28.6.22

Quatre affirmations et une sorte de long commentaire. (1) Au pouvoir, les opprimés deviennent les oppresseurs. (2) Le problème n’est pas l’objet de l’oppression, c’est la nature du pouvoir. (3) Le pouvoir est par nature oppresseur. (4) Il ne faut pas changer le sujet du pouvoir, il faut en finir avec le pouvoir. Toute la question est de déterminer à quelles conditions il est possible d’organiser les relations sociales (comment ? et lesquelles ?) sans faire intervenir le pouvoir. Et il est si difficile de répondre à cette question non pas tant en raison de la difficulté même de la question qu’en raison des préjugés avec lesquels nous abordons la question ; celle-là et, en vérité, toutes les questions. Δεξιτεροῖσιν μὲν κούρους, λαιοῖσι δὲ κούρας, disait notre père à tous. Et depuis 2500 ans, au moins — il est probable en effet que nous pensions déjà comme cela avant et que Parménide n’ait fait que formaliser cet état de choses mentales —, nous n’avons cessé d’être parménidiens. Certains ont essayé, mais on s’est moqué d’eux ou alors on les a compris de travers. Et il est un fait que quiconque essaie aujourd’hui encore de dépasser la logique binaire des camps se trouve en difficulté, en minorité absolue, tout seul. Pourquoi ? Mais parce que l’on ne veut pas penser à fond le problème (n’importe quel problème, tous les problèmes), on veut prendre le pouvoir. Qui dit à qui veut prendre le pouvoir : Mais le pouvoir est un leurre, il entretient l’illusion de la maîtrise, l’illusion de la divisibilité de la réalité, l’illusion de l’opposition, prends congé du pouvoir, essaie de concevoir le réel, de penser et d’agir sans en passer par lui, qui se voit mis au ban d’un camp comme de l’autre. Mais alors, tout n’est-il qu’illusion ? Ce n’est pas ce que je veux dire : nous fabriquons nous-mêmes notre propre illusion, avec des bouts d’ontologie, de théorie politique, de sagesse pratique, des morceaux d’indignations morales, des bribes de colère, des fragments de joie, et jamais le fait que cela ne fonctionne absolument pas, ne produise que du progrès technique (nous sommes plus grands, nous allons plus vite, nous allons plus loin, nous produisons plus, nous consommons plus, nous vivons plus longtemps) et pas de progrès moral (nous ne sommes pas devenus meilleurs), jamais ce fait ne semble nous alerter, puisque nous continuons avec la même méthode : à droite les garçons, à gauche les filles, les êtres bien rangés dans leur camp respectif. Le plus incroyable, me suis-je dit après avoir mis au point cette petite série d’affirmations, je venais de courir dix kilomètres, j’étais trempé de sueur, et ensuite, une fois frais et douché, j’ai élaboré le petit commentaire que l’on vient de lire, le plus incroyable, ce n’est pas ce que je raconte, non, mais que je ne me lasse pas de le dire. Ne pourrais-je pas me satisfaire d’avoir compris ? Oui, c’est un peu prétentieux comme formulation, je le concède à qui le voudra, mais la question demeure intacte, et le problème, irrésolu. Je crois qu’il y a deux éléments de réponse, l’un général, l’autre particulier : au niveau général, ce que je tiens pour irrationnel (en l’occurrence, être parménidien) me semble scandaleux, au sens kantien : c’est là que se trouve la racine du mal ; au niveau particulier, écrire justifie mon existence, autrement dit : c’est le sens de ma vie — sans l’écriture, ma vie n’a pas de sens. Dans ces conditions, dès lors, comment ne pas continuer ?

