Matin parfait : pour cause de maîtresse absente, au lieu du chemin de l’école, avons pris le chemin des calanques. Marseilleveyre. Il y a quelque chose de vrai à être ici. J’ai beau penser avec Richard Rorty que la vérité est une propriété des phrases de notre langage, je ne vois pas d’autre façon de le dire. Une vérité qui ne se dirait pas, n’aurait pas besoin d’être dite. C’est ce que les philosophes et les poètes maladroits appellent l’ineffable, qui n’est jamais qu’un mot bouche-trou pour nommer tout ce que nous ne savons pas dire. Moi, je sais dire ce que j’ai à dire et, quand je ne le sais pas, je le cherche jusqu’à le trouver. À Daphné qui dit bonjour aux rares personnes que nous croisons dans le sens de l’aller, je dis que c’est bien, qu’elle a raison de n’être pas comme son père, qui est un ours, lui, mais d’être sociable. Peut-être que je me tourne plus volontiers vers la part silencieuse de notre nature pour trouver les réponses à mes questions : dans les paysages, dans les livres, dans le ciel pur, dans le parfum iodé de la résine maritime des pins, elle exhale au soleil, et des fleurs de romarin. Tout est bleu (même ce qui ne l’est pas). Peut-être ai-je tort d’adresser mes questions à qui n’a pas de langage, je ne sais. Mais que fais-je sinon creuser le roc de la médiation du langage et le plonger dans la mer de l’immédiateté où il doit se jeter ? Attention aux métaphores. Alors, certes, je puis le déplorer, il n’y a qu’en ce pourtour que se trouvent ces façons de voir le monde. Mais j’ai tort de le déplorer : elles sont comme des îles dans le désert mental de nos contemporains, des îles négatives, qui s’opposent à l’esprit du temps. Partout, c’est pareil. La vérité est isolée : qu’elle touche aux phrases, elle est la propriété de certaines, pas de toutes ; qu’elle touche au monde, elle est la propriété de certains, pas de tous. En haut du sentier qui conduit de la colline à la mer, au moment de prendre le chemin du retour, croisé R. que je n’avais pas vu depuis longtemps. Quelle probabilité pour qu’un tel événement ait lieu ? Plus élevée que je ne suis spontanément enclin à le supposer. À quoi touche la vérité, je ne le sais, mais parfois, je touche au vrai.
Merdes de chiens et femmes voilées, vieillards et parc automobile, monocycles et fumeurs de joints, il ne faut pas prendre de recul par rapport à ça parce que la réalité, c’est ça. Personne ne souhaite sa destruction, bien sûr que non, mais qui peut vouloir que cette civilisation telle qu’elle est, perdure, prospère et s’étende ? Les mêmes qui ne souhaitent pas sa destruction ? Mais alors, ne sommes-nous pas un immense serpent qui se mord la queue ? « Tout va mal, mais allez bien » — c’est un impératif : retour sans délai au bien-être. Mais est-on bien quand on va bien alors que tout va mal ? Même idée déclinée sur un autre mode : le macrocosme et le microcosme s’entrexpriment. Personne ne désire aller mal, mais qui peut vouloir accepter d’aller bien quand tout va manifestement mal, quand la norme est le mal, la normale ? Tu entends des gens dire (c’est vrai, on fait même des reportages sur eux) : « Oh là là, mais comment peut-on vouloir faire des enfants dans un monde pareil ? Moi, je n’en veux pas. Le monde est trop méchant. » Comme si les espèces se développaient jamais dans des mondes qui étaient accueillants, étaient faits pour les accueillir, elles. C’est dans un monde hostile que l’espèce humaine s’est développée, qu’un jour nous sommes devenus homo sapiens, pas dans un monde qui était fait pour nous, pas dans un monde qui avait été conçu pour nous. Des mythes comme celui du dieu créateur, de la volonté à l’œuvre dans la nature, du dessein de l’univers, du sens et donc de la fin de l’histoire, mythes inventés pour que nous supportions avec résilience un monde qui n’était pas supportable, un monde dans lequel nous n’avions pas notre place (nous n’avons pas de place au monde, nous devons nous faire notre place au monde), ces mythes ont la peau dure ; ce sont eux qui, aujourd’hui encore, orientent notre désespoir, notre rancune, l’idée que l’on ne pourrait vivre que dans un monde qui nous ferait une place, un monde gentil, un monde sympa, un monde cool. Le monde n’est pas cool et, cela, pour une humanité occidentale droguée à l’estime de soi chimique, une humanité qui se fabrique une réalité fausse laquelle devient l’unique objet de son désir, cela est inacceptable parce que cela lui est incompréhensible. Pourtant, nier la réalité de la réalité, n’est-ce pas se nier soi-même ? Dans sa robe jaune de princesse hellène, Daphné est un soleil qui brille dans cette journée sans soleil.
