6.2.22

Le monde vaut-il que je sorte de mon lit ? Rien n’est moins sûr. Alors quoi ? Demeurer là ? Pourquoi pas ? Mais jusqu’à quand ? Et en attendant quoi ? La fin des temps ? Que quelque chose change ? Sans moi ? Paradoxe, non ? Et puis, quand je dis « le monde », je n’entends pas le monde en soi, ce serait plutôt quoi ? disons le monde social ou, pour le dire avec un peu plus de précision encore, cette version-là du monde social. Et puis ? Comment ça, « et puis » ? Oui, et puis ? Rester au lit serait un acte révolutionnaire ? Ce n’est pas ce que j’ai dit. Et puis, je ne sais même pas si j’y crois ou si je n’y crois pas. Je reste dans l’odeur de la nuit, les yeux photosensibles et la tête lente en dehors, vive en dedans. Opposition binaire ? Non, remarque en passant. C’est tout. Je passe mes doigts (annulaires) d’un canthus à l’autre. Un canthus, des canthi. J’ai découvert ce mot en cherchant comment nommer la commissure des paupières. Commissure des paupières, commissure des lèvres. Qui, elle, elle, c’est-à-dire cette dernière, n’a pas de nom. Une manière de dimanche ordinaire. Oui et non. Même si, spontanément, je me sens plus porté à la déflation qu’à l’inflation, la déflation du sens, remède aux charmes envoûtants des effets de manche, peut-être, me dis-je, peut-être ne faut-il pas toujours tout banaliser, et profiter d’un instant, comme ça, qu’on dirait suspendu dans le temps, un étrange moment, fût-ce seulement la grasse matinée d’un dimanche matin paresseux. Qu’est-ce qui nous empêche, en effet, de voir les choses autrement ? Une grâce matinée. Le café est prêt. L’oreille droite me gratte. Quelle autre raison de me lever ? Je me mets quelque chose sur le dos, enfile une paire de chaussettes. Il y a toute une philosophie dans la banalité (ne lis pas : « une philosophie de la banalité »), les gestes ordinaires, si présents à nous-mêmes que nous n’y pensons même plus. Le rouge est sanguin dans le verre. Le jour est clair. Le bleu ciel du ciel tire sur le blanc. Un volume d’air dans un autre volume d’air. La lecture matinale du journal est d’une rare violence : tant de bêtise et si peu d’espoir, l’espèce humaine se complaît dans le spectacle qu’elle s’offre à elle-même, surjouant ses paniques avec un manque passionné d’originalité, dispensant sa morale dans les termes de telle ou telle des pseudosciences qu’elle s’invente pour se représenter en experte d’elle-même. Le problème n’est pas que tout soit fiction : le problème est que tout soit fiction qui s’ignore. Les gens affichent leurs goût bas de gamme sans vergogne aucune, confortés dans leur indigence par l’univers mental dans lequel ils se meuvent. Quel bonheur d’être médiocre en toute sérénité. Médite et oublie tout. Oublie tout et recommence. Le monde est cheap.

