrais parler sans elle, défunt peut-être (je ne suis pas responsable du temps où je suis né), mais plus libre, plus léger. J’ai encore trop le désir d’un triomphe désuet, encore trop d’amour pour une vérité fanée. Il faut être plus léger, mon cher, plus libre, plus profond que cela. Comment ? Comme ceci, peut-être : j’aime le temps qu’il fait en ce moment. Je consulte la météo qui avertit : vigilance jaune, grand froid. Mais moi, ce temps, je le trouve juste, je le trouve parfait. Le ciel est clair, l’air est sec. Il y a peut-être trop d’humains sur terre, mais j’ai l’impression de pouvoir respirer. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être pour la raison que voici : je n’ai pas de rang, je n’ai pas de sang, je n’ai pas de genre, je n’ai pas de race ; j’écris.

12.12.22

De l’autre côté du boulevard, tandis que je m’apprêtais à écrire autre chose que j’écrirais peut-être aussi après, j’aperçois une dame d’incertain âge sur son balcon en train de fumer. Je me demande comment on peut s’infliger une telle torture volontaire, oubliant un instant qu’il y a quelques années de cela, moi aussi, je m’infligeais une telle torture volontaire et, quand je m’en souviens, je me trouve bien heureux d’avoir arrêté de fumer. Dans deux semaines, à peine plus, en vérité, cela fera six ans que je ne fume plus. Je fais ce calcul pendant que la dame d’incertain âge éteint sa cigarette, referme la porte vitrée derrière elle. Je tâche de la suivre du regard. En ombres chinoises, je l’aperçois dans ce que je suppose être la cuisine qui range, lave quelque chose, que sais-je ? Ensuite, je la vois qui ferme la fenêtre de la cuisine qu’elle avait ouverte, je suppose, pour l’odeur de la fumée, qui s’affaire encore un peu à je ne sais quoi et puis disparaît. J’écris ce que je viens de voir, je la cherche encore des yeux, regarde si, par hasard, pendant que je regarde par là, je ne la verrais pas sortir de l’immeuble par la double porte verte en pas très bon état qui donne sur le boulevard, je me souviens d’un soir où j’avais vu un type qui m’avait semblé ivre filer un grand coup de pied dans la porte pour l’ouvrir dans une sorte d’accès de rage qui m’avait fait me dire qu’il était probablement ivre, mais non, elle ne sort pas, alors je continue à écrire. Tout à l’heure, c’est ce que je m’apprêtais à écrire avant de voir cette dame d’incertain âge fumer sur son balcon, alors que je venais de découper en quartiers pas trop inégaux et assez beaux la peau de l’orange de Sicile que j’étais sur le point de déguster, un animateur de l’école de Daphné m’a appelé pour me dire que Daphné était malade, ce à quoi j’ai répondu que je venais tout de suite et c’est ce que j’ai fait. Après m’être occupé de ma progéniture unique, ce qui prend quand même un temps considérable, temps que j’assume et j’accepte pleinement de prendre, quand même il m’arriverait parfois de regretter que ma contribution à la société ne soit pas reconnue à sa juste valeur, hier, en effet, ma progéniture unique n’a-t-elle pas dit d’un ton de voix très poli qui dénote une excellente éducation au monsieur qui lui faisait une petite place sur la banquette située devant la chambre de Marcel Proust pour regarder le diaporama des modèles réels des personnages fictifs de la Recherche : « Merci, monsieur », et un peu avant, lui montrant Robert de Montesquieu pour lui dire que c’est le modèle de Charlus, ne m’avait-elle pas répondu avec à propos et un plaisir non dissimulé : « Ah oui, “Mémé”, comme l’appelle Swann… » ? je me suis assis pour écrire qu’au lieu d’écrire ce que je m’apprêtais à écrire, je suis allé chercher Daphné à l’école, mais je ne me souviens plus de ce que je m’apprêtais à écrire avant, peut-être rien, j’ai oublié. Ce matin, avant d’aller marcher dans le froid délicieux de cette superbe journée d’hiver précoce, j’ai failli broyer du noir. Or, au moment où je m’apprêtais à en broyer, je m’en suis aperçu que cela allait m’arriver et, au lieu de cela, je me suis demandé : « À quoi bon ? » Alors, plutôt que de ressasser je ne sais quelle expérience familiale désagréable et d’anticiper les problèmes relatifs à celle-ci, toutes choses qui ne m’auraient rien valu de bon, comme j’avais décidé de le faire, je suis sorti marcher dans les rues de Paris. Une boucle plus ou moins spontanée de huit kilomètres, et tout était parfait, et moi, j’étais parfait. À la fin de la boucle, je me suis demandé comment j’avais fait pour quitter Paris alors que je m’y sentais si bien et je me suis dit que je ne m’y serais jamais senti aussi bien si je n’avais pas quitté Paris, qu’il fallait cette autre boucle d’un peu moins de cinq années pour parvenir à faire cette boucle parfaite dans Paris, pour faire toutes les boucles parfaites dans Paris que j’ai faites, toutes celles que je vais faire, pour parfaire Paris à ma manière, et pour que tout soit parfait, et pour que moi, je sois parfait. Et l’enfant qui va bien, évidemment.