27.6.22

Je cherche un mot qui n’existe pas. La dépravation est le destin de toute forme artistique, qui ne saurait demeurer pure qu’en s’annulant elle-même, c’est-à-dire en refusant son sens culturel, en s’acharnant à être pure idiosyncrasie ou en se mentant à elle-même ou en s’autodétruisant. Quand l’art était la négation de la culture, quand il était l’expression du conflit qui opposait l’individu à la société dont il est issu, cette tension se résolvait généralement par la défaite de l’art, qui devenait académisme, forme acceptable et acceptée, ou par la destruction pure et simple de l’individu. Le poète maudit, avant d’être tourné en dérision, ridiculisé pour les besoins du commerce universel, fut la victime de ce combat perdu d’avance. C’est ainsi que Paul Verlaine mourut, à tout juste 51 ans, rongé par l’alcool et les maladies. L’art n’a jamais triomphé de la culture, il n’est jamais parvenu à résister à sa dépravation. C’est toujours l’individu qui a passé pour le dépravé, incarnant l’anomalie que la société abhorre parce qu’il interroge son mode d’existence même. Non seulement l’art n’a jamais pu s’opposer à sa dépravation, mais il est aujourd’hui conçu comme déjà dépravé. Il anticipe son destin en l’intégrant à sa forme même : ayant assimilé l’enseignement historique de la défaite de l’art dans son combat contre la culture, l’art intègre désormais dans sa forme même sa défaite, il est d’emblée culture, bien qui ne court-circuite pas le marché, mais en épouse le fonctionnement, l’alimente, le renforce, le confirme, le valide, y applaudit. La concurrence n’est-elle pas bénéfique qui élimine les pauvres et idolâtre les riches ? L’histoire récente de notre civilisation est l’histoire du triomphe de la culture, le triomphe de l’asservissement de l’individu à la société, la régression progressive de l’art dans la sphère culturelle où il est anesthésié (il ne produit que des sensations esthétiques convenues) et désamorcé (il ne produit que des contenus politiques reconnus). Le rôle de l’artiste n’est pas d’affirmer des valeurs, mais de confirmer les valeurs qui ont déjà cours dans la société. L’idée même d’un « rôle de l’artiste » atteste qu’il est devenu une manifestation inoffensive, purement conservatrice des valeurs de la société à laquelle il appartient. Comme les voitures de la police, le triomphe historique de la culture est l’avènement d’un art banalisé. Tout désormais sera bienveillant, et mortellement ennuyeux, d’autant plus ennuyeux que nous vivons de plus en plus vieux.

26.6.22

Si fatigué, je voudrais me coucher dans un endroit sombre et frais pour une éternité. Je pense cette phrase et me dis, avant de l’écrire, mais cela ressemble à la mort, tu ne trouves pas ? Si, je trouve. Alors pourquoi est-ce que, si ce n’est pas ce que je désire, la mort, comme je le crois, pourquoi est-ce que je l’écris ensuite, cette phrase ? Pas que pour le plaisir d’écrire des phrases, écriture qui, aujourd’hui, me demande des forces que je n’ai pas. Mais d’où viennent-elles ? Quoi ? Les forces qu’il te faut pour écrire et que tu n’as pas puisque tu écris. Je sors quelques instants dans l’espoir de me réveiller, et ne trouve rien dehors, qu’une chaleur que je trouve désagréable et le bruit assourdissant des cigales que la température de l’air réjouit. Pas moi. Quel temps fait-il à Paris ? Je me pose la question mais ne cherche pas la réponse, occupé que je suis à marcher et éviter les tombeaux roulants où je pourrais finir si je ne faisais pas assez attention (je ne file pas la métaphore, j’ai réellement le sentiment que cet automobiliste au volant de sa vieille Mercedes délabrée a essayé de me rouler dessus cependant que, traversant, je me trouvai sur sa route). Je laisse passer cette idée, gratte là où, autour des malléoles des chevilles, les moustiques m’ont dévoré (qui pourrait nier que ces femelles ont bon goût ?), extérieure droite, intérieure gauche, et puis regarde le temps qu’il fait avant que, empêché par mon activité frénétique, je ne décide d’aller me passer de l’eau fraîche sur les pieds, laquelle ne coule pas, mais tiède, à moi, ô Calendula ! Il fait 21°C et de rares averses ponctuent la journée ; — un temps selon mes désirs, il me faut bien l’avouer.