5.2.22

Le bruit des œufs en devenir durs qui s’entrechoquent et se cognent contre les parois de la casserole me fascine. J’y prête attention : j’écoute les œufs qui cuisent dans l’eau bouillante. Je sais que c’est moi qui les ai mis à cuire, je suis allé dans la cuisine pour cela, pour cela et pour me faire un café, mais cela ne m’empêche pas de le trouver beau, ce bruit, comme une présence agréable, réconfortante. L’appartement est vide. Nelly est allée accompagner Daphné à son cours de piano, et moi, j’écoute les œufs qui cuisent dans la pièce à côté en écrivant mon journal. Hier au soir, j’ai écrit un poème, traduction variation de “Wind” de Frank O’Hara, poème dédié à Morton Feldman dont Morton Feldman s’est servi pour composer “Three Voices” pour Joan La Barbara, trop de noms propres dans cette phrase, je l’ai publié sur FMR, hier au soir, et je le collerai ici quand j’aurai fini d’écrire mon journal. Je prévois d’aller marcher ensuite, une heure environ. Mais pourquoi, me dis-je, n’arrivé-je pas à installer une cloison suffisamment étanche, même si abstraite, entre ce type que je déteste et moi ? Ce type ou cet autre ? Je ne sais pas : les deux ? Parfois, je m’aperçois que les gens que je crois détester ne sont pas si détestables que cela, mais c’est rare. Généralement, ils le sont, mais l’espace d’un instant, plus ou moins long, ils m’apparaissent non pour ce qu’ils ne sont pas, mais pour ce que je voudrais qu’ils fussent. Et qu’ils ne sont pas. La sonnerie de la plaque de cuisson m’avertit que le temps de cuisson des œufs devenus durs donc est écoulé. Je vais me lever pour les passer sous l’eau froide, mais tout d’abord, il faut que je termine ma phrase. Voilà qui est fait. J’ai souvent essayé d’inscrire le temps présent, « en direct », pour ainsi dire, inscrire le temps présent dans l’écriture, mais je crois que cela ne marche pas. Était-ce dans une nouvelle que j’ai fait ça, le bruit que faisait soudain se déclenchant l’aspirateur de la voisine du dessus (à Montparnasse) interrompant le récit ? Je ne sais plus. Je sais que je l’ai fait, mais je ne sais pas si j’ai conservé cette péripétie ou si j’ai fini par l’effacer parce que cela ne fonctionnait pas. Cela signifie-t-il qu’il y a des propriétés objectives (décidément, je n’aime pas ce mot, « objectif »), est-ce à dire qu’il y a des propriétés objectives de l’écriture ? Le type entre qui et moi je voudrais bâtir une barrière infranchissable même si abstraite, j’y ai repensé hier. Forcé, à cause des réseaux sociaux, évidemment. Je me souviens qu’à une certaine époque, quand je n’avais pas encore publié des Monstres littéraires, je lui avais envoyé un court texte pour qu’il l’édite dans la maison d’édition dont il s’occupe. J’étais à Gênes avec Nelly quand j’ai reçu la réponse où il m’expliquait qu’il ne le publierait pas parce que l’écriture était « maladroite » mais que, comme c’était intéressant, tout de même, il était tout à fait disposé à retravailler le texte avec moi. (Plus tard, il avait trouvé des « lourdeurs » à ma traduction de Radio Happenings, preuve que, à défaut d’avoir du goût, il a du vocabulaire.) À son refus, j’avais répondu par un laconique : « Eh bien, tant pis pour toi. », et je ne lui ai jamais plus adressé la parole depuis lors. Le texte en question, c’était le premier chapitre de Pedro Mayr. Je me demande toujours comment des types comme ça, qui ne comprennent pas grand-chose à pas grand-chose, peuvent non seulement exister, mais encore exprimer des opinions sur des choses auxquelles, manifestement, ils ne comprennent rien. Est-ce qu’ils ne s’en rendent pas compte ? Ou bien est-ce qu’ils s’en rendent compte mais s’expriment malgré tout, leur vie étant si désespérante de nullité qu’ils ne sont plus à une horreur près ? C’est la différence entre les opinions et les vérités dont je parlais hier, non ? Je ne sais pas. J’accorde trop d’importance à ce type dont l’existence est insignifiante, mais c’est parce que je n’arrive pas à me séparer de lui. Est-ce que je risque de tomber sous le coup de la loi contre le séparatisme ? Est-ce que cette loi a été votée ou non ? Je ne le sais pas, mais je sais que cela n’a aucun rapport, et je ne sais pas pourquoi j’en parle, j’écris tout ce qu’il me passe par la tête, association pas très fine d’idées, et je sais en outre qu’il y a trop de « mais » dans cette page. Maintenant, écoutons le poème :

J’aime le mal
et la neige
mais la neige ne tombe pas

elle tourne pourtant
les canons à eau
en privent
le monde

le mal a remplacé la beauté

dans un flocon
nos mauvaises pensées
ma bête sauvage
ce n’est pas vrai
que rien ne tombe
il y a de la neige
belle comme la chine

autour de moi
et de ma bête sauvage
comme une pensée
le monde est sec
qui aurait pensé
que la neige puisse tomber ?

