15.2.22

De son côté, à l’autre bout de l’appartement, Nelly œuvrait à la gloire d’un auteur qui vit en ermite dans la forêt vierge, belge ou syrienne, je n’ai pas très bien compris, et moi, j’étais là, à la cuisine, en train de préparer une salade d’endives, pomme, noix, vinaigre de vin rouge et huile d’olive, de faire poêler mon Grinioc© au fromage de brebis, tomates séchées et basilic, Nelly prendrait quant à elle sa part de quiche sans la faire réchauffer, j’étais là, modeste écrivain, pas reclus, mais pas terrible, non plus, je venais d’aller courir, de passer l’aspirateur, de faire toutes ces choses que j’ai pris l’habitude de faire, et que je ne rechigne pas à faire, non, qui font partie de ma vie, du soin que l’on prodigue à son intérieur, il vaut mieux le faire soi-même, je crois, même si cela prend du temps, même si cela prend du temps, le faire réduit aussi la distance, toujours trop grande, qu’il y a entre les choses et soi, le monde et soi, j’étais dedans, et dehors le vent soufflait fort, et je me suis dit que ce n’était pas vrai, si on y réfléchit un peu, on s’aperçoit que ce n’est pas vrai, il ne fait pas souvent beau ici, en effet, qu’entend-on par « beau » ? il est un peu flou, ce terme, la lumière aveuglante est-elle synonyme de beau temps ? je ne le crois pas, il ne fait pas souvent beau ici, la veille et l’avant-veille il avait plu à verse, et aujourd’hui le vent s’est levé, qui bouscule les choses, chassent les nuages, certes, mais détruit un certain équilibre, une certaine paix, détruit ? non, elle n’existe pas, elle est impossible, c’est tout le paradoxe : quand le vent ne souffle pas, l’air est irrespirable, quand il souffle, il l’est, respirable, mais on ne peut pas le respirer, j’étais allé courir, cependant, dans le vent, les cheveux fouettés, et après, je me disais, il ne fait pas souvent beau, ici, le temps est agité, est-ce pour cette raison que les gens le sont aussi, ici, agités ? peut-être, c’est une hypothèse qu’on ne peut pas écarter. Il y a un poème de Nietzsche consacré au mistral. Il se trouve dans une lettre adressée à Heinrich Köselitz, alias Peter Gast, datée du 22 novembre 1884, alors que Nietzsche logeait à la Pension des étrangers à Menton. Il décrit à Köselitz-Gast, qui était compositeur et dont il semble vouloir qu’il le mette en musique, son poème comme « une danse pour grand orchestre » (einen Tanz für großes Orchester, c’est Nietzsche qui souligne), qui doit rugir et mugir, précise-t-il. Ce poème, Nietzsche le reprendra pour le placer en appendice à son Aurore dans un ensemble qu’il intitulera Chants du prince Aiglefin et qui sera le dernier. C’est un poème assez long, 66 vers, et assez exalté, qui dit bien à mon sens l’effet que le mistral peut produire sur le promeneur peu averti. En homme du nord, si je puis dire les choses ainsi, il n’est guère étonnant que Nietzsche ait été fasciné par le mistral. Il y a une strophe, que Jean-Marie Valentin rend très belle dans son respect de la rime, un peu avant la fin du poème, une strophe qui fait : « Qui dans les vents ne sait danser, / Qui de bandes doit se panser, / Infirme vieillard et momie, / Qui est un vrai patte-pelu, / Rustre honorable, oie de vertu, / Ouste, hors de notre paradis ! » Quand j’y pense, je me dis que le seul reproche que je puis adresser à Nietzsche, c’est de n’avoir pas écrit en français, et ne sais si c’est un tort qui, d’une façon ou d’une autre, se puisse ou non réparer.