25.6.22

Sur un mur de la grande banlieue d’Aix-en-Provence, inscrite à l’imitation du style tag, cette exclamation menaçante : « ATTENTION VOISINS VIGILANDS ! », laquelle va en effet comme un gant à la horde d’analphabètes xénophobes qu’on devine en être à l’origine. Je me dis, mais c’est à peine cette inscription qui suscite cette idée, c’est un fond  de vie sur lequel mes vagues mentales roulent depuis trop longtemps peut-être, je me dis : quand tout aura été saccagé, nos descendants se plaindront-ils en quelque façon, se rebelleront-ils d’une manière ou d’une autre contre ce fatras insensé que nous leur aurons légué ou bien feront-ils comme si c’était une fatalité, comme si, les choses étant ainsi, elles ne peuvent pas être autrement ? Et nous ? C’est facile d’accuser les autres, les boomers, les bougnoules, les juifs, les fachos, les gauchos, mais quand tu te regardes en face, trouves-tu ce que tu vois particulièrement reluisant ? (Pas moi.) Te regardes-tu seulement en face ? (Pour une fois, ne mens pas, ne te mens pas.) Arrière-pays provençal, donc. Chaleur sèche de l’été. Vent qui adoucit l’atmosphère, la rend respirable à l’ombre. Parfum de figuier. D. explique à Daphné, qui ouvre des yeux immenses, fascinée, le rapport entre les illustrations de Miquel Barceló et le texte de la Comédie de Dante. Donc quelque chose est possible. Mais faut-il toujours que ce soit rare ou est-ce qu’on s’en aperçoit seulement parce que c’est rare ? Je voudrais répondre, je voudrais dire que je sais, mais ce n’est pas vrai, alors je cherche des solutions à des problèmes qui n’existent que pour moi et deux ou trois phénomènes cosmiques avec qui nous pensons en harmonie, pas exactement la même chose, non : en harmonie. L’identité n’est pas intéressante, c’est l’accord qui compte, des âmes, des volontés, des notes entre elles, parfois même ça dissone, mais c’est si beau quand ça sonne. Pourtant, il y a trop de monde sur la route, et ce n’est pas rare, mais tristement banal, comment se ferait-il alors que je m’en aperçoive ? Schubert, Forellenquintett (hier au soir, dans le casque) et Trio pour piano n°1 (celui-ci, ce matin, en me rasant) et puis, à la demande de Daphné, dans la voiture, les sonates de Scarlatti par Scott Ross.