4.2.22

Je deviens fou, c’est vrai (impression de). À l’ère du faux, — ou à l’ère du fou ? — oh, c’est à n’y rien comprendre ! —, à l’ère du faux, comment reconnaître une vérité ? Et la distinguer de son contraire ? Il faut des outils nouveaux, mais comment les forger ? On opère un décalage permanent : une question de fait se trouvant déplacée sur le terrain de la morale, une question de justice sur le terrain des chiffres, quelque chose sur autre chose, indéfiniment, une boucle qui tourne si vite qu’on est pris de vertige — on ne comprend plus rien, et on regarde les fantômes tomber du haut des clocher, impuissant. Je n’aime pas cette expression, “l’ère du faux”, elle semble vouloir dire quelque chose de précis, mais quand on l’interroge, elle s’avère si vague, rendant un son creux. Elle est faite sur le modèle de “l’ère du soupçon” qui, déjà, ne voulait pas dire grand-chose. Je n’aime pas les expressions de ce genre parce qu’elles nous dispensent de penser. Ce que j’entends par là, par “l’ère du faux”, c’est que les vérités sont constamment déplacées d’un domaine à un autre dans le but d’aplanir la différence entre les vérités et les opinions : quand on commence à penser qu’il suffit de croire en quelque chose pour que cette chose soit vraie, c’est que nous avons basculé dans un domaine sémantique où le vrai ne vaut pas mieux que le faux, où le vrai n’a pas plus de force que le faux. Ce qu’il est intéressant de constater, c’est que tous les groupes sociaux mélangent les vérités et les opinions, tous les groupes sociaux défendent un certain nombre de vérités tout en véridicisant un certain nombre d’opinions. Ce dont ils ne se rendent pas compte, c’est que, véridicisant les opinions, ils doxifient les vérités. Les leurs (opinions ou vérités) ne valent pas mieux que celles des autres (vérités ou opinions). La force du vrai, ce n’est pas la force de faire triompher la Vérité (j’insiste ici sur le v majuscule). L’erreur commune à tout le monde (à tous les groupes sociaux, si l’on veut prolonger les phrases précédentes), l’erreur commune à tout le monde consiste à se représenter la vérité comme une entité majuscule, unique, transcendante, alors même que l’immense majorité des vérités sont des banalités, des truismes. Quand on pense à la vérité, il ne faut jamais perdre de vue cette dimension banale, triviale de la vérité, qu’une vérité scientifique ne vaut pas mieux qu’une vérité banale, v=d/t n’ayant pas plus de profondeur que le fait de dire « il pleut » quand il pleut. Les choses qui sont sont des choses qui sont, et le fait qu’il nous ait fallu accomplir un effort particulier pour parvenir à les énoncer ne devrait pas nous encourager à accorder une valeur supérieure, extraordinaire, à la vérité. En équation sauvage : v=v (une vérité égale une vérité). On verrait alors que les vérités ne sont ni des outils de propagande ni des forces de libération. Si elles peuvent avoir une dimension morale, ce que je crois, d’une part, cette dimension morale n’a rien à voir avec la vérité elle-même, c’est nous qui attribuons une dimension morale à quelque chose qui se contente d’être, quoi que ce soit que nous en pensions, et d’autre part, cette dimension morale est assez simple : elle doit nous permettre de voir les choses comme elles sont. Il n’y a rien de plus libérateur que cela, rien de plus révolutionnaire que cela. La réalité n’est ni morale ni immorale, ni juste ni injuste, ni bonne ni mauvaise, ni pour ni contre, ni rien ni tout, elle se dit. C’est probablement décevant et banal, comme sont décevantes et banales l’immense majorité des vérités. Plutôt que d’accorder un statut transcendant aux vérités, nous devrions les accepter comme elles sont, pour ce qu’elles sont, nous en imprégner, et imaginer (ce qui n’est pas le contraire de dire la vérité, pour le dire dans les mots de Wittgenstein : imaginer et dire la vérité sont deux jeux de langage différents) imaginer quelle harmonie établir entre la réalité et soi. Impression d’être le seul (ou presque) à m’y consacrer et, partant, dis-je en me frappant le crâne de l’index, trois fois, de devenir fou. Note marginale : pour toute une catégorie de la population (ce que j’appellerai “un groupe social par hasard”), l’accomplissement du fantasme passe par sa publication (le fait de le rendre public) ; autant dire, dans ces conditions, qu’il n’y a plus nul lieu de craindre l’avènement du totalitarisme, — il a déjà fait son œuvre.