11.12.22

Je dois flotter. Est-ce que je flotte ? Si je ne flottais pas, comment parviendrais-je à expliquer que, malgré le désastre qu’est ma vie professionnelle, un désastre tel qu’il faut que je me pince les lèvres pour ne pas éclater de rire en écrivant cette expression passablement absurde sous mes doigts : « vie professionnelle », eh bien, je me sente bien ? Si je ne flottais pas, je m’enfoncerais dans les caves humides et froides de la rancune, dans les catacombes glaciales de l’envie, mais non, j’aime Paris, je m’y sens bien, tous les jours je lis ou j’entends des gens qui se plaignent que c’est moche, sale, et je trouve qu’ils exagèrent, je suis heureux d’être revenu y vivre, en visitant les salles du Musée Carnavalet, tout à l’heure, je me suis dit que Daphné avait bien de la chance d’y être née et de pouvoir y grandir, ce qui faisait que j’en avais un peu de la chance moi aussi. Alors non, je n’ignore pas la part d’injustice que comporte « ma vie professionnelle », ni n’ignore que les gens sont des escrocs, des bandits corrompus, des cyniques rompus à l’entourloupe, des experts ès voleries qui dissimulent leurs méfaits sous les paravents de leur obscène vertu, mais je m’en moque. Je sais que le mal existe, mais moi, ne le commettant pas, je suis innocent. Il y a quelques jours, dans la cuisine, je réfléchissais à l’échec de l’Homme sans qualités, son inachèvement, qui en fait un désastre immense, passionnant, magnifique, fascinant, mais enfin pas un édifice, même pas une ruine parce que rien n’a jamais été achevé de l’œuvre, il n’y a que l’échec de l’œuvre, et je me suis dit qu’une des raisons qui avaient conduit Musil à l’échec, c’était la recherche d’une morale positive, une sorte de mysticisme rationnel. Musil s’est fracassé contre cet écueil parce qu’une telle morale, qui serait autre chose qu’une morale fondée sur un interdit minimal, pour le dire en une phrase simple : « Ne fais pas de mal à autrui », conduit toujours à la catastrophe, à la guerre, à la destruction, au massacre de populations entières, etc., bref, elle n’est pas rationnelle, elle s’auto-détruit. Il faut s’en tenir au minimum de la morale comme pacte de non-agression ; tout ce qui dépasse ce seuil minimal est dangereux, même quand il prétend être pacifique, fasciste, même quand il prétend être antifasciste. Quels torts vais-je redresser avec mes doigts d’écrivain ? Tout ce que je puis faire, c’est me montrer tel que je suis, tel que je change, tel que je deviens pendant ce temps qu’il m’est donné de vivre, et mes angoisses, mes passions, mes doutes, mes amours, mes folies, mes ennuis, mes délires, mes peines, mes forces, mes échecs, mes triomphes, suffisamment bien décrits, exposés avec assez de clarté, peut-être inspireront-ils lectrice, lecteur, à changer de vie, non pour écrire son roman à soi, mais pour se faire une perfection de l’existence.