Est-ce normal si je trouve tout irrémissiblement con ? Tout, peut-être pas, mais une immense partie du tout. On entend de plus en plus de gens inviter les autres à se calmer ou à se détendre parce que tout va bien se passer (quand c’est un homme qui le dit à une femme, on pense que c’est un violeur, mais quand c’est une femme qui le dit à un homme, on pense quoi ? rien ?), mais pourquoi faudrait-il se calmer ? Et puis, c’est quoi, bien se passer ? que les choses continuent comme elles sont, comme elles vont ? mais ne vont-elles pas mal, très mal, de plus en plus mal ? Non, « normal », ce n’est pas le mot qui convient, non, mais c’est le premier qui m’est venu à l’esprit pour exprimer ce sentiment que quelque chose ne va pas, mais qu’on semble impuissant à le faire entendre. Le monde social, le monde de la communication, le monde dans lequel on débat pour savoir comment appeler une ville qui court le risque imminent d’être rayée de la carte, le monde dans lequel les fantasmes l’emportent sur le réel, bref : le monde dans lequel je vis, le monde nous inflige une telle violence que j’ai parfois l’impression que je ne m’en remettrai pas, que cette fois, c’est la bonne : on aura eu raison de moi. Le fait est que non, mais soyons humiens à défaut d’être humains : le fait que non dans le présent n’implique pas le fait que non dans le futur. Chaque jour, ça recommence et, chaque jour, il faut que je recommence. J’avance une pièce par ici sur l’échiquier et l’invasion est déclenchée sur une autre partie, là-bas, où je dois dès lors déplacer mes forces pour ne pas être submergé. Mais cette pièce de ce côté-ci, que devient-elle ? À intervalles réguliers, Daphné me demande de lui apprendre à jouer aux échecs. La perspective de me replonger dans les méandres de ce jeu auquel je n’ai jamais rien compris ne m’emballe pas particulièrement, mais je suis disposé à le faire pour elle. Je repousse de nouveau l’échéance. Sauf qu’elle a de la suite dans les idées, la résistance ne tiendra pas longtemps. Sur le front, les affirmations péremptoires, définitives, se succèdent les unes aux autres. C’est une activité commerciale des plus lucratives : propagande, culture, politique, guerre, — tout est d’une solidarité infrangible : une civilisation. Hier, ou avant-hier, je ne sais plus, c’était peut-être avant-hier, j’ai noté dans mon cahier au bison rouge cette phrase infinitive : « Sortir de la civilisation de la compétition. » La civilisation de la compétition : l’origine de tous nos maux. Dans l’histoire naturelle de l’humanité, pourtant, c’est la coopération qui a permis à nos lointains ancêtres de devenir homo sapiens. À ces affirmations, je voudrais opposer un non tout aussi définitif, mais il y en a trop. Nous sommes noyés et nous imaginons que nous savons nager. Erreur. D’où cette question : si nous sommes déjà morts, comme nous n’avons plus rien à perdre, qu’attendons-nous pour inventer autre chose ? Faut-il donc que nous rendions notre agonie interminable ? Quelle sorte de jouissance perverse cela nous procure-t-il ?