3.2.22

Ce n’est pas que ne pas me sentir de mon temps me déplaise — au contraire, cela me donne un côté dandy de l’esprit —, c’est que c’est épuisant. Dois-je vraiment avoir une opinion sur le nouvel émoji homme enceint (rien que le mot « émoji » semble tomber de la bouche d’une génération demeurée), sur le nouveau fascicule imprimé de Nicolas Mathieu, sur une photographie où l’on voit Camélia Jordana âgée de 6 ans ? Ils sont amusants, tous ces gens plus ou moins bien élevés qui alertent sur les dangers de la société de surveillance de masse, les dangers de la société de contrôle, alors qu’elle a déjà lieu, tous les jours, de manière pacifique, de manière démocratique. Là, sous ton nez. Où trouverais-je mes pensées ? Comment puis-je y accéder ? Il ne suffit pas de remplir un formulaire pour demander à consulter les données dont telle ou telle multinationale dispose à mon sujet. Où se trouvent mes pensées quand je ne les pense pas ? Parviendrais-je à elles par soustraction : Pensées pensées par Jérôme – (émoji homme enceint blond + émoji homme enceint noir + émoji homme enceint brun) – Connemara de Nicolas Mathieu – photo de Camélia Jordana âgé de 6 ans devant une boutique où l’on vend des cartes postales à La Londe-les-Maures = vraies pensées de Jérôme ? Peut-être que les choses sont aussi simples que cela. Je doute que les choses soient aussi simples que cela. Ma pensée plastique n’est plus la même avant et après qu’elle a pensé ces pensées, fût-ce pour y résister, les rejeter : le virus est dans la pensée comme le ver est dans le fruit. C’est le but, non ? Bien sûr que c’est le but. Ce matin au réveil, cependant que je me les infligeais, je me demandais pourquoi j’étais en train de m’infliger les premières pages de Connemara de Nicolas Mathieu que j’étais en train de lire, pages d’une platitude absolue, d’un sociologisme on ne peut plus primaire, sans nulle profondeur de vue, nulle profondeur de champ, même pas une planéité recherchée, même pas un rien assumé, non : pas grand-chose, le presque rien, le quelconque, l’insignifiant. Que les gens aiment ça, ce n’est même pas la question (les gens peuvent aimer n’importe quoi), mais que ça existe — voilà le défi pour l’entendement. Ensuite, Daphné s’est levée, elle n’était pas réveillée, elle était de mauvaise humeur, vraiment désagréable, mais j’ai préféré ça, à la charge mentale insupportable que représentent ces mauvais romans, ces mauvais artistes, ces mauvais sujets de société, ces mauvais enjeux. Ma pensée est un territoire occupé, me suis-je dit. « Ma pensée », ne t’imagine pas quelque chose d’abstrait, de désincarné, de froid, non, ma pensée, c’est-à-dire : ma vie la plus intime. Ma pensée, ma vie la plus intime sont des territoires occupés. Chaque jour, il faut que j’essaie de gagner un peu de terrain, chaque jour, il faut que j’essaie de dégager un peu de terrain pour exister, chaque jour, c’est plus difficile que le précédent parce que, alors que mon territoire à moi ne s’agrandit pas, mais rétrécit au contraire, ce sont toujours plus de contenus qui sont produits, qu’il y ait ou non des gens pour consommer ces contenus (de fait, la majeure partie des contenus produits ne sont pas consommés, c’est la sélection par la consommation : le capitalisme, contrairement à ce qu’il essaie de faire accroire, ne produit pas que des succès, la majeure partie de ce que produit le capitalisme est un échec, ce n’est qu’une infime partie de ce que produit le capitalisme qui connaît le succès), chaque jour, de nouveaux contenus sont produits qui occupent toujours plus de terrain, conquièrent toujours plus de territoires, et le mien ne s’agrandit pas, non, qui réduit comme la peau entre les rides. Ma vie la plus intime va-t-elle finir par être si petite que je ne la verrai plus, qu’elle ne sera plus nulle part où je pourrai la trouver ? Alors, en viendrai-je à croire que toutes ces pensées que d’autres pensent pour moi, les émojis homme enceint, Connemara de Nicolas Mathieu, la photographie varoise de Camélia Jordana, ce sont mes pensées à moi ? Garderai-je dans l’un des recoins inaperçus de ce qui fut jadis une âme, comme une petite veilleuse qui émet une lumière de plus en plus faible, le souvenir de ma vie intime ou bien, est-ce que, comme tout le monde, j’admirerai ces milliards de vessies en me disant : « Oh, quelles belles lanternes ! Oh, quels beaux messies ! »