10.12.22

Gueule de bois. Pendant que l’ouvrier (il est seul aujourd’hui) termine le travail de peinture entamé hier, affalé sur le chersterfield rouge dans la chambre de Daphné, la bouche ouverte mais pas trop grand, j’essaie de ne pas m’assoupir. Quand Nelly revient, je pose ma tête sur son épaule et m’endors. Je m’entends ronfler. C’est amusant, j’ai l’impression d’être à la fois dans mon corps et en dehors. Enfin, amusant, je ne sais pas trop, peut-être que c’est la gueule de bois qui me fait trouver cela drôle, enfin, drôle, non, amusant, j’ai trop mal à la tête pour rire. Je dois rester immobile tel un sphinx pour ne pas souffrir, mais c’est impossible, je ne suis pas en pierre, et encore moins de marbre, comment le resterais-je ? En partant, le deuxième ouvrier qui est venu inspecter le travail du premier (c’est le chef) souhaite un « Bon match ! » à Nelly. Hier, dans les mêmes circonstances, il m’avait souhaité bon courage. Mais aujourd’hui, je reste caché dans mon canapé. Inconfortable, certes, il est trop petit pour s’y allonger (c’est un canapé deux places seulement parce que, dans l’appartement où nous habitions lorsque nous l’avons acheté, de l’autre côté de la cour, donc, il n’y avait pas assez de place pour un canapé trois places, le mur du salon qui devait l’accueillir étant juste à sa taille, désormais, si j’en crois mes observations par la fenêtre de la cuisine, le salon n’est plus mais une chambre à coucher, le trois pièces ayant été transformé en deux pièces avec, c’est le gestionnaire des appartements loués qui l’a dit à Nelly, à la place de la cuisine, une salle de bains et, à la place des deux chambres, une cuisine ouverte et un salon, le vieil appart’ n’est plus, la forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un locataire) et donc la nuque y est maltraitée, douloureuse, à angle droit du corps, la tête semble être un organe indépendant du reste, mais ce n’est pas vrai, évidemment, les apparences peuvent être trompeuses, même si elles ne le sont pas tout le temps, parfois on se dit : « Qu’est-ce qu’il a l’air con, celui-là ! » et, en fait, il est vraiment con, à vrai dire, on est rarement déçu par les apparences des gens, c’est dommage, mais c’est ainsi. Quand les ouvriers sont partis, je me suis déplacé du canapé de la chambre de Daphné vers le canapé du salon. J’ai doublé la paire de chaussettes qui me servent de pantoufles d’une deuxième paire de chaussettes parce que la première est usée au niveau de la plante des pieds, j’ai tiré la capuche de mon « hoodie » comme on dit sur ma tête de Robin et j’ai posé un plaid sur mes jambes en tailleur et l’ordinateur dessus où j’écris. Le problème parfois avec ce journal, c’est qu’il réduit le nombre des sujets de conversation possibles quand les gens avec qui je parle lisent aussi mon journal il arrive qu’ils me disent : « Ah oui, je sais, je l’ai lu dans ton journal. » Heureusement que je ne parle pas à beaucoup de monde, si je leur parlais, à cause de mon journal, je n’aurais plus rien à leur dire. Non vraiment, pour écrire, mieux vaut ne parler à personne ou alors parler tout seul, se parler à soi-même, oui.