14.2.22

Après la pluie du matin, le ciel s’éclaircit peu à peu. Dans la pièce où j’écris, j’y vois un peu plus clair. Notant dans le cahier à spirale que je veux reprendre la page que j’ai écrite hier dans mon journal, je constate que près de deux années se sont écoulées entre le début de ce cahier et le moment présent. Je le sais par la date de la page du journal que j’avais indiquée vouloir reprendre dans les éclaircies et que j’ai recopiée hier. Ce temps, vu de l’intérieur, me semble long. Et pourtant, quand je lis par exemple sur la couverture de mon exemplaire d’Aurore de Nietzsche : « Fragments posthumes 1879-1881 », je ne trouve pas ce temps long ; ce ne sont que deux années (un hiver, une année, un printemps). Alors, je vois le temps de l’extérieur, et il n’a plus pour la même dimension. Je pourrais dire : « De toute façon, il faut le temps qu’il faut », phrase qui, d’une certaine manière, est imbécile (et pas seulement parce que c’est une tautologie) mais qui, d’une autre, est plus profonde qu’il ne le semble quand on la lit à la va-vite. Le temps peut être vécu comme une contrainte externe, d’autant plus quand on exige de soi-même d’aller toujours plus vite, mais il est aussi une contrainte interne : il faut laisser le temps aux pensées de se développer. Je peux avoir une révélation, celle-ci sera instantanée : en un instant, aussi vite que la pensée, je saisis l’essence de tout, mais le temps qu’il faut pour la dire cette révélation est sans commune mesure. Une révélation prend un instant, sa révélation prend une vie. Cela ne signifie pas que la révélation de la révélation est inférieure à la révélation elle-même, simplement qu’elles n’ont pas la même qualité, pas le même sens, pas la même intensité. Une révélation instantanée qui serait immédiatement oubliée n’aurait aucune valeur. C’est la révélation du poisson rouge qui redécouvre son bocal chaque fois qu’il en fait le tour. Il faut la faire durer. C’est la même chose, mes dis-je, avec les révolutions : le problème de toute révolution, c’est qu’elle ne dure pas. Le retour à la normale, pour ainsi dire, marque la fin de la révolution, et son échec, dans la mesure où la révolution se veut une rupture avec la normale. Il faut que l’écriture conserve l’intensité de la révélation, de la révolution, dans le temps parce qu’elle ne se consume pas en elle-même, elle est la durée, la trace qui ne s’efface pas. Météo : je laisse des traces dans le temps qui passe.

13.2.22

Monologue à deux. — Ne parlant pas, les animaux sont les interlocuteurs rêvés des êtres humains, qui leur permettent de réaliser leur fantasme : parler à quelqu’un qui ne répond jamais. Que l’animal comprenne ou pas, cela importe bien peu à l’être humain, pour qui l’oreille de l’autre est moins une écoute qu’une surface objective sur laquelle projeter ses désirs, ses angoisses, ses joies passées, ses peines perdues. Pour la jeune femme qui ne veut pas enfanter, le chien est le substitut idéal à l’enfant absent : elle détourne sur lui la pression sociale qu’elle s’imagine subir. À la vieille dame qui ne peut plus enfanter, il rappellera le souvenir de l’enfant parti et qui ne donne que trop peu de nouvelles : lui ne partira pas et aura même le tact de la précéder dans la tombe. Le mâle verra dans son agressivité le prolongement de sa puissance sexuelle, capable en outre de conjurer son éventuelle misère : le chien qui aboie sa rage n’est-il pas le négatif impeccable de la femme qui hurle de plaisir ? Quant au chat de la déjà vieille fille, il réalise ses rêveries poétiques : la grande Emily Dickinson n’écrivit-elle pas sur ces animaux indépendants et énigmatiques ? Comment, dès lors, l’idée qu’on puisse manger un compagnon si parfait ne serait-elle pas scandaleuse ? Dans l’animal, se réalise une humanité accomplie dans le silence : toutes ces oreilles sans parole dont le destin est de m’écouter, c’est-à-dire de m’obéir, jusqu’à la fin. Le vent s’est levé et le ciel assombri. Une lente voile blanche parcourt la surface calme de la mer. La joie que semblait procurer le chiot aux deux femmes (une vieille et une jeune, la mère et la fille ?) m’a paru plus grande que celle que leur aurait procuré un être humain. C’était sans doute une erreur de jugement, une idée que je me suis faite, mais c’était si évident. Il y avait quelque chose de rayonnant dans leurs visages, comme si elles avaient trouvé en cette petite bête innocente la source d’un bonheur gratuit, qui attend si peu en retour de tout ce qu’il procure que c’en est parfait. Les soins qu’on prodigue à un chien sont sans commune mesure avec ceux qu’il convient de prodiguer à un être humain. Les enfants les plus intéressants sont souvent d’odieux personnages qui ont le culot de ne pas ressembler à l’idée que leurs parents s’en faisaient. C’est que le langage permet d’inventer des possibles qui n’existent pas. L’être qui en est privé ne dérange aucun ordre, il y trouve une place naturelle (même les bêtises du chien sont dans l’ordre des choses, elles se réparent facilement, et les reproches qu’on adresse à l’animal ont tout de la comédie). Les violences faites aux animaux sont d’ailleurs plus choquantes que celles faites aux humains : on y voit l’image de notre domination insupportable sous toute une nature muette, donc bonne. Ne nous sentons-nous pas coupables de parler ? D’autant plus que nous sommes les seuls à le faire ? Nous voudrions parler à l’autre, à l’autre absolu, mais comment faire s’il ne répond jamais ? Il n’y a de langage que public, partagé. Et nous ne pouvons le partager qu’avec nous-mêmes. En haut de la chaîne conceptuelle, l’être humain se sent terriblement seul. Il contemple l’édifice au sommet duquel il trône et se sent pris d’un vertige d’autant plus douloureux qu’il comprend bien qu’il n’y est pas pour grand-chose. Si ses ancêtres avaient connu les mêmes scrupules, ils se seraient faits dévorer. Et, au fond, n’est-ce pas cela qu’il désire ? N’est-ce pas la mort qu’il désire dans l’aphasie de la bête ? Une conscience primaire sans profondeur ni excroissance, l’immédiateté permanente. La mort, c’est-à-dire : la fin de l’histoire, non son achèvement, mais son terme, son arrêt. Notre conscience profonde et étendue se confond avec l’histoire de notre espèce — complexe, foisonnante, cruelle, terrible, laide et sublime, exubérante —, mais comment la faire taire, comment ne plus l’entendre ? C’est si douloureux de penser quand ma pensée est vieille de plusieurs centaines de milliers d’années.