2.2.22

J’ai horreur de ce qui ne marche pas. Je crois que c’est la pire chose au monde : faire quelque chose qui ne marche pas. Je pourrais multiplier les exemples (par exemple : les méthodes pédagoludiques pour apprendre à lire aux enfants et ces mêmes enfants qui ne savent pas déchiffrer les lettres capitales à l’entrée au CP, la lutte contre la xénophobie et le fait que 63% des Français trouvent qu’il y a trop d’immigrés en France, vouloir à tout prix qu’un nourrisson dorme dans son lit et le fait qu’il ne trouve le sommeil que dans les bras de ses parents), mais ce n’est pas la peine, c’est une attitude de vie plutôt qu’une prise de position sur tel ou tel sujet de société, tel ou tel enjeu géopolitique. Non, ce que je veux dire, c’est ceci : quand on fait quelque chose, il faut que ça marche. Si ça ne marche pas, il faut s’y prendre autrement. Si tu luttes pour quelque chose et que cette chose n’advient pas, ou bien cette chose ne peut pas advenir ou bien tu t’y prends mal pour la faire advenir. Dans les deux cas, quelque chose dysfonctionne, et il faut s’attaquer au dysfonctionnement. Marcher, ceci dit, c’est une notion vague : moi, par exemple, je pourrais m’objecter que ce que je fais ne marche pas, au sens où je ne vends pas de livres, ne gagne pas d’argent, etc., mais je pourrais objecter à l’objection que ce n’est pas le bon critère, car il y a des choses qui marchent qui sont mauvaises alors qu’il y en a des bonnes qui ne marchent pas du tout (par exemple, Morton Feldman qui se fit huer par les musiciens de l’orchestre qui créèrent Coptic Light en 1985, c’est-à-dire deux ans à peine avant sa mort, alors que c’est l’un des chefs-d’œuvre de l’un des plus grands compositeurs de l’histoire de la musique). Bref, marcher se prend en plusieurs sens, ce n’est pas très original de le faire remarquer, mais il faut le prendre au bon sens, c’est-à-dire : atteindre l’objectif visé. Il faut que ça marche, même si, pour marcher, il faut parfois du temps aux choses, aux gens. En attendant que le cours de danse de Daphné s’achève, dans la cour de l’ancienne école où il se déroule, je m’étais assis sur une de ces chaises de jardin en plastique blanc qui, avec le temps, sont devenues blêmes, noirâtres, par endroits, je m’étais assis dans un rayon de soleil, chaud, le vent soufflait, ébouriffant mes cheveux, j’ai fermé les yeux, et là, dans cette chaleur paisible, j’ai suivi les sons autour de moi, des branches au vent, des moteurs de voiture, des moteurs de scooter, des sonneries électroniques, je ne me suis pas dissous, mais j’étais dedans, dans le courant du monde, aussi laid ou beau qu’il puisse être, j’étais parmi lui.

1.2.22

La cause que tu attribues à ta colère n’est pas la cause de ta colère. Tu t’en prends à la vieille dame qui t’empêche de passer, mais ce n’est pas elle qui est la cause que tu n’aimes pas ta vie. Peut-être n’arrange-t-elle rien, cette vieille dame, en se trouvant là sur ton chemin, mais elle n’y est pour rien. De fait, elle est étrangère à ta vie, et c’est très bien ainsi. C’est en raison de cette étrangeté que je n’ai rien dit à la jeune femme qui venait de bousculer la vieille dame pour se frayer un passage : nos vies n’ont pas à communiquer entre elles. Si je lui avais dit quelque chose, tout d’abord, elle ne m’aurait pas écouté, et elle aurait eu raison de ne le pas, qui suis-je pour me mêler de ce qui ne me regarde pas ? Et puis, elle n’avait pas vraiment bousculé la vieille dame, elle l’avait simplement poussée avec agacement pour passer alors qu’elle l’en empêchait. La vieille dame était en train de négocier l’achat d’huile d’olive auprès d’un vieux monsieur qui devait en vendre. Mais ce n’était pas cela, le problème, quand elle est passée devant moi, la jeune femme qui venait de bousculer la vieille dame, malgré son masque, j’ai vu dans ses yeux toute la rage étouffée qui cherche à s’exprimer, qui a besoin de s’exprimer parce que, sinon, elle rongera de l’intérieur, mais qui ne trouve pas l’objet auquel elle doit s’exprimer. Il ne sert à rien d’exprimer sa rage à n’importe quel objet : il faut l’exprimer à l’objet de la rage. Or, il est très difficile de le faire. Il faut comprendre, il faut nommer, et nous avons toujours été privés de la compréhension, du don des noms. Nous employons des mots qui nous semblent très lointains, nous parlons une langue qui ne semble pas être la nôtre parce qu’on ne nous apprend pas à la voir comme quelque chose d’intime — quelque chose d’intime et de public. Comme si nous ne voyions jamais que l’un ou l’autre quelque chose : d’intime, et alors je me laisse ensorceler par les charmes puissants du langage privé, de public, et alors je vis la langue comme une violence, je me sens blessé par elle quand elle seule peut me soigner. Personne, même qui prétend nous libérer de la langue en l’assouplissant, personne ne nous veut du bien : il faut apprendre à parler contre qui veut parler à notre place, sans qui veut parler à notre place. Ensuite, en rentrant chez moi, ou était-ce en sens inverse ? peut-être était-ce en sens inverse, en sortant de chez moi, ensuite, je me suis aperçu que, même si je trouve laid l’endroit où je vis, je le prends quand même en photographie, je trouve dans ces images une façon de m’adapter à mon environnement, non de me l’approprier (recouvert d’ordures ou pas, je crois ne rien vouloir avoir en commun avec lui), mais d’en faire quelque chose, de le transformer sans intervention, à distance, en quelque sorte. Comme cette page, aujourd’hui, qui ne vaut peut-être pas grand-chose, mais qui fait quelque chose du monde (la haine de la jeune femme) sans le toucher. Avant d’aller courir, je passe une heure à essayer d’écrire quelque chose : ce que je fais ne vaut rien, je me retrouve les bras croisés à plat sur ma table d’écriture, la tête posée dessus, dans une position où je pourrais pleurer mais où je ne pleure pas. Ensuite, après être allé courir, fouetté par le vent qui tend à m’immobiliser quand je prends le chemin qui longe l’hippodrome vers le David (le parc est fermé à cause du vent violent), avant de bifurquer sur le Prado pour boucler la boucle, en m’habillant, je pense qu’il faut que j’écrive plus dans mon cahier au bison rouge, que j’écrive tout ce qu’il me passe par la tête (je l’écris : « Tout ce qu’il me passe par la tête. ») et puis, je me dis : Mais bien sûr, c’est évident, ce récit, que tu as noté dans le cahier au bison rouge, c’est le rêve que tu cherches pour tes “contes”. C’est évident, il suffisait d’y penser, de faire le lien, ou plutôt : que le lien se fasse.