24.6.22

Quelqu’un quelque part lit mon premier livre ; — étrange, moi, par exemple, je ne le ferais pas, mais tant mieux. Voyant la couverture de cet objet bizarre apparaître à l’écran contre toute attente, je me souviens de cette lecture d’un autre titre de la collection à laquelle j’étais allé assister, aux alentours de la parution de mon livre à moi, pour y rencontrer l’éditeur et découvrir, ce à quoi déjà je ne m’attendais pas, que c’était un con. De surprise en surprise, ainsi va ma vie. Incroyable, non ? Déjà, moi, à cette époque, on ne me proposait pas de faire des lectures en librairie. Y a-t-il matière à s’en étonner ? Je ne le crois pas. Un peu trop fataliste, peut-être, je me dis : c’est comme ça. Peut-être que j’ai tort, peut-être que j’ai raison, honnêtement que j’aie tort ou que j’aie raison, qu’est-ce que cela pourrait bien changer ? Est-ce que je voudrais que d’autres souvenirs soient attachés à ce livre ? Je ne le pense pas. C’est ma vie qui est ainsi. Qu’elle soit ponctuée d’échecs, d’expériences désagréables, ne la rend pas moins belle. Est-ce la raison pour laquelle, pensant à une chose puis à une autre sans vraiment de lien logique entre ces pensées, j’en viens à penser que j’ai fini par ne plus vouloir être un autre que moi-même, quand même le moi du moi-même ne serait pas toujours le même, quand même il changerait pour devenir un autre moi, cet autre moi-là que je serais devenu, je ne voudrais pas en être un autre, ou plutôt : que je ne ferai plus rien, plus le moindre effort, plus le moindre geste, pas même celui d’agiter le petit doigt, plus rien pour être un autre que moi-même ? Disons mieux alors que je m’aperçois avoir perdu une quantité incroyable de temps à essayer d’être un autre que moi-même pour plaire aux gens, pour me constituer un réseau et que, toutes ces tentatives ayant lamentablement échoué, j’ai fini par comprendre il y a quelque temps (mieux vaut tard que jamais) qu’il ne servait à rien d’être un autre soi-même pour correspondre à l’idée du soi que les autres ont ou pourraient avoir de soi. Pourquoi alors ai-je fait tout ce que j’ai fait ? Pour être aimé. Et j’ai échoué. Enfin, non, pas vraiment, j’ai fait cela pour avoir une existence publique que je n’ai pas — la preuve, on ne m’invite pas en librairie, ni à parler dans un micro pendant qu’un type grattouille la guitare, ni à répondre à des questions pour un magazine, ni à rien du tout d’ailleurs —, ce qui est profondément imbécile, mais (je le répète) c’est ma vie. Si je devais recommencer, peut-être que je changerais tout, mais qui me dit alors que je ne serais pas extrêmement malheureux, tandis que, aujourd’hui, je suis peut-être un parfait inconnu, mais je ne crois pas que je puisse me dire malheureux, non, c’est tout le contraire. Si tant d’années après, quelqu’un lit encore ce que j’ai écrit, n’est-ce pas la preuve que ce que je fais, je ne le fais pas en vain ? Je hausse les épaules : même si ce devait être en vain, je le ferais quand même, exactement comme je suis en train de le faire en ce moment. Je me lève, vide la machine, étends le linge, débarrasse la table, vide le lave-vaisselle, le remplis, et me dis que je n’ai pas été tout à fait honnête, pour être tout à fait honnête, il faudrait encore que j’ajoute ceci : à la parution de ce livre, je me souviens avoir été envahi d’un profond sentiment de bonheur parce que, malgré tout ce qu’il avait pu m’arriver de merdique (comme la mort de ma mère), et malgré toutes les réserves que je suis enclin à formuler parce que, oui, tout est beaucoup plus compliqué que je pourrais le laisser penser, quand ce livre parut, je réalisai enfin mon désir le plus sincère : devenir écrivain.