12.2.22

Quand je m’aperçois de l’autre qui est en moi, de ses gestes, ses attitudes, ses manières d’être, notamment de mon père, c’est à lui que je pense quand je m’aperçois de, je le vois à travers moi, je me vois dans son corps à lui, il est déjà trop tard. Quelle proportion de moi-même y a-t-il en moi ? Quelle proportion de soi-même y a-t-il en chacun de nous ? Très peu. À quoi tient ce que je tiens pour mon individualité ? L’angoisse de n’être pas un modèle unique, un original, mais une copie, un exemplaire parmi d’autres, le duplicatum de quelqu’un qui a déjà existé est d’autant moins surmontable que la réalité de son objet pénètre au plus profond de nous. Nous transperce. À quoi tient notre singularité ? À quoi tient notre liberté ? Presque rien. Des détails. D’où les manies, les passions du collectionneur qui comprend que c’est dans son obsession que se manifeste ce qu’il a de plus propre, ce qui n’appartient qu’à lui, ce qui fait de lui un original au sein de sa lignée. L’obsession prend possession de lui, mais il est plus libre ainsi possédé que ne l’étant pas. À l’inverse, le moine qui se dépossède, renonce à toute quête de l’originalité, il abandonne la quête de la singularité comme une tentation maligne, il sacrifie sa personnalité sur l’autel de sa croyance. Que cet autel soit habité ou qu’il soit vide, cela revient au même : il se fond dans l’altérité absolue. Hier, j’ai recopié quelques milliers de signes des éclaircies. Étrange dispositif que le leur : un cahier noir à spirale dans lequel je note le matériau destiné aux éclaircies, un cahier noir de format A4 dans lequel je copie voire augmente le texte du matériau, un fichier informatique où je copie voire augmente la copie, deuxième copie que viendront enrichir à la fin (à la fin, mais ce sera quand la fin ? aucune idée, la fin n’est pas à la fin, elle est déjà arrivée, dans l’architecture du texte, sa composition) d’une part les remarques sur le langage consignées dans le cahier gris (je n’y ai plus touché depuis deux ans) et d’autre part des considérations sur l’histoire, l’utopie, etc. (paragraphes plus longs que j’écris directement dans un fichier informatique et dont au départ je ne faisais aucune copie : j’écrivais le fichier, je l’imprimais, j’effaçais le fichier). Ce dispositif n’est pas étranger à la nature de l’écriture, sa forme labyrinthique, en spirale (une spirale est un modèle de labyrinthe infini, on s’y perd non à cause de la sophistication du réseau des embranchements indiscernables des voies sans issue, mais à cause de son infinité même) : il s’agit de trouver son chemin et, pour ce faire, il faut se perdre.