31.1.22

Le vent souffle si fort que les ordures se confondent avec les oiseaux dans le ciel. La baie vitrée craque en émettant un couinement plastique. Par moments, le ciel bleu se couvre d’un voile laiteux. L’atmosphère change à mesure. Dans la boulangerie, à l’abri du vent, trois vieux mâles sans masque sont attablés. Ils doivent passer la matinée là. Ce n’est pas la première fois que je les vois. Le vent les aura simplement poussés de la chaussée grisâtre qui sert de terrasse entre la rue et l’entrée de la boulangerie vers l’intérieur. Un bref instant après le moment de mon entrée, l’un d’eux se lève et puis, d’une grosse voix noyée dans son accent populaire, commande café, croissants, pizza, indifférent à son obésité, celle des autres aussi, je n’ai pas à faire de grands efforts pour le supposer, légère, certes, mais manifeste, mortelle. Tous arborent barbichettes vestiges d’un temps où ce que les gens (femmes et hommes indifféremment) tiennent pour de la virilité trouvait encore à s’exprimer autrement que dans cette pilosité d’un goût douteux. Sur le moment, je ne me poserais pas la question, j’essaierais de traiter le monde dans lequel je vis avec une indifférence optimale, mais à présent, oui, je me demande ce que je fais ici, question d’autant plus angoissante que je n’en ai pas la moindre idée. Hier, alors qu’après m’être disputé avec Nelly j’étais sorti me promener, le temps étant si doux, le bleu du ciel si bleu du ciel, je m’étais demandé si c’était vraiment une bonne idée de quitter cet endroit, s’il ne vaudrait pas mieux trouver une petite maison où vivre en paix, et c’est vrai, cette question aussi se pose. Mais contrairement à l’autre, celle-ci trouve une réponse évidente, les jours se suivant et ne se ressemblant se ressemblant. Daphné, en de certains moments, désormais, a des angoisses existentielles où, elle aussi, elle se demande ce qu’elle fait sur terre. Toujours la mort omniprésente dans les compositions de Feldman, comme cette remarque que je découvre ce matin, en faisant des recherches pour ma notule sur The Rothko Chapel : « Then there is a tune in the middle of the piece, a dialogue between a soprano and timpani and viola, which was a little Stravinskyish on purpose: I wrote that tune the day Stravinsky died. » Élégiaque et sublime manière de dater avec précision la composition, de dépasser le temps en s’inscrivant en lui ;  Stravinski est mort le 6 avril 1971.