23.6.22

Comment ne pas reconnaître que l’état de décrépitude morale et intellectuelle de la gauche et l’état de décrépitude de la société, voire du monde, sont intimement liés ? En renonçant à la volonté d’émanciper les individus grâce à un récit au terme duquel ils prennent conscience qu’ils ne sont pas limités au milieu où ils sont nés, qu’ils ne sont pas bornés à la classe sociale de leurs parents, qu’ils ne sont pas enfermés dans leur identité ethnique, religieuse, sexuelle, que cette identité héritée n’a pas à être la leur, qu’elle n’a aucune nécessité, qu’elle n’est qu’une contingence parmi d’autres, la gauche a renoncé à sa mission historique. Or, comment peut-on envisager de changer le monde si l’individu est impuissant à se changer lui-même, si son legs est son unique nature ? Privés de tout horizon transformateur, abandonnés à leur naissance, les individus peuvent être réduits à des consommateurs absolus dont les besoins peuvent être d’autant plus nombreux qu’ils sont facilement satisfaits. Sans histoire, l’individu se retrouve pris dans une sorte de répétition hypercivilisée de l’état de nature : ses désirs ne le projettent guère plus loin que la journée qui vient, les plus aisés parviennent à anticiper les vacances, peut-être, mais celles-ci se consument elles-mêmes, n’ouvrent pas de brèche dans l’avenir, et disparaissent une fois terminées ; c’est la rentrée qui scande le cycle de la vie sociale. Quand la gauche bienveillante accueille Édouard Louis parmi elle comme « un transfuge de classe », parce que, issu d’un milieu défavorisé, il est parvenu à devenir un intellectuel de premier plan (quelle que soit sa valeur réelle, ce n’est pas la question ici), elle confesse dans une sorte de lapsus révélateur l’abandon de sa mission : ce qui devrait être sa norme est devenue anomalie et, devenue plus réactionnaire que les conservateurs, elle la conçoit comme telle. Aussi, à quelqu’un qui, réagissant à une polémique sur un texte littéraire qui a servi de support à une épreuve du baccalauréat, défend les pauvres élèves, qui ont certes tort de se plaindre, mais sont tout de même victimes des méchants adultes qui ne font rien pour eux, dit-il, je réponds ceci : « Je trouve cette façon d’opposer les gentils jeunes aux salauds de vieux dont ils sont victimes parce qu’ils ne font rien pour eux particulièrement simpliste. J’ai été élevé par deux horribles “boomers” à qui je dois à peu près tout ce que je sais. Et pourtant, ils n’étaient pas issus des milieux les plus favorisés et n’étaient pas nés dans les contextes historiques les plus favorables, loin s’en faut. Mais la culture était une valeur fondamentale. L’ascenseur social fonctionnait encore. Il faut dire que la gauche était dans un autre état que celui dans lequel elle se trouve aujourd’hui. On aimait Merce Cunningham et Aragon, Sviatoslav Richter et Rossellini. Je m’efforce de transmettre ce goût à mon enfant, quitte à passer pour un horrible snobinard (« de merde », a-t-on eu le tact de me préciser un jour). La France actuelle est obsédée par le pouvoir d’achat. Difficile dans ces conditions de faire croire à quiconque que la littérature possède une quelconque valeur. Il y aurait beaucoup à dire sur l’état du champ littéraire, comme on dit, dont la structure renforce cette situation, mais ce serait hors-sujet ici. L’erreur est de croire que c’est la faute de quelqu’un, ces cons d’élèves ou ces feignasses de profs. Comment peut-on imaginer que l’école soit une sorte d’empire dans un empire ? Elle est à l’image de notre société : peu sûre d’elle-même et de ses valeurs, obsédée par la consommation (des biens, des services, des personnes) ; elle ne se cherche pas, non, elle se désintègre. Les prémices de la guerre de chacun contre chacun auxquelles on assiste chaque jour avec un peu plus de violence en sont la preuve indiscutable. » Mais qui est-ce que je crois convaincre avec ce genre de bavardage ? À vrai dire, personne. En fait, ce n’est pas vraiment pour convaincre qui que ce soit que j’ai écrit ce que j’ai écrit : ce fragment que l’on vient de lire, lequel n’a guère de sens détaché de tout le reste, est une version particulière du récit émancipateur dont je parlais tout à l’heure. Sans un tel récit, tous se retrouvent livrés à eux-mêmes dans cette guerre de chacun contre chacun qui, pour ne pas effrayer le petit peuple, ne dit pas son nom, mais épuisera pourtant bientôt toute la réalité. Ce qui m’intéresse dans ce récit, c’est le fragment d’autobiographie qu’il raconte, auquel je peux me raccrocher, sans aucune nostalgie, ce n’est pas dans mon caractère, mais comme à une sorte de preuve expérimentale que quelque chose peut avoir lieu qui suscite l’espoir que cela se produise de nouveau, à neuf. Ou bien est-ce que c’est fini ?

22.6.22

Comme s’il ne faisait pas trop chaud pour exister, les autres sont toujours là. (Impossible de les faire disparaître sans devenir un criminel. Suite à cette réflexion, on ne se demandera plus pourquoi les hommes se font la guerre.) Je ne le dis pas à Daphné mais, elle aussi, parfois, elle m’empêche de penser. Comment pourrait-il en être autrement ? À un commentaire qui me répond que c’est le bruit qui empêche de penser, je réponds qu’il ne posait aucun problème à John Cage. C’est vrai, mais le bruit dont il parle en certaines occasions, comme celui de la circulation new-yorkaise, ce n’est pas la même chose que la voix humaine. La voix humaine — voilà, le vrai parasite. Est-ce si vrai ? Je n’en suis pas certain. Toutefois, la plus si jeune maman qui trône dans la cour de récréation de l’ancienne école telle une madone de sous-préfecture, son nouveau-né dans les bras, me dégoûte, mais je ne saurais dire pourquoi : il me semble que c’est une répulsion physique contre laquelle je ne puis rien, une antipathie spontanée, et que tout ce que je tenterais contre elle ne ferait que renforcer le sentiment de répulsion qu’elle suscite en moi. Aussi, ne tenté-je rien, m’efforçant d’occulter sa présence. Tâche impossible. (À moins de devenir un criminel, cf. supra.) Il se met à pleuvoir et je me retrouve là, assis sur une chaise en plastique sale, comme un imbécile, mes lunettes de soleil myope sur le nez. Est-ce Marseille qui, en réalité, me révulse ? Mais Marseille n’est pas une sous-préfecture — quelle différence ? Je me sens moite, poisseux. Pour écrire, je dispose une serviette sous mes fesses, histoire de ne pas coller. J’ai l’impression qu’une grimace de dégoût ne quitte pas mon visage — les odeurs d’égout qui remugle, les visages flétris, les corps honnis, la couche toujours plus épaisse de mensonge dont on recouvre le monde, si seulement c’était pour le protéger, mais non, bien sûr que non, c’est tout le contraire —, je lève la tête vers le plafond, fais craquer les os de ma nuque, décris des cercles avec mon cou, 360 + 360 + 360 degrés pour essayer d’enrayer l’anomalie de mon visage. Est-ce que j’y parviens ? Je ne sais pas. Je baille.