Comme je suis désespéré, j’écris. Je consulte une liste de noms où je ne trouve pas le mien. Je me dis : comment pourrait-il en être autrement ? Je sais comment, mais cela ne se produit pas. Peut-être est-ce impossible, en vérité. Je crois que c’est de là que vient mon désespoir, du sentiment sans ambiguïté de la nécessité de cette situation. Combien de nuits, en effet, me suis-je dit que je ne réussirai jamais ? Non pour m’en plaindre, mais je voyais l’avenir. Comme je suis désespéré, je m’attelle à la copie de mes éclaircies, que j’avais laissées de côté depuis le début de la guerre, corrigeant des choses, essayant d’élucider des difficultés qui semblent m’échapper à présent mais qui, au moment où je les écrivais, ne devaient pas m’échapper puisque je les écrivais. Ou bien étaient-elles là en tant que difficultés à élucider, énigmes ? Je m’apprête à commencer une phrase par « Mon époque », mais je ne le fais pas. À la place, je m’arrête, et me demande : est-ce mon époque ? Non, mais oui. Ou inversement : j’y suis, mais je n’y suis pour rien. J’ai le sentiment qu’il n’y a rien à faire comprendre à personne. Il y a ces gens qui donnent des leçons au monde (ils sont assez peu nombreux mais ont un pouvoir assez grand) et ces autres qui écoutent la leçon qu’on leur fait et obéissent sagement (ils sont très nombreux mais ont très peu de pouvoir), mais rien de tout cela ne veut dire quoi que ce soit. Il faudrait pouvoir montrer quelque chose du doigt et dire : « Regarde » pour qu’enfin, cela soit vu clairement, mais il n’y a rien à montrer, il n’y a pas d’objet à montrer. Or, nous ne savons voir que les objets. Le reste nous échappe. Ce qu’il y a à voir, c’est incrusté en nous-mêmes parce que c’est incrusté dans la langue que nous parlons : nous avons beau essayer de la bricoler, parce que notre langue est morte, nous ne parviendrons pas à l’en extirper, parce que notre langue est morte. En remplissant un questionnaire au sujet de Daphné, je suis ému, aux larmes presque, par les souvenirs que j’ai d’elle, par la personne qu’elle est, elle.
La découverte de cette carte datant de l’époque quand je travaillais chez Grasset, « Hommage de l’auteur absent de Paris », dans le livre que j’ai l’intention de relire, m’évoque des souvenirs désagréables. Je commence à en relater un, et puis j’y renonce, effaçant ce que je viens d’écrire. Un instant, je me demande si je ne l’ai pas déjà raconté, ce souvenir, mais je ne sais pas si c’est ici ou ailleurs, si j’ai commencé de le faire avant d’y renoncer, tout comme aujourd’hui, je doute alors je cherche (cette phrase est plus importante qu’il n’y paraît), ne trouve pas, prends donc le temps de penser au souvenir en question, le fait qu’il soit humiliant m’inciterait plutôt à le raconter, je décide pourtant du contraire. Ce n’est pas cela que je désire ici. Ce n’est pas cela que je désire maintenant. Il ne faut pas laisser les parasites trop agir. Il ne faut jamais oublier ce que les parasites sont fondamentalement pour nous : des ennemis. S’il convient d’accueillir ce que la mémoire involontaire rappelle à mon souvenir, je ne dois pas oublier que ce n’est qu’un souvenir, libre à moi, j’entends : libre au moi que je suis devenu, libre à moi d’en faire ce que j’en veux, je n’en suis pas le prisonnier, le souvenir ne me définit pas plus qu’il ne me constitue, il est la trace mnésique que quelque chose m’est arrivé, rien de plus. Je me suis déjà posé la question, mais il m’arrive souvent de me demander pourquoi je me souviens plus fréquemment des mauvais souvenirs, des humiliations, que des bons. Cela ne contredit-il pas la tendance au laisser-aller, au laisser-faire, au laisser-passer, dont je prétends qu’elle doit être adoptée face au souvenir, afin de ne pas s’en rendre le prisonnier, de ne s’en faire la victime ? En l’occurrence, si je m’attache au souvenir, je vais replonger dans ces années d’humiliations subies alors que je travaillais rue des Saints-Pères, je vais en concevoir du ressentiment, ressentiment qui va me détourner du programme, certes encore vague mais réel, que je me suis fixé, en somme, je vais donner la préférence au passé sur l’avenir. Ce qui est toujours une erreur (individuelle, j’entends). Écrire le souvenir ne va pas l’exorciser. Il va lui donner une stabilité textuelle qu’il ne mérite pas. Et puis, de toute façon, je n’écris pas pour me sentir mieux. Je n’écris même pas pour quelque chose. J’écris.