30.1.22

Bien sûr que j’aurais des choses à raconter, mais. Mais quoi ? J’allais dire « bof » parce que cette interjection résume bien l’effet que les choses, en un sens, me font. Cherchant à vérifier quelque chose que j’ai dit à propos de Roland Barthes (que ce n’était pas un Communiste plutôt un Bourgeois de gauche, ce qui est probablement inexact, mais c’est ainsi que je me représente Barthes, un Bourgeois de province, mou), je tombe sur ce fragment (tiré de Roland Barthes par Roland Barthes) : « L’usage forcené du paradoxe risque d’impliquer (ou tout simplement : implique) une position individualiste, et si l’on peut dire, une sorte de dandysme. Cependant, quoique solitaire, le dandy n’est pas seul : S., étudiant lui-même, me dit — avec regret — que les étudiants sont individualistes ; dans une situation historique donnée — de pessimisme et de rejet —, c’est toute la classe intellectuelle qui, si elle ne milite pas, est virtuellement dandy. (Est dandy celui qui n’a d’autre philosophie que viagère : le temps est le temps de ma vie.) » Comment ne pas vouloir être un dandy en ce sens aussi ? L’opposition qui structure ce passage (individualisme vs. militantisme) me semble grossière. De fait, les gens sont fort peu individualistes, mais très égoïstes, même quand ils militent, c’est tout le paradoxe. L’idée qu’on militerait pour quelque chose qui transcenderait l’existence singulière, la finitude, est une illusion (le tout n’est pas supérieur moralement à la somme de ses parties). Comme toutes les illusions, elle est destinée à nous rassurer, mais ce sentiment-là, à son tour, est une illusion. Le temps n’existe pas, la vitesse, oui. (Encore un paradoxe). Des vitesses. J’étais en train de rincer quelque chose dans la cuisine quand je me suis dit que mon utopie s’exprimait en vitesses, au moins trois : la vitesse nulle, la vitesse ambulatoire et la vitesse de la pensée. Contre les croissantistes et les décroissantistes, il faut multiplier les vitesses. Le progrès technique doit nous permettre d’atteindre la vitesse de la pensée, déplacer les corps aussi vite que la pensée, instantanément, infiniment vite. Mais nous avons besoin aussi de repos, de mouvement zéro. Le paradoxe, c’est que l’infiniment vite ne s’oppose pas à l’immobilité, il est en le complémentaire. Et aussi, d’aller à notre vitesse, à la vitesse de nos pieds. Il n’y a pas à opposer ces trois vitesses parce qu’elles se complètent. Il est tout aussi souhaitable d’aller de plus en plus vite que d’aller à notre rythme et d’être immobile comme des plantes. Concilier ces trois ordres de vitesses est une utopie désirable ; elle est ce vers quoi nous devons tendre. Il n’y a pas à opposer croissance et décroissance, progrès et sobriété, échelle humaine et échelle naturelle, infiniment vite et mouvement zéro ; il y a une direction d’ensemble à donner à ces tensions qui ne sont contradictoires que si l’on ne cherche pas à former une image globale de la réalité. L’idée même qu’il n’y a pas à préférer la somme des parties aux parties elles-mêmes, que la somme des parties n’a aucun sens pensée sans ses parties, aucun sens pensée comme un plus, est une utopie. Qui s’exprime notamment dans les trois vitesses.

29.1.22

Les choses : ne devraient-elles pas être sans pourquoi, sans fin, du moins sans intention au-delà, dans le flux continu, l’écoulement, sans nulle distance ? Pourtant, il faut faire un pas de côté, de danse, clinamen, qu’on soit lucrétien ou qu’on ne le soit pas, geste qui tend à l’insignifiant. Mais ne le cherche pas pour soi, rien n’est gratuit, tout est gratuit, cela ne fait pas de différences, ce n’est pas une question de prix, de justesse, mieux, de justice. Il y a trop de vérités, tant que nul ne sait plus qu’en faire, qu’en dire, elles tombent, comme autant de lettres mortes, et bientôt personne ne prend même plus la peine de les ramasser. Et pourtant, tout le monde cherche la vérité comme s’il n’y en avait qu’une. Ai-je cru à la vérité ? Qui non ? Même Pilate, de pierre, adressant à Jésus une question qui n’appelait pas de réponse, semblait las, comme qui est revenu de tout, ne doutant de rien, n’ayant plus rien en quoi croire. Qu’est-ce que la vérité ? ­— ce n’est même pas une question, à la vérité, c’est un haussement d’épaules. Dialogue de sourds. Y en aura-t-il jamais d’autres ? Au moins faut-il essayer de sortir de l’enferment où la surdité volontaire nous confine, sortir de notre cage, sortir de notre tête. Entendre le monde avec ses oreilles à lui, et puis celle des autres, se faire des oreilles neuves, des oreilles de tout le monde, les tendre, les rendre. Quelque chose commençait et Ponce était déjà fini. Quelque chose croît tandis qu’autre s’effondre. Théorie des courbes. Cycles qui décrivent des arcs, des involutions plutôt dirais-je que des révolutions. Quelque chose ploie tandis qu’autre jaillit. Est-ce que le pouvoir ne finit pas par perdre, — toujours ? Utopie des devins. Qu’adviendra-t-il de nous ?  Quelle sera notre postérité, nous qui venons trop tard et trop tôt dans le même temps ? Moi, et tous les autres, que je ne connais pas, savants sans science, que feront-ils de notre objectivité pure et parfaite de quoi n’a pas d’objet. Nul autre que la vie acculée au néant, toujours plus ténue, tendue, infime et pauvre. Je parle d’une autre voix, appelle une autre vie
et cependant que
la température monte
je contemple le ciel bleu
doux comme la lumière
que je ne vois pas.