21.6.22

Influencé par un message que je vois passer, j’essaie encore de lire l’Histoire de l’œil de  Georges Bataille — en vain (quel imbécile). Au cinquième chapitre, je ne peux plus avancer. Je pourrais continuer quand même, menant une sorte d’enquête anthropologique, mais ce n’est pas pour cela que je lis (ce livre et les livres en général). Je ne me souviens pas où se trouvait le marque-page attestant de ma précédente lecture, dommage : j’aurais aimé savoir si je m’arrêtais toujours au même endroit ou si j’allais un peu plus loin ou un peu moins loin (intuitivement, je dirais que je m’arrête au même endroit, mais est-ce exact ? je n’en sais rien). La fois précédente, je crois, j’avais trouvé le livre comique. Or, ce comique étant involontaire, ma lecture était rendue impossible par cette impression. Et puis, on aurait pu me reprocher un rire de défense, ce que mon rire n’était pas, c’était un rire franc devant un tel étalage scabreux qui ne l’était pas. Cette fois, ce n’est pas le cas, je ne ris pas, mais je me souviens en lisant que j’avais ri la fois précédente et me fais remarquer que cette fois je n’ai pas envie de rire, je me rends compte simplement que, le sujet n’ayant plus le potentiel transgressif qu’il devait avoir il y a une centaine d’années, il ne reste plus rien qu’une écriture plate, morne, insipide, une coquille vide : il n’y a rien de choquant, ou de dégoûtant ou de répugnant, ou d’excitant, non, il n’y a plus rien. Réfléchissant à cette question, je me dis que c’est tout le contraire de la description de l’imprimerie au début des Illusions perdues de Balzac, malgré la dimension documentaire, archaïque voire, du sujet, l’écriture continue de fonctionner parce qu’elle n’en est pas prisonnière : il y a une puissance littéraire irréductible à son sujet. Mais peut-être n’est-ce pas exact ; il faudrait que je relise Illusions perdues pour m’en assurer. Une autre fois, donc. Ce que j’aurais tendance à penser, c’est que le sujet de l’écriture n’est pas le sujet de l’écriture : ce dont parle ce qui est écrit n’est pas le sujet de l’écriture, l’écriture peut avoir besoin de parler de quelque chose pour s’écrire, mais l’écriture, ce n’est pas cela, elle n’est pas réductible à son sujet, pas plus qu’elle n’est réductible au medium par lequel elle trouve à s’exprimer. Les écrivains qui n’ont rien à dire font tous la même chose : ils mettent l’accent sur le sujet ou le medium. Raison pour laquelle il y a toujours eu et il y aura toujours des écrivains à thèse, qu’elle soit socialiste, maoïste, fasciste, féministe, décolonialiste, etc. Et, aujourd’hui qu’il y a plusieurs supports sur lesquels peuvent se diffuser les lettres, il y a des écrivains qui s’imaginent que le support importe. Raison pour laquelle, il y a désormais des écrivains numériques. Mais le support n’importe pas, il supporte. Ainsi, (a) l’écriture ne se confond pas avec la littérature, laquelle se confond trop souvent avec le champ sociologique dans lequel prennent place les interactions marchandes autour de l’écriture, ou plutôt de son objet : le livre, le site web, la vidéo, etc. ; (b) l’écriture n’est pas une chose, c’est un processus, une dynamique, l’accent mis sur le sujet ou le medium réduit la dynamique (la puissance) à une chose (l’impuissance), l’écriture est désamorcée par quelque chose qui lui est étranger. C’est comme un compositeur qui imiterait le bruit que fait un train avec la musique et appellerait sa composition « des trains » parce qu’à l’époque où il prenait la train pour voyager d’un bout à l’autre de l’Amérique, il y avait d’autres trains qui circulaient en Europe pour exterminer des gens. Il n’écoute pas les notes, il leur fait dire quelque chose, les charge d’une mission. Mais les notes n’ont pas de mission, elles existaient avant nous et existeront après nous, nous ne pouvons pas nous les approprier de la sorte. De même avec l’écriture, le langage existait avant nous et il existera après nous, nous ne pouvons pas nous l’approprier pour l’obliger à faire quelque chose, il nous faut d’abord faire attention à lui, au double sens de « faire attention » : être attentif, l’écouter, et en prendre soin, ne pas lui faire dire n’importe quoi. Le champ littéraire qui est le nôtre propose une image différente du langage, l’image d’une chose à domestiquer (ce à quoi servent les ateliers d’écriture, les lectures musicales, etc.), et qui rend la littérature odieuse, odieuse et éphémère au sens où, obéissant à des exigences circonstanciées, elle devient très vite caduque (de plus en plus vite, tous les six mois, ou presque). Or, dans l’écriture, l’esthétique ne fonctionne jamais indépendamment de l’éthique : tout geste esthétique est un geste éthique, et réciproquement. Le langage n’est pas une chose, il n’appartient à personne, personne ne peut le privatiser pour satisfaire ses besoins, ses désirs. Il n’est le nôtre qu’au sens où nous le parlons, mais il ne nous appartient pas : nous en sommes les usagers éphémères. Sans cette conscience, rien ne peut rester, tout passe, et dans l’immense majorité des cas, ce n’est peut-être pas plus mal, adiós.