J’ai tant de parasites en tête qu’il est vain d’essayer de les faire disparaître. Les accueillir n’étant pas forcément souhaitable, la situation est tendue. Hier au soir, j’ai écouté ce célèbre entretien que John Cage avait accordé à Wim Mertens à propos d’un certain concert de Glenn Branca. J’étais en train de regarder Marine Le Pen à la télévision quand l’univers décida soudain de me tirer de cet abandon à l’enfer en faisant apparaître sur mon fil d’actualités un lien vers cet entretien. Où, réfléchissant sur les implications politiques de l’art, Cage dit que la musique de Branca, politiquement, ressemble à du fascisme. Précisément : « Disons que c’étaient des bonnes intentions qu’il exprimait avec véhémence et puissance, ce serait comme ces étranges organisations religieuses dont nous entendons parler. Ou, si c’était quelque chose de politique, cela ressemblerait à du fascisme. J’aime bien mieux la pensée de Thoreau, l’anarchie, être libre d’une telle intention. » Pour qui connaît un peu Cage, de tels propos n’ont rien de surprenant, bien au contraire : Cage oppose le déterminisme de la musique de Branca, le climax permanent et le fait qu’un groupe soit rangé derrière un leader charismatique, à l’indétermination, la vie ouverte, libérée de l’intention monologique, pour ainsi dire. Quarante ans plus tard (l’entretien date de juillet 1982), il se trouve encore des gens pour traiter Cage de « con. » L’humanité est-elle éducable ? Je n’en sais rien, mais j’en doute. Il faudrait traduire cet entretien dans son intégralité parce que la parole de Cage est lumineuse, mais en se contentant de le lire, on n’entendrait pas le rire de Cage qui est une caractéristique sublime de son mode d’expression. Un rire pur, c’est-à-dire qui ne rit pas de, mais résonne ; — un rire sonore. Qui rit comme cela aujourd’hui ? Un rire différent de la satire, mais complémentaire en quelque sorte. L’autre jour, repensé à cette question que se posait Wittgenstein dans son carnet de Cambridge : « Wie müßte der große Satiriker dieser Ziet ausschauen ? » Se terre-t-il dans les décombres de notre civilisation ? Un peu après, Wittgenstein a écrit : « Ich fühle mich in meinem Zimmer nicht allein sondern exiliert. » Sans que j’arrive à dire rationnellement pourquoi, cette phrase m’émeut. En ce moment, je ne fais que monter très haut et descendre très bas. Émotionnellement. Conceptuellement.
Peut-être que Dieu existe, et qu’il est omniscient et omnipotent, mais qu’il ne comprend rien. Un peu comme ces acteurs qui connaissent leur rôle par cœur dans une langue qu’ils ne parlent pas. Il sait tout, peut tout, mais tout lui étant incompréhensible, en outre, il fait n’importe quoi. Dans cette hypothèse, nous serions la révélation de Dieu, ce serait à nous de comprendre ce qu’il sait, de comprendre pour lui, de lui révéler le sens de ce qu’il sait. Évidemment, et toujours dans cette hypothèse, on se demande bien à quoi servirait Dieu, s’il ne nous serait pas néfaste. Comment faire confiance à quelqu’un qui ne comprend rien et fait n’importe quoi ? On ne le devrait pas. Le fait qu’une partie considérable de la population mondiale continue de lui faire confiance est problématique, pour ne pas dire plus. Mais peut-être que cette partie considérable de la population mondiale est comme Dieu : elle ne comprend rien à tout ce qu’elle sait. Et donc, elle fait n’importe quoi. Difficile de traverser une journée qu’on n’a pas envie de vivre. Est-ce pour cette raison que j’ai inventé cette hypothèse ? A-t-elle pour fonction de détourner mon attention de la réalité crue et surtout très cruelle de l’existence de cette journée, en particulier, de