11.2.22

2650 signes effacés à jamais. 2650 signes pour les remplacer. À peu près, oui. Pourtant, ils étaient bons, ces 2650 signes, dignes d’un authentique moraliste français (je voue un culte aux moralistes français du XVIIe siècle, que j’ai beaucoup lus, maintenant moins, mais ils comptent tant pour loi), et ils disaient vrai, indubitablement vrai, ces 2650 signes, mais avais-je envie d’écrire ça ? Non, je ne le crois pas. Un autre moi, un moi plus ancien que moi l’aurait sans doute fait, avec le même style que celui que j’ai employé dans cette page effacée, on doit même trouver des pages semblables à celle-là dans ce journal, mais le moi d’aujourd’hui, non, il n’en a pas envie. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être parce que mes « semblables » me semblent toujours moins mes semblables. C’est vrai, mais ce n’est pas vrai. En fait, j’ai peur. Peur qu’ils me ressemblent. Peur — c’est la même chose —, peur que je leur ressemble. Je me sens de moins en moins leur semblable, mais cela signifie-t-il que je sois de moins en moins comme eux ? Ce n’est pas sûr. Mais enfin, cette page moraliste présupposait que j’étais comme ces gens dont je parlais, que ces gens dont je parlais étaient comme moi, que nous étions les mêmes, qu’il y avait une forme d’universalité qui nous permettait de nous comprendre. La fin de l’Homme, la fin de l’universalité impliquent la fin du langage : il n’y a plus de langage, que des langues mineures dont on n’est même pas certain qu’in fine elles aient plus de valeur que d’incompréhensibles monologues. Quand j’ai dit que je parle à 250 personnes, l’autre jour, cela signifie simplement que ma langue n’est comprise que par 250 personnes. C’est un dialecte, rien de plus. Vouloir en faire autre chose qu’un patois local, lui donner une dimension eschatologique, est une grave erreur. C’est l’illusion que, peut-être, quiconque se pique d’écrire se fait un jour ou l’autre. Mais il faut s’en défaire. Il faut en prendre congé. Le relativisme est factuel tout comme est factuelle la bêtise de la culture. En majorité, ce sont des ersatz d’œuvres qui sont consommés, les sous-produits industriels recyclés d’une civilisation inexistante. Il ne sert à rien de le nier, mais il ne sert peut-être pas à grand-chose non plus de l’affirmer. Qui peut l’entendre ? Personne. Ou non : 250 personnes. Tout ce que je puis faire, moi, c’est cultiver ma langue, mon idiolecte minoritaire, la rendre aussi parfaite que possible, aussi pure que si personne ne l’avait jamais parlée, que si personne ne la comprenait jamais. Parler tout seul, telle est mon ultime liberté. Et rien ne m’assure que je n’en serai pas bientôt privé.

10.2.22

Un moment de paix tout à l’heure — bref mais réel. Tout est si que non rien je n’ai pas envie de finir cette phrase ne comprends même pas pourquoi je l’ai commencée. Elle est là, cependant, et me semble devoir y rester. Dix heures du matin dans le parc, deux jeunes pères joint à la main font semblant de s’occuper de leurs enfants à vélo. Pas les vacances pour tout le monde. Les vieux trichent avec leur batterie électrique. Ce n’est pas de l’exercice physique si la machine pédale à ta place. Pendant que je cours, je fais une remarque ironique à un type plus âgé que moi qui piétine allègrement la pelouse interdite. Peut-être que je le déteste simplement parce qu’il me dépasse. En face de l’hôtel quatre étoiles, un clochard dort au soleil. S’il était mort, pourrait-on dire que c’est son domicile fixe ? Un peu plus tard, je consulte le site de réservation de l’hôtel : il reste des chambres libres. À côté de la boulangerie bio où je vais acheter mon pain, je constate la présence d’un matelas dont l’occupant est absent. Mauvaises répartitions des ressources, me dis-je sans ironie aucune cette fois. Remontant la rue deux fois deux voies à pied, par instants, j’ai l’impression d’étouffer. Je m’en étais fait la remarque en accompagnant Daphné chez son grand-père où elle passe la journée : la circulation est une jungle nauséabonde. D’où vient alors ce moment de paix ? Je l’ignore. C’est une anomalie, hautement improbable, qui se sera produite quand même, divine. Autant hier, j’étais agacé, excité, autant aujourd’hui je me sens calme, apaisé. J’ai lu trois fois la préface à la seconde édition du Gai savoir hier. Parmi les plus belles pages au monde. Cuisine : penne + coppa + figues sèches + pecorino sedilese + huile d’olive de Mouriès = perfection. Il était temps, je crois, de réaliser que, malgré ses origines phocéennes, Marseille n’a rien d’une cité grecque. Elle n’a rien de rien, d’ailleurs. Le paysage lui est étranger (elle n’y est pour rien). Et moi j’y survis encore un peu. J’exagère ? Bien sûr que j’exagère, c’est ma licence prosaïque, mais à peine.