20.6.22

Au dîner, Daphné nous confie que, parfois, dans la cour de récréation, il y a un bruit tel qu’elle ne parvient plus à penser ses pensées. Est-il jamais trop tôt pour faire l’expérience de la difficile grégarité de la condition humaine ? Je ne sais pas ; — est-ce une vraie question ? Elle n’a pas encore sept ans, tu sais. Et alors, est-ce parti pour changer ? Non. Donc, autant s’y faire le plus tôt possible, tu ne crois pas ? Possible. De fait, plus les facultés cognitives de l’individu sont développées et plus le caractère naturellement politique de l’espèce humaine devient difficile à supporter. D’où, me dis-je en remontant le chemin en direction de la maison après être allé courir, sans doute, ces trois figures fantasmatiques qui obsèdent l’être humain comme autant de tentatives pour parvenir à échapper à la grégarité de sa condition : le chef, l’ermite, le visionnaire. Le chef entend échapper à cette condition en prenant la tête de la masse, s’en coupant ainsi par l’empire qu’il a sur elle ; l’ermite s’en sépare, dans le retrait, la retraite, la réclusion pour ne plus sentir physiquement l’empire que l’humanité a sur lui ; le visionnaire, enfin, à mi-chemin entre le chef et l’ermite, entend guider la masse non par le pouvoir mais par la pensée, se tenant à distance d’elle, il l’éclaire par sa parole. Fantasmes que tout ceci parce que, si insupportable soit-elle, on n’échappe pas à sa condition. Et c’est bien là que se situe le problème : tu ne peux pas être autre que tu es et cette conscience, si elle est libératrice, si elle émancipe, est aussi malheureuse. Il y aura toujours une masse pour t’empêcher de penser tes pensées. Involontairement ou volontairement : je ne crois pas que les petits camarades de Daphné l’empêchent volontairement d’avoir accès à ses pensées, mais la grosse machine politique, la machine à instaurer des rapports de force, à dégager des majorités, à imposer des choix, etc., la machine politique, elle, empêche volontairement l’individu d’avoir accès à ses pensées. Il ne faut pas que la personne pense par elle-même, il faut qu’elle se détermine en fonction d’alternatives qui lui sont imposées par la force (que cette force soit symbolique, rhétorique ou physique ou tout à la fois). Que mes préoccupations soient incommensurables avec les motifs de crispation, de colère, d’angoisse qui agitent la société, cela, la machine politique n’en a cure : les enjeux politiques sont massifs, les soucis de l’individu sont fins. On s’adresse à la masse par voie de simplification, de réduction, à grands traits, grossièrement, quand l’individu qui pense par lui-même, va dans le détail, explore, s’égare, découvre ce qu’il n’imaginait pas, imagine ce qu’il pourrait découvrir, cultive le raffinement. Que la cour de récréation soit le lieu où l’individu découvre son aliénation, cela n’a rien d’étonnant : c’est une société miniature où il fait l’expérience que, tandis que ses facultés cognitives sont illimitées, leur usage est restreint et contrôlé par la masse, dont le bruit est l’expression manifeste de l’interdit tacite.