l’existence en général ? Un peu après avoir eu cette idée, je pensais à autre chose, et je me suis fait cette réflexion que j’avais vécu quarante-quatre années sans jamais rien réussir, sans jamais rien gagner : toutes les épreuves que j’ai subies, des compétitions de judo de mon enfance à l’agrégation de philosophie jusqu’aux candidatures à des emplois que j’avais ou n’avais pas envie d’occuper, ça dépendait des fois, j’y ai échoué. C’est une existence d’une nullité parfaite, et pourtant, elle est vécue, et pourtant, comme c’est la mienne, je continue de la vivre. Est-il étonnant dès lors que je n’aie pas envie de vivre cette journée ? Je ne le crois pas. Si tout est parfait, affirmation que j’ai soutenue ces derniers temps, il faut reconnaître que les choses sont quand même mal faites. Il y a des gens qui rêveraient de vivre ma vie normale, banale, et moi, je n’ai aucune envie de la vivre. À l’exception des pages que j’écris, et que presque personne ne lit, je ne dis pas au regard de la population mondiale, je dis simplement au regard du stock de lecteurs disponibles dans l’espace francophone, pages que j’aime écrire mais dont rien ne m’assure qu’elles ne sont pas fondamentalement mauvaises, ce qui expliquerait de façon rationnelle pourquoi presque personne ne les lit, mon existence n’a aucun sens, aucun intérêt, et, à vrai dire, l’existence même de ces pages est autotélique dans la mesure où personne les lit, etc., etc., etc. Pour supporter cette journée que je n’ai pas envie de supporter — si un jour je me relis, j’espère que le Dieu imbécile qui règne sur notre univers aura compris quelque chose de plus et qu’il me donnera la force d’être indulgent envers moi-même, me faisant me ressouvenir de l’état déplorable du monde dans lequel je vis et de mon estime de soi, ne serait-il pas indécent, en effet, qu’elle soit bonne, mon estime de soi, dans un monde mauvais ? —, j’essaie de me convaincre qu’il vaut mieux que je déteste tout le monde, mais quand une dame d’un certain âge sur son vélo me croise pour la deuxième fois en me disant bonjour, nous tournons tous en rond même quand il ne fait pas nuit, je lui réponds en souriant comme je l’avais fait la première fois, même si mon sourire était alors un peu essoufflé, j’étais en train de courir. Qu’est-ce, sinon la preuve irréfutable que, même le désirant, je ne parviens pas à détester le monde ? Il y a quelque chose d’irréductiblement bon en moi et peut-être est-ce la cause que je suis irréductiblement malheureux. Tout ceci pourrait se résumer par une question posée sur un ton passablement désespéré : Que faire ? Et la réponse ne le serait pas moins : Quelque chose ou rien, qu’est-ce que ça changerait ? La machine à laver vient de finir de tourner. Je me lève, sors le linge de la machine, l’étends, sors l’étendoir sur le balcon, reviens m’asseoir à ma table d’écriture. Parfois, comme en ce moment où j’accomplissais cette tâche ménagère, je me demande pourquoi je ne fais pas autre chose que ce que je fais, écrire, et, chaque fois que je me pose cette question, je me fais la même réponse : parce que je ne veux rien faire d’autre, parce que je n’aime rien d’autre, depuis que je veux faire quelque chose, aussi longtemps que je m’en souvienne, je veux écrire, le reste ne compte pas ou peu ou beaucoup moins. Que signifie le fait que je me pose parfois cette question alors que la réponse me semble connue ? Peut-être que j’attends de changer d’avis, ce dont je doute, mais je peux me tromper, peut-être que je m’assure que, sur ce point précis du moins, je suis toujours moi-même. D’identité, je n’en ai pas d’autre que celle-ci : écrire.