28.1.22

15.6.21 — c’est la dernière fois que je n’ai pas écrit ce journal. Je me souviens des raisons, je me souviens de m’en être voulu, après, je me souviens de tout ce qui m’a conduit à ne pas écrire ce journal ce jour de malheur, mais je ne me souviens pas pourquoi j’ai relu la page du lendemain, il y a deux ou trois jours de cela. Ce matin, sous la douche, j’ai pensé à cette question que je m’étais posée à propos des événements de la veille, le 16.5.21 : « Combien d’années de mensonge pour faire cette énième crise de nerfs ? » et que j’avais écrite dans mon journal. La réponse n’est pas très intéressante (« Trop. »), mais la question me semble assez belle pour n’être pas oubliée. J’étais bien sous la douche, l’eau à peine trop chaude coulait sur ma peau en tombant d’abord sur mon crâne ou sur mes épaules. Parfois, j’aimerais rester là longtemps, aussi longtemps que nécessaire pour devenir liquide devenir nymphe devenir flux devenir eau devenir fleuve devenir mer. Mais ce n’est pas possible. Ma peau se fripe, le ballon d’eau chaude se vide. Il faut que je trouve d’autres moyens de maîtriser ma rage, de ne pas me laisser envahir par l’altérité destructrice. Tout à l’heure, par exemple, je venais de courir 10 kilomètres, et je ne m’étais pas encore débarrassé de l’idée triste qui m’occupait l’esprit depuis le matin à cause de ce que j’avais lu. Alors, ce que j’ai fait, c’est que j’ai fermé les yeux à demi, pour ne plus voir que la partie du sol immédiatement devant moi et je me suis concentré sur le bruit de mes pas et, peu à peu, tout le négatif m’a semblé se dissoudre, il ne restait plus rien, ni positif ni négatif, rien que le bruit de mes pas, le bout de chemin immédiatement devant moi, rien que cela et rien d’autre. Ce n’était ni beau ni quoi que ce soit, c’était là, immédiat et là. Un peu plus tard, j’ai recommencé, parce que j’avais envie de hurler, à cause de cet écrivain qui dénonçait la politique antidécoloniale de la France sous la IVème République, j’aurais eu envie de hurler sur ce type, mais je ne le pouvais pas et, comme je ne le pouvais pas, je me suis de nouveau concentré sur le bruit de mes pas et, maintenant, je peux parler de cet écrivain sans avoir envie de crier, sans même plus rien ressentir, au lieu de penser à lui et à ses idées confortablement supérieures, je pense au bruit de mes pas. Je pourrais aussi jouer 2294 fois la même note sur le piano (électrique) que nous avons acheté pour Daphné, ce serait une technique aussi, l’essentiel étant de concentrer son attention sur autre chose pour comprendre qu’il n’y a pas de différence de nature entre le bruit que fait un écrivain quand il pérore du haut de son piédestal moral, le bruit que font ses lecteurs quand il braient d’admiration devant lui, et le bruit de mes pas quand je n’entends rien d’autre, mais que, s’il n’y a pas de différence de nature du point de vue de l’univers, si tout est fait de la même matière, de mon point de vue à moi, il ne fait aucun doute que la même note répétée 2294 fois, un sol, par exemple, le même sol répété 2294 fois est 2294 fois fois l’infini plus beau que le bruit que fait la bêtise quand elle s’exprime et que ce bruit qu’elle fait, la bêtise, je peux le réduire au silence, je peux le faire disparaître sans avoir besoin de disparaître moi aussi, sans avoir besoin de devenir nymphe, de devenir fleuve. Ne suis-je pas déjà Pénée ?