9.12.22

Plusieurs idées me sont venues que j’ai écartées méthodiquement pour n’en garder aucune, pour mettre ce rien au grand jour, ce rien que m’inspire le monde. Me drapé-je dans ma dignité ? On peut dire la chose ainsi, oui. N’est-ce pas ce que me reprochait déjà ma mère, non sans une pointe d’ironie, quand elle me reprochait, me reprochait quoi ? je ne sais plus, tout, d’être comme j’étais, d’être comme je suis ? Je ne sais plus. Est-ce donc que je me drape dans ma dignité ? Dire la chose ainsi, n’est-ce pas aussi laisser entendre que cette dignité que l’on affirme, on n’en est pas à la hauteur, comme si, finalement, on ne méritait pas les égards qu’on réclame pour soi en s’y drapant ? C’est peut-être ce mot de « dignité » qui dérange en cela qu’il fait référence à quelque chose qui n’a guère de sens : la dignité de la personne humaine. Hier, c’est un exemple parmi un million d’autres exemples, mais c’est le dernier qui a attiré mon attention, hier, je sortais du musée, et j’allais à la boulangerie acheter du pain et un goûter pour Daphné. Je suis passé devant son école non loin de laquelle se trouve un lycée technique privé. Là, il y avait deux jeunes gens qui, pour finir leur pause déjeuner, c’était l’heure en effet, tiraient chacun sur un gros joint tout en terminant leur carton de boisson au logo Burger King. Ensuite, dans la soirée, je suis tombé sur une publicité où un acteur comique fait de la publicité pour le sandwich végétarien de la même marque. Dans la publicité, il joue le rôle du type qui vient chercher son sandwich en voiture, discute avec une jolie et gentille petite vendeuse bien propre sur elle, et fait les blagues qui, manifestement, l’ont rendu célèbre. Eh bien, me dis-je, la voilà, la dignité de la personne ; n’est-elle pas magnifique ? La vérité, c’est que le monde ne cesse de m’agresser avec sa morale, ses valeurs, ses odieuses hiérarchies, ses croyances hideuses, irrationnelles. Au musée, je m’étais assis pour regarder des peintures de Chardin, comme j’aime à le faire de temps à autre, et écrire dans mon carnet les impressions causées par le fait de m’asseoir pour regarder des peintures de Chardin. Peu de gens ont pris comme moi la peine de s’arrêter devant les peintures de Chardin pour les regarder avec un peu d’attention. M’asseoir pour regarder les peintures de Chardin ne fait pas de moi une personne meilleure que toutes celles qui ne s’arrêtent pas pour regarder les peintures de Chardin, ce n’est pas la question, je ne veux être ni bon ni meilleur que personne, je ne veux même pas être une personne, je ne veux pas la moindre dignité, je ne veux rien, ni race ni sexe ni genre ni rien de tout ce qui excite mes contemporains, leur donne l’impression  d’exister et d’être plus malins que les autres. Ils vivent dans un présent absolu qui n’a rien à voir avec le présent se la description, celle de Perec, par exemple, qui écrit avec la conscience de l’histoire, du passage. Je fais cette remarque en passant, conscient qu’elle manque un peu de profondeur. Quand je m’assois pour regarder les peintures de Chardin, j’ai l’impression que je peux me dissoudre, que je peux disparaître, ne plus compter pour rien, n’être même pas vraiment là, la seule chose qui, alors, me retient de n’être plus du tout, c’est l’écriture, les phrases dans le carnet. Ces phrases, je les ai écrites notamment parce que je ne veux plus écrire de livres, plus jamais. Je n’écris qu’à peine, surtout pour ne rien faire, surtout pour ne pas exister, je n’écris même pas pour disparaître, que je disparaisse, cela ne ferait aucune différence, on ne s’en apercevrait pas. Dans la pièce à côté, les ouvriers parlent trop fort au téléphone (en arabe, je ne comprends pas ce qu’ils disent), mais je ne leur en fais pas la remarque ; me dérangent-ils réellement ? non, je ne le crois pas.