Que quelque chose ait lieu, n’est-ce pas fascinant ? Autrement dit, θαυμάζειν. Toujours cet antique et magnifique mot — merveilleux. Je ne me suis pas exactement demandé pourquoi je ne vivais pas dans le ciel, mais c’était peut-être l’idée. Durant quelques instants, tout était parfait : le temps, moi, le moment, la couleur, la lumière. Tout s’accordait à la perfection, harmonie musicale des choses entre elles, les sphères et moi. Je marchais dans la rue. Sur mon téléphone, je venais de lire l’expression « la guerre en direct ». Ça sentait la merde de chien. Tout était normal. Tout était comme d’habitude. Et pourtant, il y avait une beauté irrésistible, invincible. Là. Pas à portée de la main, mais partout, tout autour de moi et jusqu’au-dedans de moi. Beauté, mot discutable certes, pas seulement par les temps qui courent, mais par tous les temps, qui nomme toutefois bien le sentiment. Quelque chose vibre ou se tait. Quelque chose a lieu. Et tout est simple à ce moment-là. Il n’y a pas de problème. Ni question ni réponse, peut-être n’y a-t-il même plus de langage. Il n’y a rien à dire à personne. Ne crois pas pour autant que ce soit le silence. C’est en-deçà du silence. Avant le silence. À un autre niveau que le silence. La vibration pure et innocente de l’univers. La vibration pure de l’univers qui m’innocente. Un peu plus tard, déjà le temps n’était plus aussi parfait. Je regardais un autre enfant que la mienne jouer dans le jardin. Il avait l’air fou et magnifique à la fois. Il développait sa propre logique interne. Il était totalement dans le monde et totalement dans lui-même. La vision remonta alors à la surface du souvenir de cette fois où je m’étais surpris moi-même en train de développer ma propre série en entendant une remarque à mon sujet. J’avais pris conscience que j’étais dans le monde et cessé donc d’être dans le monde. Comment être dans le monde et avoir conscience d’être dans le monde simultanément, sans aucune distance entre l’événement et sa conscience ? Est-ce seulement possible ? Pour moi pour qui le langage n’est pas un détour, cette harmonie peut-elle avoir lieu ailleurs et autrement que dans et par l’écriture ?
Urgence — pour des sens mieux et plus aiguisés. Depuis trois jours, activité plus intense, notable dans le cahier au bison rouge. Sans urgence, quoi ? Des lectures dans les librairies, de la poésie dans les maisons de la poésie, des philosophes de plateaux télévisés, des romancières onanistes. Toute la gamme de produits à laquelle nous sommes habitués, et qui ne signifient pas grand-chose, ne manifestent pas grand-chose, sinon notre confort enviable et ses révolutions de chambre à coucher. Mais je ne veux pas critiquer, pas dire de mal. Tout ce que je veux dire. Qu’est-ce que je veux dire ? Les rues de la ville sont sales et cela déteint sur les gens de la ville. De l’autre côté de la fenêtre fermée, malgré mon casque sur les oreilles, j’entends les klaxons des voitures, des cris aussi, étrange coutume. Quand nous nous sommes mariés, Nelly et moi, j’en ai encore le sentiment aujourd’hui, le déroulement des événements nous ressemblait parfaitement. Il était comme nous, il épousait la forme que nous voulions donner à notre vie. Nous nous épousions comme nous épousions la forme que nous donnions à notre vie. Ce qui ne signifie pas que tout soit simple, j’entends autre chose : tout est parfait et il y a des moments où on le voit. Ce n’est pas toujours le cas, on n’y parvient pas tout le temps, pas souvent. En ce moment, par exemple, non. Daphné me semble difficile. Peut-être que nous n’avons pas de patience, peut-être que nous attendons trop d’elle, mais quelque chose déforme. C’est ainsi. Je soulève une oreille du casque, toujours cette joie bruyante, pourquoi ? À Nelly, pour tout à fait autre chose (Daphné), je dis : « Je ne suis pas un puritain. » C’est vrai. Je hais les puritains (pas les puristes). Je recouvre l’oreille de ma tête avec l’oreille du casque. J’appuie sur lecture pour écouter Neroli, voile d’un parfum sans odeur dont recouvrir le monde, quelques minutes au moins (cinquante-sept et cinquante-six secondes, exactement). Une question me vient : « Que se passe-t-il dans le temps que je ne passe pas à écrire ? » Et, bien qu’elle soit étrange, je comprends ce qu’elle cherche à me faire dire. Rien ne justifie ma vie que l’écriture. Peu importe que quelqu’un la lise ou pas. Là n’est pas le but, telle n’est pas la fin.
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