9.2.22

J’ai envie de taper très fort sur quelque chose n’importe quoi pour le casser mais je ne le fais pas. C’est dommage, peut-être cela me ferait-il du bien ou alors peut-être cela me ferait-il du mal, qui me ferait peut-être du bien par une sorte d’effet secondaire de sa cause, mais alors est-ce que le bien que le mal m’aurait fait me ferait du mal et ainsi de suite ou inversement ? Peut-être ne vaut-il mieux pas que je tape très fort sur quelque chose n’importe quoi pour le casser, les conséquences sont imprévisibles, je casserais peut-être la chose, certes, mais qui peut prévoir les effets que produirait le cassé du cassage de cette chose une fois cassée ? Donc, je n’en fais rien. Je me lève. Vais dans la cuisine, me prépare un deuxième café. Comme il tarde, je perds patience, je tape un peu trop fort sur les touches du clavier, mais ce n’est pas elles que j’ai envie de casser, quand même j’aurais peut-être envie de casser quelque chose avec les touches du clavier, ce ne serait pas au sens propre, ce serait plutôt avec mon écriture que j’ai envie de casser quelque chose mais pas n’importe quoi. Le devrais-je ? On ne le dirait pas forcément, mais c’est une grave question. Tout est si imbécile qu’il faudrait vraiment abandonner, tout abandonner, c’est vrai, à commencer par l’écriture, mais ce n’est pas cela : le fait que tout soit tellement imbécile devrait me laisser parfaitement indifférent. Il faut, il faut, il faut que je parvienne à cette indifférence et, n’y parvenant pas, j’ai envie de taper très fort sur quelque chose n’importe quoi pour le casser. J’ai d’innombrables exemples à donner de cette imbécilité générale, mais je n’en dirai pas mot, il faut que je m’entraîne à l’indifférence. Je me disais cela tout à l’heure, en marchant, je parle à quoi ? 250 personnes, pas plus, et c’est vrai que ce n’est pas beaucoup, même si d’un certain point de vue, c’est formidable (tu parles…), mais je sais que ce n’est rien, que ça ne compte pas, et pourtant, tout est parfait, à l’exception de cette histoire de quantité de livres vendus, de quantité d’argent gagné par suite, à laquelle je ne puis rien, si les gens préfèrent vendre et acheter des types aux cheveux bleus et des dindes voyageuses, je n’y suis pour rien, je fais exactement ce que je veux, exactement ce que je voulais faire, je fais exactement ce que je veux continuer de faire, je fais exactement ce que je vais continuer de faire — jusqu’à ma mort. Que je tape très fort sur quelque chose n’importe quoi pour le casser ou que je ne tape pas très fort sur quelque chose n’importe quoi pour le casser, comme à l’instant, quand j’ai tapé très fort sur l’accoudoir du fauteuil, et que le son des coups donnés sur l’accoudoir résonnait, grave, dans la pièce qui les réverbérait, cela ne changera rien, aujourd’hui pas moins que demain, à cette imbécilité pas plus qu’à cette perfection. Parfois, je me dis que je pourrais l’enseigner, comme tous ces gourous qui pullulent, à tous ces gens qui se regardent le nombril comme si c’était Delphes alors que c’est simplement le trou du, non, chut, je suis au bout de ma life, mon psy m’a dit, tu vois, mais cela aussi est imbécile : tout est parfait, tout est là, qu’y puis-je, moi, si les gens ne s’y intéressent pas ? Et tant pis pour cette conclusion défaitiste, moi, je ne le suis pas.