8.12.22

Dans la Bible (soyons sérieux un instant), il est écrit : « À qui frappe, on ouvrira » (Mt, 7, 1), mais comment se fait-il alors que j’aie l’impression que, à double-tour, toutes les portes se ferment devant moi ? Est-ce que le Livre ment, est-ce que je me raconte des histoires pour donner du sens à ce que je vis ? Sans même en avoir pleinement conscience, nous avons tous besoin de fabuler. Le problème qui se pose n’est pas tant celui la fable en tant que telle (ou de la fabulation) que de la valeur de la fable (ou de la fabulation). Par exemple, le voisin qui sort courir aux alentours de huit heures du matin en short et débardeur minimalistes quand il fait environ 1 ou 2°C dehors, il est évident qu’il se raconte une histoire, mais elle n’est pas bonne, elle est mauvaise, sa fable : il courrait aussi vite, voire plus vite, s’il s’habillait normalement (ne seraient-ce qu’en portant des manches longues). Mais il doit avoir besoin de se prouver quelque chose à lui-même, et la voici, sa fable : bien que vivant dans le sixième arrondissement de Paris, c’est un aventurier qui brave les intempéries et réalise ainsi un exploit. Pour un relativiste modéré, comme il m’arrive d’en être un de temps à autre, du moment qu’il ne fait de mal à personne, son comportement ne pose aucun problème. Et c’est vrai, par rapport à l’ensemble de la société, c’est vrai. Mais nous ne vivons pas pour l’ensemble de la société, nous ne sommes pas que des êtres sociaux, nous sommes aussi l’être que nous sommes (que nous sommes devenus, que nous devenons, etc.). Nous n’avons pas seulement des comptes à rendre à la société (les lois sont les manières dont la société nous oblige à lui rendre des comptes), nous avons aussi des comptes à nous rendre à nous-mêmes. Rapportée à nous, l’expression « avoir des comptes à rendre » n’est pas la meilleure qui soit, j’en conviens : nous ne sommes pas face à nous-mêmes comme nous pouvons nous trouver face aux autres, face à un tribunal — il n’y a pas de tribunal de la raison, par exemple —, nous sommes cet x que nous sommes au moment où nous le sommes, bref, ce que je veux dire, c’est que nous nous auto-affectons, devenons par suite les conséquences de ces auto-affections. Nos fables ne sont pas simplement des histoires plus ou moins agréables, plus ou moins originales que nous nous racontons ; elles nous informent, modifient, déterminent qui nous sommes, qui nous devenons. L’esthétique (les bonnes histoires) a une force éthique (les bonnes histoires) : les bonnes histoires donnent de bonnes histoires. Et les autres ? Les autres abîment le monde. Quand on apprend à un enfant que la poésie, ça ne sert à rien, on abîme le monde. Pas seulement son monde, non, le monde en général. Et, à force d’abîmer le monde, on finit par en détruire des pans entiers. Et c’est ainsi, probablement, que meurent les civilisations, sans l’ombre d’une catastrophe, dans des pays en paix. Ce n’est pas vrai qu’à qui frappe, on ouvrira : l’histoire de l’humanité est jonchée de portes qui sont demeurées fermées quand on y frappait. Parfois, j’ai l’impression que, plus je frappe, et plus les portes se ferment. Évidemment, me dis-je après avoir fait cette remarque imbécile, évidemment. Alors, dans un moment de plus grande lucidité, je décide de ne plus frapper à nulle porte, de laisser toutes les portes telles qu’elles sont — closes. Pensant à cette histoire de portes, ce matin, je me suis dit que nous vivions une époque de durcissement, de retranchement, où l’on tient de plus en plus ferme ses positions, se replie toujours plus loin dans son camp. Peut-être est-ce un mouvement historique en soi, qui se répète à chaque époque. Que ce soit le cas ou non — je n’en sais rien, c’est une hypothèse sauvage que j’émets en passant —, ce moment historique n’est pas propice à la douceur. Et, pour échapper à cette violence, peut-être vaut-il mieux que les portes demeurent closes, en effet. Nous avons commencé la lecture du Nom de la rose, hier, avec Daphné, sans omettre l’avant-propos post-moderne borgésien. Quand, quelques pages après avoir dit : « Avant-propos », j’ai ajouté : « Prologue », elle s’est exclamée : « Oh non ! » et puis a  fini par demander : « C’est quoi “éphélides” ? » avant de rire aux poils dans les oreilles de Guillaume de Baskerville. Récemment, elle nous a confiés qu’elle voulait devenir « historienne. » Magnifique, non ? comme ça fabule à tous les étages. De mon côté, commencé Lieux et Espèces d’espaces de Perec. Il y a quelques jours, j’ai glissé un nouveau cahier sous la couverture du carnet au bison rouge. Et ce geste, qu’est-ce sinon une expression de la vie même ?