19.6.22

La réduction de la démocratie à un mode de scrutin, et l’identification de ce mode de scrutin au choix d’un camp par opposition à un autre, est un non-sens : c’est la négation de la démocratie. La démocratie n’est pas un moment, c’est un processus ; ce n’est pas une fête, c’est quelque chose d’ordinaire ; ce n’est pas le choix de gouvernants, c’est le gouvernement de soi ; ce n’est pas un arbitrage, c’est une conversation ; ce n’est pas le grand soir, c’est la banalité même. Là où notre système politique fait de nous des citoyens à temps partiel, raison pour laquelle, soit dit en passant, celui-ci peut si facilement être parodié par toutes les dictatures de la planète, la démocratie doit être continue, permanente, sans solution rupture : c’est le choix d’une culture sans coutures, laquelle ne signifie pas que tout se vaut, mais que tout le monde parle et que tout le monde écoute. On m’objectera que cette conception de la démocratie est utopiste ; eh bien, oui, en effet, elle l’est : utopiste ne veut pas dire irréaliste, mais sans lieu, à part, ailleurs, encore à venir. La démocratie a besoin d’institutions (l’école, notamment) qui mettent les particularismes entre parenthèses, non pour les nier, ces particularismes, ils existent, il serait donc absurde de faire comme si ce n’était pas le cas au profit d’un universalisme vide de tout contenu positif, purement procédural, mais pour les interroger, les critiquer, les comprendre, les situer dans le temps et dans l’espace, et tenter de les dépasser pour inventer quelque chose de neuf. Au lieu de quoi, nous n’insistons plus sur rien que ces particularismes et nous étonnons ensuite que plus personne ne sache parler, — pire : que plus personne n’ait envie de parler sinon avec qui partage les mêmes particularismes que soi. Bientôt, nous nous parlerons de nous-mêmes à nous-mêmes. Alors nous aurons dévoilé l’essence du particularisme et pourrons disparaître en paix de la surface de l’univers. En attendant, et pour éviter d’échouer de la sorte, dans cette ultime flatulence solipsiste, il s’agirait d’inventer quelque chose, mais à quoi bon ? N’est-il pas plus confortable de prendre en photo son petit bulletin de vote et de le partager sur les réseaux sociaux avec la conviction d’être quelqu’un de bien, de bien et d’engagé, toujours du bon côté de l’histoire ? Quel ennui ! Quel manque de vitalité ! Que d’énergie gaspillée pour rien que sa statuette personnelle. Dans la rue où je marche quelques instants, une heure ou deux dans l’atmosphère caniculaire, histoire d’oublier que je suis qui je suis (je n’y parviens pas), je croise cet énorme véhicule à l’arrêt, là, seul, si seul qu’il en est presque touchant, j’entends : si c’était une personne, nous la trouverions touchante, comme l’est l’image abîmée, la photographie un peu trop jaunie d’une civilisation qui s’éteint et dont, demain, il ne restera plus rien, que des urnes remplies de bulletins de vote auxquels plus personne ne comprendra plus rien.