8.2.22

Puissance et clarté oniriques. Rêve et récit du rêve cette nuit, très précis. Il est cinq heures trente. Le cahier de rêves est à portée de la main à mon chevet, mais je crains de réveiller Nelly. Alors je le note sur mon téléphone. Je viens de le recopier à l’instant, environ huit heures après l’avoir écrit. Le rêve est très structuré en deux parties liées entre elles par une relation de causalité et l’atmosphère de chacune de ces deux parties est très différente. Pour dire les choses simplement, la première partie est méditerranéenne, la seconde, parisienne. Pendant un certain temps, je cherche à définir avec précision l’atmosphère de la première partie, l’impression de familiarité et d’étrangeté simultanée qu’elle m’a faite : c’est quelque chose de très proche et de très lointain à la fois, je ne comprends pas pourquoi je ne parviens pas à trouver le mot juste pour caractériser le sentiment qui est le mien quand, enfin, je comprends, je parviens à dire quel est cet endroit et à expliquer l’impression que quelque chose m’échappait tout en étant très intime. Cet endroit où se déroule le rêve, c’est le Marseille que décrit Walter Benjamin dans « Haschich à Marseille ». C’est tellement évident que tout est plus clair encore après que j’ai trouvé cette expression : « le Marseille que Walter Benjamin décrit dans “Haschich à Marseille” », qui est donc un endroit très familier, en effet j’ai grandi ici (je me souviens que, dans le texte, WB relève le mot “Barnabé”, sur un tram ou un bus, “Barnabé” pour “Saint Barnabé”, le quartier de mon enfance, là où j’allais à l’école), mais très lointain puisque, comme le rappelle Jean-Maurice Monnoyer dans sa notice, ce Marseille-là n’est plus. (Note marginale : Je me souviens aussi m’être étonné quand j’avais découvert que JMM, qui avait été mon enseignant à Aix quand j’y étudiais la philosophie, très marqué par la philosophie analytique et le renouveau de la métaphysique réaliste, avait édité ces Écrits français de Benjamin, ainsi que Oberman de Senancour, que je ne connaissais pas.) Quand je copie le rêve, tout est clair, et tous ces éléments oniriques et extra-oniriques viennent éclairer le rêve. Comme cette remarque que je me fais plusieurs fois — dans le rêve et hors du rêve —, jusqu’à trouver la formulation juste dans le cahier de rêves (mais qui n’est peut-être pas aussi juste que celle que j’emploie ici) que ce qui me rassure, c’est que les gens ne soient pas ce qu’ils semblent être. Idée qui devrait plutôt m’inquiéter (les gens devraient être comme ils semblent être sinon le doute est toujours permis), mais aurait plutôt tendance à me rendre optimiste : les choses ne sont pas si terribles qu’elles le semblent. Comme quand on dit : « Au fond, tout cela n’est qu’un mauvais rêve. » Une fois éveillé, il n’y a plus rien à craindre.

7.2.22

Le vent souffle si fort que, parcourant le front de mer, j’ai du mal à continuer d’avancer. Ou alors le vent me pousse dans des directions que je n’ai pas choisies. Je crois résister, mais ce n’est pas vrai. J’erre. Le visage fouetté par le sable, les embruns. Encore maintenant, quand je passe ma main dans les cheveux, j’y trouve des nœuds si serrés que, les défaisant, j’ai l’impression que ma tête va être emportée. La lumière aurait pu être sublime. Pourquoi ne me dis-je pas qu’elle l’était ? Je jette un coup d’œil par la baie vitrée. Ne l’est-elle pas ? Ne la vois-je pas ? Quelque chose ne va pas. Un instant (je suis de retour sur le front de mer), je m’arrête pour écouter le bruit que fait le vent quand il rencontre la grand roue. Quelque chose de spectral dans cette musique involontaire, improvisée. Les tubes de métal comme autant d’instruments d’une musique automatique. Harmonie sans sphères. Personne n’écoute. La pièce est pour moi seul. Artificielle. Et vaine. Il y a bien un type en trottinette électrique, mais il a tout l’air d’un touriste. À quoi les reconnais-je, les touristes ? Un je-ne-sais-quoi. Il visite, malgré les photographies qu’il prend, ne fait pas attention, ne voit rien. Le vent souffle si fort. Pas exactement le temps idéal, toutefois, pour me débarrasser de mon mal de tête. Ils ne m’aideront pas, non plus, cette mère et son enfant, à m’en défaire. Ils marchent vite (probablement pour aller prendre le bus). Elle, fichu sur la tête, parle fort (langue étrangère) dans son téléphone, cependant que lui se nourrit d’un paquet de TUC. Il est midi. Je suppose que c’est là son déjeuner. Ce matin, Nelly m’a dit que trois motards se sont tués sur la Gineste entre samedi et dimanche. Ils avaient 25, 40 et 53 ans. Comment sauver les gens d’eux-mêmes ? On ne le peut pas. Libre, l’être humain est un primate mal équipé pour la vie. Ce ne sont que des décennies d’éducation qui peuvent en tirer quelque chose de bon. Et encore, pas dans tous les cas. L’être humain qui réclame plus de liberté n’en veut pas, mais moins, quoiqu’il l’ignore : il croit savoir ce qu’il veut, mais il ne sait pas ce que sont les choses, n’en a que des idées vagues, embrouillées. J’ai l’impression que les pointes qui me déchirent le crâne et les dents s’enfoncent plus profond. Quand je touche avec les doigts, pourtant, il n’en est rien, je ne trouve pas de sang.  