7.12.22

Sous la douche, j’ai laissé l’eau chaude couler assez longtemps pour que, comme dans mon bain d’enfant, la peau de mes phalanges se fripe. Puisque c’est ici, et pas ailleurs, que j’ai envie de me trouver, je demeure encore un peu dans la brume chaude de la vapeur d’eau. Après des jours entiers faits tout de gris, le ciel semble se dégager un peu, par endroits, on voit du bleu. Mais moi, j’étais heureux sous ce ciel de bruine, dans la fraîcheur de l’hiver naissant. Je ne regrette pas le bleu de la Méditerranée. Je suis là où je suis. Et là où je suis, là se trouve la perfection. Comment puis-je dire cela alors que, d’un certain point de vue, rien ne va ? Je n’en sais rien. Une pensée en entraînant une autre, je me dis que je n’ai plus envie d’écrire de livres. Si quelque chose vient, je saurai l’accueillir, sinon, tant pis. Défaitisme ? Que oui ou que nenni, quelle différence cela fait-il ? Je crois que j’ai simplement envie d’être là où je suis. Pas ailleurs. Dans le moment même où j’y suis, ni dans le passé ni dans l’avenir. Alors, oui, en effet, il y a souvent trop de bruit (les sirènes de la police ont une vertu d’autant plus insultante que le motard, trouvant qu’elles ne sont pas suffisamment assourdissantes, abrutissantes, joue en plus du sifflet pour qu’on fasse place au cortège), oui, tout est sale, tout va mal, mais cela ne me fait rien, ne m’effleure qu’à peine — j’en ai conscience, mais c’est  une conscience superficielle qui, bien que très proche, demeure très lointaine, j’irradie. Dans la rue, je croise une dame qui porte un badge bleu blanc rouge fait maison — on le remarque notamment au fait que les bandes de couleurs ne sont pas disposées dans le bon sens — sur lequel se trouve écrit J’EMMERDE MACRON. Si tu cherches une image de ma civilisation, en voilà une. Mais ne cherche pas de réponses à la question : Comment puis-je vouloir y vivre ? parce que je ne le veux pas, je n’en ai nul désir, il se trouve que c’est comme ça. Est-ce une des raisons pour lesquelles je n’ai plus envie d’écrire de livres ? Comment nier, en effet, qu’entre Michel Houellebecq et Virginie Despentes, Michel Onfray et Mona Chollet, il n’y a guère de place pour exister ? Mais ce n’est pas cela — si c’est un argument, il n’est pas décisif, et je ne crois pas que ce soit un argument, rien que l’écume d’un argument qui n’est pas le mien —, c’est autre chose. Quoi ? Je ne sais pas, j’ai du mal à le définir. Peut-être qu’il ne le faut pas, le définir, peut-être que c’est un sentiment qui doit résister à l’enfermement de la définition et irriguer le langage différemment. Quelque chose qui doit être vécu plutôt qu’exposé de manière trop crue. Qui pourrait comprendre ? C’est une vraie question : qui ? À la librairie, amas de livres qui me donnent la nausée. Fuir.