6.2.22

Le monde vaut-il que je sorte de mon lit ? Rien n’est moins sûr. Alors quoi ? Demeurer là ? Pourquoi pas ? Mais jusqu’à quand ? Et en attendant quoi ? La fin des temps ? Que quelque chose change ? Sans moi ? Paradoxe, non ? Et puis, quand je dis « le monde », je n’entends pas le monde en soi, ce serait plutôt quoi ? disons le monde social ou, pour le dire avec un peu plus de précision encore, cette version-là du monde social. Et puis ? Comment ça, « et puis » ? Oui, et puis ? Rester au lit serait un acte révolutionnaire ? Ce n’est pas ce que j’ai dit. Et puis, je ne sais même pas si j’y crois ou si je n’y crois pas. Je reste dans l’odeur de la nuit, les yeux photosensibles et la tête lente en dehors, vive en dedans. Opposition binaire ? Non, remarque en passant. C’est tout. Je passe mes doigts (annulaires) d’un canthus à l’autre. Un canthus, des canthi. J’ai découvert ce mot en cherchant comment nommer la commissure des paupières. Commissure des paupières, commissure des lèvres. Qui, elle, elle, c’est-à-dire cette dernière, n’a pas de nom. Une manière de dimanche ordinaire. Oui et non. Même si, spontanément, je me sens plus porté à la déflation qu’à l’inflation, la déflation du sens, remède aux charmes envoûtants des effets de manche, peut-être, me dis-je, peut-être ne faut-il pas toujours tout banaliser, et profiter d’un instant, comme ça, qu’on dirait suspendu dans le temps, un étrange moment, fût-ce seulement la grasse matinée d’un dimanche matin paresseux. Qu’est-ce qui nous empêche, en effet, de voir les choses autrement ? Une grâce matinée. Le café est prêt. L’oreille droite me gratte. Quelle autre raison de me lever ? Je me mets quelque chose sur le dos, enfile une paire de chaussettes. Il y a toute une philosophie dans la banalité (ne lis pas : « une philosophie de la banalité »), les gestes ordinaires, si présents à nous-mêmes que nous n’y pensons même plus. Le rouge est sanguin dans le verre. Le jour est clair. Le bleu ciel du ciel tire sur le blanc. Un volume d’air dans un autre volume d’air. La lecture matinale du journal est d’une rare violence : tant de bêtise et si peu d’espoir, l’espèce humaine se complaît dans le spectacle qu’elle s’offre à elle-même, surjouant ses paniques avec un manque passionné d’originalité, dispensant sa morale dans les termes de telle ou telle des pseudosciences qu’elle s’invente pour se représenter en experte d’elle-même. Le problème n’est pas que tout soit fiction : le problème est que tout soit fiction qui s’ignore. Les gens affichent leurs goût bas de gamme sans vergogne aucune, confortés dans leur indigence par l’univers mental dans lequel ils se meuvent. Quel bonheur d’être médiocre en toute sérénité. Médite et oublie tout. Oublie tout et recommence. Le monde est cheap.